‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 3)Chapitre 84 sur 527 · BIBLIOPHILE · texte numérisé non relu

BIBLIOPHILE

les lire, qui court après les livres rares sans se demander s'ils ont d’autres mérites, qui fait d’une bibliothèqueune col- Jection de curiosités. Ce n’est pas un homme qui se procure des livres pour s’instruire. « Il a des livres, comme le disait Diderot, pour les avoir, pour en repaitre sa vue; toute sa science se borne à connaître s'ils sont de la bonne édition , s'ils sont bien reliés : pour les choses qu’ils contiennent, e’est un mystère auquel il ne prétend pas être initié; cela est bon pour ceux qui auront du temps à perdre. »

On sait le portrait que La Bruyère a fait du bibliomane : « Je vais trouver, dit-il, cet homme, qui me reçoit dans une maison où dès l'escalier je tombe en faiblesse d’une odeur de maroquin noir dont ses livres sont tous couverts. 11 a beau me crier aux oreilles, pour me ranimer, qu’ils sont dorés sur tranche, ornés de filets d'or, et de la bonne édition ; me nommer les meilleurs lun après l’autre ; dire que sa galerie est remplie à quelques endroits près, qui sont peints de manière qu’on les prend pour de vrais livres arrangés sur des tablettes, et que l'œil s’y trompe; ajouter qu’il ne lit jamais, qu’il ne met pas le pied dans cette galerie; qu'il y viendra pour me faire plaisir : je le remercie de sa complaisance, et ne veux, non plus que lui, visiter sa tannerie, qu'il appelle bibliothèque. »

Malheureusement nous n'avons pas de mot pour désigner la passion du bibliophile comme nous en avons un pour désigner celle de bibliomane. De là sans doute cette sorte de confusion qu’on rencontre souvent entre ces deux genres d'amateurs. Ainsi, par exemple, dans le curieux article qu’on va lire, on reconnaîtra peut-être plus d’une fois un bibliophile sous le manteau du bibliomane.

[ Toutes les manies ne sont pas ridicules et mauvaises ; il en est de bonnes et de respectables, celle des livres, par exemple. L'amour devient passion : un bibliophile sera bientôt bibliomane. On aime les livres, on se passionne pour eux , à tout âge, dans toute position de vie et de fortune; mais , contrairement aux habitudes de l'amour, c’est la possession qui échauffe, active et développe la passion des livres ; passion obstinée et fidèle, inquiète et dévorante, infatigable et jalouse. La bibliomanie s'empare d’une existence, la tourmente et la remplit, l’enivre de jouissances douces et paisibles, la stimule de désirs capricieux, et la concentre pour ainsidire dans le corps d’une bibliothèque. On aurait tort de faire la bibliomanie contemporaine de l'imprimerie ; elle exislait peut-être avant les manuscrits d’écorce d'arbre, de peau de serpent et de papyrus ; ceux qui recueillaient soigneusement les oracles des sibylles tracés sur des feuilles de chêne et jetés au vent, n'étaient-ils pas un peu bibliomaneset amateurs d’autographes ? Il y eut de véritables bibliomanes quand on s’occupa de former des bibliothèques, et celle d’Alexandrie atteste la patience, le zèle, le goût des prêtres égyptiens, qui cherchaient à rassembler le plus grand nombre de volumes et le meilleur choix d'ouvrages. Ce n’était pas l'usage des anciens Grecs, qui confiaient la garde de leur littérature à la mémoire de leurs rapsodes.

Cependant, dans tous les temps ct en tous les pays, la bibliomanie a été l'apanage des esprits délicats et cultivés. En France , à une époque où l’ignorance pesait sur les masses, qui ne connaissaient de livres que le Missel public en-

Chaîné derrière un grillage à l'entrée des églises , les moines entassaient dans la librairie de leur monastère, avec autant de soin que les tonneaux dans leurs celliers, ces vieux codices grecs et latins, ces manuscrits en vélin, dorés et coloriés, qui sont encore les plus précieux ornements de nos bibliothèques.

