scène, enleva pendant trente ans les applaudissements du
| public, et reçut les hommages des auteurs empressés de
placer leurs ouvrages sous le patronage de son talent. La
Chaussée surtout lui dut la plus grande part de ses triom-
phes.
Mais si Mlle Gaussin était sans égale pour exprimer la tendresse et la modestie, elle ne possédait ni la sensibilité ni l'énergie indispensables à qui veut peindre les fureurs d'Hermione et le courroux de Clytemnestre. Il lui fallut céder ici le pas à M!° Dumesnil, plus tard à M'° Clairon, et son infériorité sur ce point, qu’elle n’osait s’avouer, fit le tourment de sa vie. Marmontel en cite un exemple remarquable au sujet de sa tragédie de Denys le Tyran : elle voulut s'emparer du rôle d’Arétée, qu’il destinait à Mlle Clairon. Celle-ci conduisit l’auteur dans la loge de Mlle Gaussin, à qui elle dit : « Tenez, je vous l’amène, pour vous faire voir si je l'ai séduit. Si j'accepte son rôle, ce ne sera que de votre main. » Après un vif débat avec Marmontel et un long combat avec elle-même, Mile Gaussin finit par aller rendre le rôle à sa rivale. Ne pouvant tenir le premier rang dans la tragédie, où elle était forcée de céder à l’ascendant de talents supérieurs au sien , elle s’en dédommagea dans la comédie : c’est là qu’elle obtint et mérita d'unanimes suffrages, qui se soutinrent jusqu’à sa retraite de la scène. A cinquante ans, elle jouait les amoureuses ingénues, telles qu'Agnès, Nanine, Lucinda, où elle paraissait encore avec les grâces et les charmes de la jeunesse. Sa taille avait conservé toute sa flexibilité, son organe toute sa fraicheur.
Le talent d’imiter, quoiqu'il ait des bornes, offre de singulières anomalies : c’est ainsi que Mlle Gaussin aimait à jouer en société les rôles de Cassandre, et réussissait à merveille dans un genre si opposé au sien dans le monde. Modeste et spirituelle, elle portait dans sa vie privée une douceur et surtout une facilité de caractère dont on lui faisait un reproche. Les Mémoires du temps assurent même qu’elle portait celte dernière qualité au point de ne refuser personne. Quoi qu’il en soit, elle se maria, à la fin de sa carrière en 1759, à un danseur nommé Tavolaigo , qui lui fit expier cruellement cette dernière faute par les plus indignes traitements. Mile Gaussin quitta le théâtre en 1763, le même jour que la célèbre Dangeville, n’emportant que le souvenir de ses succès et 1,500 livres de rente, formant la meilleure partie de sa fortune. Elle mourut en 1767, dans l’oubli et l'isolement. SAINT-PROSPER jeune,
GAUTAMA. Voyez BourprA,
GAUTIER I-IV, comtes de Brienne. Voyez BRIENNE (Maison de).
GAUTIER (TaéormLe). Le nom de cet écrivain restera pour toujours lié au souvenir des luttes littéraires qui éclatèrent en France vers 1830. Très-jeune alors, car il est né à Tarbes, le 31 août 1814, M. Gautier n'avait guère que
dix-huitans le jour de la première représentation d’Hernani
il devint bientôt l’un des plus ardents apôtres du romantisme. Dans ce beau temps d’effervescence poétique, les succès de théâtre étaient chaudement disputés, et plus d’une fois il fallait défendre unguibus et rostro les hardiesses du chef d'école, M. Gautier, reconnaissable de loin au luxe d’une chevelure abondante, ne fut pas le moins vaillant dans ces héroïques mêlées. Il ne tarda point à se lancer luimême dans la carrière entr'ouverte., Abandonnant l'atelier du peintre Rioult, chez qui il avait travaillé deux ans, il laissa le pinceau pour la plume, conservant toutefois dans son imagination quelque chose de coloré et de pittoresque qui devait lui valoir son prochain triomphe. Il s’attacha d’une manière foute spéciale à l'étude des rhythmes, etrajeunit, non sans grâce, quelques-unes des formes poétiques du seizièmesiècle. Là était le véritable talent de M. Gautier. La, richesse de la rime, la mélodie de la césure mobile, l’harmonieux mécanisme du vers, furent les plus importants de ses soucis; et dans cet art dificile il fut bientôt passé maître. Malheureusement M. Gautier, sous le rapport du sentiment et de l'invention, est toujours resté fort pauvre. 11 se hasarda néanmoins dans le roman. Quelque temps après la publication d’Albertus, recueil de poésies, il écrivit un volume de nouvelles, Les Jeune-France (1833). Mademoiselle de Maupin suivit d'assez près ce premier essai dans la voie de l'imagination. Il y eut à propos de cet ouvrage succès et scandale. L’immoralité du détail, l’extravagance du plan, la verve et l'éclat du style appelèrent sur cet étrange roman l’attention de la critique. Rarement, même en ces années de délire, on avait été plus fou, plus impertinent, plus bravache.
