BÊTES
lanimal une foule de phénomènes psychologiques dont il a conscience en lui-même, et qui ne les appelle du même nom, comme la souffrance, la crainte, la joie, l’attachement, la jalousie, le ressentiment, la colère? Or, si tous ces sentiments sont dans l’homme le fait de l'âme, et non du principe organique, pourquoi seraient-ils le fait du principe organique dans les animaux? Nous avons également à nous appuyer sur l’analogie de l’organisation; et quand uous voyons, par exemple, les nerfs disposés chez nous de manière à transmettre au cerveau une impression d’où résulte le sentiment, l'emploi des mêmes moyens chez les animaux atteste assez que la nature s’est proposé la même fin, c’est-à-dire l'apparition du phénomène affectif à la suite de l’ébranlement nerveux.
Connaissance. Des raisons aussi légitimes nous permettent de constater dans les animaux l'existence du principe intelligent. Voir et distinguer par la vue, c'est connaitre. Or, un animal voit, regarde et distingue : comment peut-on dire qu’il ne connaît pas? Assurément , il ne se rend pas compte qu'il connait , il n’opère pas comme nous sur ses connaissances au moyen de l’abstraction; toujours est-il que certaines formes se présentent à ses regards, qu'il se les représente telles qu’elles existent dans la nature, qu’il les distingue entre elles, en un mot qu’il les connaît. Le chien aperçoit son maître, le reconnaît, distingue ses vêtements , ses traits, sa voix, des vêtements , des traits, de la voix des personnes qui ne sont pas lui : il connaît sa cabane, comprend les signes impératifs de l’homme, c’est-à-dire y associe les idées que l’homme y a lui-même associées, exécute les différents ordres attachés à chacun de ces signes. IL y a des animaux susceptibles d'éducation, c’est-à-dire d'apprendre autre chose que ce que leur enseigne la nature; il y en a pour cette raison qu’on a qualifiés de savants ; il y en a dans lesquels on ne reconnaît que peu d'intelligence, etc.; en un mot, toutes les expressions de la langue prouvent que, sans le savoir, chacun reconnaît dans les animaux l’existence du principe intellectuel.
Volonté. Enfin, ils sont doués comme nous d’une activité intelligente, c’est-à-dire de volonté : on dira le mouvement de la pierre qui tombe, de la fumée qui s'élève; on ne dira pas seulement le mouvement de l’animal qui fuit ou qui se jette sur sa proie, on dira son action. C’est qu’en effet son mouvement n’est point imputable à la même cause que le mouvement d’une pierre qui gravite. La force qui fait graviter le caillou ne réside pas dans le caillou lui-même, elle réside au centre de la terre. La force qui fait mouvoir l'animal ne réside qu’en lui; c’est de lui-même que partent les efforts qu’il déploie pour tendre vers son but. De plus, cette forme n’obéit pas, comme dans le végétal, aveuglément et sans motif personnel , sans autre raison que l'impulsion communiquée par la loi générale qui préside à tel ou tel développement. Elle a dans l’animal le sentiment pour condition et pour mobile, et ce sentiment est accompagné de la notion de l’objet aimé ou haï. Menacez un chien d’un bâton, et les mouvements qu’il produira pour fuir auront pour cause la force qui réside en lui-même. Cette force sera mue par un sentiment de crainte, et ce sentiment supposera le souvenir d’une douleur ressentie et la notion d’un danger présent. Assurément , malgré l'intervention du sentiment et de la connaissance, il y a dans l’animal une sorte de fatalité qui n’existe pas pour l’homme ; mais ses actions, pour n'être pas libres, n’en sont pas moins volontaires, et parce que l'animal ne peut pas vouloir atteindre un autre bnt que celui vers lequel il tend, il ne veut pas moins l’atteindre. Sensibilité, intelligence, activité volontaire, tels sont incontestablement les attributs qui élèvent l'animal au-dessus du minéral, au-dessus de la plante, et qui nous obligent à lui accorder une autre force que la force moléculaire ou la force organique, dans lesquelles rien jusqu’à présent ne nous a révélé vestige d'intelligence ou de sensibilité.