Il semble que la bibliomanie soitla distraction des grands hommes et même des héros. Alexandre, il est vrai, ne composait sa bibliothèque de conquérant que d’un exemplaire des poëmes d’'Homère, enfermé dans le cèdre, au milieu des parfums ; mais Charles V et François 1°" fondaient la Bibliothèquenaticnale; mais Louis XIV envoyait acheter des

DICT. DE LA CONYERS, — T, 1

livres en Orient et jusqu'en Chine; mais Bonaparte se délassaît de sa rude guerre d’Espagne en dressant avec Barbier le plan , en feuilles, d’une bibliothèque portative, Ici Mazarin charge le savant Naudé de créer sa bibliothèque , dont il ne posséda que le catalogue complet ; là, le gouvernement républicain se fait bibliothécaire des 1,500,000 volumes sauvés de la ruine des couvents.

N'étaient-ils pas bibliomanes, ces imprimeurs du seizième et du dix-septième siècle qui eussent sacrifié à leurs livres tout, excepté l'honneur de les avoir faits? cet Antoine Vérard , qui, pour conserver à son art les richesses de la calligraphie , imprimait sur vélin et faisait peindre ses romans de chevalerie? ce Robert Étienne, qui mettait son orgueil à ne pas voir ses publications défigurées par un erratum ? ces frères Elzeviers, quisedistinguèrentencorede tous les typographes par la netteté des caractères et la sonorité du papier? Hélas ! aujourd’hui les bibliophiles ne sont plus bibliomanes.

La bibliomanie peut aller jusqu’au délire, jusqu’au suicide, Le marquis de Chalabre est mort, dit-on, du noir chagrin qu'il conçut à la recherche infructueuse d’une Bible imaginaire. Combien d'infortunés n’ont pu survivre à la perte de leurs livres chéris! Certainement plus d’un bénédictin s'éteignit de douleur avec l'incendie de la bibliothèque de Saint-Germain-des-Prés pendant la révolution. Le père Jacob, qui a laissé le Trailé des plus belles bibliothèques du monde, fut sans cesse irrité du mépris où étaient tombés les anciens livres originaux « dont on fait des fusées , dit-il avec amertume, et dont les charcutiers parent leurs boutiques ». C’est ce mépris qui tua ce bon religieux, que l’on mit, aussitôt après sa mort, dans un carrosse, avec ses livres, pour être transporté à son couvent des Billettes.

La bibliomanie commence de bonne heure, quelquefois avant les autres passions : « Je me rappelle le temps, dit un camarade de classe de Barbier, où il rentrait tous les soirs au collége avec ce que nous appelions un bouquin. » Et moi je me rappelle aussi que j'aimais les livres avant de savoir lire; j'aimais d'avance à les examiner, à les toucher, à les caresser comme «es amis d'enfance.

Le bibliomane, bien différent du bibliographe, ne s’attache qu’à certains livres curieux , rares et chers, qu’il ne connaîtra jamais qu’en dehors si vous voulez, mais qu’il léguera un jour à des dépositaires non moins religieux, qui ne dissiperont pas ce trésor. C’est une sorte d’avarice, je l'avoue, qui s’affiche au lieu de se cacher, et qui tient dans ses mains une sorte de propriété nationale des monuments intellectuels et typographiques , la plupart enlevés à l’oubli et à la destruction. Le bibliomane est le dragon du jardin des Hespérides.

Il y a des bibliomanes de toute espèce. Les fous ne sont pas plus variés, et bien des bibliomanes pourraient compter parmi les fous : l’un ne rêve qu'Elzeviers, et surtout Elzeviers non rognés, dont la marge se mesure au compas; l’autre n’estime des livres que l’habit, et se montre docte en fait de reliures, ne confondant jamais Padeloup et Derome, se pàämant aise à lorgner un filet et une nervure ; celui-ci paye autant que des chevaux anglais ces bagatelles imprimées qui n’ont de mérite que leur rareté et leur bêtise ; celui-là s’identifie en quelque façon avec un auteur favori, dont il pourchasse les moindres pièces fugitives, s’enquérant d'une variante comme sil s'agissait de la pierre philosophale. En général, chaque bibliomane a son genre, sa fantaisie : tel passera cinquante ans à ramasser tout ce qui concerne la révolution, tout ce qui touche à l’histoire, à la géographie, à la philosophie, aux sciences occultes , les éditions princeps , les pièces de théâtre, les facéties, quelque matière spéciale enfin qui puisse faire collection. Tel s’intriguera enfin pour découvrir des livres de bonne maison, dont la condition généalogique soit constatée, ces livres qui portent les armes et les signatures de d'Urfé, de Gaignat, de Goutard et de La Vallière.

