‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 4)Chapitre 256 sur 552 · GIRARD — GIRARDIN · texte numérisé non relu

GIRARD — GIRARDIN

celui-ci se promenait seul, décidé à résoudre le problème. Jamais il ne s'était occupé de quoi que ce fût qui eût rapport à l’industrie dont il s'agissait. IL se demanda d’abord s'il ne devait pas étudier tout ce qui avait élé tenté sur le sujet proposé; mais bientôt il se dit que l'offre d'un million prouvait qu'on n’était arrivé à rien de satisfaisant. 11 voulut donc tout ignorer pour mieux conserver l'indépendance de son esprit. Il rentra, fit por.er dans sa chambre du lin, du fil, de l’eau, une loupe, et regardant tour à tour le lin el le fil, 1l se dit : « Avec ceci il faut que je fasse cela. » Après avoir examiné le lin à la loupe, il le détrempa dans l’eau, l’examuna de nouveau, et le lendemain à déjeûner il disait à son père : « Le million est à moi ! » Puis il prit quelques brins de lin, les décomposa par l’action de l’eau, de manière à en séparer les fibres élémentaires, les fit glisser l'ane sur Pautre, en forma un fil d’une finesse extrème, et ajouta : « Il me reste à faire avec une machine ce que je fais avec mes doigts; la machine est trouvée. » Elle l'était en effet pour ni. Le germe de la découverte était alors dans sa pensée; mais que d'efforts patients, que d’essais ingénieux avant de parvenir à exécuter en grand ce qu'il avait conçu d’un trait ! Deux mois après (18 juillef 1812), Philippe de Girard avait

pris son premier brevet d'invention, brevet qui contenait

fous les principes essentiels de la filature mécanique du lin. Philippe de Girard employa deux années à compléter et

| perfectionner ses procédés, et en 1813 il avait fondé à . Paris une filature de lin à la mécanique. Les conditions du | programme impérial étaient dès lors remplies, et le promesse

de Napoléon l’eût été sans doute également sans les événements qui, dans cette même année, amenèrent l'invasion du sol français et la ruine de l'empire. La Restaurafion était peu disposée à acquitter les detfes de l’empire ; et la filature du lin à la mécanique ne put en obtenir même une misérable somme de 8,000 fr. Philippe de Girard, qui avait sacrifié toute sa fortune à ses essais, accepta les offres du gouvernement autrichien, qui lui proposait de faire les fonds

d'un grand établissement monté d’après son plan, ét partit

pour Vienne, où il tint fout ce qu’il avait promis ,/mais où il fut loin d'obtenir à son tour tout ce qu’on lui avait fait espérer. Et cependant il complétait ses travaux sur la fila-

ture mécanique du lin par une machine à peigner, qu’il de-

vait plus tard perfectionner encore. Devançant la savigation

à vapeur établie aujourd'hui sur le Danube, il faisait re-

monter ce fleuve depuis Pesth jusqu’à Vienne par un bateau

que poussait une machine dans laquelle il avait employé le premier les générateurs de vapeur composés de tubes étroits pour

rendre les explosions impossibles. Ces générateurs sont main- |

tenant partout en usage. En 1826, Philippe de Girard fut

appelé à Varsovie par l’empereur de Russie. Une grande filature mécanique de lin fut alors établie par le concours des

fonds du gouvernement et d’une société d’actionnaires. Au-

tour de cet établissement modèle se forma bientôt une petite ville, qui prit le nom de Girardof, et qui figure sur les nouvelles cartes de Pologne.

Pendant les vingt ans environ que Philippe de Girard passa auservice de Russie, son génie inventif, loin de s’endormir dans la routine toute tracée d’une occupation spéciale et constamment la même, sembla au contraire lutter d'activité avec les progrès faits en même temps par la mécanique dans les divers pays de l’Europe. 11 ne pouvait en effet s'occuper d’un sujet quelconque sans être conduit à quelque idée nouvelle ; aussi produisit-il encore en dehors de son service une foule d’inventions plus utiles les unes que les autres, telles qu'un appareil pour l'extraction et l’évaporation du jus de la betterave, une nouvelle roue hydraulique propre à utiliser les grandes chutes d’eau, des machines à fabriquer les boi de fusil , et à creuser l’encastrement de la platine et de la sous-garde dans huit bois de fusil à la fois, etc. , etc. Malgré & reconnaissance pour les bontés du gouvernement russe, Philippe de Girard désirait ardemment revoir sa patrie et sa famille. T1 fit en 1844 le voyage de Lourmarin, pour aller se retremper aux doux souvenirs de son enfance ; puisil |

vint à Paris au moment de l'exposition, solennité industrielle à laquelle il était si digne d’assister, puisqu'il retrouvait dans chacune de ses salles quelqu’une de ses inventions. Le gouvernement français et le monde industriel reconnaissaient si bien qu'il était de toute justice d'accorder à Philippe de Girard une récompense nationale de nature à tenir lieu à sa famille de la fortune qu’il avait généreusement sacrifiée à ses glorieux essais, qu’une proposition formelle fut faite dans ce sens à la chambre des députés; mais moins heureux que Daguerre et M. Vicat, Philippe de Girard eut la douleur de voir un étroit et mesquin esprit d’opposition faire rejeter une proposition dont adoption eût encore plus honoré le pays que Ie citoyen qui en était l’objet.

En 1845, Philippe de Girard, alors âgé de soixante-dix ans, mourut à Paris ; la croix de la Légion d'Honneur ne brilla même point sur sa modeste bière. En 1853, un projet de loi tendant à accorder une récompense nationale aux héritiers de Philippe de Girard a été remis au conseil d'État.

GIRARDIN (Famille). C’est au siècle dernier seulement qu’il est pour la première fois question dans nos annales de cette famille, qui prétend rattacher son origine aux Ghe rardini de Florence.