Du reste cette littérature fanfaronne et débraillée avait de tout temps séduit M. Gautier. Déjà avant Mademoiselle de Maupin il avait publié dans La France littéraire une série d'articles sur les poëtes excentriques du dix-septième siècle, Saint-Amand, Colletet, Scudéry, etc. Ces études, réunies en volumes sous le titre de Grotesques (1843), forment une attrayante lecture; mais elles sont sans valeur au point de vue de l’histoire littéraire. Les noms, les dates y sont défigurés à plaisir. D'abord romancier et poète, M. Gautier devint plus tard journaliste. Za Presse le chargea du compterendu des théâtres, besogne aride, monotone, et qui semble condamner l'écrivain à d’éternelles répétitions. M. Gautier a su pourtant jeter dans le feuilleton assez de style, d'humour et de verve paradoxale, pour donner à sa critique sinon beaucoup d'autorité, du moins beaucoup de lecteurs. Toute gravité lui est impossible, sa sérénité rabelaisienne ne s’émeut de rien; mais quand il parle d’une tragédie ou d’une pantomime des Funambules, il abonde en saillies qui font sourire, Son audace imprudente le pousse parfois à aborder des questions sérieuses, à côté desquelles il tombe bientôt vaincu, comme un papillon au pied du flambeau où il a brûlé son aile étourdie. M. Gautier, nous l’avons dit, a fait ses premières armes dans l'atelier d'un peintre : les curieux ont vu desa main plusieurs eaux-fortes d’un dessin fantasque et qui, moins le piquant de l’exécution, rappelle la manière de Célestin Nanteuil. On retrouvera une de ses vignettes en tête de La Couronne de Bluets, roman de M. Houssaye, M. Gautier s’est égalementessayé dans la peinture; une Vénus, production barbare et maladroite, a désenchanfé ceux qui, sur la foi de ses amis, croyaient l'artiste aussi-habile que le poëte. Passionné pour Jes arts , il fait tous les ans dans la Presse: l'analyse des expositions du Louvre, et il y déploie un grand talent descriptif; mais M. Gautier west pas un critique, c’est-à-dire un esprit impartial et savant, un connaisseur, qui soit à la fois frappé de la beauté d’une œuvre et de ses imperfections. Il raconte plutôt qu'il n’apprécie, et lorsqu'il sort de la description, son éclectisme légare, et il reste le plus indulgent, le plus capricieux de tous les juges.
