‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 4)Chapitre 239 sur 552 · GIANNONE — GIBBON · texte numérisé non relu

GIANNONE — GIBBON

| l'érudit, et une profonde instruction mise en œuvre par une | raison franche et libre : les lois, les coutumes de ce royaume, | sa constitution ecclésiastique, y sont exposées avec une fi- | délité hardie. Mais en vain le cardinal vice-roi de Naples | et la magistrature municipale protégèrent-ils le véridique el | courageux historien, l'autorité ecclésiastique, irritée, ameutait | contre lui une multitude ignorante et fanatique. Son livre | fut mis à l'index; l'auteur fut excommunié et obligé de se | réfugier à Vienne. A dater de ce moment la vie de Giannone sembla vouée au malheur. La haine de ses puissants | ennemis ne cessa pas de le poursuivre. Le prince Eugène et | quelques autres personnages en crédit à la cour de Vienne prétaient leur appui à l'historien exilé. On lui fit avoir une pension de cent florins. Le cardinal Pignatelli, archevêque de Naples, le releva de l’excommunication. Giannone , fidèle à la mission qu’il s'était donnée, profita de cet appui pour travailler pendant douze années à l’histoire du pontificat romain. Son livre, qu’il n'eut pas le temps d'achever , et qui s'arrête au neuvième siècle, avait pour titre. IL triregno, ossia del regno del cielo, della terra e del papa. Mais il | perdit sa pension, et fut obligé de se retirer à Venise, où il | trouva un nouveau patron dans le sénateur Angelo Pisani, | qui le logea chez lui. Modeste et désintéressé, comme tous | les amis de la vérité, il refusa la charge de consulteur de Ja république et la chaire de droit romain qu’on lui offrait. | Il ne se croyait pas au niveau de ces fonctions. Ses visites | aux ambassadeurs de France et d'Espagne le rendirent sus- | pect au plus ombrageux des gouvernements, quoique tout | récemment encore il eût publié un ouvrage intitulé : Zettera | intorno al dominio del mare Adriatico ed ai tratlati se- | guiti in Venezia ha papa Alessandro III, l’imperador | Federico Barba-Rossa, dans lequel il plaidait en faveur du principe de la domination de Venise surla mer Adriatique. En conséquence, au mois de septembre 1735, il fut enlevé | par des sbires et conduit dans une barque sur les frontières du duché de Ferrare. Ce fut à Genève qu'il chercha un asile : il y trouva des amis; mais, confiant comme tous les gens de bien, il tomba dans le piége d’un misérable, qui, sous le masque de l’amitié, le trahit en l’entraînant sur le territoire sarde, où il fut saisi, en 1736. Se constituant le sbire et le geôlier de la cour romaine, le gouvernement de Sardaïgne s'empara ainsi de la personne et des manuscrits de Giannone. Ses manuscrits furent envoyés à Rome, où le Triregno est resté aux archives de l’inquisition ; Giannone fut enfermé d’abord au château de Miolan, puis au fort de Cexa, et enfin dans la cidatelle de Turin, où il passa douze ans et où il mourut, le 7 mars 1748. Inulilement s’était-il soumis à une rétractation , on ne lui rendit point la liberté, Ses impitoyables persécuteurs lui avaient refusé jusqu’à la consolation d’avoir près de lui son fils, qui voulait partager sa captivité. Ce fils généreux avait été chassé des États du roi de Sardaigne, AUBERT DE VITRY.

GIAOUR et aussi, en arabe, KIAFIR. C’est le terme injurieux dont les musulmans se servent pour désigner ceux qui ne font pas profession de l’islamisme ; il est synonyme d’infidèles, de mécréants. Le mot turc giaouwr est dérivé du persan Geber (Guèbre).

GIBBAR. Voyez BALEINE.