GIRARDIN (ReNÉ-Louis, marquis DE), né à Paris, en 1735, obtint une charge à la petite cour que l’ex-roi de Pologne Stanislas tenait à Nancy. Plus tard, laguerre de sept ans lui fournit l’occasion d’entrer dans les rangs de l’armée française et d’y obtenir le grade de colonel de dragons. El utilisa les loisirs que lui faisait la paix pour mettre à exécution dans sa terre d'Ermenonville (Oise) un plan pour l’embellissement des jardins, qu’il développa ensuite dans un ouvrage spécial. Ce fut aussi à Ermenonville qu’il put offrir à J.-J. Rousseau le dernier asile où le morose philosophe put achever de mourir en paix, et où plus tard il éleva un monument à sa mémoire, dans la célèbre île des Peupliers. La révolution de 1789 trouva dans le marquis de Girardin un admirateurenthonsiaste ; mais quand vint le règne de l'anarchie et de la terreur, il perdit ses illusions, et alla les regretter dans la solitude et l'isolement. Une inondation et les dévastations qu’elle causa dans la propriété qu'il s'était plu à tant embellir, puis les nombreux actes de vandalisme que se permettaient les autorités révolutionnaires du temps, le forcèrent de s'éloigner d’Ermenonville, dont il ne put s’occuper de relever les ruines qu’au rétablissement de la paix générale. C’est dans cette philosophique retraite que la mort vint le surprendre, en 1808. Son livre intitulé : De La Composilion des Paysages, ou des moyens d’'embellir La nature par des habitations, en y joignant l'utile et l'agréable (Paris, 1777; 4° édition, 1805), a été traduit dans la plupart des langues de l’Europe. On a aussi de lui un Discours sur la nécessité de la ratification de la loi par la volonté générale (Paris, 1791). IL laissait trois fils : l'aîné, à qui revenait de droit son titre de marquis, ne le prit point lors de la Restauration, et préféra garder celui de comte qu'il tenait de Napoléon.

GIRARDIN (Louis-SranISLAS-CÉCILE-XAVIER, COMIE DE), fils atné du précédent, naquit en 1768, à Lunéville, eut pour parrain le roi Stanislas, et parvint très-jeune au grade de capitaine dans un ré:iment de dragons. Pendant les six semaines que Jean-Jacques Rousseau passa à Ermenonville, le jeune Stanislas eut avec lui de fréquents entretiens et l’accompagna dans la plupart de ses herborisations ; circonstance qui a autorisé les biographes à Jui donner le philosophe de Genève pour précepteur et à attribuer à linfluence exercée sur son esprit par J.-J. Rousseau la direction de ses idées, qui en politique furent toujours des plus avancées. Ce qu'il y a d’incontestable, c’est qu’il partagea l'enthousiasme de son père pour le mouvement régénérateur de 1789. Député du tiers à l’assemblée du bailliage de Senlis, il s’efforça de lui faire donner un nombre de représentants égal à celui des deux autres ordres , et fut chargé par ses collègues de la rédaction des cahiers où devaient se trouver exposés les griefs auxquels l’Assemblée nationale aurait

mission de donner satisfaction. Il s acquitta de cette tâche avec une franchise que le ministère voulut punir par une lettre de cachet, l'une des dernières sans doute qu'il ait osé lancer, mais qui ne put être mise à exécution, tant la rapidité de événements le débordaient et se jouaient de ses résolutions. En 1790 le département de lAisne le choisit pour président de son administration centrale ; l'année suivante le département de l'Oise lui conféra le même honneur, en même temps qu’il lélisait pour son représentant à l’Assemblée législative, où il prit place d’abord dans les rangs de l’extrème gauche. Mais son aversion pour l’anarchie, qu’il ne confondit jamais avec la liberté, modifia assez ses opinions pour le décider à siéger à la droite avec le parti conslitutionnel, 11 se montra fidèle à ses convictions en votant, même après le 10 août 1792, pour le maintien du trône. Devenu par ce vote suspect aux jacobins, il sollicita, pour échapper aux dangers dont il était menacé, une mission près le cabinet de Saïint-James. Mais les dispositions de plus en plus hostiles du gouvernement anglais ne lui permirent pas de rester longtemps à Londres. Le 31 janvier 1793 il rentrait à Paris, pour aller se cacher, d’abord à Ermenonville, chez son père, puis chez son oncle maternel, à Sézanne. Mais les agents du comité de sûreté générale ne tardèrent pas à l’y découvrir, et le firent jeter, avec ses frères, dans L prison de cette petite ville. Fidèle aux enseignement{s de Rousseau, il se fit menuisier, et, après un court apprentissage, se trouva, ainsi que ses frères, en état de travailler au fond de sa prison pour les entrepreneurs de menuiserie de la localité.

En 1798 il fut nommé aux fonctions d'administrateur central du département de l’Oise ; mais, soupçonné de tendances royalistes, on ne tarda pas à le destituer. Il se retira alors à Ermenonville, où il eut occasion de faire la connaissance de Joseph Bonaparte, qui venait d'acquérir dans le voisinage la belle terre de Mortefontaine ; et une grande intimité, qui dura plusieurs années, s'établit entre eux. L’amitié de Joseph le fit désigner, peu de temps après la journée du 18 brumaire, pour la préfecture de l'Oise, et bientôt pour une place au Tribunat, assemblée dans laquelle il seconda activement les projets de la famille Bonaparte. En 1804 un décret impérial ordonna sa réintégration sur les cadres de l’armée, avec le grade de capitaine au quatrième régiment d'infanterie, commandé par Joseph; et le 14 juin de la même année, au camp de Boulogne, la croix de commandeur de la Légion d'Honneur récompensait le zèle et l’habileté dont il avait fait preuve comme orateur dans le corps législatif, lors de la discussion du projet de la loi relatif à la création de cet ordre. Quand, en 1806, Joseph Bonaparte monta sur le trône de Naples, Stanislas Girardin le suivit dans ses États avec le titre d’écuyer et le grade de chef de bataillon. Deux ans plus tard, il accompagna encore Joseph en Espagne, et prit part, avec le grade de général de brigade, aux premières campagnes dont la Péninsule fut le théâtre. neévenu ensuite à Paris, il entra au corps législatif, et en 1812 Napoléon lui confia la préfecture de la Scine- Iniférieure. Son adhésion à la déchéance de l’empereur porta la Restauration à le maintenir dans ses fonctions, qu'il perdit après les cent jours. On lui laïssa cependant l'emploi d’inspecteur des haras. 3

