‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 3)Chapitre 485 sur 527 · BROUGHAM · texte numérisé non relu

BROUGHAM

fut pas seulement par son influence directe que la Revue d'Edimbourg opéra en Angleterre, dans l'esprit publie, une révolution dont à cinquante ans de distance on retrouve aujourd'hui de si nombreuses traces, mais bien encore par la direction nouvelle qu’elle donna à la presse. Les sciences politiques, restées pour ainsi dire jusque alors le secret et le monopole d’une aristocratique minorité, devinrent à partir de ce moment accessibles à la jeunesse studieuse et à la masse des citoyens. La critique, demeurée aussi jusque alors un vil trafic de calomnies ou de louanges vénales, sortit bientôt ‘le cet état de dégradation pour prendre dans les moindres journaux un ton digne et respectable,

Cependant Brougham ne négligeait pas pour cela les travaux de sa profession, et diverses causes importantes lui fournirent l’occasion de se distinguer aussi bien comme avocat que comme écrivain. L'une de ces causes, relative au titre et aux biens des ducs de Roxburg, ayant été déférée par voie d'appel à la chambre haute, Brougham se chargea de la plaider de nouveau sur ce théâtre si imposant; et le succès qu'il obtint à la barre de la première cour de justice de l'Angleterre fut si grand, qu’il résolut de quitter le barreau d'Édimbourg pour celui de Londres. 11 s’attacha à la cour du banc du roi, et fut bientôt compté parmi les avocats les plus célèbres de la capitale.

Les luttes du barreau ne suffisaient pas toutefois pour absorber l’activité de son esprit, et au plus fort même de ses succès comme avocal il trouvait encore le temps d’approfondir la-grande question de la liberté commerciale, dont le principe triomphe aujourd’hui , mais qu'il eut la gloire de proclamer le premier,

Personne n’a oublié cette époque funeste où la France et l'Angleterre, comme si les champs de bataille leur manquassent pour assouvir les haines qui les armaient l’une contre Pautre, imaginèrent de se faire une guerre de restrictions et d’exclusions commerciales. Aux décrets de Berlin de Napoléon, l'Angleterre répondait par ses orders in council, qui déclaraient de bonne prise tout navire neutre qui oserait commercer avec la France, ou même entrer dans ses ports, Dès 1806 Brougham s'était élevé avec force, dans la Revue d'Édimbourg , contre cette politique aussi inhumaine qu’insensée ; il n'avait même pas hésité à se prononcer dès lors contre la coutume vraiment barbare qui permet de capturer les vaisseaux marchands d’une nation ennemie, et à proclamer qu’il y aurait justice à adopter pour la guerre maritime les principes admis pour la guerre de terre, lesquels n’autorisent la violation des propriétés particulières qu’autant qu'un général s’y trouve contraint pour assurer sa propre subsistance. Il ne comprenait pas, disait-il, comment le pillage des propriétés d’un industrieux négociant peut être sur terre un acte entrainant la flétrissure pour celui qui le commet, et en même temps licite et honorable du moment où il a lieu sur mer. Mais il ne se contenta pas d'appuyer son opinion de considérations empruntées à l'équité naturelle ou à la philanthropie : chargé, en 1808, dans une enquête solennelle, de porter la parole à la barre de la chambre des communes, au nom des négociants intéressés dans la question, il prouva clairement que le mépris des droits des puissances neutres était en définitive beaucoup plus préjudiciable à l’Angleterre qu’à la France. Le discours qu’il prononça en cette occasion, fort de dialectique et puissant d'éloquence, produisit au dehors une impression profonde, sans toutefois convaincre l’assemblée. Deux ans à peine se furent écoulés, que déjà les faits s'étaient chargés de vérifier ses prévisions ; le commerce de notre pays était anéanti el ses ressources épuinées.

