‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 4)Chapitre 194 sur 552 · GENLIS — GENOUDE · texte numérisé non relu

GENLIS — GENOUDE

viales, qui revêtent et rendent glissantes les portions osseuses destinées aux frottements, et pour cet effet revêtues d’une couche cartilagineuse lisse, polie, peu sensible dans l'état ordinaire, et, grâce à ces admirables précautions, glissant sans efforts l’une sur l’autre, et se prêtant sans difficulté à toute la mobilité et en même temps à toute la résistance qu'il fallait à une articulation destinée à porter sans fléchir tout le poids du corps et de tous les fardeaux dont on peut le surcharger.

Le genou n’a pas la même conformation dans toutes les personnes ; plus ou moins volumineux, plus ou moinsinfléchi pendant la marche, plus ou moins rentrant, plus ou moins sortant suivant les tempéraments, les forces, le sexe, les habitudes, etc., il est proportionnellement plus gros chez les femmes, les scrofuleux ; plus mince et plus sec chez les individus forts ; plus fléchi en dedans chez les femmes et chez les hommes qui ont comme elles le bassin large ; presque toujours fléchi en dehors chez les hommes condamnés à de grands efforts portant sur les jambes, chez les cavaliers, chez les enfants en bas âge qui commencent à marcher.

Comme la station à genoux diminue quelque chose de la taille, cette attitude a été partout considérée comme une marque de soumission, d’abaissement, de prière (voyez GÉNUFLEXION ), et on à transporté l'expression de l'attitude matérielle à l’état moral qu’elle représente : ainsi on dit : Il a plié les genoux devant lui; pour dire : Il s’est humilié, abaissé, etc., devant lui; Il a refusé de fléchir le genou, pour dire : Il a refusé d’adorer, etc.

On a donné dans les arts le nom de genou à l’articulation de différentes pièces d’un système mécanique quelconque, quand il en résulte pour ce système une apparence de flexion comparable à celle qui a lieu à la réunion de la jambe avec la cuisse, et dans d'autres circonstances quand Particulation de deux pièces d’une machine forme une sorte d’emboîtement analogue à l’image erronée que l'on se fait vulgairement de l’emboîtement du genou.

GENOUDE (ANToiNE-EUGÈNE DE), écrivain religieux et monarchique contemporain, qui longtemps s’appela GEnou tout court, haquit en 1792 à Montélimart (Drôme), où son père était cafelier. Plus tard celui-ci transféra à Grenoble le siége de son établissement, qu'il réussit à parfaitement achalander ; et alors ambitieux, non pas pour lui-même, mais pour l'héritier de son nom, il voulut que son fils, au lieu de le seconder dans son industrie comme premier garçon , pût, grâce à l'éducation qui se donne dans les lycées, s'élever quelque jour au-dessus de sa modeste condition. Vers la fin de 1811, et après avoir terminé ses études au lycée de Grenoble, Eugène Genou, philosophe à la façon du baron d'Holbach et d’'Helvétius, dont il avait déjà dévoré les livres , s’en vint chercher fortune à Paris, où bientôt il obtint une place de précepteur dans une famille du noble faubourg, en prenant intrépidement, comme font tant d’autres en cas pareil, l’engagement d'enseigner à ses élèves une foule de choses qu’il se réservait in petto de commencer par apprendre lui-même. D'ailleurs, il était doué de trop de soupkesse dans l'esprit, pour, dans ce cercle si nouveau, ne point se créer bien vite d’utiles et influentes relations ; aussi, favorisé par l'embarras extrême que l’université impériale éprouvait alors à recruter son personnel enseignant, en raison de la disette absolue de sujets capables, avait-il obtenu dès 1813 une place d’agrégé de sixième au lycée Bonaparte , en même temps qu'il suppléait à l'insuffisance du traitement attaché à sa chaire, en rendant à un sénateur quelques menus services à titre de secrétaire particulier.

