‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 4)Chapitre 290 sur 552 · GODOY — GODWIN · texte numérisé non relu

GODOY — GODWIN

réformes utiles, et qu'il avait sauvé nombre de victimes du tribunal de l’inquisition.

Après la révolution de Juillet, Godoy, qui jusqu'aux der- |

niers moments de l'existence de Charles IV et de la reine Marie-Louise ne les avait pas quittés d’un instant, vint s’établir à Paris, où pendant près de dix-huit ans il vécut dans un état voisin de l’indigence et réduit à recevoir une pension de Louis-Philippe, qui n'avait pas oublié les quelques services qu'il avait été donné jadis au tout-puissant ministre d’Espagne de lui rendre. En 1844, Godoy obtint Pautorisation de rentrer en Espagne, où bien des haines s'étaient éteintes à la suite d’un exil de trente-six ans. Ceux de ses

biens dont l'État n'avait pas disposé lui furent même res- |

titués en 1847. Il est mort à Paris, en octobre 1851. De

1836 à 1838 il avait fait paraître dans cette ville : Mémoires

. du prince de la Paix, don Manuel Godoy, duc de l’Alcudia, etc. (4 vol. in-8° ).

Son frère, don Louis, premier auteur de sa fortune, mourut en 1801, capitaine général de l’Estramadure.

GOD SAVE THE RING! C'est à dire : Dieu sauve le roi! C’est tout à la fois le refrain et le titre d’un chant national anglais, Ce chant grave, qui trouve des sympathies dans l'humeur anglaise, est d’un merveilleux effet. Le roi, d’après l'étiquette de la cour, doit faire acte de présence au moins une fois l’année à Covent-Garden, à Drury-Lane, à l'Opéra. Aussitôt qu'il paraît dans sa loge, le God save the king remplit la salle de sa mélodie majestueuse, excuté par une voix solo, des instruments et des chœurs. Dès la première mesure, tous les spectateurs, loges et. parterre, se lèvent spontanément, par un sentiment unanime de respect. Maintenant, sous le rapport des curiosités, des progrès et de l’histoire de la musique, reste à savoir quel est l’auteur de cet air célèbre; or, force nous est de confesser qu’à cet égard il règne toujours la plus grande obscurité. On a cherché à rendre vraisemblable que le texte et la mélodie auraient pour auteur le poëête Harry Carrey, fils naturel du comte Halifax, qui se brûla la cervelle en 1744; on a dit que, ignorant les principes de la composition, il s'était adressé à Harrington, et suivant d’autres à Smith, secrétairecopiste de Hændel, pour corriger ce que son premier essai avait d'informe, et pour y ajouter la basse. C’est là probablement ce qui aura fait dire que cet air était de Hændel; et on à même prétendu que celui-ci l'aurait, sans en rien changer, emprunté à un mottet de Lulli sur une Znvocation aux dieux de Quinault, en cinq ou six vers. Ce qu’il ya d’avéré, c’est qu'il fut publié pour la première fois, à ce qu’il paraît, paroles et musique, en 1745 dans le Gentleman's Magazine, peu de temps après le débarquement du Prétendant , et qu’il devint tout de suite populaire, quand Arne, l’auteur du chantpatriotiqueRu le Britannia,l'eut transporté sur la scène. Divers compositeurs en perfectionnèrent depuis la mélodie; mais le rhythme est toujours resté tel qu’il était à l’origine, sauf les légères modifications qu’il a fallu y introduire par suite du changement survenu dans le nom du souverain, à l’avénement d’abord de Guillaume IV et ensuite de Victoria. (Le titre et le refrain de la chanson, depuis le règne de cette princesse, sont God save the Queen).

D’autres prétendent que cet hymne n'avait point été primitivement composé en l’honneur d’un roi Georges, et que les plus anciennes leçons portaient : God save great James, our king! (Que Dieu conserve le grand Jacques, notre roil); qu'il fut composé et mis en musique pour la chapelle catholique du roi Jacques 11; mais qu'après la chute de ce prince, personne n’osa plus le chanter, jusqu’à ce que, soixante ans plus tard, on trouva moyen de l’accommoder à la nouvelle dynastie, W. Clarke, qui a combattu l'opinion qui l’atribue à Carrey, le fait dater du dixseptième-siècle. Il lui donne pour auteur un certain John Bull, né en 1563, attaché en 1591 à la chapelle de la reine Élisabeth en qualité d’organiste, professeur de nusique au collége de Gresham en 1596 et sous Jacques 1°" devenu mu-

sicien de la chambre de ce prince, enfin, qui en 1613 aurait | quitté l'Angleterre pour aller s'établir à Lubeck où il serait |! mort en 1622. Clarke a cherché à démontrer, à l’aide de documents remontant à celte époque, que ce John Bull aurait exécuté pour la première fois sur l'orgue le God save the king en 1607, en présence du roi et de son fils, à l’occasion de la découverte de la conspiration des poudres. | En 1841, cet écrivain a même été jusqu’à en produire le manuscrit original; mais nous devons dire que l’authenticité de cette pièce probante a paru des plus suspectes,.

GODUNOF. Voyez Gonounor.

GODWIN (Wizzram), historien et philosophe anglais, fils d’un ministre dissident, était né à Wisbeach, dans le comté de Cambridge, le 3 mars 1756. 11 fut élevé au collége des dissidents de Hoxton, près de Londres, eten 1778, ayant été reçu membre de l’Église non conformiste, il commença à prècher à Stowmarket, dans le comté de Suffolk. Au collége, il suivait les opinions d’Arminius ; comme prédicateur, il embrassa celles de Calvin, et plus tard, sa doctrine ayant subi quelques altérations, qui déplurent à ses co-sectaires , il abandonna Ja chaire en 1783. La même année il vint à Londres, où il publia des Æsquisses historiques sous la forme de sermons. Cet ouvrage n’eut qu’un faible succès, et Godwin demeura plusieurs années sans rien offrir de nouveau au public. En 1793 il fit paraître La Justice politique, ouvrage dont le but est de prouver que la vertu consiste à faire le bonheur de la société, et dans lequel, pour la première fois , il déploya ce style vigoureux, cette

force de conception et cette richesse d’images qui formaient le caractère distinctif de son talent. L'époque était bien choisie pour la publication d’un livre à idées paradoxales, où l’auteur s’efforçait de prouver que l’institution du mariage est nuisible et absurde. Aussi obtint-il un succès immense dans les classes inférieures; toutes les personnes attachées aux doctrines de l’Église anglicane le blämèrent hautement. Godwin crut sans doute, lui-même, qu'il avait été trop loin, car dans la troisième édition de son ouvrage, imprimée en 1797, il rétracta quelques-unes de ses opinions.

Trois ans avant cette époque, Godwin avait publié un roman, son chef-d'œuvre et son véritable titre de gloire auprès de la postérité : Caleb Williams. Ce n’est pas que, même dans cet ouvrage, on ne trouve l’empreinte de cette misanthropie haineuse, qui trop souvent entraîna l’auteur dans une critique injuste des lois de son pays et des règles fondamentales sur lesquelles reposent les sociétés; mais les caractères principaux, ceux de Falkland et de Caleb, sont dessinés avec tant de force et de vérité, leurs sentiments sont si naturels, les incidents de leurs positions réciproques sont si bien amenés et développés avec tant d’art , la curiosité et l'intérêt sont si parfaitement soutenus jusqu’au dénouement, que ce roman compte avec raison parmi les meilleurs que l'Angleterre ait produits. Après Caleb Williams, Godwin composa encore trois romans : Fletwood, Mandeville et Cloudesley; mais ils sont loin de valoir le premier. Il serait trop long d’énumérer ici tous les opuscules publiés isolément, ou insérés dans les recueils du temps, à l’aide desquels cet écrivain donnait son opinion sur les diverses questions politiques qui s’agitaient; mais trois ouvrages plus considérables ne doivent point être passés sous silence : ce sont les Mémoires de Mary Wollstonecraft, qui devint plus tard sa femme; l'Histoire de la Vie et du Siècle de Geoffroi Chaucer, et enfin l’Histoire de la république d'Angleterre. Ce dernier ouvrage, quoique empreint de la partialité que les opinions de l'auteur devaient nécessairement y mettre, est précieux par les recherches qu’il a dû exiger, et attachant par la chaleur du style et l'intérêt de la narration.

Nous venons de dire que Godwin épousa miss Wollstonecraft, dont il avait publié les Mémoires : ce mariage fut un des traits les plus caractéristiques de sa vie. Mary Wollstonecraft avait eu plusieurs liaisons intimes ; elle avait mené une vie extrèémement agitée. Trahie par ses amants, elle

avait voulu se suicider, puis elle s'était jetée dans la Tamise. Sauvée encore une fois, elle s'était retirée à Pentonville, dans les environs de Londres , où elle vécut longtemps avec Godwin. Nous avons vu plus haut combien celui-ci était opposé à l’institution du mariage; il crut cependant , dans cétte circonstance, devoir sacrifier ses propres idées à celles du monde, en épousant une femme qui avait suffisamment prouvé par ses écrits et sa conduite qu’elle partageait ses opinions. Elle ne survécut que peu de temps à la cérémonie, et mourut en couches, le 10 septembre 1797, après de vives souffrances. Quatre ans après la mort de sa première femme , Godwin en épousa une seconde, et s’établit libraire à Londres. Depuis cette époque, il publia plusieurs livres d'éducation sous le pseudonyme d’Edouard Baldwin. Il mourut le 7 avril 1836. Léon GALIBERT.

GOELAND.

Goëlands, goëlands!

Ramenez-nous nos maris, nos amants!