En 1819 le ministère Decazes appela Stanislas Girardin à la préfecture de la Côte-d'Or; et peu de temps après, les électeurs de la Seïne-Inférieure, qui avaient conservé le souvenir de son administration intelligente et éclairée, lui confèrent le mandat de les représenter à la, chambre des députés. IL vint s’y asseoir dans les rangs du côté gauche, votant constamment avec cette partie de l’assemblée dans les sessions de 1819 à 1821. Un des premiers actes de l'administration qui, à la mort du duc de Berry, remplaça le cabinet Decazes fut de destituer Stanislas Girardin ; mais, en dépit de toutes les intrigues ministérielles, les électeurs lui conservèrent jusqu’à sa mort, arrivée en 1827, son mandat législatif. Stanislas Girardin fit

GIRARDIN

partie, sous le ministère Villèle, Corbière et Peyronnet, de cette glorieuse minorité réduite à sept membres qui, ayant pris au sérieux la charte octroyée en 1814, en défendit pied à pied la lettre et l'esprit contre les tendances absolntistes du pouvoir et de la majorité. Comme celles de Foy et de La Rochefoucauld-Liancourt, ses obsèques attirèrent un innombrable concours de citoyens, On a publié : Discours, journal el opinions de Stanislas Girardin (5 vol. in-8°, 1828, Paris).

GIRARDIN ( Enxesr-SranisLas, comte pe), sénateur, fils du précédent, propriétaire actuel du domaine d’Ermenonville, né en 1803, a épousé une fille du duc de Gaète et a été en 1831, 1839, 1840 et 1842, désigné par les électeurs de Ruffec (Charent:) pour défendre leurs droits et leurs intérêts dans la chambre élective. Malgré l’ancienne intimité de son père avec le duc d'Orléans, il fit partie del’opposition, et siégeait à côté de MM. Dupont (de l'Eure) et O. Barrot. 11 se signala surtout dans la fameuse séance où M. Guizot fut si rudement interpellé pour son voyage à Gand. Nommé à l’Assemblée constituante après la révolution de Février par le département de Ja Charente, il fit partie de la réunion de la rue de Poitiers, vota contre l’amendement Grévy, pour deux chambres, pour la proposition Rateau , pour la suppression des clubs, et pour l’ordre du jour sur les affaires de Rome. Réélu à la Législative, il appuya de toutes ses forces la politique du président. Au 2 décembre 1851, il fit partie de la commission consultative, et fut appelé au sénat lors de sa création.

GIRARDIN (ALExANDRE, comte pe), lieutenant-général, le plus jeune des frères de Louis-Stanislas, naquit le 16janvier 1776, à Paris. Il fit les campagnes de l’empire, reçut sur le champ de bataille d’Austerlitz la croix d'officier de la Légion d'honneur, fut nommé colonel de dragons en 1806, et général de division en 1814. Rallié au gouvernement des Bourbons, il devint premier veneur de Louis XVIII, et conserva cette charge sous Charles X. En 1846, il refusa la pairie, sans doute sous l'influence que lui donnaient ses relations très étroites avecle rédacteur en chef de la Presse, M. Emile de Girardin. Il fut question à cette époque de confier le portefeuille de la guerre au général Alexandre de Girardin, qui s’est souvent servi des colonnes de Za Presse pour donner un avant-goût dé toutes les améliorations qu'il projetait de réaliser en faveur de notre armée, dès qu’on lui aurait fait l'honneur de le placer à sa tête. Il est mort le 5 août 1855, à Paris. Ona de lui quelques écrits militaires.

GIRARDIN (François-Aucusre-Marc GIRARDIN, dit SAINT-MARC), un des esprits et des écrivains les plus remarquables de notre époque, se recommande spécialement par des qualilés qui chaque jour deviennent plus rares et plus précieuses : l'extrême justesse etla pénétration. Né en 1801, il a fait ses études à Paris, au collége Henri IV, avec beaucoup d'éclat. Il unissait dès lors à une laborieuse et attentive persévérance la vivacité et les grâces de l’intelligence. En 1827 il avait concouru pour l’éloge de Bossuet, proposé par l’Académie Française , et remporté le prix. Tous les gens de goût avaient dès lors signalé chez le jeune lauréat une originalité exquise, composée de lucidité familière dans l’expression et d’une exactitude souvent profonde dans la pensée. Nommé professeur de rhétorique au collége Louis-le-Grand, il donnait en 1828 des articles aussi spirituels que puissamment raisonnés et élégamment écrits au Journal des Débats , et remportait, en partage avec l’auteur de cet article, le prix d’éloquence de l’Académie Frans çaise sur l'histoire de la littérature française au seisième siècle. La révolution de Juillet ne laissa pas de côté ce brillant écrivain, dont les travaux avaient révélé tant de justesse, un bon sens si mordant et si pratique. Nommé maître des requêtes au conseil d’État, il remplaça M. fsuizot comme suppléant à la Faculté des Lettres; une nouvelle carrière fut alors parcourue par lui avec le même succès. Sa parole facile, épigrammatique et vibrante, fut attentivement écoutée ct applaudie avec transport par la jeunesse,

GIRARDIN

Aussi la Faculté le proposa-t-elle à l'unanimité, en 183%, pour remplacer Laya. Cette même année, il fut nommé membre de la chambre des députés, dont il n'a cessé de faire partie qu'en 1848. Outre ses prix d’Académie, il a écrit un rapport sur l'État de l'instruction publique dans le midi de l’Allemagne ; un volume d’Æssais sur l'Allemagne; deux volumes de Mélanges de Littérature el de Morale; un volume sur L'Instruction intermédiaire en France; un Cours de Littérature dramatique, et De l'usage des passions dans le drame. M. Saint-Marc Girardin a dû son avancement à son talent, ses succès à son caractère et à son esprit, c'est-àdire à sa propre valeur. Philarète Cuast Es.

