‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 4)Chapitre 250 sur 552 · GIOBERTI · texte numérisé non relu

GIOBERTI

coup enlevé du logement qu’il eccupait dans le palais du monarque, puis jeté dans un étroite prison. Des courlisans jaloux étaient parvenus à le faire regarder comme complice de l'agitation politique qui se manifestait alors sur divers points de l'Italie; et après quatre mois d'emprisonnement, Gioberti dut s’estimer heureux d'échapper à des poursuites criminelles et d’en être quitte pour l’exil. Jusqu’à la fin de 1834, il séjourna à Paris : mais alors une bien modeste place de professeur dans une institution particulière lui ayant été offerte à Bruxelles, il passa en Belgique, où pendant onze années, c’est-à-dire jusqu’à l’automne de 1845, il enseigna à des enfants les simples éléments de l’histoire, de la morale et la religion. L’exil ne changea rien à sa vie calme et studieuse ; et c’est dans cette retraite de Bruxelles que Gioberti publia ses principaux ouvrages. Pour mettre nos lecteurs à même de les bien apprécier, nous croyons devoir rappeler ici le jugement qu’en a porté l’un de nos collaborateurs, M. le Dr Cerise, dans un éloge funèbre de Pillustre publiciste :

« Restaurer pour lItalie, en les renouvelant, la philosophie catholique des Pères et la politique guelfe des papes, telle est la haute pensée qui s’y fait jour. Philosophe, il entreprend devant le siècle de défendre la foi au nom de la raison. Publiciste, il entreprend devant son pays de défendre l’Église romaine au nom de la liberté italienne. Dans cette double entreprise, à travers des périls d’un terrain bien glissant, il aborde les choses spirituelles et temporelles de la religion avec l’intention sincère de faire triompher la foi et la nation. D’abord il combat les doctrines extrêmes île MM. de Bonald et de Maistre, applaudies , comme cela devait être, au delà des Monts; et , après avoir assuré à la raison ses droits légitimes en matière de foi, il n'hésite pas à discuter l'usage, l’abus et l'insuffisance de la stience humaine contre les doctrines cartésiennes, contre le sensisme (Ce mot a été substitué avec raison par les Italiens au mot sensualisme, pour désigner la théorie de Condillac) et le psychologisme français, contre le panthéisme et le rationalisme allemands. Sa discussion atteint mêmeles systèmes £manés d’une pensée qu’il sait sincèrement catholique, lorsqu’il croit y apercevoir des tendances dangereuses à J'orthodoxie. Abordant ensuite le domaine temporel ou politique des choses de l’Église, il rappelle à la papauté ses droits méconnus, ses devoirs empêchés, sa liberté enchaïînée; il lui montre quelle salutaire influence l’Église de Rome doit exercer sur les destinée de l’Italie au sein de laquelle Dieu l’a placée; il lui fait voir combien la politique traditionnelle des Césars, en conférant cette influence à son profit, meten continuel péril l’indépendance, le repos et l’union des princes et des peuples de la Péninsule, Grégoire XVI, informé de ces hardiesses du prêtre exilé et des soupçons d’hérésie qu'on faisait planer sur elles, voulutles juger lui-même après un loyal et consciencieux examen. Son jugement fut un éloge, et le suffrage flatteur donné par ce pontife, moine peu rompu aux choses du monde, mais théologien d’un grand savoir, s’il n’apaisa point la haine des critiques, put au moins apaiser l'anxiété de l'écrivain.»

Ses premiers écrits : Teorica del sovranaturale (1838) ; Introduzione allo studio della Filosofia (1839) ; une réfutation en langue française des erreurs politiques et re igieuses de l'abbé de La Mennais (Paris, 1840); un discours sur le Beau ( De Bello, 1841) et les £rrori filosofici di Antonio Rosmini (1842) passèrent à peu près inaperçus de la grande masse du public lettré italien , mais ne laïissèrent pourtant pas que d’être dignement appréciés par les savants de ce pays. Le premier ouvrage de lui qu répandit réellement son nom dans toutes les parties de l'Italie, fut son I! Primato civile e morale degli Italiani (Paris , 1842). L'apparition de ce livre fut un véritable événement ; il en est peu, dans aucune langue, qui aient exercé une si profonde influence sur leur époque et laissé après eux un si long retentissement ; et il est peu d'écrivains qui aient excité dans leur nation un enthousiasme aussi vif et aussi général que Gioberti. Voici le programme qu’il développe dans