Ainsi chantent la femme et les filles du pêcheur breton, quand le soir, sur la grève, elles cherchent à distinguer une voile bien aimée de l’écume des vagues qui blanchit à l’horizon. Pourquoi la famille du pêcheur redemande-t-elle ainsi son chef aux blanches mouettes qui s’ébattent sur les plages, et dont les aigres cris répondent seuls à sa prière? C'est qu’elle ignore leurs habitudes féroces. Ah! si elle savait qu’à cette heure même où elle invoque leur protection, une bande de ces oiseaux s’acharnent peut-être sur le cadavre du pêcheur naufragé! Mais la fille du marin aime l'inexprimable douceur de la figure du goéland, et sa robe veloutée et éblouissante, et-son vol si gracieux et si léger ; elle sait (car son père et son amant le lui ont souvent répété dans les longues causeries du soir), elle sait que quand le navire déploie ses voiles pour franchir l'Océan, le goëland déploie ses longues ailes, et part avec lui, tantôt poussé par le souffle de la tempête, tantôt balancé par la lame où i se repose et l’attend. Doué d’un appareil de vol puissant, le goëland reste l’infatigable compagnon du matelot; il fait avec lui des traversées de sept à huit cents lieues sans toucher la terre du pied; comme lui, il va pêcher sur les banes poissonneux qui bordent les rivages de l'Amérique ; comme lui encore , il s’assied sur les glaces flottantes qui descendent du pôle, car il ne craint pas la rigueur des frimas : son plumage épais l’enveloppe d’un impénétrable manteau. Souvent, sur le sable, la jeune fille des bords de la mer a lutté en vain à la course contre le goëland, et le souvenir même de sa défaite lui est agréable; car plus d’une fois elle lui a enlevé les deux ou quatre œufs qu’il dépose dans un nid à peine abrité par un caillou, et quand elle suit dans les airs les évolutions de ces oiseaux, qu’elle les voit tantôt raser comme un éclair la surface des eaux, tantôt s'élever tout d’un trait, ou tomber soudain comme une masse de plomb, se croiser, se heurter, elle applaudit à leurs jeux. Mais ces jeux sont féroces ; tout ce qui flotte sur la mer, petit poisson ou charogne infecte, est pour eux sujet de guerre à mort, ct le juge de la querelle dévore le prix du combat ; le vaincu lui-même, mis en pièces par ses propres frères, devient la pâture de leur insatiable gloutonnerie et un nouveau sujet d’extermination. Du reste, s’ils sont voraces quand la proie s'offre à eux, s’ils se gorgent outre mesure quand ils ont franche lippée, ils supportent aussi de longs et pénibles jeûnes; et quelquefois des semaines entières s’écoulent sans qu’ils puissent apaiser par le moindre aliment les cris de leur estomac affamé. Les goëélands font des apparitions dans l’intérieur des terres, sur le bord des lacs; l'habitant des campagnes les regarde comme les précurseurs de la tempête ou de l'ouragan. Dans la nomenclature de l'histoire naturelle des oiseaux, le goëland n’est qu'une mouette de grosse espèce. Théogène PAGE.

GOËLETTE. Tout est coquet, tout est séduisant dans ce joli navire; nul autre ne se balance aussi gracieusement sur la surface ondulée des rades, nul ne revêt des

GODWIN — GOERGEY

formes plus amincies , plus légères, plus élégantes; sa coque repose sur l’eau comme le dauphin endormi sur la vague; ses deux mâts, capricieusement inclinés en arrière, portent des voiles diversement taillées : les deux inférieures et les plus grandes, trapézoïdales, du genre de celles qu’on nomme latines; celles de l'avant, triangulaires : ce sont les focs, et pour aller] saisir dans les régions élevées de l'air la brise, qui parfois s’y maintient, elle hisse au sommet de ses mâts de légères voiles carrées. Tous ses mouvements sont vifs et rapides ; dès que le vent gonfle ses voiles , elle semble glisser sur l'écume des lames plutôt qu’y tracer des sillons ; quand elle louvoie, on dirait qu’elle remonte dans le lit même du vent; veut-elle s’abandonner au courant de la brise, elle déploie sur son avant une grande voile carrée, qui l'emporte comme un oiseau ; et si la tempête la surprend en pleine mer, elle ne fuit pas : les vagues qui la poursuivent la briseraient en déferlant sur sa poupe, trop faible; elle appareille des voiles très-basses, présente le nez au vent et à lame, et souvent enveloppée d’un manteau d’écume, parfois même de nappes d’eau, elle résiste et défie leur furie. C’est en Amérique qu’il faut aller chercher des modèles parfaits de ce genre de bâtiments : notre construction française, trop sévère et trop lourde, ne nous offre rien de comparable aux goëlettes des États-Unis. Leurs pilotboats ( bateaux-pilotes), qui font presquetout lecommerce de cabotage du Mexique, des Antilles et des bancs de Bahama, ont une allure charmante aux yeux du marin. Toutefois, la goëlette, si brillante, douée de si précieuses qualités à la mer, ne doit être confiée qu’à des hommes expérimentés ; ce qui fait son mérite fait aussi son danger : l'officier maladroit ou négligent, qui se laisse surprendre par un grain, est perdu, et avec lui l'équipage et le navire entier, qui s’ineline sous le vent qui le presse en flanc, chavire et sombre sous ses voiles démesurées. Qu’on parcoure les annales des naufrages de notre marine militaire, et l'on verra que les goëlettes sont presque les seuls navires qui courent encore le danger d’être engloutis en pleine mer. L’hélice, qu’on commence à ajouter aujourd’hui à ces navires, leur donnera sans doute le moyen de lutter avec plus d'avantage contre les éléments.

D'où vient le mot goëlette? Il est une hirondelle de mer, vagabonde et suivant le soleil, toujours rasant les flots d’un vol rapide, souvent se jouant autour des navires comme pour se rire de leur marche trop lente; on la nomme goë- Lette. Aurait-on trouvé quelque rapport entre cet oiseau plein de vivacité et le joli navire dont nous venons de parler ? Théogène PAGE. vice-amiral,

GOÉMON. Voyez ALGUES, HYDROPHYTES.

GOERGEYX (Arraur), après Kossuth la figure la plus saillante que présente l’histoire de la révolution de Hongrie, né le 5 février 1818, à Toporez, comitat de Zips, dans la haute Hongrie, fut destiné par son père à l’état militaire, etentra en 1832 à l’école de pionniers de Tuln en qualité de cadet. Après quatreannées d’études passées à cette école, il revint en 1836 à son régiment. En 1837 son père réussit à le faire admettre dans le régiment noble des gardes du corps du royaume de Hongrie, et au printemps de 1842 il fut incorporé avec le grade de premier lieutenant au régiment de hussards du Palatinat, La mort de son père, arrivée en 1843, le délia de lobligation de persévérer dans une carrière qu’il n'avait embrassée que par déférence pour ses vœux ; aussi bien les tendances particulières de son esprit le rendaient de plus en plus impropre à la vie de garnison, Dans l'été de 1845 il quitta donc les rangs de l’armée, et dans l'automne de la même année il se rendit à Prague pour y suivre les cours de l'École des Arts et Métiers. Mais déçu dans l'espoir qu'il avait conçu de voir abréger en sa faveur le nombre d'années d’études voulu par les règlements, il renonça aussitôt à son projet, et se décida à suivre exclusivement le cours de chimie théorique et pratique fait à l’université. Jusque alors l'attrait particulier qu'avait pour lui la carrière de l'enseignement n'avait point exercé d'influence sur le choix de sa

GOŒRGEY

carrière; car, en raison de l’état de choses qui existait en | d’où il semblait impossible qu’il parvint à s'échapper ; mais

Hongrie avant les événements de mars, il regardait comme impossible son admission au nombre des professeurs attachés à un établissement d'instruction publique. Mais au printemps de 1848, l'esprit libéral du premier ministre des cultes et de l’instruction publique en Hongrie, le baron Eœtvæs, lui permit d'espérer obtenir une chaire dans sa patrie; et quand, invité par une proche parente à se charger momentanément de Padministration de ses terres, situées près de son pays natal, il revint dans ses foyers, le ministre lui renouvela encore à Pesth l’assurance que sa qualité de protestant non plus que l'absence de titres académiques réguliers ne feraient obstacle à ce qu’il pût occuper une chaire de chimie. En mai 1848 Goœrgey écrivit une dissertation Sur les acides solides, volatiles et gras de l'huile de noix de cocos , qui oblint les honneurs de l’impression dans les comptes-rendus de l'Académie de Vienne (1848, 3° cahier).

En même temps Gœrgey suivait sans cesse avec une plus attentive anxiété la tournure que prenaient les affaires de son pays. Quand il devint évident pour tous qu’une lutte était désormais inévitable, il demanda à être admis dans les rang de l’armée, et entra avec le grade de capitaine dans le corps des Honveds. Promu chef de bataillon, Gæœrgey, lorsqu'onappritquelebanJellachich marchait sur la Hongrie, fut envoyé à l'ile de Csepel, où, le 2 octobre 1848, il fit traduire devant un conseil de guerre et fusiller le comte Eugène Zichy, arrêté porteur de dépêches du ban. La vigueur de résolution, peu commune encore pour l’époque, dont il avait fait preuve en cette circonstance , le blâme complet qu’on lui entendit émettre et qu’il n’hésita pas à consigner par écrit au sujet de l'armistice intervenu à peu de temps de là entre Perczel et Jellachich, mais surtout les succès obtenus par l’armée hongroise lorsqu'elle contraignit le corps du général Roth à mettre basles armes, succès qui ne purent être attribués qu'aux mesures prises par Gœrgey contrairement aux ordres formels de Perczel, général commandant en chef, attirèrent

- sur lui l'attention des chefs du parti extrême de la révo-

lution hongroise. Ils crurent avoir trouvé en lui l’homme

qui réussirait bien vite à faire prendre une attitude plus résolue aux troupes placées sous les ordres de Moga, et qui depuis quelque temps restaient dans l’inaction, sur les rives de la Leitha, sans oser franchir la frontière. Gœrgey fut enyoyé au camp avec le grade de colonel; mais il n’y fut pas plus tôt arrivé que des considérations stratégiques le firent se prononcer également contre tout mouvement en avant. Cependant, lorsqu'un décret formel de la diète, en date du 17 octobre, eut ordonné de franchir la frontière, et après la perte de la bataille de Schwechat, due surtout aux mauvaises dispositions prises par Moga, celui-ci se vitretirer son commandement, qu’on confia à Gœrgev en même temps qu'il était promu au grade de généra:. Gœrgey, se défiant de la levée en masse produite par l'agitation de Kossuth, commença par une épuration sévère de son armée ; mais alors, contrairement à l’attente et aux désirs du gouvernement hongrois et de la nation, il demeura dans l’inaction; et même quand, le 16 décembre suivant Windischgrætz commença son mouvement agressif, ilse retira par Raab jusqu’à Pesth, ne suivant en cela que ses vues personnelles. Pendant ce mouvement de retraite, il publia à Waïtzen, le 2 janvier 1849, la fameuse Déclaration de l’armée du haut Danube, dans laquelle il promettait de défendre la monarchie hongroise et la constitution sanctionnée par le roi Ferdinand V. Après la division de l’armée en différents corps, on lui confia l’importante mission d'empêcher, par une pointe sur les villes des montagnes, l’ennemi de marcher droit sur Debreczin, alors siégedu gouvernement; et il s’en acquitta dela manière la plus satisfaisante, Dans le cours de cette expédition, il eut constamment à combattre les corps commandés par Schlick et Nugent, et de beaucoup supérieurs en force au sien ; il eut même à diverses reprises complétement le dessous, et se trouva maintes fois acculé dans des positions DICT, DE LA CONVERS. — T, x

il n’en réussit pas moins à tenir toujours la campagne, et il finit, en enlevant à la baïonnette les hauteurs du mont Brangisko, considéré jusque alors comme imprenable, par se frayer passage et par opérer sa jonction avec l’autre corps d'armée qui s’était avancé jusque sur les rives de la Theiss.

