BRITANNICUS — BRITANNIQUE
prince : l'exil ou la mort furent le résultat de ces condoléances préparées à loisir,
Claude étant mort empoisonné par des champignons que le fils d’Agrippine, par une horrible arrière-pensée, appela toujours depuis Le mets des dieux, L. Domitius, sous le nom de Néron, devint César. Déjà trop à l’étroit sur un trône qu’il devait à sa mère et qu’elle partageait avec lui, il méditait en silence un second parricide. Quoi qu’il en soit, souvent les noms de Claude et de Britannicus et le mot de poison étaient violemment échangés entre le fils et la mère, et au milieu de leurs divisions cette dernière menaçait l’empereur qu’elle s'était fait, de lever le voile qui cachait à demi aux Romains leurs communs forfaits et de remettre l'empire au frère d'Octavie, Ces menaces faisaient une impression profonde sur Néron, qui dissimulait. Entre temps, arrivèrent les Saturnales : dans une orgie qui eut lieu au palais même des Césars, Britannicus, qui touchait à sa quatorzième année, faisait partie du festin, dont la royauté était échue à Néron. Au milieu même de la joie expansive d’une pareille fête, la jeunesse, le noble sang du fils de Claude remuèrent vaguement les poisons de l'envie dans l’âme du nouvel em-
pereur. Pour l’humilier aux yeux des jeunes seigneurs de son âge , il lui commanda de chanter, croyant embarrasser sa timidité naturelle, et en faire la risée des convives. Il en fut autrement : Britannicus se leva d’un air d'assurance, et déclama , d’une voix émue, des vers d’Ennius, parmi lesquels se trouvait cette exclamation :
O pater! à patria! 6 Priami domus!
O mon père ! 6 patrie! 6 palais de Priam 1...
Cette allusion à ses infortunes, à son héritage ravi, toucha jusqu'aux larmes des convives chez lesquels le vin et le génie de la fête bannissaient toute dissimulation. Dès lors un amer ressentiment s’attacha au cœur de Néron; dès lors il jura la mort du frère d’Octavie. Que fit-il? il ordonna de suspendre le supplice d’une célèbre empoisonneuse, nommée Locuste, que Julius Pollion, tribun d’une cohorte prétorienne, tenait sous sa garde, et par l’entremise de ce dernier il se procura un poison qui devait être des plus actifs; il fut servi par ses gouverneurs mêmes au confiant Britannieus : de violentes coliques furent les seuls effets qu’il produisit. Néron, trompé dans son attente , faillit punir de mort le malentendu du tribun, et rendre Locuste au dernier supplice; mais sa prudente colère se ravisa. Il fit venir l’empoisonneuse jusque dans le palais d’Auguste ; là il ne rougit point de l’accabler lui-même de coups, lui reprochant sa trahison ou son incapacité; et comme elle s’excusait sur le dessein qu’elle avait eu de cacher un si grand crime : « Crois-tu, lui répartit Néron, que je craïgne la loi Julia? » C’était une loi portée contre les empoisonneurs et les parricides. « Répare ton erreur, ajouta-t-il, fabrique-moi un poison prompt comme le fer! »
Dans les appartements mêmes de Néron, sous ses yeux, fut élaboré le fatal hbreuvage; on l’essaya sur un chevreau qu’on avait fait venir : il n’expira qu’au bout de cinq heures. Locuste , toute tremblante de son demi-succès, combina autrement ses substances délétères : la combinaison lui parut efficace. Un marcassin fut amené; on la lui fit avaler : il tomba mort comme frappé de la foudre. A cette vue les yeux de Néron laissèrent percer sa joie. On porta la coupe empoisonnée à l'heure du festin dans la salle du triclinium. A une fable séparée, placée vis-à-vis celle-de l’empereur, était assis Britanmçcus, avec la jeune noblesse de Rome, Comme tous ses mets et sa boisson étaient d'avance goûtes par un esclave, et qu’on ne voulait ni omettre cette coutume, ni dévoiler le crime par la mort de tous deux, un moyen fut imaginé ; on présenta à Britannicus, après l'épreuve, un breuvage non encore empoisonné, mais si chaud qu'il fallut le renvoyer : ce fut dans Peau froide qu'on y ajouta que le poison avait été versé. A peine Britannicus eut-il vidé Ja
coupe, que tous ses membres furent agités d’horribles convulsions, et qu’il perdit tout d’un coup la voix et la vie. Les plus jeunes de ses compagnons d’enfance se jettent sur lui et l’embrassent : « Les imprudents prirent la fuite, dit le profond historien des Annales ; mais les plus pénétrants restèrent impassibles à leur place, les regards attachés sur Néron, qu'ils observaient silencieusement. » Lui, sans changer de visage, négligemment penché sur son lit : « C’est un accès d'épilepsie, dit-il, auquel il est sujet ; qu’on l'emporte! » Après un court et affreux silence, la joie recommença, et, couronné de roses, Néron fit circuler la coupe du festin, La terreur et les prévisions d’Agrippine passèrent, malgré elle, sur son visage, qu’elle s'efforçait de contraindre, et Octavie, frappée de stupeur, resta immobile et muette, Cependant, quelques écrivains ont avancé qu’Agrippine n’était point étrangère à cet empoisonnement.