La plupart des philosophes qui refusent une âme aux animaux ont cru donner une explication suffisante de leur opinion en disant que les bêtes étaient sensibles , à la vérité, mais non point intelligentes, raisonnables, et que c'était là ce qui les distinguait de l’homme et ce qui empêchait de leur accorder une âme. Cette explication prouve seulement un esprit peu psychologique de la part de ceux qui lont tentée; car la sensibilité dont les animaux sont doués, l'homme l’a également reçue en partage, et dans l’homme elle est le fait de l'âme et non point du corps, puisque le principe qui connait est aussi le principe qui sent. De plus, il est entièrement faux que l'animal soit borné à la sensibilité, c’est-à-dire au pouvoir d’éprouver du plaisir ou de la douleur. Car, comment pourrait-il chercher ou fuir ce qui lui fait éprouver un sentiment, s’il ne connaissait et le sentiment qu'il éprouve et l’objet qui le lui cause? Or, du moment où il connaît quoi que ce soit, par quelque moyen que ce soit, il est intelligent. 11 est vrai que la sensibilité a jusqu’à présent été très-mal définie, et confondue dans un grand nombre de cas avec l’élément intellectuel. Ce n'est point ici le lieu d'établir cette distinction et de traiter une question aussi vaste; mais quand on confondrait encore l’élément affectif et l’élément intellectuel, il n’en faudrait pas moins rapporter à l’âäme le principe qui sent; car, encore une fois, c’est le moi et non point l'organisme qui éprouve du plaisir et de la douleur, c'est le moi qui est le sujet de la joie ou de la peine ressentie, comme des notions qu’il reçoit, comme des efforts qu’il produit, puisqu'il a conscience de tous ces faits qui se passent dans son sein, et point du tout des modilications qui se passent au sein de l'organisme.
Descartes a été plus conséquent lorsque, pour soutenir cette thèse, que les bêtes n’ont point d'âme, il a essayé d'expliquer leurs actes par un mécanisme disposé par la nature de manière à produire tous les mouvements que nous leur voyons effectuer. Mais cette hypothèse, quoique moins contradictoire , n’est pas moins dénuée de fondement ; car si l'on suppose que les animaux sont de pures machines, merveilleusement organisées, si l’on veut, et avec infiniment plus d’art et de puissance que le canard de Vaucanson, comment expliquera-t-on une foule de phénomènes , l’éducation de certains animaux, par exemple? Pour changer l’action d’une mécanique , il nous faudrait déranger les ressorts qui la font mouvoir. Or, nous ne touchons nullement à ces ressorts : quand , par exemple, nous voulons dresser un chien de chasse , nous nous contentons de nous adresser à sa sensibilité et à son intelligence ; nous le déterminons à agir d’une certaine manière par la crainte d’un châtiment ou l’espoir d’un bon morceau. Si ce chien était un assemblage de ressorts disposés de manière à le pousser dans une direction à l'approche de tel animal, il courrait à sa proie sans que rien püt l’en détourner , si ce n’est un obstacle physique. Or, les menaces l’en détournent , et les menaces supposent un être sensible et intelligent. Pour nous servir d’un exemple trivial, mais excellent, si l’âne placé à égale distance de deux paniers également remplis d'avoine, était une machine, il resterait aussi immobile que le fléau d’une balance que sollicitent deux forces égales. Enfin, si l’on croyait pouvoir expliquer tous les actes des animaux par cette hypothèse du mécanisme, il n'ya pas de raison pour qu'on n’attribuât pas également au mécanisme les actions analogues dans l’homme et à un mécanisme plus parfait les actions qui nous placent dans l'échelle des êtres au-dessus de l’animal.
C’est donc pour nous une vérité au-dessus de toute contestation, que l’existence chez les animaux d'un principe qui sent, connait et veut, c’est-à-dire d'une âme. Mais si nous sommes forcés d’avouer que les animaux ont avec l'homme une telle analogie, nous devons aussi reconnaître la prodigieuse distance qui sépare leur âme de la nôtre, et constater cette différence essentielle, qui met un abime entre
l'animal le plus intelligem et l’homme le plus ordinaire. Par là s’expliquera la répugnance qu'ont eue les meilleurs esprits à admettre une âme chez les animaux , et la comparaison que nous allons établir, en fournissant la solution de la seconde question , servira à jeter un nouveau jour sur la première.