Les défiances dont Gœrgey était devenu l’objet de la part du comité national de défense et du gouvernement, défiances qui n'avaient pu que s’accroître depuis sa proclamation de VWaitzen, eurent pour résultat de faire déférer le commandement en chef au général polonais Dembin ski. Gœrgey reçut le 5 février à Éperiès la nouvelle de cette détermination. Profondément blessé dans son orgueil, la rancune qu’il gardait au nouveau général en chef se manifesta d’abord à Kapolna (26-28 février), où il arriva trop tard avec son corps ; de sorte que si le plan de bataille conçu par Dembinski n’aboutit point à un désastre complet, du moins il ne produisit point de résultats décisifs. Cette circonstance, jointe aux dispositions malhabiles prises alors par Dembinski pour effectuer sa retraite par delà la Theiss , excita dans l’armée et dans la nation un mécontentement universel ; aussi Dembinski, mal vu déjà comme étranger, dut-il donner sa demission. Il fut remplacé dans son commandement en chef par Vetter. Mais celui-ci, à son tour, et sous prétexte de maladie, s’en démit dès les premiers jours d'avril ; et alors Gœrgey, en qualité de général le plus ancien en grade, fut appelé à le remplacer.

La campagne d’avril, qui commença sur ces entrefaites et fut signalée par une série non interrompue de victoires, telles que les affaires de Gœdælæ (7 avril), de Waitzen (9 avril), de Nagy-Sarlo (19 avril), l'occupation de Komorn (24 avril), la bataille d’Acs (28 avril) ou de Waitzen, par suite de laquelle Welden fut contraint de se replier sur Presbourg, fournit de brillantes preuves des talents de Gœrgey comme général. Mais, au lieu de reprendre l'offensive et d’envahir le sol autrichien, il marcha sur Ofen, qu’occupait encore un corps autrichien commandé par Hentzi. Après un siége qui dura trois semaines, et après avoir opposé aux assiégeants la plus intrépide résistance, cette ville ouverte fut prise d'assaut le 21 mai. Gœrgey refusa alors la dignité de feldmaréchal que Kossuth lui offrit en récompense de ses services ; cependant, il consentit à se charger du portefeuille de la guerre dans le ministère Szemere. Par cet acte, de même que précédemment par une proclamation publiée le 26 avril à Komorn, Gœrgey manifestait tout au moins l’intention d'accepter les conséquences de la déclaration d’indépendance faite par le diète nationale le 14 avril, encore bien qu’il soit avéré que cette mesure avait été désapprouvée par lui et qu'il n’attendit qu’une occasion favorable pour la faire révoquer.

Tandis que Gærgey, après la prise d’Ofen, laïsait écouler trois semaines dans une complète inaction, par suite d’obstacles insurmontables, dont le gouvernement lui renvoyait la responsabilité, les Russes avaient pénétré par divers côtés à la fois sur le sol hongroïs, aux termes d’un traité officiellement publié le 1** mai, mais qui depuis longtemps élait l’objet de négociations actives entre les gouvernements russe et autrichien. Les forces russes et autrichiennes avaient utilisé de leur mieux l’inaction des Hongrois; et dès lors Gœrgey regarda comme impossible la résistance aux forces combinées des deux empires. Pour pouvoir tout au moins se venger de t’Autriche , il exigeait de Kossuth qu'il n’opposât aucun obstacle à l'invasion de la Hongrie par l’armée russe, et qu’il concentrât à Komorn toutes les forces hongroises disponibles. Mais Kossuth, de son côté, dans l’espoir d’une intervention venant de l’ouest, ayant décidé la concentration provisoire de toute l'armée nationale sur les rives de la Theiïss, l’ordre fut donné à Gœrgey d’avoir à se conformer à ce plan et d’évacuer Komorn avec le gros de l’armée. Gœrgey résolut alors de regarder cet ordre comme non avenu, et d'agir seul contre les Autrichiens, Par suite

{ de cet acte patent d’insubordination, le gouvernement na-

tional enleva à Gœrgey son cc-Amandement en chef, qui fut partagé entre Messaros et Dembinski; mais le corps d’armée aux ordres de Gæœrgey protesta contre la révocation de son général. Le gouvernement n’osant pas prendre un parti énergique , transigea et laissa le commandement en chef à Gœrgey, à la condition qu’il évacuerait immédiatement Komorn, pour venir le rejoindre sur les rives de la Theiss. La marche en avant des Russes ayant eu pour résultat de couper à Gœærgey la route de la capitale ainsi que celle de Szegedin , siége du gouvernement national, il risqua encore, le 11 juillet 1849, une bataille sous les murs Komorn; mais il la perdit , se vit rejeté dans la place, et ce ne fut que le 13 qu’il put commencer son mouvement de retraite sur la Theiss. Les Russes le suivirent pas à pas, sans réussir pourtant à l’entamer, jusqu’à ce qu’enfin , après avoir été très-affaibli par Ja déroute que l’ennemi lui afait fait essuyer le 2 août à Nagy-Sandor, pres de Debreczin, il atteignit le 8 août Arad, où déjà le gouvernement national avait dû se réfugier. Au lieu de se conformer, lui aussi, aux ordres du ministère de la guerre et de converger sur Arad, Dembinski s'était dirigé sur Temesvar et y avait essuyé une déroute complète, le 9 août. La nouvelle officielle de ce désastre arriva à Arad le 10. Gœrgey jugea dès lors qu'il était impossible de continuer à lutter davantage ; déjà, en face de Kossuth, il avait déclaré que, si la nouvelle de la déroute de Dembinski venait à être confirmée, il mettrait bas les armes aussitôt. Peu de temps auparavant, et surtout d’après les instances de Gœrgey, le gouvernement national avait résolu d'offrir la couronne de Hongrie à l’empereur de Russie. Gœrgey, qui dès le 21 juillet s'était mis en rapport avec les Russes, sans pourtant entamer avec eux des négociations formelles, devait être chargé de l'exécution de ce décret. Mais le désastre essuyé par Dembinski ayant rendu impossible toute défense ultérieure, et comme il ne restait plus à l’armée nationale d’autre ressource que de déposer les armes, Kossuth , qui ne trouva rien à objecter à une semblable détermination et refusa seulement de présider l’accomplissement de cette mesure, fut sommé par Gœrgey de donner sa démission et de lui abandonner la puissance suprême.

Le 11 août Gœrgey fut investi de la dictature, et deux jours après, à Villagos, toute l’armée hongroise, forte encore à ce moment de 20,000 hommes d'infanterie et de 2,000 hommes de cavalerie, avec 130 bouches à feu, se rendait sans conditions aux Russes commandés par Rudiger (voyez HowGrie).

Gœrgey, après sa soumission, fut gracié et interné à Klagenfurt, uù il réside depuis lors comme simple particulier, consacrant ses loisirs à des travaux de chimie. Il a aussi écrit des Mémoires, qui ont paru en 2 vol., à Leipzig (1852), sous ce titre : Ma vie et mes actes en Hongrie, dans les années 1848 et 1849. On peut à bon droit dire de ce livre que c’est un des plus intéressants et des plusinstructifs qui aient été publiés jusqu’à ce jour sur la révolution hongroise. Il à eu pour résultat de démontrer que la capitulation de Villagos ne fut point un acte de trahison, puisqu'elle eut lieu au vu et su et du consentement de Kossuth ainsi que du gouvernement national; mais que par toute sa conduite antérieure (la question de préméditation ou de non-prémédifation restant d’ailleurs complétement réservée), Gærgey avait rendu inévitable ce dénoûment du drame révolutionnaire hongrois.

GOERITZ ou GORICE, en allemand Gærtz, en italien Gorizzia. Ainsi s’est appelé, de 1814 à 1849, un cercle de l’arrondissement de Trieste, dans le royaume d’Illyrie, mais qui depuis cette époque a été de nouveau réuni avec Gradiska, et sous l’ancienne dénomination de comtés princiers de Gærtzet de Gradiska, au margraviatd’Istrie, pour former un domaine propre de lacouronne, composé de deux districts, divisés chacun en quatre capitaineries (celles du district de Gaœrtz et de Gradiska sont Gœrtz, Gradiska, Tolmein et Sessana).

Celte contrée, généralement montagneuse, est arrosée par un grand nombre de cours d’eau aboutissant à la mer en

GOERGEY — GOERRÉS

formant de belles cataractes, et plus particulièrement par llsonzo. Sur une superficie de 37 myriamètres carrés, elle compte une population de 193,000 habitants, dont 122,400 appartenant à la race slave, et 70,800 à la race italique du Frioul. Cette dernière partie de la population habite surtout les régions occidentales et méridionales, sur les frontières de l'État vénitien et le long des côtes de la mer. Cependant la langue italienne et même la langue allemande sont souvent comprises et parlées dans les parties nord-est du pays, où domine généralement la race slave.

Ce pays faisait jadis partie de l’Z/Zyricum, dont il partagea toujours les destinées jusqu’au onzième siècle, époque où il fut érigé en comté particulier par l’empereur Henri IV, quien gratifia, à titre de fief héréditaire, les comtes de Tyrol. La descendance de cette maison s'étant éteinte en l’an 1500, le comté de Gæritz fit retour à l'empereur Maximilien 1°,

Son chef-lieu, Gæritz, ville bâtie sur l’Isonzo, compte une population de 14,500 âmes, et est le siége d’un évêché. Ses principaux édifices sont une cathédrale, remarquable par son architecture; l’église dépendant de l’ancien collége des jésuites, transformée de nos jours en caserne; l’hôtel de ville, le couvent des frères de la miséricorde, le joli théâtre du faubourg de Stadenitz, le palais épiscopal, et quelques hôtels particuliers appartenant à des familles nobles. On trouve à Gæritz un séminaire épiscopal, un gymnase, un collége, uneécole de sourds-muets, etc. L'industrie des habitants consiste surtout dans le raffinage des sucres, la fabrication du rosoglio et de toutes sortes d’étoffes de soie, la préparation des cuirs, le blanchiment des toiles et la teinturerie. En 1836, les princes de la branche aînée dela maison de Bourbon, e xpulsés de France par la révolution de Juillet, choisirent Gœæritz, pour le lieu de leur résidence, Le roi Charles X y mourut, le 6 novembre 1837, et son fils, Louis-Antoine, duc d'Angoulême , en 1844.

GOERLATZ, chef-lieu de cercle dans l'arrondissement de Liegnitz, province de Silésie (Prusse), sur la rive gauche de la Neisse, la deuxième de ce qu’on appelait jadis Les six villes de la haute Lusace, station principale du chemin de fer saxon-silésien , était déjà une place importante au

douzième siècle, Sa population s'élève (en 1864) à 31,499 âmes; la fabrication et le commerce des toiles , des draps, des rubans et des cuirs forment la principale industrie de ses habitants. En 1851 on y a construit une jolie salle de spectacle. Une des principales curiosités à voir à Gœærlitz est limitation du Saint-Sépulcre de Jérusalem, qui se trouve devant la porte Saint-Nicolas, sur une hauteur voisine de la petite église de la Sainte-Croix. Le dévot fondateur de ce monument fut un bourgmestre de Gærlitz, appelé Emmerich, qui, en 1465 et 1476, allait en pèlerinage à Jérusalem avec quelques artistes. A son retour, ayant cru trouver dans sa ville natale un endroit qui avait quelque ressemblance avec celui où est situé à Jérusalem le tombeau de Jésus-Christ, il y fit élever , de 1480 à 1498, un monument qui est la reproduction exacte du Saint-Sépulcre, La piété des descendants du fondateur a jusqu’à ce jour fait tous les frais de l'entretien et de la conservation de cet édifice. Dans un des cimetières de Gærlitz reposent quelques hommes aux noms desquels s'attache une grande célébrité, entre autres Jacob Bæhme, qui à partir de 1594 exerça dans cette ville la profession de cordonnier.