Pour comprendre le bibl‘omane, il faut avoir vu le vénérable Boulard longer les quais, été comme hiver, glée ou soleil, analyser d’un coup d'œil l’étalage d’un bouquiniste, et tirer la perle du fumier en homme qui sait la valeur de la perle, puis le soir rentrer dans son vaste sérail de livres pour débarrasser ses poches gonflées de leur butin journalier. Il se fût arrêté découragé à l’idée que ce travail lent et progressif de quarante années de recherches et de bonheur serait dilapidé deux ans après sa mort! car le bibliomane aime ses livres comme un père ses enfants ; il les choie, il les contemple, il leur rit; il s’exagère leurs qualités pour mieux s’aveugler sur leurs défauts ; il se préoccupe de leur avenir. Heureux quand il espère que sa collection ira sous son nom s’engouffrer dans les catacombes de la Bibliothèque Nationale! C’est en cet illustre tombeau que reposent Dupuy, Baluze, Cangé et La Vallière. P. L. JacoB, bibliophile, ]

BIBLIOPHILES (Sociétés de). On trouve fort bon qu’on se réunisse pour extraire du charbon d’un sol où il n'y a que du sable et des cailloux, pour tisser du chanvre ou du lin, faire du sucre de betterave, des machines à vapeur, des moulins de toute espèce, et se ruiner en société, sans se ruiner pour cera plus gaiement : et l’on blâämerait des gens inoffensifs qui, n’en voulant ni à la bourse ni au repos de personne, s'associent pour se procurer l'innocent plaisir d'avoir sur leurs tablettes un livre rare ou que d’autres ne peuvent posséder ! Ne mélisons pas, croyez-moi, de cette aimable passion.

On cite en France la société des Bibliophiles français, dont le siége est à Paris et qui a été instituée en 1820. Elle se compose de vingt-quatre membres au plus, et peut s'adjoindre cinq associés étrangers. Pour être admis dans son sein, il suffit d'aimer les livres, d'avoir une bibliothèque, et de se soumettre aux conditions imposées par les statuts. Chaque sociétaire verse une cotisation annuelle de cent francs, La société a pour but de faire imprimer soit des ouvrages français inédits ou devenus très-rares, soit des ouvrages en langue étrangère avec la traduction française, Lorsque l'importance de l'ouvrage à publier n’a qu’un intérêt de pure curiosité, elle se borne à en tirer un nombre égal à celui de ses membres ; lorsqu’au contraire la nature de l’ouvrage lui semble exiger une publicité plus étendue, elle en fait imprimer sur papier ordinaire un certain nombre d'exemplaires destinés à être mis en vente; mais elle réserv foujours à ses membres des exemplaires d’un format et d’un papier particulier. Les ouvrages imprimés par la société portent sur leur titre l'indication suivante : Publié par La Société des Bibliophiles français , le fleuron de la société et la date de l’année. Elle a fait tirer, de 1820 à 1828 quatre-vingt-huit ouvrages. Depuis, elle a publié un vo-

lumein-folio, sur les cartes à jouer, enrichi de cent planches ; l’Apparilion de Jean de Meung, par Honoré Bonet (1398); le Ménagier de Paris, etc. Parmi les bibliophiles français de notre époque nous nommerons Cailhava, de Soleinne, Charles Nodier, ‘Armand Berlin, Renouard, Aimé Martin, Guilbert de Pixérécourt, Leber, Monmerqué, La Bédoyère, et MM. Cigongne, Ambroise Didot, Taylor, 5olar, de Sacy, Paul Lacroix, J. Janin, Pichon, Dufresne , le duc d’Aumale, et la comtesse de la Ferronays. — Depuis

1834 lelibraire Techener publie le Zullelin du Bibliophile,

revue mensnelle.