GIBBON, genre de singes dépourvus de queue, ayant un sternum aplati comme celui de l'espèce humaine, et pourvus de trente-deux dents, de formes à peu près semblables aux nôtres. Les gibbons prennent place dans échelle animale immédiatement après les chimpanzés et les orangs. Comme ces derniers, ils ont le corps court, et leurs membres postérieurs sont de petite dimension, tandis que les

antérieurs , fort longs, au contraire, sont très-appropriés à | leur genre de vie. Les gibbons sont en effet essentielle- ;

ment grimpeurs. Ils s'accrochent aux branches des arbres au moyen de leurs mains, et cheminent ainsi avec rapidité dans les grandes forêts de l'Inde et de ses îles. Leurs tubérosités ischiatiques sont garnies de callosilés, comme dans les autres singes de l’Ancien Monde,

Si ce n’était la forme du nez, la grandeur des lèvres et le | petitesse du menton, la figure des gibbons ressemblerait assez à celle de l’homme par l’ensemble des traits et surtout par l'expression intelligente des yeux. Tout le visage de ces singes est encadré de poils qui recouvrent même le front, et sont souvent de couleur blanche. Le corps est garni de poils abondants de couleur grise-brune ou noire, quelquefois tout à fait blanche ou blanchâtre. La tête est assez grosse, le cou court, la poitrine large. La faiblesse relative de leur train de derrière permet aux gibbons de s’appuyer sur le sol par leurs extrémités antérieures et postérieures sans quitter la station droite ou légèrement inclinée, qui leur est ordinaire. Les paumes des quatre mains sont nues, ainsi que le dessous des doigts, dont la peau est calleuse et dure.

Le gibbon siamang ( hylobates syndactylus ), trèscommun dans les forêts de Sumatra, a le pelage entièrement noir. Comme l’orang-outang, ce gibbon offre une énorme poche gutturale communiquant avec son larynx, et dans laquelle il peut faire entrer l'air de manière à la renfler comme un goitre. Son nom spécifique rappelle l’union jusqu’à la phalange onguéale de son second et son troisième orteil. Le gibbon siamang a dans la physionomie quelque chose du nègre; sa face est d’ailleurs d'un noir profond.

Le gibbon lar (hylobates lar ), ou grand gibbon de Buffon, a été observé par ce naturaliste d’après un individu vivant que lui avait rapporté Dupleix. A peu près de la taille

du précédent, ce gibbon est de couleur noire ou brun-noir, avec l'encadrement de la face et les quatre extrémités de couleur blanchâtre. Sa patrie est la presqu’ile de Malacca et le royaume de Siam. Le petit gibbon de Buffon n’est qu’un jeune individu de la même espèce.

Le gibbon de Raffiers ( hylobates Rafflesii, E. Geoffroy ), assez souvent confondu avec le précédent, a le pelage noir, avec le dos et les lombes d’un brun roussâtre. 11 vit principalement à Sumatra. C’est l’ounko de F. Cuvier.

Parmi les autres espèces, une des mieux connues est le gibbon cendré ( hylobates leuciscus ), wouwou de Campe, moloch d’Audebert. Il a le pelage uniformément gris cendré,, avec le dessus de la tête gris foncé, et le tour du visage gris clair. Il vit aux îles de la Sonde, principalement à Java.

Plusieurs naturalistes ont reproché aux gibbons leur stupidité. D’autres ne voient dans le fond dominant de leur naturel que douceur et apathie. Ils sont faciles à conserver en domesticité, à cause de cette douceür, quineles abandonne jamais ; les adultes, même les mâles, paraissent aussi traitables que les jeunes.

GIBBON (Énouarp), célèbre historien anglais, rival heureux d'Hume et deRobertson, naquit en 1737 d’une famille distinguée. Son éducation première fut très-négligée , à cause de sa mauvaise santé; mais quand sa constitution se fut raffermie, il recommença de lui-même ses études demeurées inachevées et imparfaites. Il avait d’abord été élevé à l’école de Westminster; dès l’année 1752 il suivait les cours de l’université d'Oxford. Il n'avait que quinze ans et déjà il était vivement préoccupé, quoiqu'il eût une âme froide, de ces controverses théologiques si attachantes pour les esprits qui ont quelque force et quelque curiosité : ses lectures l'avaient amené à l'Histoire des Variations des Églises protestantes, de Bossuet ; cet ouvrage entraîna complétement ce jeune homme, d’une imagination mobile et plein de zèle pour ce qui lui semblait la vérité. Il fit abjuration du protestantisme à Londres, le 8 juin 1753, entre les mains d’un prêtre catholique. Singulier début, on en conviendra, pour une carrière toute de scepticisme ! Cette conversion chagrina beaucoup son père, élevé dans les croyances de l’Église établie. Pour le punir, l'enlever à l’influence de quelques docteurs catholiques de Londres et le -remettre dans le sein de l'Église protestante, il l’envoya à Lausanne; et, dès le mois de décembre 1754, Gibbon revint ou se laissa ramener à son ancienne foi. Son âme était peu faite pour la résignalion aux sacrifices pénibles et à la résistance à l'autorité. Il nous dit lui-même dans ses Mé-

