FRONDE
était allé reprendre le cours de ses victoires. La nouvelle de la bataille de Lens arriva parmi les difficultés où se trouvait la cour. Le moment parut opportun pour la vengeance. On profita des solennités du Te Deum pour enlever (26 août 1648 ) les plus audacieux des conseillers, Broussel en tête, magistrat populaire, bon homme au fond, qui servait d’instrument à des vanités de seigneurs et à des jalousies d'ambitieux. A cette nouvelle, tout Paris se soulève, et alors se révèle inopinément un caractère qui jusque là s’est trainé sourdement et mystérieusement dans les intrigues, le coadjuteur de Gondy, qui résume en lui les passions d’un mauvais prêtre et celles d’un hypocrite facticux, colorées par des semblants de morale et des ruses de politique. 4 dépensa, avoue-t-il, dans ces crises de rébellion, érente-six mille écus en aumônes et en libéralités, du 28 mars au 25 août (1648). Toute cette charité avait servi à préparer des barricades; et pendant que le peuple se ruait furieux dans les rues et sur les places (27 août), le coadjuteur, se précipitant au travers des masses, courait au Palais-Royal, s’offrant à la reine comme un homme de paix, résolu à calmer la révolte. ZZ y a de la révolte, lui répondit la reine, à imaginer qu'on puisse se révolter. C'était déjà fait; mais l’instinct de la colère royale tomba sur le coadjuteur. La reine lui porta la main au visage. Mazarin la calma comme il put.
Mais d’autres nouvelles de la ville arrivent. Le danger est grand. On envoie aux mutins le maréchal de La Meilleraye et le coadjuteur. Celui-ci, dans la mêlée, reçoit un coup de pierre et est renversé; un mutin même porte la main sur lui, et va le tuer : AA, malheureux ! si ton père te voyait, dit le prélat, et de ce mot il désarme le furieux. Il rentre au Palais-Royal, embarrassé du trop grand succès de ses libéralités et de ses aumônes, et commençant à soupçonner ce qu'il y a de sérieux dans ce jeu de faction et de révolte. Le maréchal dit à la reine : Si vous ne mettez Broussel en liberté, il n’y aura pas demain pierre sur pierre à Paris. Le coadjuteur appuie cet avis. « Allez vous reposer, monsieur, lui répond la reine, avec ironie; vous avez bien travaillé! » Gondy sort en effet, tourmenté de mille pensées d’ambition, de dépit, de terreur, de vengeance. La colère l'emporte. Il laisse faire ce peuple qu’il a si bien dressé, et pense seulement à donner des chefs à la sédition. Beaufort, échappé de sa prison, est son premier instrument. La nuit se passe en préparatifs de guerre; de son côté, la cour songe à ses moyens de défense. Le parlernent vient se jeter au travers de ces conflits, avec des prières et des remonfrances. Tout le monde réclame la liberté de Broussel, La reine cède. Les prisonniers sont rendus au peuple, et la fureur de la sédition devient la joie du triomphe, danger nouveau, plus grand peut-être pour l'autorité.
Les intrigues parlementaires suivent leur cours. L’émeute des rues s’est réfugiée au palais, parmi les plus jeunes conseillers. Mais les anciens ont aussi leurs emportementis de vanite et d'indépendance. « La barbe du premier président (V'illustre Molé), si vénérable, dit Monfglat, ne les pouvait retenir. » Enfin, le duc d'Orléans vient, avec son caractère irrésolu, se jeter parmi toutes ces agifations. Ori tent des conférences avec la cour; mais ses prétentions sont si extrêmes, qu’elle dut quitter Paris soudainement (6 janvier 1649). Ce fut un coup de foudre pour les divers partis.