M. Saint-Marc Girardin, éll membre de l’Académie Française à la place de Campenon en 1844, fut reçu en 1845.M.V. Hugo répondit à son discours, qui parut au-dessous de la réputation du récipiendaire. A la chambre des députés, il se fit remarquer par une proposition pour régler l'entrée et l’avancement dans les fonctions publiques, que le ministère fit repousser. On se rappelle qu'il rédigea la malheureuse adresse qui flétrissait les pèlerins de Belgrave-Square. En 1846 il perdit son père, Antoine-Barthélemy Girardin, greffier du contentieux et secrétaire du comité de législation au conseil d'État. Il ne fit point partie de nos Assembleés nationales après la révolution de Février, et n’en eut que plus de loisir pour continuer son cours de poésie française à la Sor-

bonne et travailler au Journal des Débats. En 18592, il a fait paraître des Souvenirs de voyages et d’études dans lesquels on trouve un voyage dans les principautés Danubiennes. Depuis on a eu de lui : Souvenirs et réflexions politiques d’un j urnaliste (1859, in-8°); Condition des chrétiens en Orient (1862, in-18) ; La Fontaine et les

fabulistes (1867, 2 vol. in-8); Vie et ouvrages de |

J.-J. Rousseau (1869, 2 vol.). En 1863 il s’éloigna de la Sorbonne : son cours était un des plus fréquentés et l’on y applaudissait la finesse des aperçus, un esprit piquant et facile, et dans les derniers temps des allusions malignes à la politique napoléonienne.

Lors de la révolution du 4% septembre M. Saint-Marc Girardin se retira en province et fut élu dans la Haute- Vienne député à l’Assem blée nationale, qui lui confia en août 1871 l’une des vice-présidences. Membre du centre droit et monarchiste, il fit partie de la députation chargée d'inviter M. Thiers à se rallier à la politique de la majorité. Cette démarche ayant été vivement blâmée par le Journal des Débats, il s’en sépara avec éclat (25 juin 1872) pour entrer au Journal de Paris, organe des princes d'Orléans, Cet écrivain est mort d’apoplexie le 11 mars 1873, à Morsang-sur-Seine.

GIRARDIN (Émze pe), célèbre publiciste, est né le 22 juin 1806, à Paris D’après un acte supposé il aurait eu pour mère une demoiselle Delamothe , lingère, et serait né en 1806, en Suisse. Cependant, le mystère dont on avait voulu envelopper son origine était facile à percer ; et M. de Girardin ne fit qu'user d’un droit naturel en répudiant à Pâge de raison le nom de convention qu'il avait plu aux auteurs de ses jours de lui imposer pour détruire toutes traces d’une faute que malheureusement ils ne pouvaient Jamais être admis à réparer. En réalité il avait pour père le général Alexandre de Girardin et pour mère Mme Dupuy, alors femme d’un conseiller à la cour de Paris. Son enfance s’écoula triste et délaissée ; il ne reçut aucune instruction, vint à Paris en 1823 et fut employé chez un agent de change. C'est en 1827 qu’il publia l’opuscule intitulé Emile, plaidoyer souvent éloquent en faveur des enfants illégitimes. En 1828, la protection de M. de Girardin lui valut un emploi d’inspecteur des musées, aux appointements de 1,500 fr. par an. L'année suivante, il fonda, sous le titre pass ablement risqué de Ze Voleur, un journal ayant pour spécialité de reproduire la physionomie générale de la presse parisienne. Aucun des écrivains dont M. de Girardin jugeait à propos de réimprimer dans son Voteur les articles ne s’avisa d’élever de réclamation. Beau-

DICT. DE LA CONVERS. — T, x,

coup même s’estimèrent fort honorés de voir .eurs élucubrations sortir ainsi du cercle nécessairement restreint de lecteurs auquel les avait tout d’abord condamnées la spécialité ou la couleur politique du journal qui le premier les avait accueillies. Pour le plus grand nombre d’aflleurs, n’était-ce pas la plus inattendue, la plus inespérée des résurrections ? L'idée de M. de Girardin était aussi simple qu'heu-

reuse : le format dont il fit choix pour l’exécuter (ce n’était pas même celui que les journaux quotidiens ont fini depuis par adopter) parut colossal, monstrueux, et ne contribua pas peu au succès du Voleur, qui bientôt compta jusqu’à 2,000 abonnés; chiffre considérable pour l'époque, et auquel, en raison du prix comparativement fort élevé de l’ahonnement, l'entrepreneur réalisait de notables bénéfices. M. de Girardin avait instinctivement etdu premier coup deviné sa véritable vocation : l’industrie du journalisme ; et on ne saurait sans injustice nier qu’il lui ait fait faire des progrès véritables.

En 1829 il créa encore La Mode, revue hebdomadaire, imprimée avec le plus grand luxe et publiée sous le patronage de la duchesse de Berry. Son fondateur, dont toutes les aspirations étaient alors royalistes, en voulait faire le régulateur du monde élégant. Les armoiries de la princesse, placées en vertu d’une autorisation expresse sur la couverture de chacune des livraisons de ce recueil fashionable , témoignaient dela protection élevée que M. de Girardin avait obtenue pour sa nouvelle entreprise. Les abonnés arrivaient déjà, non pas sans doute avec le même empressement que naguère au Voleur ; mais enfin il y avait encore là tout au moins le commencement d’un succès, lorsque la révolution de juillet 1830 vint renverser cette fortune naissante.