GOERRES ( Jacques-Josern DE), écrivain remarquable dont les travaux ont eu tour à tour la politique, l'histoire et la mythologie pour objet, et qui donna à l'Allemagne le curieux spectacle d’un abandon complet des doctrines et des principes qu'il avait d'abord professés en religion comme en politique, naquit à Coblentz, le 25 janvier 1776, et mourut à Munich, le 29 janvier 1848. II avait commencé par étudier la médecine à Bonn, lorsque les événements de 1793 le firent renoncer à cette carrière, Comme toutes les téles ardentes de cette époque, il se jeta avec passion dans la politique, embrassa les idées dont la révolution française était le symbole, et fit preuve de talent

GOŒERRES — GOERTZ

comme orateur dans les clubs et les assemblées populaires. Al publia aussi à cette époque La Feuille rouge, journal supprimé bientôt par l'électeur de Hesse, qui se crut of- $ensé dans un de ses numéros, et que Gœærres ressuscita tout de suite après sous un titre analogue. En novembre 1799, il fit partie d’une députation envoyée à Paris par le parti auquel il appartenait, afin de demander l’incorporation immédiate des provinces du Rhin à la république française. Cette députation n’arriva qu'après la révolution du 18 brumaire, et ne put pas même obtenir une audience du premier consul. À son retour en Allemagne, Gœrres accepta une place de professeur d'histoire naturelle et de physique à l’école secondaire de Coblentz. En 1806, il fit à Heidelberg des cours qui attirèrent un grand nombre d’auditeurs, et publia alors, en société avec Brentanoet Arnim, Za Gazette des Ermites. 1] fit ensuite paraître ses Livres populaires de l'Allemagne ( Die deutschen Volhsbücher [ Heidelberg, 1807 |), recueil de légendes, de romans et de traductions poétiques destiné à retremper l'esprit public et à ranimer le patriotisme des masses. Revenu en 1808 à Coblen{z, où on lui avait conservé sa chaire, il donna la preuve de l'étude approfondie qu’il avait faite de la langue persane par la publication des Histoires mythiques du monde asiatique ( Heidelberg, 1810, 2 vol. ). La poésie du moyen âge fut aussi de sa part l’objet de travaux sérieux, dont témoignent les aperçus ingénieux qu’on trouve dans l’introduction à l'édition qu'il a donnée du ZLohengrin ( Heïidelberg, 1813).

La tournure prise par les événements politiques à la suite de la retraite de Russie réveilla le patriotisme de Gœærres; il s’affilia au Tugendbund, et dans le but de réveiller l'esprit allemand, particulièrement dans les provinces rhénanes, il publia à partir de 1814 Ze Mercure rhénan, feuille rédigée à un point de vue tout démocratique. Lorsqu'elle fut prohibée, en 1816, il alla s'établir de nouveau avec sa famille à Heidelberg. Plus tard il revint encore à Coblentz. C’est à cette époque qu’il fit paraître ses Vieux Chants populaires allemands (Erancfort, 1817 ). Nommé directeur de l'instruction publique dans la province du Rhin central en 1818, il encourut la disgrâce du gouvernement prussien, qui donna l’orre de l’arrèter lorsque deux années plus tard il fit paraître L'Allemagne et la Révolution (Coblentz, 1820 ), ouvrage d’une énergie remarquable, écrit dans l'esprit de la démocratie pure, éloquente protestation contre la politique de plus en plus rétrograde adoptée par les différents cabinets de l’Allemagne à la suite de l'assassinat de Kotzebuë par Sand. Gœærres se réfugia alors en France, où il résida pendant quelque temps à Strasbourg; puis il se rendit en Suisse. C’est alors qu'il fit successivemeut paraître Le Livre héroïque d’'Ivan, d'après Le Chah Nameh de Firdusi (2 vol., 1820 ), traduction libre de ce vieux poëme, à l’usage des lecteurs allemands; ZÆurope et la Révolution (Stutigard, 1821 ), livre où on aperçoit les premiers signes de cette tendance au mysticisme qui devait conduire l’écrivain démocratique à devenir quelques années plus tard l'avocat du parti ultramontain; Des Affaires des provinces rhénanes ( 1822 ); La Sainte-Alliance et les peuples au congrès de Vérone ( 1822), publications présentant un bizarre pêle-mêle d’allusions érudites empruntées à toutes les branches de la science humaine, et empreintes d’une teinte de mysticisme de plus en plus prononcée. IL publia ensuite à Spire : Emmanuel Swedenborg, ses visions et son rapport avec l'Église (1827 ).

En 1827, il fut nommé professeur d'histoire générale et d'histoire littéraire dans la nouvelle université fondée à Munich; et à partir de ce moment on le vit à la tête du parti rétrograde combattre en toutes occasions l'esprit de progrès, et présenter l’histoire au point de vue du mysticisme roligieux.

Gœrres fut incontestablement l'un des publicistes les plus ingénieux el les plus originaux de l’Allemagne; son côté fort, c'était une inépuisable verve d'ironie contre la

constitution administrative des États modernes, et le système tout artificiel de politique qui en est le résultat. Mais il ne s’apercevait pas que souvent sa raillerie provoquante était un arme dont on pouvait se servir contre lui-même; car, en définitive, c’est toujours uniquement avec des phrases sonores, mais creuses, qu’il attaquait ce libéralisme, qu’il déclarait n'être et ne savoir faire que des phrases, prætereaque nihil.

GORRTZ. Voyez GoErirz.

xO0ERTZ (Famille ne SCHLITZ ne). Cette famille allemande, dont il est question dès le neuvième siècle comme possédant la seigneurie immédiate de Schlitz sur la Fulda, fut élevée en 1617 au rang des barons, puis en 1726 à celui des comtes de l’Empire. En vertu de l’acte constitutif de la confédération du Rhin, elle fut placée avec ses domaines sous ja souveraineté du grand-duc de Hesse. En 1829 une décision de la diète germanique accorda à son chef la qualification honorifique d’Erlaucht (illustrissime ), pour laquelle nous n’avons pas d’analogue en français.

La famille de Gœrtz forme aujourd’hui deux branches : l’ainée est celle dont les possessions sont situées sous la souveraineté du grand-duc de Hesse; la cadette est établie dans le royaume de Hanovre, et ajoute à son nom celui de Wrisberg. Un membre de cette famille mérite une mention particulière.

GŒRTZ (Gsorces-Henrr dE SCHLITZ, baron pe) fut d’abord conseiller intime et maréchal de la cour du duc de Holstein-Gottorp, et vint au nom de son maître trouver à Stralsund Charles XII, quand, en 1714, ce prince se fut décidé à quitter Bender pour retourner dans ses États, après cinq années environ de quasi-captivité chez les Turcs. Le duc de Holstein-Gottorp avait intérêt à savoir au juste quelles dispositions d'esprit Charles XII rapportait de sa longue absence, et si sa politique remuante et guerroyante n'avait pas été modifiée par l’adversité. Il ne pouvait confier une mission de cette nature à un homme plus capable de la remplir que le maréchal de sa cour, baron de Gœrtz. Charles XII, frappé des ressources d’esprit dont ce négociateur fit preuve dans les divers entretiens qu'il eut avec lui, lui proposa d’entrer à son service, et ne tarda pas à le nommer son principal ministre. La Suède se trouvait alors dans une situation presque désespérée; les plans conçus par Gœrtz pour lui rendre sa prépondérance dans les affaires de l'Europe n’en furent que plus vastes, et ses efforts pour les mettre à exécution, que plus infatigables. Dès 1716 on le voit cherchant à exciter de nouveaux troubles en Angleterre, dans l'espoir de rallumer la guerre à laquelle avait mis fin le traité d’Utrecht. Son plan consistait à mettre à la disposition du prétendant une somme d’argent considérable et un corps de dix mille hommes de troupes levées en Allemagne et en Suède, qu’on ferait débarquer en Écosse. Le cabinet anglais en fut instruit par ses agents à l'étranger, et méprisa d’abord ce qui lui parut n'être qu'une intrigue vulgaire et sans portée. Mais le baron de Gœrtz s'étant rendu en 1717 à La Haye, afin de pouvoir mieux tenir et diriger tous les fils du complot, l’Angleterre sortit de son indifférence, et obtint du grand-pensionnaire Heinsius qu'il fit arrêter, sous un prétexte quelconque, le brouillon dont les menées n’allaient à rien moins qu’à faire remanier une seconde fois la carte de l'Europe. Cette arrestation, faite en dehors des règles ordinaires du droit des gens, produisit un grand scandale; aussi, en 1718, les états de la province de Gueldre se lassèrent-ils de servir de geôliers à l'Angleterre, et, sans même consulter les états généraux, remirent-ils en liberté le baron de Gærtz, dont la détention n'avait en rien modifie les idées ou plutôt les illusions. Il se hâta en effet de retourner auprès de Charles XIT, après avoir sur sa route négocié à Berlin un traité dirigé tout à la fois contre la Russie et le Danemark. Charles XII se décida alors à attaquer sans plus tarder le Danemark, et envahit la Norvége à la tête d'une nombreuse armée. Chacun sait qu’il trouva la mort le 11 décembre 1/18, sous les murs de la ville

de Frédéricsham , frappé d’une balle, qu’on supposa n'être pas partie des rangs de l'ennemi. Sa sœur, Ulrique-Éléonore, lui succéda. Cette princesse partageait l’aversion générale de la nation suédoise pour un ministre sur qui on rejelait toute la responsabilité de l’état déplorable où le royaume se trouvait réduit, par suite des héroïques folies de Charles XIT. Aussi bien, Gœrtz était étranger; qui ne sait que c'est toujours là un crime irrémissible aux yeux des peuples ? Il fut done, tout aussitôt après la mort du roi, arrêté sous la prévention d’avoir tenté de rendre le sénat et les divers colléges odieux au feu roi, de lavoir poussé par ses perfides conseils dans de pernicieuses entreprises , notamment d’avoir été le principal instigateur de la malheureuse guerre de Norvége, où ce prince devait si fatalement périr, d’avoir en outre introduit dans le royaume de la monnaie de mauvais aloi, enfin de s'être rendu coupable de diverses malversations, bien ou mal fondées. Après une procédure expéditive et de pure forme, le baron de Gœærtz fut condamné à mort, et eut la tête tranchée, le 28 février 1719. 11 mourut avec la plus stoïque intrépidité, après avoir composé lui-même sa propre épitaphe, ainsi conçue : Mors regis, fides in regem, est mors mea (La mort du roi, ma fidélité envers le roi, telles sont les causes de ma mort).