moires que la vie assez triste et même la table assez mauvaise dé la maison où il était retenu hâtèrent sa conversion. Cependant il demeura quelque temps encore à Lausanne; il était reçu dans la meilleure société de la ville, qui raffolait de lui et de sa conversation enjouée et spirituelle. L’amour d’ailleurs l'y retenait ; il s'était épris d’une jeune fille, M'e de Curchod, qui fut depuis M”° Necker, et avait demandé sa main. Mais le père de Gibbon, qui avait d’autres projets, ne voulut point consentir à ce mariage. Le jeune gentleman, qui ne brillait pas par la force de caractère, se soumit de bonne grâce aux volontés paternelles ; et retourna dans sa famille en 1758. Dès lors le travail l’occupa tout entier ; et l’année suivante il fit paraître son Æssai sur l'étude de la littérature, écrit en français avec une rare correction ; car il possédait cette langue à l’égal de la sienne. Dans ce livre il révélait une partie des qualités qu’il devait réunir plus tard, et se montrait penseur original et souvent profond. En 1763, il se rendit à Paris, et, après y avoir séjourné quelques mois et avoir passé encore une année à Lausanne, il partit pour l'Italie. Enfin, le voilà à Rome; et c’est alors que cette studieuse ardeur qui depuis dix ans le préparait à l'intelligence de l'antiquité, que ces lectures de tous les hommes qui avaient fouillé dans les décombres de Rome agissent en lui, et qu’en présence des lieux la pensée de décrire la décadence et la chute de cette ville s’éleva tout à coup dans son esprit. Après avoir encore visité Naples, il revint en Angleterre en 1765, et renonça alors à la position qu’il occupait dans la milice pour se livrer sans contrainte à la composition d’une Histoire de la Suisse, qu’il anéantit plus tard , parce qu'il en fut mécontent, mais surtout pour pouvoir faire les longues et studieuses recherches qu’exigeait le grand ouvrage dont il avait conçu le plan. Dans cet intervalle, il prit part à une compilation intitulée Mémoires littéraires de la Grande- Brelagne, et publia des Observations sur le sixième livre de l’Énéide, le premier essai qu’il ait écrit en anglais.

La mort de son père, survenue sur ces entrefaites, le laissa maître d’une assez belle fortune. L’ambition lui vint alors et il se fit élire au parlement. Mais il n’y fit pas grande figure pendant les huit années qu’on lui continua son mandat. II se borna à voter silencieusement tantôt avec l'opposition, tantôt avec le ministère, car il n’était pas né orateur. La vie politique ne semblait, même pas faite pour lui, tant il manquait d'énergie, sans néanmoins manquer de chaleur et de talent dans l’âme; son hésitation persévérante était plutôt de la timidité ou une prudence modeste. Sous le ministère de lord North, il accepta la productive place de lord du commerce (lord of trade), qui fut supprimée après le renvoi de lord North. En 1783, il alla s'établir à Lausanne, où, en juin 1787, il publia le sixième et dernier volume de son History of the Decline and Fall of the Roman Empire, dont le premier volume avait paru dès l’année 1776, et qui a été traduite dans toutes les langues de l’Europe. Le succès de ce premier volume avait été prodigieux : trois éditions se succédèrent rapidement; mais bientôt la critique passionnée se déchaina contre lui. Tout le clergé anglican protesta contre ses tendances irréligieuses et impies ; l'intolérance cria à l’athéisme ; l’auteur fut décrié dans les journaux, décrié en pleine chaire. Gibbon, quoique étonné et effrayé de cet orage, persévéra dans une opinion qu’il avait soutenue avec trop de partialité pentêtre, mais avec sincérité, et publia sa Défense des quinzième et seisième chapitres de la Décadence et de la Chule de l'Empire Romain. Cette défense victorieuse prouvait cependant toute l'humeur que ces attaques avaient causée à Gibbon; et il publia les volumes suivants dans le même esprit.

Les mérites qui distinguent l’His{oire de la Décadence et de la Chute de l'Empire Romain sont assez puissants pour lui assurer une durée aussi longue que celle de la langue anglaise, On y remarque une science profonde sans morgue et sans pédantisme; une rare hauteur de vues et

Page 1