M. E. de Girardin en prit bravement son parti. Il comprit tout de suite que c’en était fait pour longtemps , pour toujours peut-être, de la royauté légitime; et après avoir vendu sa Mode à un partisan de la famille déchue, doué d’une foi plus robuste que la sienne, il se rallia avec empressement à la monarchie des barricades. Comme déjà il s'était défait du Voleur, feuille désormais sans aucune importance, à cause des besoins de plus complète et de plus rapide publicité qu'avait provoqués la révolution, il n’avait pas alors de journal à mettre au service de la royauté nouvelle ; mais il eut bientôt fait d’en créer un, et Le Garde national parut en octobre 1830. Le titre était bien choisi; il répondait à une des nécessités du moment, comme disaient alors les prospectus. Malheureusement, le fondateur du Garde national fut mal secondé, et son journal mourut d’inanition au bout de quelques semaines.

Vers le même temps, un événement important s’accomplit dans la vie intime de M. de Girardin. Il épousa celle qui s'était proclamée elle-même Za Muse de la patrie, M°le Delphine Gay, alors dans tout l'éclat de son talent et de sa beauté, et âgée de quatre à cinq années plus que lui. On le voit, à moins de se condamner irrévocablement à n'être plus jamais autre chose que le mari d'une muse, de toutes les positions sociales la plus sotte et la plus ridicule assurément, il y avait pour lui urgence de se créer au plus vite un rôle particulier, complétement distinct de celui qui était assigné à sa femme dans la vie commune. IL sollicita donc alors bien humblement une sous-préfecture , et se vit fort rmdement éconduit par Casimir Périer, homme d’État arrivé aux affaires par l'appui de la presse, mais qui prisait assez peu les hommes de presse en général et ne faisait pas mystère de ses sentiments à leur égard. Solliciteur malheure ux, M. Émile de Girardin ne tarda point à prendre avec éclat sa revanche des dédains du pouvoir, Dans les derniers mois de 1831 il fondait, à grands renforts d'annonces et d'affiches, son fameux Journal des Connaissances utiles, recueil dont le titre parle assez de lui-même pour nous dispenser de l'expliquer, qui en vint un moment à compter jusqu’à 140,000 abonnés, mais dont on ne Saurait lui attribuer le mérite de l'invention première, puisque analogue existait déjà depuis plusieurs années en Angleterre. Le côté vraiment neuf et original de cette spéculaticn, ce

fut de la présenter comme émanant d’une association philanthrovique dont les membres gardaient le plus strict incognito, et qui, suivant ce que les prospectus et les réclames affirmaient avec la plus étourdissante intrépidité, s'était constituée à Paris dans le but unique de faire le bonheur de l'humanité en général et du peuple français en particulier, en enseignant à chacun, moyennant la bagatelle d’un abonnement de quatre francs par an, par an quatre francs! la manière de faire mieux valoir son héritage qu’il n'avait pu le faire jusque alors sous l'empire des préjugés et de la routine. M. E. de Girardin, avec une grande et rare habileté, reconnaissons-le, s'était contenté du titre modeste de secrétaire général de cette prétendue société, qui siégeait tout entière dans son cerveau, et des deniers de laquelle il ne tarda point à s’acheter, dans la rue Saint-Georges, une élégante et coquette habitation, au-dessus de la porte de laquelle tout Paris put encore voir pendant plusieurs années, sur une {ablette en marbre noir, cette inscription de bon goût et en lettres d’or : Hôtel de la Société nationale. L'immense succès du Journal des Connaissances utiles ne se soutiat pas, soit qu’on n’ait réellement rien fait pour le justifier et le mériter, soit qu'ici encore la pensée créatrice et organisatrice ait été fort mal secondée ; aussi trois ou quatre années après n’en était-il plus déjà question, Cependant, il avait tout au moins produit ce résultat, que le nom de M.Ém. de Girardin était maintenant dans toutes les bouches et avait acquis dans le monde des affaires une notoriété d’habileté, qui devait singulièrement lui faciliter l'accès des hautes sphères industrielles. La fatalité voulut encore que dans cette direction nouvelle, où il ne manqua pas nonlus de se jeter à corps perdu , et dans le choix des affaires auxquelles il se décida à attacher son nom, devenu maintenant une manière de puissance, il ne fût pas plus heureux qu'il ne l'avait été jusque ici dans le choix des hommes à qui il donnait mission d’exécuter ses idées. Il fit preuve d’un manque absolu de discernement en prêtant son concours le plus actif à des opérations industrielles de la nature la plus équivoque, et en mettant à leur disposition, comme champ d’exploitation, sa nombreuse, mais fort peu intelligente clientèle. L'Institut de Coëtbo, le Physionotype, le Papier de sûreté, le Musée des Familles, le Panthéon littéraire, les Mines de Saint-Bérain , etc., furent autant de spéculations qui n’aboutirent qu'à la ruine des trop crédules actionnaires, et dont quelques-unes eurent pour épisodes de liquidation de flétrissants procès en escroquerie intentés en police correctionnelle aux gérants. Ces désastres successifs n'avaient point abattu l’énergie morale de M. de Girardin; au contraire, il y avait puisé, pour ainsi dire, un nouveau courage. Comme il s'était enfin aperçu que le grand marché, la foire privilégiée de l’époque, c'était la chambre des députés ; que là seulement un homme nouveau comme lui, uniquement fils de ses œuvres, pouvait espérer de se faire admettre à avoir part aux grandes affaires, il s'était mis sur lesrangs pour la députation dans un coin ignoré de la France ; et en 1834 il avait vu son nom sortir de l’urne électorale à Bourganeuf ( Creuse). Un esprit médiocre se fût alors hâté d’aller prendre place parmi les députés de l'opposition la plus avancée : c'était un moyen infaillible de se faire tout aussitôt pardonner des antécédents que ses ennemis (ilen comptait déjà beaucoup, car il avait réussi!) qualifiaient sévèrement. Lui, il résolut de se roïdir contre l'hostilité de plus en plus patente de l'opinion publique et de s'enrôler dans les rangs du parti conservateur. Il est vrai de dire que sans aucun doute son espoir secret était d’arriver quelque jour à en étre Pun des meneurs, et qu’il jugeait qu'il lui serait autrement difficile de jouer ce rôle dans l'opposition, Ce ne fut pas: sans peine, d’ailleurs, qu’il parvint à faire valider son élection, A gauche, à droite, au centre, il était l’objet des plus vives répugnances; comme si, en vérité, tous ces gens-là avaient eu le droit de faire les difficiles et les dédaigneux à l'égard d’un collègue qui n'avait fait ni plus ni moins que les trois quarts d’entre eux! On essaya donc bien sournoi-