Dès lors, tout se mêle. Le duc d'Orléans, moitié à la cour, moilié au parlement, dominé par l’abbé de La Rivière, son ministre, qui veut être cardinal, joue des rôles de toutes sortes. Condé ne sait plus quelle conduite tenir. Sa sœur, M°° de Longueville, se sépare de lui, et le laisse à ses perplexités pour se livrer plus aisément à ses cabales. Un inssant, d'Orléans et Condé parurent unis , chacun se disputant la popularité des actes qu'on voulait arracher à la cour. Mais Mazarin, tout en cédant et ramenant la cour à Paris (août 1649), semait la discorde parmi ses vainqueurs. Le chapeau, sollicité par Gaston pour La Rivière, était en même temps sollicité par la maison de Condé pour le prince de Conti. La rivalité fut vive et longue. Deux femmes y ajou-
DICT, DE FA CONVERS, — T, x,
tèrent toute la ferveur de leurs vanités, tout le génie de leurs intrigues, M" de Longueville et Mademoiselle, fille de Gaston. Le coadjuteur profitait de cette vaste anarchie pour ses essais de sédition, appelant à lui les curés, les docteurs, les religieux; et le peuple, depuis longtemps épuisé par les batailles véritables, se satisfaisait à ces conflits par des récits d'épigrammes et par des chansons qu'il allait voir tous les matins placardées sur le Pont-Neuf, La cour recourut encore à la fuite; mais cette fois avec des plans concertés de guerre contre Paris et contre le parlement. D’étranges divisions se firent en ce moment. Condé suivit la cour, et M" de Longueville, sa sœur, resta à Paris, pour commander à la révolte. Le duc d'Orléans ne sortait pas de ses ambiguités ; mais il servait de drapeau à mille ambitions L'armée royale assiégea Paris. Le peuple, sans savoir cé qu’il faisait, ni quelles étaient toutes ces querelles sans but
se laissa conduire par le coadjuteur et le duc de Beaufort. Il y eut des combats sérieux, sans profit pour les partis Condé y allait avee son ardeur accoutumée. L’intrigue étran
gère profita de ce désordre, et apparut en plein parlement, D’autre part, de grands noms furent emportés dans la dé fection : Turenne prit parti en Allemagne pour le parlement
mais ses troupes l’abandonnèrent,
Tout marchait cependant de plus en plus au hasard dans ce grand désordre. La désolation était extrême dans Paris; le peuple se vengea de sa misère en làchant sur le palais du cardinal une tourbe de furieux : tout y fut dévasté; les livres de sa bibliothèque jonchèrent la rue et servirent d’aliment à un feu de joie. Lui, sur ces entrefaites, ne s’animant à aucune violence, négociait tranquillement et se croyait de plus en plus maître à mesure que la colère publique s’acharnaïit après lui. 11 eut l’habileté de laisser ses ennemis étaler leur ambition, leur cupidité. Il les perdit par leurs prétentions. La faveur des masses finit par se détourner de ces ambitions personnelles, à qui la fortune de l'État servait de prétexte. Alors Mazarin domina les négociations : un Te Deum fut chanté en l’honneur d’une paix rendue nécessaire pour tous les partis, et qui n’en devait satisfaire aucun. Ce fut la fin de la première Fronde.
Tout à coup il y a des revirements, des réactions, des retours de partis. Les petits-maîtres de Condé, fiers de la victoire qu’ils attribuent à leur brillant patron et à euxmêmes, injurient les frondeurs : il y a des cartels d'hommes et des injures de femmes. Les frondeurs ont des liens à la cour. Leurs intrigues sèment la défiance et la jalousie entre ceux qui suivaient tout à l’heure le même parti. D'autre part, M"€ de Longueville, qui s’est rapprochée de son frère, lui reproche de ne rien faire pour agrandir sa maison. Elle lui souffle son ambition. Mazarin voit naître ces dissentiments, et ne dit mot: il a, comme la reine, besoin de se débarrasser de ce patronage de Condé, dont la gloire pèse à sa politique tortueuse. Des prétentions de gouvernement, des demandes de faveur, des rivalités de mariage, vont hâter les ruptures. En même temps le parlement de Bordeaux fait des réclamations contre d’Épernon, gouverneur de la Guienne. Condé haïssait d'Épernon, Mazarin le défend. La discorde éclate. Condé, qui demande Pont-de-l'Arche pour son beau-frère, le duc de Longueville, essuie un refus ; sa colère est au comble : après une scène animée avec le cardinal, il s'éloigne en lui passant la main sous le menton et lui jetant ces mots d’ironie : adieu, Mars ! D'autres griefs futiles arrivent. La cour se divise pour des tabourets. Enfin, l’idée vient à la reine et à Mazarin de se délivrer de cette gloire importune en l’envoyant en prison; coup d'État préparé par les femmes, et dans lequel M'*° de Chevreuse entraine le coadjuteur : les princes sont arrêtés et conduits à Vincennes (18 janvier 1650). C’était la vieille Fronde qui se frappait ellemême, et Mazarin lui servait volontiers d’imstrument ; puis, par quelques retours de plus, ia cour de Gaston, qui n'avait pas connu cemystère, en eut du dépit. Les cabales se mélèrent. La mère de Condé se fit suppliante auprès du parlement.
À On vit des scènes solennelles et attendrissantes là où s'étaient