BEZE
française d'Abraham sacrifiant (1550), qui fut bientôt traduite en latin et répandue partout. Quiconque essayera de la lire aujourd’hui aura peine à concevoir ce qu’en dit Estienne Pasquier : « qu'Abraham est si bien retiré au vif, qu’en le lisant il me fit autrefois tomber les larmes des yeux. » Mais un ouvrage qui étendit bien davantage la renommée de Bèze, et qui prouve qu'il n'y avait alors pas plus de philosophie et d'esprit de tolérance chez les réformateurs que chez leurs adversaires, c’est son fameux traité De hæreticis a civili magistratu puniendis. C'est l'apologie du jugement et du supplice de Servet, condamné au bûcher comme hérétique par les magistrats de Genève, le 27 octobre 1553. Bèze n’était au surplus, dans cette circonstance, que l'interprète des sentiments et de la doctrine des hommes les plus importants de son parti. Ils applaudirent vivement à son ouvrage, qu'ils regardaient comme publié à propos pour refréner les esprits flottants. Il devint dès lors un homme très-important parmi ses coreligionnaires, et fut chargé en 1558 d’aller en Allemagne solliciter l’intercession de quelques princes auprès du roi de France, en faveur des protestants de ce royaume. Dans cette mission, ses avantages extérieurs ne le servirent pas moins bien que son éloquence , sa dextérité, son zèle infatigable. L'année suivante il quitta Lausanne, pour aller s'établir à Genève. Était-il dans cette circonstance guidé par le seul désir de se fixer dans la métropole de la Réforme, ou l'aventure scandaleuse d’un enfant fait à sa servante lui rendait-elle impossible un plus long séjour à Lausanne? Car voilà encore contre lui une accusation que ses ennemis ont su fort bien établir, et que ses apologistes n'ont pas victorieusement réfutée. A l’article Bèze, Bayle, en la rapportant sans commentaire, ajoute que dans ce départ il y eut quelque chose de caché. Il est vrai que dans l’article Calvin il avance que ce déplacement n’eut d'autre motif que des factions consistoriales et académiques.
A cette époque Bèze était devenu l’ami intime de Calvin. Ce réformateur, malgré l’âpreté de son caractère, avait cédé comme tous les autres à la séduction que Bèze exerçait sur ceux qui l’approchaient. « En comparant l’aigreur sauvage de Calvin, sa sécheresse caustique et atrabilaire , dit un moderne, avec la douceur affable et enjouée de Théodore de Bèze, son plus constant ami , on disait qu’on aimerait mieux être en enfer avec Théodore de Bèze qu’en paradis avec Calvin. » On cherchait alors à Genève à perfectionner les études et à répandre le goût des lettres. Une académie venait d’être formée (1559) : Calvin voulut que Bèze en fût nommé recteur, et y occupât une chaire de théologie. L'éclat de son cours, qu’il interrompit pour aller en France convertir le roi de Navarre, Antoine deBourbon, le succès de sa mission calviniste dans le Béarn, avaient fixé sur lui les yeux de l'Europe politique et lettrée, lorsque le colloque de Poissy vint ajouter à sa célébrité. Bèze y fut envoyé avec onze docteurs de la Réforme. Si l’on en croit les mémoires du temps, le cardinal de Lorraine, avant d'entrer en lice avec lui, tenta inutilement de le conquérir à la foi catholique par l’appât des honneurs. Il résista avec une fermeté modeste. Le jour de la conférence arrivé, Bèze et ses collègues, avant d’exposer leur doctrine, tombèrent à genoux, et il récita à voix haute une fervente oraison dans laquelle il implora les lumières du ciel. Il expliqua ensuite avec modération , et d’une manière aussi peu polémique que possible, les points sur lesquels les calvinistes s’accordaient avec l’Église romaine, et ceux sur lesquels ils en différaient. Maïs quand il vint à dire qu’encore bien que ses frères confessassent la présence réelle de Jésus- Christ dans l’Eucharistie, ils croyaient que son vrai corps, formé dans le sein d’une vierge, était aussi éloigné du pain et du vin après la consécration que le plus haut ciel est éloigné de la terre, cette parole parut si choquante aux évêques « qu’ils commencèrent à bruire et murmurer, dont
les uns disoient : blasphemawit ; entre autres le cardinal de Tournon, doyen des cardinaux, qui étoit assis au premier lieu, requist au roy et à la reyne que l’on imposât silence à de Bèze, ou qu’il fust permis à sa compagnie de se retirer. (Bèze, Hist. Ecclésiastique.) » Catherine ne céda point à ce conseil violent, et il fut écouté jusqu’au bout. Cependant elle ne laissa pas de blâmer Bèze « de s’être oublié en une comparaison si absurde et tant offensive des oreilles de toute l'assistance ». Le cardinal de Lorraine, qui lui répondit quelques jours après, montra plus de modération : « Plût à Dieu, s’écria-t-il, que cet homme eût été muet, et que nous eussions été sourds! » Tout cela est sans doute bel et bien; mais, comme on l’a dit avec esprit, puisqu'on voulait des colloques, il fallait y apporter des oreilles plus aguerries. On sait quel fut le résultat du colloque : il fit briller les orateurs de chaque parti, et enflamma davantage le fanatisme des deux côtés.
