BRINVILLIERS
de police Desgrais se rendit dans cette ville déguisé en abbé; il obtint du conseil de Liége l’eKtradition de la marquise, et pénétra dans le couvent, II épuisa toutes les ressources de la séduction, et réussit : on convint d’une partie de promenade hors ville ; la marquise, arrivée à ce rendez-vous de plaisir ,se vit à l'instant cernée par une escouade d’archers déguisés ; l'exempt Desgrais leur remit sa prisonnière, et se rendit au couvent, où il s’empara de tous les papiers de la marquise. On trouva, dit-on, dans une cassette un cahier de seize feuillets contenant la confession générale de cette infâme : elle s’y accusait d’avoir cessé d’étre fille à sept ans, d’avoir mis le feu à une maison, d’avoir empoisonné son père, ses frères et un de ses enfants, de s'être empoisonnée elle-même. On a peine à croire à l’existence d'un pareil écrit, surtout dans la situation où se trouvait la marquise, condamnée par un arrêt et exposée à être arrêtée à chaque instant. Elle avait changé de nom, d’habitudes, de goûts, renoncé aux plaisirs de la société; elle s’était ensevelie vivante dans la solitude d’un couvent, et elle aurait pu créer elle-même un document capable de rendre tant de sacrifices, tant de précautions inutiles et de la conduire à l'échafaud ! Tant de prudence à la fois et tant d’étourderie! tout cela paraît inconciliable. Elle montra plus d’une fois dans le cours de l’instruction la même préoccupation et la même imprévoyance. Elle eût dû se méfier d'elle même; mais il faut convenir qu’elle n’avait pas le choix de ses moyens de salut. Ainsi, tandis que Desgrais visitait ses papiers au couvent, et qu’elle était restée avec les archers déguisés, elle tenta de corrompre l’un d’eux, et elle crut avoir réussi : i confia une lettre pour un M. Théria. Elle l’invitait à la faire enlever, à s'emparer de la cassette qu’elle avait laissée au couvent et à brûler sa confession. L’archer prit son argent, qu’il garda, et remit la lettre à l'exempt Desgrais. Cependant, l'arrestation avait fait du bruit, et Théria avait offert 1,000 pistoles aux archers de Maëstricht pour la laisser évader ; il lui eût été plus facile, et au même prix, de soudoyer une vingtaine d'hommes déterminés, et de la faire enlever de force à huit archers mal armés.
Arrivée à Rocroi, elle fut interrogée par un conseiller de la grand’chambre envoyé exprès; elle nia tout. Pendant son séjour à la Conciergerie, elle écrivit à Penautier, son ami, l'informant qu’elle avait tout dissimulé et l’invitant à fout tenter pour la sauver. Sa lettre fut interceptée ; Penautier fut arrêté et conduit en prison. On les confronta tous deux : dès qu'ils furent en présence, ils versèrent des larmes; la marquise déclara qu'il était innocent. Mais comment croire à l'innocence d’un ami de la Brinvilliers et de Sainte-Croix ? Peu de témoins furent entendus dans linstruction : la fille d’un apothicaire déposa qu’un jour que la marquise était dans un état complet d'ivresse, elle lui avait dit, en lui montrant une cassette : « I1 y a là-dedans bien des successions. » La marquise s'était rappelé cette imprudente exclamation , et elle avait recommandé au témoin de brûler cette botte si elle venait à mourir. Elle répétait souvent : « Quand un homme déplait, il faut lui donner un coup de pistolet dans un bouillon. » Elle recevait dans sa prison les soins et les conseils de deux prêtres : l’un lui conseillait de tout avouer, l’autre de nier tout : « Je puis donc, disait la marquise, faire en conscience tout ce qu’il me plaira. » Ses juges établirent la preuve de sa culpabihté sur sa confession; l’accusée objectait qu’elle l'avait ecrite dans un accès de fièvre. Son avocat, Nivelle, démontra dans un mémoire qu’on ne pouvait admettre comme preuve le seul aveu d’un accusé, suivant la maxime Non creditur perire volenti; mais à cette confession écrite se joignarent la déclaration de La Chaussée et d’autres dépositions moms précises, moins directes, mais dont la combinaison entraîna la conviction des juges. Elle ne se dissimulait pas le sort qui l’attendait, et n’en paraissait pas effrayée: elle demanda un jour à faire une partie de piquet pour se désennuyer. Lorsqu'elle entra dans la eham-