GIRAR DIN

sement de faire annuler son élection, sous prétexte qu’elle avait eu lieu par erreur de personne, le nom sorti de lurne n'étant pas le sien, et aussi sans qu’il eût encore l’âge voulu par la constitution (trente ans}. Ges objections ne manquaïent pas de portée ; mais le nouvel élu, au moyen d’un acte de notoriété par lequel il fit complaisamment rectifier un acte de naissance contenant des énonciations évidemment fausses, trouva moyen de les réduire à néant ; et, l'influence du château aidant, il fut à la fin admis, envers et contre tous. au Palais-Bourbon. 11 n’avait jamais compté sur des succès de tribune, car mieux que personne il savait sous ce rapport se rendre justice; mais du moins il n’y eut pas là d'échec proprement dit, puisque personne n’attendait un orateur, et sa déconvenue passa inaperçue. La suite de ses affaires industrielles fut pour lui une source de déboires autrement réels. Une subvention de 150,000 fr. promise par le ministère à son Panthéon littéraire n’en put empêcher la ruine compiète ; et l'affaire des Mines de Saint-Bérain, qui se termina par une condamnation à cinq ans de prison contre le gérant , un sieur Cléemann, à quidans le cours des débats il avait plusieurs fois donné avec une imprudente affectation la qualification d'ami, lui avait valu de la part du président une sévère admonestalion. 11 expiait donc bien cruellement à ce moment les entraînements et les illusions d’une position qui, si elle lui avait déjà donné des flatteurs et des parasites, lui avait en revanche fait force envieux. Nous ne craignons pas de le dire, vingt autres à sa place eussent alors été irrémissiblement perdus, coulés. Et pourtant lui quelques mois plus tard il était devenu aussi puissant, aussi redoutable que pas un de ses adversaires! C’est que, voyez-vous, il avait maintenant un journal à lui; non plus un journal pour rire, comme celui des Connaissances utiles, ou bien encore comme le Musée des Familles, maïs un vrai journal, un journal quotidien et politique, La Presse, dont le premier numéro, si nous avons bonne mémoire, parut le 15 juillet 1836, juste quinze jours après Le Siècle. Le prix d'abonnement des denx nouveaux journar x était le même : 40 francs par an ; tandis que celui des anciens journaux était de 80 francs. L’indication de ces deux chiffres nous dispense de tout commentaire.

Dans La Presse, M. de Girardin continua à tenir haut et ferme le drapeau du parti conservateur, et devint aussitôt l'objet des attaques les plus passionnées de la part de toutes les nuances de l'opposition; attaques auxquelles applaudissaient bassement en secret les vieux organes de son propre parti. 11 y avait là en effet une question de boutique, dont on n'avait garde de dire un mot, et qui cependant dominail en réalité toutes ces discussions si irritantes, toutes ces personnalités si injurieuses. C’était bien moins le conservateur (médiocrement convaincu) qu’on poursuivait en lui, que l’homme qu’on accusait de venir causer une profonde perturbation dans l’organisation de la presse en général. L'initiative de cette réforme économique ne lui appartenait pourtant pas plus qu’au fondaleur du Siècle, puisqu'elle avait été tentée par d’autres dès la fin de 1831; mais on se plaisait à faire de lui le bouc émissaire d’une innovation appuyée cette fois sur les capitaux nécessaires, et dont la conséquence infaillible devait être un déplacement complet de l’axe des influences dans le monde de la politique. Jusqu’alors l'exploitation de l'opinion publique avait constitué le plus fructueux des monopoles au prolit de quelques privilégiés, qui persistaient à ne voir que des usurpateurs, des intrus, dans les journalistes du Rabais. Ces haïines, ces rancunes industrielles, dissimulées sous un vernis de poli tique, expliquent le duel que M. É, de Girardin eut à soutenir queiques jours après l'apparition du premier numéro de sa Presse, contre Armand Carrel, le dictateur du National. On sait l'issue fatale qu'eut cette rencontre. Si M. Ë de Girardin eut le malheur de tuer son adversaire, lui-mème reçut une blessure des plus graves et qui pendant longtemps fit craindre pour sa vie. Au lieu de s’apaiser en présence d’une tombe à peine refermée et devant le lit d'un moribond, les

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passions sordides qui étaient au fond de ce débat se déchaînèrent avec encore plus de violence contre celui des deux adversaires qui avait survécu. Témoins impartiaux et désintéressés, nous ne pûmes alors refuser nos sympathies à l’homme que nous voyions tenir seul tête à tant d’ennemis.