Cette triste confirmation donnée à ses doctrines par les événements ouvrit à Brougham les portes de la chambre des cemmunes; cependant, il faut le dire à la honte des villes commerciales dont il avait si bien plaidé les intérêts, aueune d'elles ne le choisit pour mandataire. Ce fut à un pair

de l'opposition que Brougham dut son siége à la chambre basse. Le duc de Bedford le nomma en 1810 membre des communes pour son bourg-pourri de Camelford. Le nouveau représentant débuta au parlement par attaquer vivement le ministère au sujet de l'opiniâtreté avec laquelle il persistait dans la rigueur de sa politique commerciale, au risque de pousser les Américains à déclarer la guerre à l’Angleterre. Le discours qu’il prononça, en juin 1812, pour demander le retrait des orders in council, fut considéré comme l’un des plus brillants et en même temps des plus profonds qu’on eût encore entendus à Westminster. L'effet en fut tel, que le ministère tory, quoique fort de sa majorité et de ses victoires sur le continent, dut céder sur ce point, mais trop tard il est vrai, pour éviter une guerre entre les États-Unis et l'Angleterre. Après un pareil triomphe parlementaire, Broughain crut pouvoir se porter candidat à la représentation de la ville de Liverpool ; mais son compétiteur, Canning, l’emporta. Ce fut là, entre ces deux hommes d'État, le prélude d’une rivalité à laquelle la mort de Canning seule mit un terme. A la suite de cet échec électoral, Brougham resta pendant deux ans éloigné du parlement ; et pour y rentrer il lui fallut encore, comme à son début, profiter d’une fiction de droit constitutionnel et accepter lemandat législatif d’un autre bourg-pourri, Winchelsea, propriété du duc de Cleveland.

Pendant les années qui suivirent la conclusion de la paix générale en 1814, Brougham appliqua presque exclusivement son attention aux intérêts commerciaux et à la détresse du pays. Les différents discours qu’il prononça à ce sujet seront toujours précieux à consulter pour quiconque vous dra étudier l’histoire du progrès et de la décadence de la prospérité commerciale de l’Angleterre. La Sainte - Alliance et ses projets rétrogrades n’eurent pas dans le parlement d’adversaire plus constant, plus redoutable que lui. Ses énergiques accents retentirent bien au delà du détroit, et ne contribuèrent pas peu à tirer les populations du continent de l’état de stupeur dans lequel les avait jetées le triomphe de loligarchie européenne à Waterloo. Une des questions dans lesquelles il déploya sans contredit le plus de \alent, d’éloquence et de patriotisme, fut celle de l’instruction primaire, soulevée en 1818. Castlereagh lui-même fut obligé de rendre hommage à la supériorité que déploya Brougham dans cette mémorable discussion. Il échoua toutefois dans ses efforts pour donner une application plus généralement utile aux riches fondations des établissements d’instruction supérieure, ou, en d’autres termes, et pour employer le jargon naguère à la mode, pour démocratiser l’instruction publique. Il n’en déploya que plus d’activité en dehors de la sphère parlementaire à l'effet de propager l'instruction dans les classes inférieures. C’est ainsi qu’il exposa ses vues sur cette importante question dans un livre remarquable intitulé : Practical Observations upon the Education of the People (Londres, 1835), et qu'i seconda de toute son influence la création de la Société pour la diffusion des connaissances utiles, laquelle a publié depuis 1825 une nombreuse collection d'ouvrages à l’usage du peuple, dont fait partie un ivre de Brougham ayant pour titre : À Discourse on the objects,advantages and pleasures of Science (1827). En 1835 il tut nommé lord recteur de l’université de Glasgow, et il contribua beaucoup vers la même époque à la création de l’université de Londres.

Peu de temps auparavant, un incident fameux à jamais dans nos annales parlementaires était venu mettre le sceau à la popularité de son talent. Nous voulons parler du honteux procès d’adultère intenté en plein parlement par Georges IV à la reine son épouse. Brougham, choisi par cette princesse pour son défenseur, déploya dans sa plai-

.doirie une si noble éloquence, qu'il réussit à enflaminer les

passions populaires en faveur de sa cliente.