C'est dans cette position que la Restauration surprit Eugène Genou, en 1814; et à ce moment il se signala entre tous les fonctionnaires du lycée Bonaparte (métamorphosé en collége royal de Bourbon) par son ardeur à applaudir au renversement de l'empire. L’enthousiasme des partisans du nouveau régime tenait de la frénésie ; aussi quand arriva la journée du 20 mars 1815 (voyez Cexr Jours), fut-ce un sauve-qui-peut général parmi les plus compromis. Genou,

EEE a —— |

+ ii Re.

| GENOUDE

qui s'était fait inscrire quelques jours auparavant sur la liste

des volontaires royaux, s’offrant à l'envi pour courir sus | à l'usurpateur, jugea prudent d’aller se cacher dans son dé- | partement, et bientôt, ne s’y croyant même plus suffisam-

ment en sûreté, il gagna le sol suisse. Recommandé alors

à M. de Polignac, qui résidait à Chambéry avec des pouvoirs | extraordinaires de Louis XVIII, Genou, en sa qualité de vo- | lontaire royal, fut pris pour aide de camp par ce champion | de la légitimité, qui, à l’aide de cette qualification quelque | peu ambitieuse, mais au fond très-innocente , attribuée à un | simple secrétaire, comptait donner un caractère militaire | à une mission toute d'observation etayantpour principal objet de fournir à l’armée austro-sarde, qui se réunissait en Savoie à l'effet d’envahir à un moment donné le sol français, des renseignements sûrs et exacts sur l'effectif réel et les mouvements du corps d'armée que de son côté Napoléon s’occupait de rassembler au pied des Alpes et qui avait son quartier général à Grenoble.

A la nouvelle du désastre de Waterloo, les royalistes refugiés à Chambéry se ruèrent bien vite sur le sol français ; et quelques jours plus tard le capitaine Genou brillait parmi ceux qui arboraïient le drapeau blanc à Grenoble, d’où, comme on pense bien, il accourut à Paris solliciter les récompenses dues à ses services. Avec ses antécédents éminemment monarchiques et la protection de M. de Polignac, son ancien général, ilne lui fut pas difficile de se lancer dans une sphère d’intrigues plus élevée que celle dans laquelle il lui avait été donné jusque alors de se mouvoir. Dès l’année précédente, il avait compris que la philosophie du dix-huitième siècle n’était plus de saison. Il s’était donc converti avec éclat à la religion révélée, avait pris bien ostensiblement un confesseur; puis faisant un auto-da-fé des œuvres de Rousseau, de Voltaire, de Montesquieu, de Diderot, etc., qui seules composaient auparavant sa bibliothèque, il les avait remplacées par des livres ascétiques et par les ouvrages des principaux apologistes du catholicisme. Cette mise en scène, qui de la part d’un jeune homme de vingt-deux ans annonçait une habileté peu commune, une fois achevée, il pensa avec raison que le moyen le plus sûr d’être remarqué au milieu des si nombreux dévouements qui après les cent jours exploitèrent le gouvernement de la Restauration, était de se lancer dans la polémique politico-religieuse. Il annonça donc l'intention de contribuer à la régénération religieuse et monarchique de la France en dotant son pays d’une nouvelle traduction de la Bible; et pour donner un avant-goût de son savoir-faire en ce genre, il publia en 1816 une traduction d’Isaïe, saluée tout aussitôt dans les journaux de l'époque, par des amis complaisants, comme un chefd'œuvre, comme un véritable tour de force. Tous les livres de la Bible y passèrent les uns après les autres; l’industrieux traducteur y joignit même une traduction de l’Zmitation de Jésus-Christ de sa façon, et tout cela trouva des acquéreurs empressés, surtout parmi les fonctionnaires publics.

Cependant, grâce au jeu naturel des institutions représenfatives imprudemment octroyées à la France par un pouvoir qui avait espéré n’en faire jamais qu’un leurre, le parti national, écrasé à Waterloo, puis décimé par les proscriptions de 1815, commencait à relever la tête ; et le journalisme lui fournissait les moyens de lutter plus ou moins ouvertement contre le régime imposé au pays par l'étranger. De son côté, le parti monarchique, divisé déjà en royalistes satisfaits ou modérés, c’est-à-dire nantis de bons emplois ou de lucratives sinécures, et en royalistes purs, c’est-à-dire oubiiés dans le partage du gâteau, employait la même arme que les sibéraux, la presse, pour combattre ses adversaires et faire «e siége en règle du pouvoir, A La Minerve, par exemple, il opposait Le Conservateur; et Genou, déjà posé par ses nombreuses publications ascétiques , était admis à y rompre de temps à autre des lances en faveur du principe monarehique, à y pourfendre du même coup la révolution et V'esprit de doute, d'examen et d’incrédulité. En vertu d’une

savonnelle à vilain, gracieusement accordée déjà par Louis XVIIK, son nom roturier y brillait non pas seulement précédé mais er£ore suivi de la particule aristocratique,