En quoi l’dme des animaux diffère-t-elle de l'âme humaine? Quoique l'élément affectif, c’est-à-dire la sensibilité, soit chez les animaux le plus développé de tous, il est loin pourtant de posséder toutes les richesses dont la nature a doué la sensibilité de l’homme, et il est, à peu d’exceptions près , borné aux plaisirs et aux douleurs qui résultent des modifications organiques, c’est-à dire auxsensations. Remarquez même que si les sensations de l'animal sont plus vives, elles sont bien moins nombreuses. Ainsi, il n’y aura guère pour lui de saveurs et d’odeurs agréables que celles des substances qui sont appropriées à sa nature et qui ne lui sont pas nuisibles. Pour l’homme, au contraire, il y a des parfums qu'il aimera inspirer pour eux-mêmes , et indépendamment de Futilité des substances dont ils proviennent. Le café, par exemple, dont l’usage est pour moi pernicieux, me plaira infiniment par son odeur et sa saveur ; pour l’animal ce sera le contraire, il ne trouvera de plaisir qu’à savourer et à odorer les objets dont il doit résulter
“un bien pour son organisation. Quant aux plaisirs qui résultent des perceptions de forme, de couleur, de son, de rapport, c’est-à-dire aux plaisirs du beau, ils sont à peu près nuls pour les animaux, si l’on en excepte quelques-uns que l’on voit attirés et agréablement flattés par une musique harmonieuse. Mais on n’en a jamais vu admirer une belle statue, un bel édifice, contempler avec plaisir tel assemblage de couleurs, rire à la vue de certains rapports qui excitent chez l’homme un vif sentiment de gaieté, etc. Cependant, on a remarqué dans certains animaux des sentiments qu'on a qualifiés de moraux chez l’homme, comme l’amour de la progéniture, l’attachement à son maitre, le plaisir de la société, etc.; mais on aurait tort de donner ici à ces sentiments la même qualification d’affections morales ; car on ne les a appelés ainsi que parce qu’ils sont pour nous les auxiliaires de la morale, et que l’homme, capable de les juger tels, est moralement obligé de ne pas les étouffer , de les nourrir dans son cœur, et d'en diriger l'impulsion. Chez les animaux ces sentiments restent constamment instinctifs; ils ne sont pas plus libres de leur désobéir que de s’y abandonner, et ce manque d’empire sur leurs instincts est précisément ce qui empêche ces sentiments de mériter le nom de moraux,
Mais c’est en comparant l’homme et l'animal sous le point de vue des facultés intellectuelles qu’on pourra mieux apprécier l'intervalle immense qui les sépare. Les animaux perçoivent les formes, les couleurs, les sons; ils sont donc comme nous pourvus de la faculté de percevoir à l'extérieur, c’est-à-dire de la perception externe. On ne peut non plus leur refuser une connaissance instinctive de certaines lois de la nature et la croyance à leur stabilité, Ainsi, l’on cite l'exemple de ce singe qui plaçait une pierre sous la noix qu’il voulait casser avec une autre pierre, parce qu’il avait remarqué que la terre ne lui offrait pas assez de résistance. 11 fallait donc qu'il eût pris connaissance de la qualité de dureté dans les corps, et qu'il sût que les corps qui sont doués de cette propnicté la conservent, et que les mêmes effets résultent des mêmes causes quand ces causes agissent dans les mêmes circonstances. Assurément , il ne se rendait pas compte de ce que c’est qu’un effet, une cause, un rapport, une loi de la nature; mais il ne prévoyait pas moins, à peu près comme eût pu le faire un enfant, que l'emploi de tels moyens aménerait tel résultat; et c’est ce que j'appelle connaître instinctivement certaines lois de la nature, et ce qu’on peut appeler aussi raisonnement. Je ne parle pas ici de ces instincts in-