DICT, DE LA CONVERS, = T. X

son Zl Primato : « I] faut à l’Italieune confédération d'États (l'union au lieu de l'unité); à ces États , des réformes ; à cette confédération, un chef religieux, le pape ; un chef militaire, le gardien des Alpes, le roi de Sardaigne; une capitale : Rome ; une citadelle, Turin ; et avant tout il faut aux princes italiens le sentiment de la nationalité et aux provinces possedées par l'étranger, les forces réunies à l’exemple, de la patience et du temps! » On voit que les exigences de Gioberti en fait de liberté et de progrès se réduisaient au fond à bien peu de chose; il se bornait à demander des gouvernements monarchiques éclairés, appuyés sur des corporations consullatives, et un exercice modéré de la liberté de la presse. Quelque chimérique que dût sembler cette idée de résurrection de lftalie par la puissance du pape, quelque insuffisant qu’un tel programme dût paraître aux palriotes italiens professant des principes plus avancés, i n’en devint pas moins en peu de temps la formule définitivement arrêtée par le parti modéré comme l'expression de ses vœux en matière de réformes politiques; et d’illustres et fermes intelligences, comme les Manzoni, les deux dAzeglio, les Balbo, les Ridolfi, les Pepe et tant d’autres encore, s’y rallièrent avec la plus patriotique abnégation.

Quand Pie IX, l’un des hommes sur qui l'ouvrage de Gioberti avait produit l'impression la plus vive , monta sur le trône pontifical , et par ses tendances libérales, par son empressement à donner satisfaction aux vœux d’un peuple généreux, sembla vouloir réaliser les rêves du philosophe piémontais, le nom de Gioberti devint pour la nation italienne tout entière l’objet d’une vénération aussi profonde que celle qui s'attache aux noms des prophètes inspirés par la Providence, 11 fit bientôt suivre son Z£ Primato de ses Prolegomena (1845), ouvrage dans lequel il expose les plaies et les souffrances de l'Église catholique. Les jésuites n'avaient pas été des derniers à célébrer le mérite et les services de Gioberti; ils avaient en effet compris tout le parti qu’ils pouvaient tirer en faveur de leurs doctrines ultramontaines des idées émises par l'écrivain sur le rôle réservé à la papauté Gans nos sociétés modernes. Mais à son tour Gioberti vit bien vite ce qu’il y avait de compromettant pour sa cause dans l’accession de tels alliés. Il savait bien qu’ils étaient les ennemis raturels de l’idée au triomphe de laquelle il avait voué toutes les forces de son intelligence. Il se hâta donc de les désavouer; et son célèbre ouvrage 12 Geswuila moderno, dont 8 volumes parurent-en 1847, lui fournit l’occasion de porter au célèbre institut d’Ignace de Loyola de ces coups et de ces blessures profondes au défaut de la cuirasse, dont il avait perdu l'habitude depuis les Provinciales de notre Pascal. C’est assez dire que dès lors les jésuites et tous leurs suppôts figurèrent au premier rang parmi les plus implacables et les”plus perfides adversaires de Gioberti.

La révolution de Février surprit Gioberti à Paris, où il s'était rendu de Bruxelles au commencement de l’année 1846 pour assister de plus près au renouvellement de l’Italie qui commençait alors. On n’a pas oublié sans doute le remarquable spectacle qu'offrait la Péninsule à ce moment. Jamais le cabinet autrichien n’avait été plus inquiet pour ses possessions d’au-delà des Monts. Les rapports de sa police lui signalaient l'influence des idées de Gioberti comme gagnant de plus en plus dans les masses, et cette influence comme une de ces puissances qui font à la longue triompher les plus faibles en les fortifiant par l'union et la concorde. Le progrès de ces idées avait été si rapide, qu'avant même que la révolution de Février eût éclaté à Paris, Naples, Florence, Turin avaient déjà leur constitution ; Rome avait déjà sa consulte d'Etat et ne devait pas tarder à avoir sa constitution aussi, tandis que Milan et Venise voyaient, sous la main adoucie de l'Autriche, grandir l'importance de leurs assemblées provinciales. Le coup de foudre qui surprit la France au 24 février eut immédiatement son contre-coup au-delà du Rhin, comme par delà les Monts. Les journées de Vienne et de Milan provoquèrent des espérancoÿ