! qu'aucuns usurpent avec si peu de vergogne. On raconte

à ce propos que le vieux roi, au moment de signer les lettres patentes qui d’un fils de cafetier allaient faire un gentilhomme d’aussi bon aloi que si ses aïeux avaient été à la croisade, dit en riant que, pour combler les vœux de l’impétrant, pour que plus tard on ne püût jamais songer à chicaner sur sa noblesse ce défenseur si intrépide et si désintéressé du trône et de l'autel, il allait lui flanquer du DE par devant et par derrière, entendantet voulant que le chevalier Genou s’appelât dorénavant ne Genou pe. L'esprit éminemment sceptique et railleur de l’auteur de la Charte se retrouve dans cette saillie.

La discorde finit par se glisser dans les rangs des rédacteurs du Conservateur. C’est aussi qu'il y avait là des tendances et surtout des amours-propres inconciliables. Genoude, avec uné petite pleïade de purs, qui se groupa alors autour de lui, n’hésita donc point à élever autel contre autel, en fondant Le Défenseur, recueil qui n’eut au reste qu'une existence éphémère; et vers la fin de 1820 on le voit créer un journal du soir, L'Étoile, qui tout aussitôt devint un redoutable engin de guerre aux mains de la fraction du côté droit, reconnaissant Vilièle, Corbière, etc., pour chefs de file, Les hommes placés à la tête des affaires essayèrent d'en finir avec cette petite conspiration permanente, au moyen de quelques procès bruyamment intentés au journal qui osait leur faire ja leçon en matières monarchiques. L’éditeur responsable de L'Étoile (qui cumulait avec ces fonctions celles de valet de chambre de Genoude) comparut donc à diverses reprises en police correctionnelle aux lieu et place de son maître. C’est dans l’une de ces occasions qu’à l’interpellation d'usage : « Êtes-vous l’auteur de l’article incriminé? « Ce brave homme répondit avec une délicieuse naïveté : « Non, monsieur le président ; seulement on me l’envoyaT et ie lA corrigeA. »

Quand Villèle, Peyronnet, Corbièreet consorts eurent enfin réussi à enlever le pouvoir d'assaut, L'Étoile servit d'organe semi-officiel au ministère qu’ils constituèrent, et que l’histoire a stigmatisé de l’épithète de déplorable. Les encouragements et les récompenses furent alors prodigués par ce cabinet reconnaissant au journaliste qui, avec une vigueur et une résolution remarquables sous plus d’un rapport, le défendait aussi bien contre les libéraux de la gauche que contre les pointus de la droïite; nuance nouvelle survenue parmi les purs, fraction du parti royaliste composée d'hommes oubliés encore une fois en 1821 dans la répartition des grandes ou lucratives positions, allant à origine prendre le mot d'ordre au pavillon Marsan, et demeuré jusqu’à la fin de la Restauration sous la bannière de M. de la Bourdonnaie. Ces récompenses, ces encouragements, étaient de plus d’un genre, et la caisse des fonds secrets n’en faisait pas seule tous les frais. C’est ainsi qu’un beau jour l’écrivain bien pensant se trouva gratifié, sans bourse délier, d’un brevet d’imprimeur à la résidence de Paris, enlevé par décision ministérielle à un sieur Constant Chantpie, coupable de prêter d'habitude ses presses pour l'impression de pamphlets et d'ouvrages hostiles au gouvernement royal. C'était là une audacieuse violation d’un article bien formel de la Charte, une odieuse confiscation, dont Genoude ne se fil pas scrupule de profiter, sans se soucier le moins du monde de la clameur et de l’indignation universelles qu’elle souleva, non plus que de savoir comment le malheureux industriel, dépouillé de son gagne-pain, pourrait maintenant nourrir sa femme et ses enfants.