Bèze ne retourna point à Genève : l’édit de janvier 1562 ayant permis aux réformés l'exercice public de leur culte, il prêcha à Paris, et se distingua dans toutes les occasions par la ferveur de son zèle. Ses adversaires disaient alors de lui qu’il était la trompette de discorde dans les guerres civiles. 11 assista à la bataille de Dreux, où les protestants furent défaits (1563). On l’accusa de s'être battu , mais il se défend d’avoir jamais quitté la houlette du pasteur pour le glaive de l’homme de guerre. Poltrot de Méré, assassin du duc de Guise, dans son premier interrogatoire, nomma Bèze avec l'amiral de Coligny comme lui ayant inspiré son exécrable projet. Il se rétracta ensuite devant le président de Thou. On doit dire que sa première déclaration paraît avoir obtenu peu de créance parmi les contemporains.
Bèze quitta la France lors de la pacification de 1563, et revint prendre sa place dans l’académie de Genève. A la mort de Calvin, en 1564, il succéda à tous les emplois de son ami et de son maître, et fut dès lors regardé comme le chef des réformés en France et à Genève. Il ne revit désormais que rarement la France, et toujours pour l'intérêt des calvinistes. Au synode de La Rochelle, toutes les Églises réformées de France lui déférèrent l'honneur de présider l'assemblée. 11 fut encore employé à une négociation importante en Allemagne, dans l’année 1574, et assista à différentes époques à des conférences tenues en Suisse et en Allemagne pour l’éclaircissement de quelques points de doctrine. En 1586 il eut à Montbéliard une conférence publique avec Jacques André, théologien de Tubingue. L'issue de cette dispute « fut comme toujours, observe Bayle : chaque parti se vanta d’avoir triomphé , et publia des relations victorieuses ».
Dans la discussion orale, Bèze conservait de la dignité, de la grâce, de la modération ; il n’en est pas de même de ses écrits polémiques. Quel amas d’injures et de trivialités! avec quelle avidité il recueille et reproduit, en les envenimant, les bruits les plus hasardés qui couraïient contre ses adversaires! Vilain. effronté, misérable, pédant, puant, loup déguisé, serpent, singe, telles sont les épithètes qui reviennent fréquemment sous sa plume. Les écrivains réformés, entre autres Jurien et Claude, ne lui ont pas reproché moins sévèrement que les catholiques « les mnédisances bouffonnes, impures, qui ne pouvaient convenir qu’à ceux qui n’ont point eu d’autre école que iles lieux de prostitution. » Au surplus, si Bèze ménageait peu ses adversaires, ceux-ci le lui rendaient bien. On doit regretter qu’un esprit aussi distingué, qu’un homme qui avait tant de grâce dans la vie privée, ne se soit pas sous ce rapport élevé au-dessus de ses fanatiques amis et de ses fanatiques adversaires. Aucune philosophie dans ses écrits polémiques, rien qui décèle l'esprit de justice, de sagesse, de charité. La liberté ne s’y montre que sous les traits de la licence ; l'obcissance y est servilité. Dans l’entrainement de son zèle, ses injures ne sont pas seulement pour les théologiens, les