GOES (Huco van per), célèbre peintre flamand , élève et successeur de Jan van Eyck. On n’a que des renseignements très-vagues sur sa vie. La ville de Gand paraît avoir été le principal théâtre de son activité. Entre autres tableaux , il y peignit si bien à l'huile l’histoire de la sage Abigaïl sur une muraille, dans la demeure du bourgeois Jacob Weytens, que celui-ci lui donna en mariage sa fille, belle personne, qui avait servi de modèle à l’artiste pour le personnage d’Abigail. La douleur qu’il éprouva de la mort prématurée de cette compagne adorée le détermina à se confiner dans le monastère de Rodendale, près de Bruxelles, où il mourut revêtu de la dignité de chanoine. Le principal tableau de Hugo van der Goes se trouve dans l’église Santa-Maria Nuova de Florence; il représente l'enfance du Christ avec les bergers en adoration et un groupe d’anges. Dans les Uffizii, on voit de lui une madone entourée d’anges qui font de la musique. La pinacothèque de Munich possède un tableau sur lequel se trouvent le nom de ce peintre et la date de 1472, représentant saint Jean dans le désert, près d’une source. On lui attribue aussi les peintures intérieures du grand reliquaire de la cathédrale d’Aix-la-Chapelle, Parmi les tableaux du musée de Berlin qu’on lui attribue de même, figure un Ecce homo, d'un fini remarquable, mais exprimant d’une manière vulgaire les souffrances physiques. Ce sentiment très-limité du beau est le trait caractéristique du talent de van der Goes; et c’est là un défaut que ne rachètent ni le fini de l'exécution ni l'intelligence des détails.

GOETHALAND. Voyez GotaLann.

GOETHE (JEean-Wozrcanc), le plus grand nom de l'Allemagne moderne. Fils d’un conseiller impérial qui jouissait d’une fortune assez considérable et d’une haute considération, Gœthe naquit le 28 août 1749, à Francfort-sur-le- Main, point central et neutre entre la France et la Germanie proprement dite. A peine ouvre-t-il les yeux, l’art antique et moderne, la pompe des cérémonies impériales, attirent les regards de l’enfant. Les belles vues de Rome tapissent les appartements de son père. Les accents de la belle langue italienne arrivent à son oreille ; ses parents lui vantent tout ce qui à rapport à l'Italie, surtout les poëtes italiens et le divin Torquato Tasso, La bibliothèque de la famille est pleine des meilleures éditions hollandaises des auteurs latins et d’ouvrages sur les antiquités romaines. Le conseiller impérial possède une collection d'histoire naturelle et un jardin botanique; ses occupations favorites sont le jardinage, la peinture, la musique; il se fait souvent aider par son jeune fils. Voilà les premières impressions quise développent dans une existence simple et unie. L'enfant grandit; le cerveau le mieux organisé pour toutcomprendre éclôtet rayonnesous

GOERTZ — GOËTHE

ces influences. Les belles marionnettes de sa grand’mère lui apprennent l’art dramatique. Il observe ensuite la ville où il a vu le jour. Là, les couvents entourés de murs etressemblant à des châteaux forts; plus loin l'hôtel de ville antique et les curiosités qu’il renferme : monuments historiques de l'élection des empereurs, escalier impérial , salle impériale, statues des empereurs germaniques, tombeau du brave Gunther, également respecté de ses amis et de ses ennemis ; salle du conclave, sénat religieux qui a exercé tant d’action sur les annales du pays; la Bulle d'Or, enfin, qu’on lui montra, et que sa vénération poursuivit longtemps d’un regard idolâtre. La religion du passé s'empare de lui à cet aspect; et ce goût passionné des choses anciennes s’accroit encore par la lecture de vieilles chroniques et la vue de vieilles gravures sur bois. L’heureux garçon, qui n’avait rien à faire que de se préparer à être un grand homme, recueillait mille observations sur la route de son adolescence insouciante. Dans les foires, il contemplait tous les objets que le monde produit, dont les hommes ont hesoïin, et que les habitants des diverses latitudes échangent entre eux. Les sculptures des cathédrales et des palais lui offraient la représentation symbolique des cérémonies du moyen âge. Elles faisaient renaître comme par enchantement devant les yeux de sa pensée la variété des siècles éteints; sa curiosité s’émut. Il étudia l’histoire ; il voulut connaître les noms, les coutumes et les opinions du temps passé. Le couronnement d’un empereur, spectacle majestueux, vint achever cet enseignement historique. Il nous dit lui-même quel fut son enthousiasme lorsqu'il fut témoin de ce grand souvenir du moyen âge.

Ainsi , les circonstances continuaient pour Gœæthe ce que la nature avait commencé. Une intelligence prompte, un travail assidu, une mémoire facile, concouraïent à cette belle et noble éducation. Les nombreuses maladies de l’enfance lui facilitèrent les moyens de digérer ses lectures, en augmentant sa disposition naturelle à la méditation. 11 subit aussi une influence religieuse toute spéciale. La tolérance et l'impartialité présidèrent à ses premières pensées.

Il venait d’entrer dans sa huitième année lorsqu’en 1756 la guerré de sept ans éclata, Quelques années après, les Français occupèrent Francfort : l’un de leurs officiers, le comte de Thorane, fut logé dans la maison des parents de Gœthe, et se prit d’une vive affection pour l'enfant, dont l'imagination fut singulièrement éveillée par ces relations de tous les jours avec un étranger, bon connaisseur et grand amateur des beaux-arts. Bientôt il se fit auteur dramatique, pour les marionnettes, il est vrai, mais elles lui donnèrent la connaissance technique de la scène.

A ce moment un théâtre français s'établit à Francfort : il en devint le spectateur assidu, se fortifia dans la connaissance de cet idiome, conçut un nouveau système dramatique, et dépouilla les préjugés de son pays et de son temps. La paix fut conclue : Gœthe, adolescent, perfectionna son éducation. Le dessin, la musique, l'observation des objets naturels , les éléments de la jurisprudence et l'étude des langues modernes l’occupèrent alternativement. Le patois allemand des juifs lui donna l’idée d'apprendre l'hébreu, étude qu'il ne poussa jamais fort loin, mais qui eut pourtant pour lui l'avantage d'arrêter son esprit sur les livres saints, 11 se plut à détailler la peinture historique de certains caractères bibliques, et {l’histoire de Joseph fut son premier ouvrage poétique. Il y représenta tous les événements jusque dans leurs moindres détails, et s’imposa l'étrange tâche de lesraconter avec la plus grande exactitude : apprentissage d’artiste gothique, auquel il se soumettait, 11 s’habitua dès lors à dicter, méthode qu’il aima jusqu’à la fin de sa vie, ainsi qu’on le voit par ses périodes, La facilité qu'il trouvait à rassembler et à conserver ses idées augmenta en lui la faculté innée de création et d'imitation, L'expérience, à la vérité, lui manquait encore, mais il l'acquit bientôt. Le commerce de plusieurs hommes distingués, différentes affaires dont le chargea son père, l'initièrent à la connaissance des choses

GOETHE

et des événements de la vie réelle. Telles furent à la fois la poésie et la philosophie qui dirigèrent la vie du jeune poëte. L'amour vint lui donner, pour ainsi dire, le dernier fini, la perfection suprème. Ces amours durèrent peu , leur dénoûment fut triste et pénible ; mais l'impression n’en resta pas moins dans le cœur du poëte. Elle lui fit faire plus d’une découverte importante. Les portraits de femmes qu'il eut occasion de tracer en reçurent l’ardent reflet. La jeune fille de la tragédie d’Egmont n'a pas d'autre modèle. Elle se nommait Marguerite: la Marguerite de Faust illustra et immortalise ce nom. Quelques moments pleins de charmes passés près d'elle avaient laissé dans son âme une passion violente, qui ne lui laissait ni repos, ni sommeil, ni santé. 11 se guérit lentement et avec peine; la paix ne rentra dans son cœur que lorsqu'il alla terminer ses études à l’université.

Conformément au plan que son père avait tracé pour lui, il se rendit à Leipzig, où régnait le pédant Gottsched, mais où Ernesti et Gellert atlirèrent principalement ses regards. L'université lui déplut singulièrement. Elle lui faisait refaire un peu plus mal tout ce qu’il avait déjà fait. L’hisfoire de la philosophie lui prouvait le vide et le vagne des systèmes. Tout ce qu’on lui disait sur la logique lui paraissait extraordinaire; il ne concevait pas que ces opérations de l'esprit, que depuis sa jeunesse il avait exécutées avec la plus grande facilité, on le contraignit à les isoler, à les morceler, à les démolir pièce à pièce pour en apprendre le véritable usage. Quant aux choses invisibles, au monde surnaturel , il croyait en savoir à peu près autant que son professeur; et il trouva bien des côtés faibles dans la science théologique. L'étude du droit lui offrit les mêmes incertitudes, et lui inspira l'opinion qu’il exprima plus tard avec tant de falent dans une scène de Faust,

L'époque littéraire dans laquelle il se trouvait jeté se développait et naissait de l’époque précédente par la contradiction , comme il arrivetoujours. Tout était encore obscur dans la partie théorique de la poésie : les ‘questions secondaires absorbaïient tout. Cependant, l'esprit de liberté et de hardiesse allemande s’agitait déjà , et faisait éclore des morceaux pleins de mérite et d’inégalité. On avait imité l’Espagne, puis l’Italie, enfin la France ; on commençait à prendre pour modèle l'Angleterre. Le sentiment et la réflexion de Gœæthe le mélaient à ce mouvement : il transformait tout en poésie, et son plus grand chagrin, couune il le dit, c'éfait de ne pouvoir multiplier les sources de son inspiration par de lointains voyages, de ne pouvoir sortir du cercle qui l’entourait immédiatement.

Alors commença pour lui l'habitude, qu'il conserva pendant toute sa vie, de donner à toutes ses émotions une teinte littéraire et artistique. Dès qu’une chose lui causait du plaisir ou du chagrin, il transformait ce sentiment en un poème; et cette contemplation intérieure le rendait à la tranquillité : tout ce qu'il a composé, poëmes lyriques, drames, élégies, romans, doit être regardé comme appartenant à une vaste confession qui complète sa biographie. La méditation des arts l’attirait aussi. Il s’attacha spécialement à leur partie historique. Il étudia avec ardeur Winckelmann et les collections de Huber, de Kreisshauf, de Richter : elles exercèrent son jugement, formèrent son goût, et le familiarisèrent avec toutes les écoles. Un voyage qu'’ilfit plus tardà Rome acheva de le perfectionner sous ce rapport. Gæthe s’exerça aussi dans la gravure, et poussa ce talent fort loin; mais les exhalaisons dangereuses de l’eau-forte, jointes à quelques erreurs de régime, lui causèrent une maladie dangereuse, qui se prolongea jusqu’à {l’année 1768. A cette époque il quitta Leipzig, où il avait appris fort peu de droit, mais où il avait posé les bases profondes et larges de sa gloire.