Cette même nuit, pendant que l’hymne des festins faisait retentir le palais de Néron, le bûcher de Britannicus se dressait dans le Champ-de-Mars, car il était encore assis à la table des convives qu’on préparait déjà ses funérailles. Le corps de cet infortuné rejeton de la maison Claudia , auquel sa sœur Octavie ne put dire un dernier adieu, l’adieu des morts, fut emporté sans pompe. Par ordre de Néron, on avait plâtré son visage : il fut placé en cet état sur le bûcher. Avant que les torches y missent le feu, une pluie mélée . de tonnerres effroyables, que le peuple attribua au courroux des dieux, tomba par torrents, et emportant ce fard, ce masque du crime, sous lequel le poison avait déjà consommé ses ravages, montra à la lueur des éclairs, écrit sur sa face toute noire, le forfait de Néron. Du reste, il paraît que ce jeune prince annonçait déjà la faiblesse d'esprit de son père, le seul héritage auquel il lui fût permis d’aspirer. Mais la dernière goutte du sang de l’illustre maïson de Claudia, tarie par sa mort, mais sa jeunesse, mais ses malheurs et sa faiblesse même, ne laissèrent pas que de jeter un deuil véritable dans la ville de Rome. Néron feignit aussi d’y prendre part. Il s’excusait du convoi nocturne et précipité de son malheureux beau-frère sur la douleur qu’eût ressentie le peuple romain à l’aspect d’une pompe funèbre plus longue et plus solennelle, « Les anciens, disait-il avec attendrissement, jetaient un voile sur les corps de ceux qui avaient été moissonnés dans la fleur de leurs années, pour les dérober aux regards, » En même temps il dotait, en récompense de ses services, l’empoisonneuse Locuste de terres considérables. Il lui donna, comme aux vestaies, un collége. Là, elle format des disciples qui pussent perpétuer son art silencieusement homicide.
Ce fut l’an 808 de la fondation de Rome, et l’an 55 de J.-C., que mourut le frère d'Octavie. Britannicus ne fut point, malgré son jeune âge, si tôt oublié dans Rome. Titus, son ami d'enfance, qui au fatal festin goûta après lui de la coupe empoisonnee, lui fit élever deux statues, une d’or, qu’il garda dans l’intérieur de son palais, et une d'ivoire, qu, selon l'usage des pompes romaines, était portée dans les fêtes publiques, avec les images des dieux et des héros. Il nous est parvenu des médailles de Britannicus, dont la tête offre encore les traits de la plus tendre jeunesse.
Racine a composé sur la mort de Rritannicus une tragédie, où il y a des scenes admirables et le type d’un caractère qui ne peut être surpassé, celui d’Agrippine. Cependant, peutêtre n’a-t-il pas tiré de ce sujet toutes les ressources tragiques et tous les effets dont il était susceptible. Tacite, selon nous, est resté plus dramatique que le poëte. DENNE-BarON.
BRITANNIQUE ( Empire). On désigne sous ce nom ensemble des Etats soumis au sceptre de la Grande- Bretagnè dans les différentes parties du monde. L’empire romain, l'empire de Charles-Quint, si vaste, que le soleil, comme il le disait lui-même, ne se couchait jamais sur ses États, étaient peut-être aussi étendus que l'empire Bti-
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