La nécessité où se trouva dès lors M. É, de Girardin de défendre chaque matin sa réputation et son honneur eut un résultat que ses adversaires n'avaient guère prévu. Il n'était entré dans la presse militante qu’à titre d'industriel et de faiseur ; on fit de lui, malgré qu'il en eût, un écrivain. Aussi quand M. Molé, arrivé à la direction des affaires, eut à lutter contre les embarras de tous genres que suscita à son administration la plus immorale et la plus révolutionnaire descoalitions, trouva-t-il dans le rédacteur en chef de La Presse un avocat non moins disert, non moins perfide, que pas un de ceux qui étaient aux gages de ses adversaires,

A Particle que nous consacrerons à La Presse, nous aurons à apprécier la facture et les tendances générales de cette feuille. Nous nous bornerons ici à constater son succès. Elle était arrivée à compter déjà de 14 à 15,000 abonnés, quand, par une de ces fatalités dont on trouve tant d’exemples dans la carrière industrielle de son fondateur, ce puissant lévier faillit échapper des mains de M. É, de Girardin. Le journal avait été fondé au capital de 800,000 Ir. Une clause de l’acte de société stipulait imprudemment, mais expressément, l'obligation pour les gérants de liquider l’entreprise dès que les trois quarts du fonds social seraient absorbés. On n’avait pas pu arriver sans de grands sacrifices au magnifique résultat obtenu en moins de deux années; mais le plus vulgaire bon sens indiquait qu’en présence d’une situation évidemment si prospère, il n’y avait pas lieu d’appliquer une clause insérée dans le pacte social en prévision d’une ruine et pour l'empêcher d’être complète. Cependant alors, à la grande surprise de tous les intéressés, un actionnaire nouveau, Dujarrier, insista sur l'exécution littérale de l’acte constitutif. La dissolution de la société fut donc prononcée, et le journal, qui composait tout l’actif social, mis en vente, fut adjugé moyennant douze cents et quelques francs à Dujarrier lui-même. La responsabilité de cette désastreuse liquidation pesa tout de suite sur le rédacteur en chef, que ses ennemis accusèrent, avec une certaine apparence de raison, de s’être complaisamment prêté à une comédie dont le résultat devait être de lui donner à peu près pour rien une propriété qui avait coûté 600,000 fr. à ses confiants actionnaires, et qui en réalité valait au moins ce qu’elle avait coûté. Ce qu'il y a d’avéré dans tout cela, c’est que le désastre de la première société de La Presse, loin de rien changer à la position politique qu'avait su se faire M. É, de Girardin, ne fit que la consolider ; et quelques années après le nombre des abonnés de son journal avait doublé, en même temps que l’annonce était enfin arrivée à donner les magnifiques produits sur l’évaluation desquels on avait à l’origine basé le succès financier de l’entreprise.

La Presse était devenue, ce qu’elle est encore aujourd’hui, une véritable puissance. Son fondateur avait fait preuve de trop d’habileté pour ne pas avoir le droit d’être enfin compté pour quelque chose dans les hautes régions de la politique. Il se bornait alors à convoiter la direction générale des postes ; mais il rencontra ici des répugnances encore plus vives que celles dont il avait autrefois été l’objet à la chambre élective, On consentait bien à faire de lui un instrument, on ne demandait même pas mieux que de le salarier largemenf, mais on refusait obstinément de lui un concours plus direct. Risum teneatis ! Les vertueux collègues de cet honnête M. Teste trouvaient le député de Bourganeuf par trop comprométtant! C’est ce qui explique comment le publiciste qui jusque alors avait défendu avec tant de vigueur les principes du Pari conservateur finit par se trouver reieté dans , opposition , non pas dans cette vulgaire opposition qui posait pour les niais et les badauds sur les bancs Ze l'extrême gauche, mais dans une opposition d'autant vus redoutable qu’elle était conservatrice et monarchique,

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ét qui pendant longtemps se composa de M. E, de Girardin tout seul. Insensiblement, pourtant, on la vit se grossir; et le moment vint où elle fut le cauchemar de M. Guizot. On jugea dans le camp ministériel que s’il était impossible de réduire au silence le rancuneux journaliste, qui prenait la Li= . berté grande de ne pas faire invariablement chorus avec les salisfaits, avec les admirateurs, généralement fort peu dé sintéressés, des hommes alors au pouvoir, il n’en était que plus urgent d’annihiler à tout prix une feuille où chaque matin plus de trois cent mille lecteurs étaient sûrs de trouver la critique la plus âpre et souvent la plus juste des actes d’une administration dont l’impopularité allait toujours croissante. Puisqu'on s’apercevait enfin que l'exploitation de l'opinion publique, telle qu'on l'avait laissée s'organiser sous l'empire de la plus illibérale, de la plus confuse et de la plus absurde des législations; que le journalisme, arrivé à constituer dans l’État un quatrième pouvoir, dominant complétement les trois autres, rendait tout gouvernement si non impossible, du moins d’une difficulté extrème, de véritables hommes politiques eussent compris que labolition du monopole et du privilége était le meiïlleur moyen à employer pour faire rentrer cette envahissante industrie dans les limites.et l’esprit de la constitution du pays, constitution toute de liberté et d'égalité. Au lieu de cela, on n’imagina rien de mieux que de susciter à La Presse une formidable concurrence par la création d’un nouveau journal conservateur au capital de deux millions, et d’un format presque double : L'Époque, avouée tout aussitôt par le ministère pour organe semi-officiel. Rien n’y fit. L’Époque dévora ses deux millions (il y avait là en effet de gros mangeurs : le ban et l’arrière-ban des écrivains de police !), puis disparut un beau jour sans avoir pu seulement ébranler le journal de M. É. de Girardin. Tout au contraire, celui-ci sortit de cette redoutable lutte singulièrement grandi dans l'esprit même de ses adversaires, et plus influent que jamais. Dans les derniers mois de 1847, les amis du ministère essayèrent pourtant encore de le démolir à l’aide du Conservateur ; maïs le temps leur manqua.