Son retour dans la maison paternelle ne le guérit pas complètement. Très-souffrant et accablé des soins d’une lente ei triste convalescence, il attira l’attention d’une jeune personne , dont la sensibilité mystique modifia beaucoup sa vie intérieure. On retrouve les intentions et les expressions de cette jeune personne dans les Confessions d’une belle dme,

queGæthe a placées dans son Wilhelm Meister. Sa liaison religieuse avec cette âme si pieuse, si tendre, si exaitée, lui donna l’idée d'étudier les mystiques, même les alchimistes des époques diverses : il s’attacha surtout à Jacob Bœhme. A ces études, il joignit des expériences qu'il fit lui-même, Entraîné dans cette sphère ardente et invisible, ilne s'arrêta pas : il voulut se créer une religion par la seule force de sa pensée; le platonisme en formait la base; la philosophie hermétique, mystique et cabalistique y contribuait pour une partie; et tout un monde de réverie l’enveloppait. Formée des éléments que nous venons de détailler, elle ne laissait pas que d’être assez étrange.

On ne s’étonnera pas si Gæthe , s'étant rendu à Strasbourg pour y achever l'étude du droit et y prendre le bonnet de docteur, négligea le bonnet et la jurisprudence pour s’en tenir à la chimie et à l’anatomie. Mais l'événement le plus remarquable de sa vie pendant cette époque, celui qui devait avoir pour lui les suites les plus importantes, ce furent des rapports avec Herder, rapports qui devinrent plus fard de l'intimité. Dès cette époque Herder s'était déjà placé au rang des hommes les plus distingués par ses Fragments, ses Sylves antiques et d’autres ouvrages. Ses grandes et belles qualités, ses hautes connaissances , la profondeur de ses vues, lui donnèrent beaucoup d’empire sur Gœthe. Celui-ci apprit en outre de Herder à mieux juger les nouveaux efforts de la poésie et les tendances nouvelles qu’elle semblait vouloir prendre. Il y avait quelquefois dissidence entre l'élève et le maître. Herder poursuivait de ses railleries les innovations auxquelles Gœthe aspirait : ce dernier fut donc obligé de lui cacher avec soin ses espérances et l’intérêt qu’il prenait à un nouvel art dramatique, à une nouvelle poésie. Déjà il avait l’intention de transformer en figures poétiques plusieurs personnages dont Herder se serait moqué, tels que Gætz et Faust. Mais ce qu’il cacha avec le plus de soin à son maître, ce fut son goût pour l’alchimie , le mysticisme et la cabale, dont il continuait toujours à s’occuper en secret. Singulière éducation d’une grande pensée!

Le séjour de Gæthe à Strasbourg produisit un autre résultat éfrange : au lieu de le franciser, il le rendit plus allemand. Aux frontières même de la France, il rejeta violemment ses antécédents d'éducation française. La civilisation de Louis XIV et de Voltaire avait dominé la Germanie : Gæthe et un petit cercle d'amis trouvèrent le joug trop pesant. Ils révèrent une Allemagne vraiment allemande, une poésie plus teutonique, une philosophie plus poétique, une civilisation moins élégamment assortie aux formes convenues. Ce fut à Shakspeare qu'ils se rattachèrent. Il devint le dieu de cette coterie, qui devait agir si vivement sur la patrie entière.

Une fois docteur, en 1771, Gœthe ne prolongea pas son séjour en Alsace. Il rentra de nouveau dans la maison paternelle, en meilleure santé, plus fort, plus libre d'esprit, plus énergique de pensée que la première fois ; il ne tarda pas à recomposer son cercle de personnes pensant comme lui, Au nombre de ces associés il faut compter Herder, qui venait d'obtenir une place dans les environs de Francfort. Gæthe les quitta momentanément pour aller à Wetzlar, où il apprit les circonstances qui lui fournirent la première idée de son roman de Werther. On sait que le jeune Jérusalem, type de ce héros devenu populaire, s'était suicidé par amour pour une jeune personne. La ZLotte de Werther, Charlotte Buff, épousa plus tard son fiancé Albert, personnage réel, qui s’apuelait Albert Kessner. Elle mourut en 1828.

A son retour à Francfort, Gæthe y publia, sous le voile de l’anonyme, d’abord Gætz (1773), puis Werther (1774) : ces deux livres fixèrent les yeux de l'Allemagne entière sur leur auteur. Le duc de Saxe-Weimar ayant fait alors un voyage à Francfort, M. de Knebel lui présenta le jeune poëte, sur l'existence duquel cet événement eut une influence décisive. Le prince héréditaire se lia d'amitié avec l'écrivain, et quelque temps après, ayant pris en main les rênes du gouvernement, il invita Gœthe à venir à sa cour. Gwthe,

qui venait de faire une tournée en Suisse avec les frères Stolsberg, se rendit à cette invitation. En 1776 il fut nommé conseiller de légation, avec droit de séance et voix dans le collége des conseillers privés; en 1779 il reçut le titre de conseiller privé. Pendant le cours de la même année, il fit avec le prince un second voyage en Suisse. En 1782 il fut nommé président des finances, et reçut des lettres de noblesse. En 1786 il voyagea en Italie, qu’il habita pendant deux années (jusqu’en 1788), qu’il parcourut tout entière, et dont il visita les provinces les plus éloignées. Toutefois, c’est plus particulièrement à Rome qu'il séjourna. En 1792 il fit la campagne de Champagne avec le due de Saxe-Weimar. En 1806 il épousa une demoiselle Valpius, avec laquelle il avait pendant longues années entretenu des relations intimes. En 1807 il obtint de l’empereur Alexandre l’ordre de Saint- Alexandre-Newsky, et fut nommé par Napoléon grand-aigle de la Légion d'Honneur. L'année d’après il fut autorisé à s'abstenir de prendre part à l’expédition ordinaire des affaires ; et après la représentation du Chien d’Aubry, il renonca aussi à la direction du théâtre de la cour. En 1815 le duc de Saxe-Weimar lui décerna le titre de premier ministre.

On aurait tort de regarder: ces détails comme superflus : les aveux biographiques de Gæthe prouvent qu’il attachait beaucoup d'importance à sa vie publique , et qu’il s’estimait autant comme ministre d’un petit prince d'Allemagne que comme créateur de Faust.

Trois époques bien marquées ont divisé sa carrière. Nous avons déjà vu se développer la première de ces époques, toute de formation : il nous reste à analyser les deux autres.

La seconde est l’époque de création idéale et poétique. Elle fait éclore les premiers fruits de cette longue fécondation à laquelle nous venons d'assister : Werther d’abord, né de la fougue mélancolique de la jeunesse ; puis Gæ{z de Berlichingen, drame shakspearien. Dans l’un et dans l’autre de ces ouvrages, il put se livrer sans réserve à ses goûts les plus chers, à son inclination ardente pour les antiquités aljemandes, et à la peinture de l’amour, grand mobile de la vie morale. En écrivant Werther, il avait sous les yeux les dernières lettres et la fatale destinée du jeune Jérusalem. En composant le drame de Gætz, il suivait à la trace l’autobiographie de ce brave et terrible héros; et l’on y retrouve des passages entiers des Mémoires de Gæœthe, Ainsi, le drame de Clavijo renferme des passages entiers pris dans les Mémoires de Beaumarchais; Le Tasse, tragédie, est semé de passages empruntés au grand poëête, à ses lettres, à ses biographes; Faust n’est qu’une amplification de la tradition populaire ; Iphigénie, Egmont, Le grand Cophte ou reposent sur des bases historiques , ou contiennent des imitations, Hermann et Dorothée est tiré d’un livre intitulé : Histoire détaillée des Luthériens émigrés ou expulsés de l'évéché de Strasbourg (Leipzig, 1732). Faut-il prétendre que la faculté inventive ait manqué à Gœthe ? Ce serait une erreur, Tous les personnages de Gœthe offrent une ressemblance parfaite avec la nature ; ils sont vrais dans les moindres traits; les détails se développent et se coordonnent si exactement que vous les croiriez nés d’un seujet. Cette faculté de s’oublier complétement soi-même pour se pénétrer des sentiments d’autrui est accompagnée chez Gœthe d’une facilité extraordinaire à saisir l’idiome propre des passions et des mœurs, à s'approprier la manière dont elles s'expriment : non-seulement ses œuvres dramatiques en font foi, mais ses chansons populaires, ses imitations de la manière de Hans Sachs, ses Études sur Shakspeare et du moyen âge, son Gælz, son Faust, son Iphigénie, modelée sur la Grèce antique; ses élégies romaines, qui rappellent si vivement Properce, et ses épigrammes, qui semblent traduites de Martial, C’est dans ses chansons ( le premier recueil en fut publié dès 1770 par son ami Breitkopf) que son âme respire tout entière. Ces chants ne sont pas fils de l'étude, enfants du travail; ils émanent librement du caractère distinctif et spécial du peuple germanique. Le peuple les a gardés comme sa propriété, et il les redit sans cesse avec un

GOETHE

naïf orgueil ; ils élèvent et ennoblissent sa vie ordinaire, Cette nationalité profonde de Gæthe, alliée à un esprit vaste, qui comprend les chefs-d’œuvre étrangers, est une des merveilles de son existence intellectuelle.

Douze années s’écoulèrent pendant lesquelles Gœthe ne fit parler de lui par aucun ouvrage très-neuf ou très-important. Il avait senti le besoin d'échapper aux dangers et au ridicule de cette fausse énergie que Werther avait servie , et que le développement de la révolution française favorisait. De là cet état intermédiaire et transitoire qui sépare la première de la seconde époque de sa vie. L'auteur se purifie lui-même par l'ironie ; il s'efforce de mettre de l’harmonie entre la force ardente de sa première jeunesse et le calme de son âge mûr. C’est à cet état transitoire qu’il faut rapporter plusieurs productions satiriques, par exemple, Le Triomphe de la sensibilité (1777), excellente parodie de Diderot et de Kotzebue : c’était une issue qui lui était offerte pour sortir des préjugés philosophiques et des crises violentes de l’époque précédente, et s'élever à une position plus haute. Ainsi, par des efforts constants et multipliés, il approchait toujours davantage du vrai beau, de cet idéal sublime, qui devait couronner sa statue dans l'avenir. Zphigénie est un chef-d'œuvre de délicatesse et de grandeur antique. A.-W. Schlegel a eu raison de dire que cette tragédie n’est point une imitation d’Euripide, mais un souvenir puissant de la poésie grecque. Le Tasse se place à côté d’Iphigénie, et ne lui est peut-être inférieur que comme composition. Le Tasse n’est pas un drame, dans le sens rigoureux de ce mot, mais c’est un admirable poëme, un tableau de caractère achevé, un commentaire profond : il n’y avait qu’un poëte qui pût comprendre ainsi le poëte. La petite cour de Weimar ressemblait, sous quelques rapports, à celle de la maison d’Este. On ne voyait dans aucune capitale d'Europe une réunion aussi brillante de hautes intelligences et d’artistes distingués que dans la petite ville de Weimar, transformée par eux en paradis des arts. Ce fut là que Gœthe trouva le modèle du monde au milieu duquel vivait le Tasse, et du style qu'il convenait de lui prêter. Assurément, Gæthe courtisan et homme d’État, a dû influer sur Gæthe artiste et poëte. Cette influence, qu’on ne saurait nier, a été souvent favorable, La gravité, la tenue que sa position exigeait, et qui d’ailleurs ont plus d’une fois fait méconnaître son vrai caractère d'homme, corrigeaient la fougue et l’entrainement naturel de l’auteur de Werther. Son long séjour en Italie modifia aussi les penchants de sa première époque. Le moyen âge seul l’avait d’abord séduit; jamais, pendant sa longue carrière , il n’a cessé de lui rendre un hommage poétique. Mais l'Italie découvrait à ses yeux un nouveau monde, celui de l'antiquité hellénique, qui embrassait à la fois les idées les plus élevées et la simplicité la plus douce. Son amour tendre et profond pour la nature et Part acquirent donc une tendance nouvelle et plus sublime. Son ancien système, fondé sur la naïveté, fut remplacé par un mélange du naïf et de l'idéal.