En 1825, Genoude fut encore de la part de ses patrons

| l'objet de munificences autrement importantes. Ils réunirent

à L'Étoile le Journal de Paris et la Gazette de France, Pun et l'autre récemment achetés par le gouvernement. Cette fusion avait lieu gratuitement, c'est-à-dire que Genoude profitait seul de l’accroissement du nombre d'abonnés et de

lecteurs qui en résullait pour une feuille dont il continuait à être le propriétaire pour ainsi dire unique (22 parts sur 24). La seule obligation qu’on lui imposa fut de Ja faire paraître désormais sous le titre de Gazette de France, par égard pour la véuérable antériorité d'existence du plus ancien des journaux de Paris, dont on constituait son Étoile héritière bénéficiaire; et encore Genoude, autant par orgueil qu’en raison de l'intérêt qu’il pouvait avoir à toujours conserver son individualité et sa personnalité bien distinctes, eut-il soin de flanquer le nouveau titre que force lui était de prendre de son titre primitif, placé désormais en soustitre; et le journal ainsi reconstitué, s'appela GAZETTE DE France, Étoile, journal du soir. Le ministère, pour assurer le succès de la Gazette, placée maintenant sous la direction de l’homme investi de sa confiance, fit plus et mieux encore que de lui accorder une large subvention sur les fonds secrets; il y joignit un privilége important, celui de pouvoir partir avec les courriers du soir au moment de la dernière levée des lettres, alors que pour être expédiés dans les départements, les autres journaux devaient être remis à la direction des postes cinq heures plus tôt. Cette exception faite à Ja règle générale en faveur de la feuille ministérielle du soir, permettait à la Gazette de devancer ses concurrents de vingt-quatre heures pour la transmission en province et à l'étranger de toutes les nouvelles reçues dans la matinée et des faits importants qui pouvaient s'être passés à Paris dans la journée. 11 y avait là, à part le caractère semiofficiel donné à ce journal, les éléments d’un fructueux succès, et il ne manqua pas non plus d’être obtenu. Il faut dire aussi que Genoude sut fort habilement tirer parti de la position privilégiée qui lui avait été ainsi faite. Au moyen des extraits très-étendus que, dans sa Revue des journaux, et sous prétexte de les réfuter, il publiait chaque jour les articles les plus saillants des journaux libéraux de Paris, il donnait à sa feuille un intérêt tout particulier aux yeux d’un nombre immense de lecteurs. La Gazelte de France n’inscrivait pas sur son titre qu’elle était journal reproducteur, mais elle agissait tout comme. Elle compta donc des abonnés non pas seulement en province parmi les partisans des vieilles idées monarchiques, ou encore parmi les fonctionnaires publics secrètement hostiles aux hommes placés à la tête des affaires, et qui se seraient compromis en s’abonnant au Courrier français, au Constitutionnel ou au Journal des Débats, etc., rien même qu’en les lisant dans leurs cércles, mais encore et surtout dans les pays étrangers, où la presse demeurait soumise à une sévère censure, où la lecture de quelques bribes d'articles tirées des journaux conslitutionnels de Paris constituait une friandise des plus recherchées. Les réclamations unanimes de la presse de Paris furent, il est vrai, prises en considération par le ministère Martignac, et la Gazette de France dut alors, pour quelque temps, rentrer à cet égard dans le droit commun, Mais sa clientèle ne diminua pas pour cela; et la nouvelle législation intervenue à ce moment, en introduisant l'annonce dans la constitution générale de la presse périodique, valut à la Gazelte, comme aux autres journaux qui possédaient notoirement de nombreux abonnés, un surcroit de bénéfices nets, allant, pour certains, à plus de 200,000 francs par an. En raison de la spécialité de sa clientèle, la Gazette de France passait pour l’un des journaux où l'annonce devait être la plus fructueuse ; aussi y afflua-t-elle pendant longtemps. M. de Polignac, en prenant la direction des affaires, s’empressa de faire rendre à Genoude son pnivilége postal, et celui-ci ne le perdit plus qu'au 27 juillet 1830: Après ces détails, on ne sera pas surpris d'apprendre que la Gazette de France fût parvenue à compter de 13 à 14,000 abonnés, et que son principal propriétaire se trouvât alors seigneur suzerain d’une magnifique terre aux environs de Paris, valant plus de douze cent mille francs.