Brougham prit la part la plus active aux délibérations

relatives à l’émancipation des catholiques (1828 et 1829), grande mesure d'équité que le parti des whigs avait toujours appelée de ses vœux; acte solennel de réparation , dont, contre l'attente générale, honneur revint au duc de Wellington, hautement renié par son parti dans cetle occurrence. Un autre remarquable triomphe de Brougham à la chambre basse fut le discours qu’il prononça à propos d’une motion relative à l'amélioration de la procédure civile et criminelle et des lois pénales anglaises, et cette discussion lui fournit l’occasion de signaler les nombreux abus qui souillaient l'administration de la justice et des lois.

Cependant l'opinion libérale avait faït insensiblement tant de progrès dans la nation, que Brougham avait pu résigner le patronage du duc de Cleveland et obtenir les suffrages des électeurs d'un grand et important comté, celui d’York. Une glorieuse révolution s’était accomplie en France, et avait excité l'admiration de toutes les nations européennes,

- Plein de sympathie et d'enthousiasme pour la victoire remportée en juillet 1830 par le principe révolutionnaire, le peuple anglais ne demandait qu’un prétexte pour imiter ses voisins. Dans cette crise terrible le duc de Wellington, alors premier ministre, étant venu avec sa légèreté habituelle déclarer en plein parlement qu’à ses yeux la réforme parlementaire était une mesure aussi inutile que pernicieuse, Brougham proposa aussitôt sa célèbre motion pour la réforme du parlement; et le duc, abandonné par sa majorité, dut résigner se# fonctions. La formation d’un ministère whig ne laissait pas cependant que d'offrir de nombreuses difficultés ; Brougham refusa longtemps d’entrer au conseil; mais lord Grey, chargé de la composition du nouveau cabinet, vainquit ses répugnances en lui offrant la plus éminente dignité du royaume, la place de lord chancelier ; et Brougham, créé, au mois de novembre 1830, baron du royaume sous le titre de Brougham and Vaux, vint s’asseoir sur le sac de laine et présider la chambre haute. En cette qualité il lui fut donné de prêter un puissant concours à la réforme parlementaire, grande et juste mesure politique, qui n’eut pas dans la chambre haute de plus habile ni de plus opiniâtre défenseur que le nouveau lord chancelier ; il faut d’ailleurs ajouter à sa louange qu’il sut prêcher d'exemple dans son département, en détruisant sans rémission les nombreux et lucratifs abus que l’usage autorisait dans la chancellerie et dont ses différents prédécesseurs ne s'étaient pas fait faute de profiter. Crowe, de Londres.

L'une des premières mesures législatives proposées par lord Brougham fut la réforme de la législation en matière de banqueroutes , réforme opérée en dépit de la vive résistance de tous les gens de loi, habitués à vivre grassement en eau trouble, En même temps il donnait un remarquable exemple de désintéressement et d’abnégation personnelle en réduisant de 7,000 livres sterling (175,000 fr. ) le chiffre des émoluments attachés à ses fonctions.

Les tories ayant ressaisi le pouvoir à la fin de 1834, lord Lyndhurst remplaça en qualité de chancelier lord Brougham, qui par quelques indiscrétions s'était attiré l’inimitié des chefs du parti whig et celle du roi Guillaume; aussi quand les whigs revinrent aux affaires l’année suivante, ne fut-il point appelé à faire partie du nouveau cabinet. Cette exclusion, sans rejeter précisément Brougham dans le parti tory, le mitcependant dans une espèce d’opposition à l'égard des whigs; et il se laissa alors aller à concourir à quelques actes ( par exemple au blâme exprimé en 1838 par la chambre au sujet de l'administration de lord Durham au Canada) qu'on ne peut expliquer que par une irritation personnelle. Au reste, ildemeura constamment fidèle aux grands principes qu'il avait professés toute sa vie, notamment sur la réforme électorale, sur la législation relative aux céréales, sur l'éducation populaire et l'émancipation des nègres. Pendant un séjour qu'il fit à Paris en 1839, il publia sous le voile de l'anonyme une brochure sur la situation respective des partis

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