Les grands ouvrages qui appartiennent à cette époque, de laquelle date aussi son étroite liaison avec Schiller (voyez la Correspondance, de 1794 à 1805[ 6 vol., 1828-1830 ]), Wilhelm Meister (1794-1896), Hermann et Dorothée (1797), portent l'empreinte de cette idéalité naïve. Wilhelm Meister, merveilleux de détails, laisse beaucoup à désirer quant à l’ensemble, où certaines tendances de la franc-maçonnerie apparaissent de la manière la plus visible. On attend le couronnement de l’œuvre, et l'esprit n’est pas satisfait : l'ap= prentissage et les ouvrages de l'artiste ne devraient-ils pas être suivis de sa vie de maitre? Malgré ce défaut d’unité, Wilhelm Meister, l'une des plus remarquables productions de Gœthe, renferme toute l'énigme de son génie. L'émotion y est puissante, l'exécution parfaite, le développement et la peinture du caractère merveilleux. Partout on y trouve un style également pur, brillant, doux et profond. Dans Werther, l'écrivain luttaitencore contre la vieet la destinée ; la philosophie de Aeister est une espèce d'oplumisimé

GOETHE

poétique. Le poëte, qui dans Werter s'était laissé séduire à une misanthropie farouche, impatiente, frénétique, s’élevait à l'idée d’une théosophie consolante. Le même esprit se retrouve dans Faust (1808).

Faust n’est pas un simple drame, mais une pièce philosophique, religieuse, didactique même. C’est de tous les monuments littéraires qu’il a élevés le plus profond, le plus aimable et le plus touchant. Tout ce qui peut émouvoir le cœur de l’homme s’y trouve consacré par une admirable poésie, une poésie variée comme la vie elle-même , et qui saisit l'âme comme le feraient des paroles magiques. Aussi toutes les personnes qui sont en état de comprendre et de sentir un pareil ouvrage mont à cet égard qu'une seule voix. On a blâmé l’ensemble, oubliant que cet ensemble n'était réellement qu’une moitié. Ici un idéal immense, là des scènes hollandaises; puis des tableaux d’une pureté divine. Les deux époques de l’auteur, son époque idéale et son époque d'imitation naïve, s’y touchent et s’y rencontrent : aussi cet ouvrage appartient-il à l’une et à l’autre. Nous ne dirons plus qu’un mot sur ce drame, qui pourrait fournir la matière de tant d'observations : même dans le fantastique, le poëte reste fidèle à la nature; son démon est de chair et d'os comme nous : on assure que le baron de Merk, ami de Gœthe, homme d'esprit, a posé pour Méphistophélès.

Après la création de Faust, Gœthe fut le roi de la sphère intellectuelle en Allemagne. La publication des Affinités de choix ( Wahlverwandschaften, 1809 ) ne put que consolider cette royauté du génie. On le plaça non-seulement à la tête de la poésie allemande, mais encore de l’arten général, de la philosophie, de la religion', de la physique, de la médecine et de quelque chose encore. Rien de trop grand ou de trop beau, rien de trop absurde ou de trop ridicule pour que Gœthe n’en fût pas proclamé le défenseur, Quant à lui, il gardait le silence : avant de lui en faire un reproche, il est bon de se rappeler que ce silence faisait partie du système de toute sa vie. IL voyait avec une calme ironie toutes ces bannières agitées, toutes ces espérances, fout ce désordre. Dans le grand nombre des aberrations contemporaines, au milieu des changements que l’on proposait dans la philosophie, la physique, la poésie, les arts, beaucoup de données s’accordaient avec la manière de voir personnelle de Gæœthe; mais cette sympathie naturelle pour ses élèves ne l’empêchait pas de s’amuser de bien des choses et de se moquer de bien d’autres. Pourquoi aurait-il fait entrer le public dans le secret de ses pensées? Pourquoi aurait-il repoussé la foule qui s’appuyait de son nom, même pour soutenir des absurdités ? Il setut, et resta mystérieux : on l’admira davantage.

C’est bien à tort que Gœthe a été soupçonné d’avoir favorisé le catholicisme philosophique d’une nouvelle école. Le prétendu catholicisme caché de la cour de Weimar, de Gæthe et de Schiller, est un conte ridicule. Gæthe était poëte avant tout, chrétien dans Faust, païen dans ses Élégies romaines, mahométan dans son Divan. Après avoir, dans sa jeunesse, préféré l’Ancien Testament au Nouveau, il était devenu fort indifférent dans son christianisme. Au méme moment où le public l’accusait de favoriser la religion catholique, les hommes religieux lui reprochaient de ne pas être assez chrétien. C’est dans ses Mémoires (Aus meinem Leben, Dichtung und Warheil [1511]) que Gæthe, pour la première fois, paraît prendre parti en faveur du catholicisme. Jamais d’ailleurs il n'avait manqué de sympathie pour les opinions exaltées, et son penchant l'entrainait vers ce qui tient, de l’enthousiasme ou de la singularité.

Dans sa dernière époque, il n’est pas resté, comme poëte, à l’abri de l'influence redoutable des années; son énergie productrice s’est affaiblie sur ses derniers jours, et depuis Mahomet il n'a rien publié, à l'exception de quelques chansons ét romances’, qui rappelât son ancienne vigueur. 11 avait formé le plan d’une trilogie à ja manière du Wal-

lenstein de Schiller ; mais, soit que le public se montrât indifférent, soit que Gœthe perdit l’envie de continuer son ouvrage, il n’en écrivit que la première partie ; c’est le drame d'Egmont.

L’abstraction domine les dernières créations de Gœthe; la réalité s'enfuit, l'idéal absorbe le vrai. On reconnait bien Gœæthe de temps à autre, mais son esprit ne plane pas sur l'ensemble, et l'élégance l’emporte sur la beauté. Dans sa première époque, son style est grand, mais dur et incorrect ; dans la seconde il est vrai, profond et grandiose; dans la troisième il devient élégant. Sympathiser également avec toutes les productions de ces trois époques n’est pas chose facile ; mais toutes offrent des parties admirables. Celle qui, publiée dans ces derniers temps, mérite le plus de reconnaissance est son autobiographie. Tant de franchise, tant de vérité, tant de raison et de simplicité étonnent et captivent.

Nous n'avons guère parlé de Gæthe que comme d’un grand écrivain : que n’a-t-il pas fait cependant pour les arts d’imitation, pour le théâtre, pour l'observation de la nature? Ce n'est pas seulement comme écrivain qu’il a été utile, mais par sa protection pour les artistes, par ses encouragements de toutes espèces. On doit regarder comme d’une haute importance les représentations qui avaient lieu à Weimar, sous la direction immédiate de Gœthe : plus d’un édifice, plus d’un jardin de cette ville, attestent l’influence de Gœthe. En un mot, Gæthe a exercé l’action la plus variée, la plus civilisatrice, sur la nation allemande.

La postérité a| commencé pour Gœæthe le 22 mars 1832. Il mourut à onze heures et demie du matin, des suites d’une fièvre catarrhale de trois jours, dégénérée en catarrhe suffoquant. 11 était âgé de quatre-vingt-deux ans sept mois ; sa mort fut douce. L'Allemagne entière s’émut à cette nouvelle : l'écrivain de l'Allemagne, le guide du siècle disparaissait. Le public depuis cette époque n’a cessé de prendre intérêt aux moindres particularités de sa vie. Parmi les biographies qui ont abondé, signalons l'ouvrage de Falk, intitulé : Gœthe peint d'après une familiarité personnelle et intime. Là se révèlent une foule de nuances profondément cachées au fond de ce cœur noble et de ce vaste génie.

Pendant ses dernières années, Gæthe ne cessait de travailler sans relâche; et jusqu’à son dernier soupir il corrigea ses écrits, qu’il voulait léguer au public dans la plus grande perfection et le meilleur ordre possibles. La dernière édition de ses Œuvres complètes, publiée par lui-même à Stuttgard ( 1828-1831), se compose de 40 volumes, et contient quelques ouvrages inédits : l’{ntermède de Faust, la seconde partie de son Voyage en Italie, ete. La publication de ses Œuvres posthumes augmente considérablement les richesses intellectuelles prodiguées par Gæthe à son époque. On y trouve la seconde partie de Faust, que Gœthe avait achevée peu de mois avant sa mort, ainsi que la quatrième et dernière partie de son autobiographie. Il publia en 1831 l'Essai sur les Métamorphoses des Plantes, auquel il ajouta des notes historiques. Il s’occupait beaucoup aussi d'anatomie comparée, et fitinsérer dans les cahiers de mars 1832 des Annales de Critique scientique un essai sur les théories de Geoffroy Saint-Hilaire, en faveur duquel il se prononça. Un intérêt particulier se rattache à cet écrit, qui est, selon toute apparence, le dernier morceau sorti de la plume de Gæthe. Ses Hétamorphoses des Plantes trou vèrent en France l'accueil le plus flatteur, et Geoffroy Saint-Hilaire en fit le sujet d’un rapport à l’Académie des Sciences. En général, les relations de Gæthe avec les pays étrangers ont toujours été les plus flatteuses dont jamais écrivain ait pu se glorifier. Ses ouvrages se sont répandus en France, en Angleterre et en Jtalie, où ils ont été traduits avec succès. La reproduction la plus fidèle et la plus spirituelle de ses traits est due au ciseau du sculpteur français Da vid, qui a fait son buste, placé dans la bibliothèque de Danneker, à Weimar, à coté de celui de Schiller. Sur le piédestal on lit des vers de £chiller, dont voici la

traduction : « Heureux celui que les dieux ont choisi avant sa naissance, qui a été hercé dans les bras de Vénus, à qui Apollon a ouvert les yeux et les lèvres, et sur le front de qui Jupiter a imprimé le sceau de la puissance. »

Il faut réunir mille détails, combiner mille traits divers, rapprocher et comparer plusieurs époques pour former une appréciation approximative du vrai caractère de Gæthe.