La révolution de Juillet faillit emporter la Gazette de France avec le trône de Charles X. Genonde dès que la rétistance aux ordonnances s'était traduile en barricades et en

GENOUDE

coups de fusil était allé se cacher dans son château féodal du Plessis les Tournelles, dont il avait fait lever les pontslevis, et où il s'était barricadé de son mieux contre les tentatives de pillage à main armée qu’il redoutait de la part de tous ces manants révoltés contre le roi légitime. Heureusement pour lui, l’un de ses collaborateurs, homme de tête et de résolution, resté à Paris pendant la lutte, M. Lubis, jugea que si la partie était perdue sans retour pour la lé-

| gitimité, il fallait du moins songer à sauvegarder l’im-

portante entreprise commerciale qui avait été si longtemps un instrument politique et qui pouvait encore le re« devenir. 11 prit donc sur lui de faire reparaitre la Gazette de France dès le 29 au soir, sans attendre l’aveu de Genoude, dont il sauva ainsi la propriété. Faute d’un homme doué d’autant de sang-froid, l'organe de M. de Polignac, L'Universel, disparut dans la tourmente, et jamais depuis on n’entendit reparler d’une feuille qui, par sa rédaction littéraire, avait su en très-peu de temps se faire un rang distingué dans la presse parisienne.

Si la révolution de Juillet avait renversé le trône de la branche aînée, en revanche elle porta au comble la fortune de Genoude, qui avec son journal se trouva tout à coup le personnage le pius important, le plus influent d’un parti qui n'avait vu en lui jusque alors qu’un agent salarié. Avec sa Gazette, dont le chiffre d'abonnés resta encore pendant quelques années stationnaire, Genoude pesa bientôt sur toutes les décisions qui se prenaient dans la petite cour du roi déchu. Tous ces cordons bleus, tous ces gentilshommes datant des croisades, qui traitaient naguère avec tant d’arrogance et persistaient à regarder comme autant d'intrus les roturiers parvenus à se faire une position dans le parti légitimiste, durent s’humilier devant l'écrivain dgnt le journal, sous un régime de libre discussion, était encore une puissance; quelques-uns, dont la marmite avait été fatalement renversée par l’émeute triomphante, s’estimèrent même alors trop heureux de devenir les parasites et les flatteurs d’un homme que quelques mois auparavant chez eux ils eussent volontiers envoyé dîner à l'office.

A ce moment, il faut l’avouer, Genoude déploya un talent qu’on ne lui connaissait pas encore, et prouva qu’il y avait en lui surtout l’étoffe d'un écrivain d'opposition, Lows-Philippe et le système qu'il s’efforça si inutilement de faire prévaloir n’eurent pas d’adversaire plus redoutable ni plus opiniâtre. La plupart des hommes qui entouraient le nouveau roi, Genoude les avait vus dans les rangs, d’abord si pressés, des amants de la légitimité, et bon nombre aux gages dela police de Louis XVIII. Avec lui, ils avaient insulté à toutesles gloires, à toutes les grandeurs de la France républicaine et impériale; avec lui, ils avaïent été les instruments d’un gouvernement réacteur et anti-libéral ; autant et même plus que lui, ils s'étaient compromis au service de l'absolutisme. Il avait dès lors beau jeu à leur reprocher leur passé, à mettre en contradiction leurs discours actuels avec leurs actes et leurs dires antérieurs; et il se montrait inexorable dans ces incessants appels à des souvenirs que les intéressés eussent bien voulu anéantir à tout jamais. La police de Louis- Philippe essaya de moyens indirects pour déterminer Ge-

noude à se montrer plus oublieux du passé, plus circonspect M

dans ses allures ; on organisa de petites émeutes ayant pour but de briser les presses de sa Gazette. Loin d’être dupe de ces démonstrahons, dont il connaisait parfaitement la source, Genoude abandonna le dédale de ruelles infectes où il avait un instant cra habile de transférer sa Gazette et ses presses, aux abords du Louvre et du Palais-Royal, et s'en vint planter sa tente en pleine place du Carrousel, en face même du château des Tuileries ; calculant avec raison que le jour où une véritable émeute parviendrait jusque là son bat serait atteint, et que la royauté des barricades aurait vécu.