immenses, mais aussi des tentatives extrêmes. Le 25 avril Gioberti quitta Paris pour se rendre à Turin, où son retour après quinze années d’absence, fut salué avec des transports de joie et d’enthousiasme par toutes les classes de la population, par Paristocratie, par la bourgeoisie, par la portion libérale et éclairée du clergé, par le peuple, et où il donna lieu aussi à des discours sans fin et passablement oiseux. La ville fut illuminée pendant plusieurs nuits de suite. Charles-Albert le nomma sénateur du royaume, dignité qu’il pria le roi de lui retirer. Gênes et Turin se le disputèrent pour leur représentant dans le parlement. Alors Gio- Berti s'abandonna, erreur bien naturelle et bien excusable, à toutes les illusions, du moment et se jeta corps etâme dans le Inouvement. A chaque instant on voyait le grave écrivain apparaître dans les clubs, tous constamment en proie à la plus violente surexcitation, ou bien au milieu des groupes stationnant sur les places publiques ; ici et là il préêchait toujoars sur le même thême : l'indépendance de la grande patrie italienne et la nécessité de l'union; partout et toujours, il s’enivrait des bruyantes démonstrations de la faveur populaire. Il partit ensuite pour Milan, pour le quartier général de Charles-Albert, pour Parme, pour Gênes, pour Livourne, accueilli partout avec le même enthousiasme que dans sa ville natale. On dételait ses chevaux, on jetait des fleurs sur son passage, on le portait en triomphe. Gioberti n’eût pas été homme s’il avait résisté à tant d’entrainements. Pour la première fois de sa vie, l'ambition politique sembla alors le guider dans ses déterminations. Dans la chambre, il se posa bientôt en chef de l'opposition. La chambre des députés le nomma par acclamation son président. Au mois de juillet, il fit partie du ministère Collegno, qui après la défaite de armée piémontaise se retira. C’était le 16 août. Le ministère Pinelli-Revel lui succéda. Plein de défiances injustes à l'égard de ce nouveau cabinet, coupable à ses yeux de tendances plus piémontaises qu’italiennes, Gioberti se joignit à ses adversaires du parti démocratique extrême, et ne contribua pas peu à le renverser. En cela, il faut le dire, il commit plus qu’une faute ; c’est à cette immorale coalition qu'on peut à bon droit attribuer la perte de la cause de l’indépendance italienne. Le 16 décembre, le roi appela Gioberti à la présidence d’un cabinet décidément démocratique; mais de profondes divergences d'opinion survenues entre lui et ses collègues, qui refusèrent de s’associer au plan qu’il avait conçu pour rétablir pr la voie de la diplomatie et au besoin par l'intervention d’une armée piémontaise, l'autorité du pape à Rome et celle du grand-duc de Toscane à Florence, furent cause qu'il ne garda le pouvoir que pendant quelques semaines. Au commencement de 1849, le nouveau ministère Pinelli envoya Gioberti à Paris, pour y solliciter l’appui de la France dans la lutte nouvelle qui allait s'engager entre le Piémont et l’Autriche. Toutefois, on crut alors généralement que la mission confiée par le cabinet à Gioberti n'avait été qu’un prétexte pour se débarrasser de la présence à Turin d’un adversaire gênant. Résolu de ne plus quitter Paris, il y rentra avec bien des illusions de ioins, et si non découragé, du moins ne voulant plus vivre que dans la société chérie de ses livres et de ses amis; cette fois il ne devait plus les quitter que pour un monde meilleur. Le mandat de député vint pourtant encore l'y trouver en: juillet 1849; mais il le refusa. En 1851, il fit paraître en deux gros volumes son Z! Rinnovamente civile degl’ Italiani, ouvrage qui n’a pas été moins lu au delà des Monts que ses diverses productions précédentes , et dans lequel on retrouve l'expression touchante de ses regrets amers de s'être laissé un instant égarer, comme tant d’autres cœurs honnêtes, par les sophismes d’un parti dont l’orgueil sacrifierait au besoin la patrie elle-même au désir de voir triompher ses absurdes utopies.

C’est à Paris, au milieu de ses travaux philosophiques et liftéraires, repris avec plus d'ardeur que jamais dans l'espoir d’y trouver l'oubli et la consolation de ses douleurs morales, et occupé d'un Traité du souverain Pontife, d'un

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