Indépendamment des livres que nous avons cités, M. Gautier a publié: La Comédie de la Mort (1838), réimprimee
| avec Albertus dans lerecueil deses poésies complètes; For-
tunio (1888); Une Egrme du Diable, et d'autres contes recueillis sous le titre de Nouvelles; Voyages en Espagne (Tra los Montes); les Roués innocents; Militona; Jeanet Jeannette(1851); Émaux et Camées (1852); Italia(1853); Conslantinante (1854); Avatar (1856); le Roman de la Momie (1858); Trésors d'art de la Russie ancienne et Moderne (1859-1863, in-fol. avec planches); le Capitaine Fracasse (1863, 2 vol.), roman annoncé depuis longtemps, et qui offre le tableau, plein de mouvement et de couleur, d'une partie de la sociélé française au temps de Louis XIII; Loin de Paris(1864), coup d’œil sur la Grèce contemporaine; la Belle Jenny (1865), roman; Voyage en Russie (1866, 2 vol.); Spirile (1866), conte fantastique; Wénagerie intime (1869), étude pleine d'humour sur ses animaux domestiques; la Nature chez elle (1870), etc. Il faut y ajouter une très-grande quantité d'articles de revues et de journaux. Enfin, M. Gautier a fait jouer quelques pièces de théâtre, qui n’ont eu qu’un faible succès : le Tricorne enchanté, comédie en vers, en collaboration avec M. Siraudin; Le Voyage d’Espagne, avec le même; Me touchez pas à la Reine, avec M. Bernard Lopez; la Juive de Constantine, avec M. Noël Parfait; Pierrot posthume. Il a été plus heureux dans un genre où l'esprit et la passion sont moins nécessairesz ses ballels, Giselle, Paquerette, Gemma, la Péri, ont fait longtemps les beaux jours de l'Opéra.
En 1855, cet écrivain quitta Za Presse el passa au Mcnileur, avec le titre de directeur du feuilleton littéraire, Amené, par une sorte de lien officiel, à exprimer des sentiments conformes à ceux qui avaient cours dans le monde des Tuileries, on le yit parler sans mépris de la poésie classique et louer les tableaux d’Ingres, passer sous silence les œuvres nouvelles de Victor Hugo, célébrer dans de pauvres vers la naissance du prince impérial (1856), et la fête de l’impératrice (1865). Hôle assidu de la princesse Mathilde, il devint en 1868 son bibliothécaire. La même année, il entra au Journal Officiel, et il adressa d'Egypte à cette feuille des lettres sur l'inauguration du canal de Suez. Plusieurs fois il brigua les suflrages de l’Académie française, qui eut le mauvais goût delui préférer MM. Gratry, Aulran, À. Barbier et le duc d'Aumale. M. Gautier ne voulut pas quiller Paris au moment du siège; il {cha de reproduire dans quelques arliclesla physionomie de la capitale à cette époque. Il est mort d’une maladie decœur, a Neuilly, le 23 octobre 1872.
M. Théophile Gautier, malgré ce que no us avons pudire, n’en demeure pas moins un écrivain d'une incontestable valeur. Feuilletoniste infatigable, il a montré beaucoup d'espril; poète, il sait mieux que personne les finesses et les délicates roueries du métier. Disciple intelligent d’une école à laquelle on ne contestera pas le mérite d’avoir rendu un peu de couleur et de vie à une langue appauvrie par les rhéteurs de l'empire , il ses toujours occupé de la forme avec un soin extrême, et souvent au préjudice de Ja pensée. Dans ses moments perdus (c’est lui-méme qui le raconte), M. Gautier étudiait le diclionnaire et se meublait la mémoire d’une foule de mots inusités, vieillis, inconnus; de là dans son style ces expressions peut-être correctes, mais bizarres, qui font bondir le lecteur surpris. 11 a peur ayant tout d’être banal : aussi est-il souvent précieux, archaïque, maniéré. Ses métaphores aventureuses enluminent sa phrase des plus discordantes nuances, Voltaire et les maitres de la tradition française ne comprendraient rien à ce luxe d'images, empruntées pour la plupart à 'idiome des statuaires et des peintres. Combien on aimerait à trouver sous ce vêtement splendide un fin sen: liment, une émolion yraie, un homme enfin avec ses douleurs et ses joies ! Dans les poésies de M. Gaulier il y a des fragments qui laissent paraitre quelque tendresse de cœur ; Mais on les pourrait compter aisément. Pur fantaisiste, il n'a pas jeté dans son œuvre volumineuse une seule idée stricuse, L'est un de ces chanteurs émériles qui, pou sou-