C’est en raison de ce singuher voisinage qu'un article de ,

fondation, publié pendant longues années dnns son journal par M. de Beauregard, portale titre de Lettres de la Voisine. Quelques-unes de ces lettres sont de mordants et spirituels

nie

GENOUDE

pamphlets ; ils ne contribuèrent pas peu à maintenir la vogue de la Gazette et surtout son chiffre d'abonnés.

Mais pour les journalistes, comme pour les rois, il arrive un moment fatal, qu'on a si bien nommé le commencement de la fin. Ce moment-là sonna de bonne heure pour Genoude. Enivré de la position que les événements lui avaient faite, son orgueil ne connut plus de bornes ni de mesure. Il prétendit régenter en pédagogue hautain le parti dont il était l'organe ke plus influent, lui imposer ses prédilections et ses haines, et surtout ses idées particulières sur toutes les questions politiques qui se présentaient. L’insuffisance de la réforme électorale opérée en 1830 par l’abaissement du &ens de 300 à 200 francs fut une de celles qui surgirent le plus vite, soulevée qu’elle fut par les républicains en même temps que par les partisans de la légitimité, les uns et les autres espérant rencontrer dans une extension quelconque donnée au droit de suffrage les moyens de faire prédominer leurs préférences particulières en matière de principe gouvernemental. Genoude le premier posa nettement, carrément, la question du suffrage universel, et s’efforça de prouver que le salut du pays, ce qui sous sa plume voulait dire rétablissement de la légitimité, était dans l’adoption de ce principe ; et les républicains n’eurent garde de ne point faire chorus avec la Gazette de France préchant le suffrage universel, convaincus que l’adopter c'était proclamer la république. Les journaux à la solde du gouvernement, comprenant tout ce qu’il y avait de dangers publics au fond des doctrines prêchées sur cette brûlante question par la Gazette, les attaquèrent avec une violence extrême, et rencontrèrent alors des auxiliaires inespérés dans les autres feuilles légitimistes, heureuses de trouver l’occasion de pouvoir enfin secouer un joug que le despotisme acerbe de Genoude avait fini par leur rendre intolérable. Les idées de la Gazette sur le suffrage universel (modifié par un système d'élection à deux degrés) furent formellement désavouées et condamnées par le représentant de la branche aînée. Mais ce désavœu ne fit qu'irriter et blesser au vif l’intraitable orgueil de Genoude, qui se piqua au jeu, et de sophisme en sophismé en vint à défendre son système à l’aide d’arguments que dans le camp légitimiste on déclara tout d’une voix infectés au plus haut degré du venin révolutionnaire. Aussi les gouvernements étrangers, déjà très-mal disposés par l’article Revue des journaux de la Gazette, à l’aide duquel la contagion et la pestilence morales pénétraient chaque jour en contrebande sur leurs territoires respectifs, finirent-ils un beau jour par en interdire l’accès à cette feuille quasi-révolutionnaire, et à leurs yeux d’autant plus perfide dans ses tendances réelles, qu’elle affectait de défendre le principe et l’idée monarchiques. Successivement prohibée dans le royaume de Naples, dans les États de l'Église, dans le grand-duché de Toscane, à Modène, en Piémont, en Autriche, en Russie, etc., à l'instar du Vafional ou de tout autre journal franchement révolutionnaire, la Gazette de France perdit en moins de six mois plus de la moitié de ce qui lui restait encore d'abonnés; et en 1836, la création des journaux à 40 francs vint lui porter le coup de grâce, en réduisant à peu près à rien le produit de sa page d'annonces, désormais complétement discréditée.

Tout autre que Genoude se füt arrêté à ce moment. Lui, il persista à vouloir avoir raison envers et contre tous. Sa grande ambition maintenant fut même d’arriver à la chambre des députés, afin d’y protester à la tribune contre le monopole électoral. Mais sa candidature, cause perpétuelle d’effroi pour les ministres, qui la combattaient à l’aide de tous les moyens licites ou illicites dont ils pouvaient disposer, n’avait peut-être pas d’adversaires plus acharnés que les légitimistes demeurés purs de tout pacte, de tout compromis avec le génie de la révolution, et aux yeux de qui l'inventeur du suffrage universel était, malgré ses semblants de royalisme, le plus dangereux des jacobins. Genoude ne fit que se roidir contre tant d'attaques et tant de haines. Ses parasites et ses thurifères (tout journaliste influent