M. É. de Girardin ne cessait de répéter que M. Guizot conduisait la monarchie de Juillet à sa ruine, et les satisfaits refusaient d’ajouter foi aux lamentables prédictions de cette autre Cassandre. Dans la discussion de la fameuse adresse de 1848, où pendant un grand mois on batailla à la chambre sur l'expression de passions aveugles et ennemies (quatre mots qui renfermaient une révolution! ), saisi d’un profond dégoût à l’aspect de tout ce parlage si inutile, si imprudemment irritant, il donna avec éclat sa démission de député.

A quelques jours de là, le trône de Louis-Philippe était renversé et la république proclamée. Peu de minutes encore avant Pinstant fatal, M. É. de Girardin, qui depuis longtemps avait ses entrées privées aux Tuileries, avait essayé de dessiller les yeux du vieux roi. Il était trop tard maintenant pour qu’on püt espérer de lui conserver sa couronne ; ef il fallait s’estimer trop heureux si on parvenait encore à sauver celle de son petit-fils. Le rédacteur en chef de La Presse reçut l'acte d’abdication de l’élu des 221, et courut le porter à la chambre. On sait le reste.

La révolution du 24 Février mettait le pouvoir précisément aux mains des hommes que M. É, de Girardin était habitué de longue main à trouver parmi ses plus implacables ennemis. Nous ne serons que justes en proclamant ici avec la France entière que, loin alors d’avoir peur, ou seulement de paraitre intimidé en présence d’une situation qui avait tant de périls pour lui-même, il fut admirable de courage, de patriotique énergie. Un article intitulé Confiance! par lequel, en portant à la connaissance de ses lecteurs les faits dont les journées des 23 et 24 février avaient été témoins, il apprenail à la France à regarder résolument en face les hommes qui lui imposaient la république, ne fut pas seulement un morceau de véritable éloquence, ce fut encore une belle et noble action. Tandis que tous les publicistes naguère aux gages la police du château ou se cachaient ou se

faisaient comme des lâches, lorsqu'ils ne désertaient pas comme des infâmes, avec armes et bagages, pour se faire maintenant les souteneurs de la république, M. Emile Girardin, loin de mettre son drapeau dans sa poche, le relevait d’une main plus ferme que jamais. Le 23 février, La Presse firait au plus à 30,000 exemplaires ; un mois après, son tirage atteignait le chiffre presque fabuleux de 70,000 !

M. É. de Girardinétaitarrivéà l’apogée de ses succès ; désormais il ne pouvait plus que déchoir. Cependant , il faut le dire, c’est en grande partie à lui-même qu’il doit attribuer le déclin, dès lors si rapide, de son influence. Les trop brusques exemples de versatilité d'opinion qu’il donna à ce moment lui firent bientôt perdre tout le mérite de sa conduite et de son attitude en Février. À la suite des journées de Juin, le général Cavaignac, usant des pouvoirs dictatoriaux dont il avait été investi par l’Assemblée nationale, suspendit pendant six semaines La Presse, et fit mettre son rédacteur en chef au secret pendant une couple de jours, en même temps qu’en faisant revivre l'obligation du cautionnement il détruisait vingt autres feuilles non moins hostiles que Za Presse aux hommes du National. Dès qu’il put faire repa-

raîlre son journal, M. de Girardin se livra contre le chel du pouvoir exécutif à des attaques d'une extrême violence, 11 appuya ensuite très-chaudement la candidature de Louis-Napoléon à la présidence de la république; mais il est permis de croire que ce fut en haine du général, car deux mois à peine après l'élection du 10 décembre, la Presse figurait déjà au nombre des adversaires du président. Cette évolution nouvelle avait été trop rapide pour ne pas donner lieu à de malignes interprétations; aussi beaucoup n°y virent-ils que le désappointement d’un ambitieux.

Nature essentiellement mobile, mais extrême en tout, M. de Girardin ne pouvait plus s'arrêter sur la pente où il était arrivé; et bi entôt sa transformation fut complète. Il embrassa avec son ardeur habituelle les doctrines du socialisme, et alla s'asseoir sur les bancs de la Montagne en qualité de représentant du Bas-Rhin. Nous ne nous chargerons pas d’ailleurs d’expliqu er comment deux années plustard, malgré de siardentes aspirations démocratiques, il put inventer et soutenir avec la passion qu’il apporteen toutes choses la candidature de M. le prince de Joinville pour les élections à la présidence de la république qui devaient avoir lieu en mai 1852.

Exilé à la suite du coup d'État du 2 décembre 1851, M, de Girardin put rentrer en France au mois de février suivant, et reprit la direction de La Presse ; mais le système des avertissements alors en vigueur rendant toute polémique impossible , il la quitta, en 1856, après avoir vendu 800,000 francs à M. Millaud les quarante actions dont il était possesseur. La direction du même journal lui fut de nouveau confiée eu 1862 ; il la garda jusqu’en 1866, ét acheta alors Za Liberté, feuillelésitimiste peu répandue, qu’il transforma et dont il porta rapidement le tirage à 60,000, en fixant d’abord à 10 centimes le prix du numéro» pour l’élever à 15 après le succès obtenu. 11 y combattit avec persistance la politique de M. Rouher, mais sans attaquer directement le système de l'empire, dont il finit par se faire le champion, quand Napoléon HI eut fait espérer, en 1869, le retour au régime parlementaire. Le ministère Émile Ollivier, dont il avait contribué à préparer l'avènement (janvier 1870), trouva en lui un soutien chaleureux , principalement dans la campagne du plébiscite et dans les projets de guerre contre la Prusse. Un décret, en date du 27 juillet, le nomma sénateur; mais par suite des événements, sa nomination ne parut pas au Journal officiel, et il ne prit pas séance, 11 quitta Paris, le 10 septembre, pour aller se fixer à Tours, où il offrit ses services à la délégation du goüvernement, qui ne les acc-pta pas, Bien qu'il eût vendu, avant la guerre, la Liberté à M. Léonce Délroyat, il continua à y écrire, à Tours, à Bordeaux, puis à Paris , après la capitulation, et atlaqua

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