En Angleterre les sociétés de bibliophiles se sont multipliées depuis le club de Roxburgh, de fastueuse mémoire, formé en 1812. L'Écosse a vu naître : en 1823, le club de Ballantyne; en 1828, Glasgow vit s'ouvrir le club Maitland ; postérieurement, celui d’Abbotsford fut fondé à Édimbourg, en l'honneur de Walter Scott : il distribua à ses membres, en 1838, une magnifique édition du poëme d’47thour and Merlin, d'après lemanuserit d'Auchinleck. Citons encore la Société de Camden (1837), qui est fort active et Lien dirigée; la Société Historique, dont les choix sout ex-

BIBLICPHILE — BIBLIOTHÉCAIRE

cellents ; la Société d'Alfred le Grand, dévouée à l’anglo-saxon ; la Percy-Sociely, la Shakespeare-Sociely, la Parker’s-Sociely, la Surtees-Socicty (Durham, 1838), le Spalding-Club (Aberdeen, 1839), la Welsh-Manuscripl-Sociely, cte. Nous ne connaissons en Allemagne que l'Association littéraire de Stuttgard, quoiqu'à Vienne M. Karajan fasse de véritables publications de bibliophile. En Belgique on compte la Société des Bibliophiles du Hainaut (à Mons), créée par Delmotte et M. Renier-Chalon, celle des Bibliophiles de Belgique, à Bruxelles, et celle des Bibliophiles Flamands. Ces {rois associations impriment et dotent la littérature d’ouvrages sérieux et ignorés. Plus récemment une société s'est constituée à Stockholm pour la reproduction d’anciens ouyrages imprimés. DE REIFFENBERG. |

BIBLIOTAPHIE (du grec Bi6)iov, livre, et répoc,. tombeau). C’est le nom qu’on a donné à ces espèces de maniaques qui n’ont des livres que pour les cacher (voyez BIBLIOMANIE). Encore lorsque ces livres appartiennent à ces avares, on ne peut que gémir sur cet abus de la propriété au préjudice de la science; mais que dire de ces Cerbères qui, payés par le budget, se plaisent à barrer l'entrée du sanctuaire, dont ils devraient être les guides fidèles et obligeants, à ceux qui onf soif d'instruction ? Ne ressemblent-ils pas à ce chien de la fable, qui, couché près d’un tas de foin, voulait empêcher un bœuf d’en approcher? Par malheur Paul-Louis Courier n’est pas le seul qui ait eu à se plaindre de ces dépositaires envieux et ignorants, et les Furia ne sont pas tous en Italie.

BIBLIOTHÉCAIRE. On appelle ainsi celui qui est chargé de la conservation, du soin, de la classification et du | service d'une bibliothèque. Sousles roiscarlovingiens, les: bibliothécaires écrivaient, dataient et expédiaient les actes de l’autorité royale. Les mêmes fonctions leur étaient con: fiées par les papes, et leur charge tenait le premier rang à. la cour pontificale. Il en était de même des bibliothécaires des archevêchés, etc., surtout en Italie,

Toutes les qualités nécessaires à un bon bibliographes le sont aussi à un bibliothécaire, puisque cette science est celle à laquelle il doit surtout s’adonner. L'histoire littéraire et le mécanisme de la typographie lui sont essentiels pour dé cider du #rmat, du caractère et de l’imp.ession de certaines éditions des quinzième et seizième siècles. La gravure su bois et sur cuivre ct l'écriture des différents siècles doivent être connues de lui, pour qu’il puisse juger du mérite des miniatures qui ornent la plupart des livres imprimés ot manuscrits, déchiffrer les textes contenus dans le volume dont il est aussi tenu de donner une description exacte, consiste à rendre fidèlement la lettre, la date, le nom de ville, de l’imprimeur et de l’auteur d’un ouvrage, notions. que l’on est obligé de chercher parfois, soit à la tête ou à la fin d’une dédicace, soit dans la préface ou dans le prologué pour les manuscrits, soit dans le privilége, dans les acros tiches, éloges, devises, emblèmes, etc. ; il doit aussi compter les feuillets de l’ouvrage, ceux qui le précèdent ou le suivent, en désignant leur emploi; indiquer si le livre est imprimés ou écrit à longues lignes ou à colonnes, si le caractère est romain, gothique, italique, ete. ; si les chiffres, les réclames et les signatures s’y trouvent exactement; compter et exas miner les miniatures, et annoncer les index, tables, pertoires, etc. : tous ces renseignements font partie d'uné description utile pour reconnaître complétement, soit ui manuscrit, soit une édition princeps, et distinguer celle-0b des éditions postérieures. Le bibliothécaire ne doit pas être étranger à la numismatique, parce que cette science prèll son secours à l'explication des faits les plus marquant rapportés par les historiens classiques. Après s'être fami liarisé avec la connaissance des livres, il doit se faire Ml système de classification simple, facile, et qui, suival l’origine et la filiation des connaissances humaines et Re rapports qu'elles ont entre elles, doit présenter au premie

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