DICT, DE LA CONVERS, == T, X

en à de nos jours autant et peut-être plus qu’un ministre }) n’eurent pas de peine à lui démontrer qw’il était le Galilée de la politique moderne; qu’il en avait trouvé les véritables bases, et que toutes les persécutions que sa découverte lui vaudrait de la part des esclaves dela routine et de l’ignorance n’aboutiraient qu’à faire très-prochainement briller sa gloire dun plus viféclat. Aussi bien une transformation nouvelle s'était pendant ce temps-là opérée en lui. Devenu veuf en 1834, il avait pris les ordres sacrés et s'était fait conférer la prêtrise avec les pouvoirs qu’elle implique.

Cet acte de sa vie a été diversement apprécié. Ses admirateurs l’on présenté comme une détermination pieuse de renoncement au monde et à ses œuvres, inspirée par une profonde et inconsolable douleur. Ses ennemis n’ont voulu y voir que le fait d’un incommensurable orgueil, croyant s’assurex de la sorte une domination incontestée sur un parti aux veux duquel l’ordre du clergé continue à avoir la prééminence sur l’ordre de la noblesse, et à plus forte raison sur le iers état. Si tel fut réellement le calcul de Genoude, ses ennemis devraient tout au moins convenir qu'il fit fausse route comme prêtre, en adoptant les doctrines de l'Église gallicane. En les défendant contre l’ultramontanisme, ainsi qu'il le fit constamment et avec beaucoup de verdeur dans son journal, il courait grand risque d’être interdit.

Quoi qu’il en ait pu être, le caractère nouveau dont Genoude se trouva dès lors revêtu, nuisit encore à sa Gazette, dont il conservait toujours la direction suprême, en le forçant à apporter maintenant dans le choix des matières qu'il y faisait entrer une reserve assez peu du goût de la grande masse du public, qui s’abonne à un journal moins pour y trouver des lectures édifiantes que pour être toujours tenu au courant de ce qui se passe dans ce bas monde, et qui malheureusement n’a le plus souvent rien d’édifiant.

Au vide et à la solitude que le désabonnement faisait insensiblement autour de la petite mais très-remuante coterie dont l'abbé de Genoude était depuis si longtemps le soleil, on imagina d’opposer la création, dans les départements, d’un certain nombre de journaux de localité, humbles satellites dela Gazette de France, mais s'inspirant de ses doctrines, réfléchissant ses idées, servant ses rancunes etses vengeances, et surtout célébrant constamment sur tous les tons l’incomparable talent de son rédacteur en chef, en faveur de qui ils constitueraient une candidature perpétuelle aux plus prochaïnes élections. Ainsi naquirent successivement une vingtaines de Gazettes de province, toutes prêchant invariablement aux Français le même thème : « Adoptons le suffrage uuiversel. C’est le seul système politique qui puisse nous rendre libres et heureux, et l’abbé de Genoude en est le prophète. Donc nommons-le député! »

On ne peut disconvenir que le moyen éfait assez bien imaginé; malheureusement il était héroïque et coûta gros. La belle et rapide fortune que l’abbé de Genoude s'était faite par le journalisme, il la perdit presque aussi rapidement dans le journalisme. Sans doute les soixante-trois procès intentés à sa Gazette par le parquet et les cent et quelques mille francs d’amendes dont on mulcta son langage irrévérencieux à l’endroit de l’ordre de choses bdclé le 7 août 1830 furent bien pour quelque chose dans sa déconfiture; mais C’étaient là des pertes qui eussent passé inaperçues dans un grand mouvement d’affaires, si la nécessité de faire vivre un nombreux personnel d'employés deroutes espèces, n'ayant guère d’autres ressources que les libéralités d’un patron généreux du moment où l’on savait caresser son amour-propre, n’était pas venue agrandir de plus en plus le gouffre du déficit. De désastreuses opérations de librairie aggravèrent encore la position; et la ruine de Genoude, longtemps dissimulée à l’aide des ressources d’un crédit dont il mabusa sans doute que parce qu'il se faisait illusion à lui-même, était à peu près irréparable à moins de quelque chance heureuse inopinément fournie par une révolution politique, quand il lui fut enfin donné de voir son nom sortir de l’urne électorale, à Toulouse, en 1846. Nous ne pouvons dis-

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