Gœthe aimait par-dessus tout le calme et l’ordre; il les faisait régner autour de lui. Il fallait à son intelligence profonde une harmonie souveraine, un accord parfait de toutes les pensées et de toutes les actions, non l’ordre de de la médiocrité, de la nullité, mais l’arrangement dans Ja richesse et l’ordre dans le luxe. Courtisan, poëte, historien, ministre d'État, directeur de théâtre, savant critique, homme du monde, homme de rêverieet de solitude, il sut tellement unir et balancer toutes les parties constitutives de sa vie que nulle dissonnance, nulle incohérence n’y apparurent jamais. Son âme tranquille et froide redoutait les orages, et ne se mélait point avec passion aux événements de la vie : il les contemplait en spectateur paisible, quelquefois attendri, souvent ironique ou rempli de pitié. Conserver la netteté du jugement en établissant la paix dans son intérieur, et chercher la vérité en toutes choses, telles furent les bases sur lesquelles Gæthe fit reposer son bonheur. Il leur dut le développement de son génie. Le talent qui se plaît au milieu du désordre et de la violence ne se soutient que par un élan fugitif. Il n’arrive jamais à un développement total et ne saurait conserver l'équilibre nécessaire à des études suivies, à des observations profondes. C’est une corde trop tendue, qui finit par se rompre. La conduite sage et modérée de Gæthe

lui assura une existence indépendante; il ne prit aucune part :

aux disputes politiques et religieuses dont l'Allemagne était le théâtre. Dès qu'une impression intense menaçait de le dominer, il y échappait par instinct, comme les feuilles de la sensitive se dérobent au doigt qui veut les toucher. Jeune encore, il eut des moments de désespoir, de marasme, de de dégoût : pour les bannir, il écrivit Werther. Une fois libre et débarrassé de ces pensées turbulentes, qui Pauraient absorbé et subjngué s’il avait eu la faiblesse de se livrer aux passions qu’elles provoquent, il retrouva sa tranquillité habituelle, et n'eut plus qu'un seul mot d'ordre : ce mot était l'équilibre. Son esprit souple semblait se prêter à tout sans peine, et embrassait à la fois plusieurs genres de spécialités qui se trouvent rarement réunis. Toujours maître de lui-même, il dominait ses émotions : il savait combien la quiétude des sens et de l’esprit sont nécessaires pour que l'intelligence prenne son essor; il s'était fait une vie méthodique et des habitudes régulières que rien ne pouvait déranger. Les occupations de sa journée , sa bibliothèque, ses papiers, tout était classé avec soin. Sa vénération pour l'ordre et la paix lui firent redouter le chagrin et comprimer ses affections; aussi fut-il souvent accusé d'égoisme. 11 refusa de suivre le convoi du célèbre Wieland, se consola de la mort de son fils en se livrant à l'étude, et de la perte de Schilller, son rival et son ami, en faisant des vers.

Gœthe, qui s'était appliqué à la recherche de la vérité, ne pensait pas que la poésie fût mensonge; il croyait au contraire que toute vérité est poésie, Ainsi, il voyait dans l'étude du dessin non le symbole et l'ombre des idées représentant les choses, mais l'apparence exacte des objets eux-mêmes, « Nous devrions moins parler, disait-il, ef dessiner davantage. » Pour Gœthe, l'harmonie était la loi de la nature, la grande loi {littéraire!, politique, religieuse, 11 ne vouiait pas croire que la plus grande de nos facultés, celle qui les gouverne toutes, l’âme, l'intelligence enfin, fût destinée à périr un jour. Selon son système, les germes d’une existence à venir plus parfaîte que celle de ce monde se trouvaient renfermés dans les phénomènes de la nature.

On pourrait dire de Gœthe qu'il fut l'ami de la nature : sa sympathie pour les objets naturels se montra dès sa première jeunesse, et c’est de là qu'il fut conduit à sa théo logie véritable, au panthéisme. Les feuilles, les fleurs, les

GOETHE — GOETIE

fruits, les animaux sauvages, furent pour lui des objets d’études profondes. Il conservait sur sa cheminée un serpent vivant qu’il observait avec soin chaque jour, Dans sa vieillesse, cette disposition, loin de s’affaiblir, se fortifia tellement chez lui qu’on était sûr d’en être bien accueilli si on lui apportait en tribut quelques curiosités d'histoire naturelle, coquillages rares, oiseaux d'Amérique, ce qui était devenu une puérilité d’enfant.

«Il y a, dit-il, dans le siècle où je vis une ardeur d’action qui se prend à tout, et qui contrarie la pensée : une dispute, une guerre, une révolution naissent d’un malentendu. Je me tiens à l’écart autant que je puis. » En effet, Gœthe, fidèle à ce système, porta un peu trop loin son indifférence et son athéisme politiques. Son habitude de rèverie et de méditation a laissé bien du vague dans ses opinions, et l’on chercherait en vain dans ses ouvrages un système politique déterminé, une théorie religieuse bien évidente, Tour à tour les protestants et les catholiques l’ont regardé comme des leurs. Tantôt vous le prendriez pour un ultra-rationaliste , tantôt pour un partisan du pontificat. Le fait est que nulle de ses théories ne s'est jamais comyplètement élaborée dans son esprit, que les pensées les plus diverses l’ont traversé comme des nuages traversent le ciel, et qu’il n’a pu les concilier entre elles que grâce à ce vaste panthéisme et à cette indifférence systématique qui offrent une place à toutes les idées et un autel à toutes les croyances. Quoi qu’il en soit, c’est le plus grand poëte de son pays, un des plus élégants prosateurs de notre siècle, celui qui a présidé à toute la civilisation de l’Europe septentrionale dans ces derniers temps, dieu intellectuel de l’Allemagne moderne , le père de ses nouvelles destinées.

‘ Philarète CHASLES.

Le fils unique de Gœthe, Jules-Auguste- Walther de Gæœthe, né en 1791, mourut pendant un voyage en Jtalie, à Rome, le 30 octobre 1830. Il avait le titre de chambellan et de conseiller intime du grand-duc de Saxe-Weimar. Sa femme, Oflilie, née baronne de Pogwisch, après avoir passé les premières années de son veuvage à Weimar, se retira à Vienne, où elle mourut à la fin de 1872. De ses trois enfants, le plus jeune, Alma pe Gorte, mourut du typhus à Vienne, le 29 septembre 1844, avant d’avoir seize ans ac complis. Des deux petits-fils de l’immortel Gœthe, l'aîné, Waller- Wolfgang ve Goerme, s'est voué à la musique, qu'il a étudiée à Leipzig, sous Mendelsohn et Weinling, puis à Stettin, sous Lœwe; et il vint ensuite se perfectionner à Vienne, où il a depuis lors fixé son séjour. Son frère cadet, Wolfgang-Maximilien ne Goruer, après avoir étudié le droit à Bonn, à Berlin, à Léna et à Heidelberg, fut reçu docteur dans cette dernière université, devant laquelle il soutint une thèse ayant pour titre: De fragmento Vegoiæ. En 1848 il publia un ouvrage intitulé : / Homme et La nature élémentaire, dans lequel il s’est montré tout à la fois philosophe, jurisconsulte et poète. En 1854 il fit paraître Erlind, poëme. Après avoir été attaché à la légation prussienne de Rome, il s’est fixé à Vienne.

GOETHITE. La gæthite, aussi nommée Zépidokrokite, pyrosidérite, stilpnosidérite , est une variété de fer hydroxydé. Elle se présente cristallisée quelquefois en prismes courts, terminés par des sommets dièdres, le plus souvent en aiguilles allongées. Ses cristaux ont un éclat assez vif, sont transparents, en lames minces et d’une couleur rouge bhyacinthe, qui parait d'un brun noirâtre en masse. La gæœthite accompagne souvent une autre variété de fer hydroxydé, la limonite : toutes deux sont quelquefsis recherchées comme minerai de fer. Les cristaux nets de gœ= thite viennent des environs de Bristol et de Lostwithiel ( Cors nouailles) ; les variétés aciculaires et capillaires, de Sibérie, de Bohème et du pays de Siegen; les variétés écailleuses et amorphes, de Westerwald et de la Forèt-Noire.

GOËÉTIE (du grec yonteix, magie, sorcellerie), divi= nation par les esprits infernaux ; elle se faisait la nuit, au= tour des tombeaux, avec des gémissements et des lamenta=

GOËTIE — GOHIER

tions. Cette magie infime avait pour but de faire du mal, de seduire le peuple, d’exciter des passions déréglées, de porter au erime. Plotin, Porphire, Jamblique, la définissent l’invocation des démons malfaisants pour nuire aux hommes avec plus de sûreté. Les ministres de cet art funeste et ridicule se vantaient aussi de tirer par leurs enchantements les mânes de leurs sombres demeures (voyez ÉvocaTiON). Ils employaient dans leurs cérémonies tout ce qui pouvait redoubler la terreur des esprits faibles, nuit obscure, cavernes souterraines à proximité des tombeaux, ossements de morts, sacrifices de victimes noires , herbes magiques , lamentations, gémissements. L'appareil ordinaire de leurs cérémonies avait même fait croire qu'ils égorgeaient de jeunes enfants et cherchaient dans leurs entrailles l’horoscope de l’avenir. Il faut avoir bien soin de distinguer cette magie goétique , ou sorcellerie odieuse, de la magie théurgique. Dans cette dernière, on n’invoquait que les dieux bienfaisants , pour qu’ils procurassent du bien aux hommes et les portassent à la vertu, Les magiciens théurgiques se trouvaient offensés qu’on les rangeât dans la classe des goétiques, qu'ils regardaient avec horreur (voyez THÉURGIE).

GOETTINGUE, jolie ville du Hanovre, au pied du

Hainberg, sur la rive droite de la Leine, à 46 kilom. nordest de Cassel, et reliée par des voies ferrées à cette ville et à Hanovre, et dont la population s’élève environ à 13,000 ämes, est célèbre par son université, fondée en 1734 par le roi Georges 11, dont l'inauguration eut lieu en 1737 et dont les cours attirent chaque année de 900 à 1,000 étudiants. Dans le nombre des savants distingués qui l'ont illustrée comine professeurs, on cite Tychsen, Ewald, Meister, Bergmann, Bauer, Blumenbach, Langenbeck, Schlæzer, Osiander, Gauss, Harding, Heeren, Saalfeld, Reuss, Wendt, Mitscherlich, ©. Muller, Siebold, Dahlmann, Stromeyer, les frères J. et W. Grimm, etc. La bibliothèque de l'université de Gœttingue se compose de 450,000 volumes et de 5,000 manuscrits; et pour ce qui regarde la littérature moderne, elle est sans conteste la plus riche qu’il y ait en Allemagne. La Société royale des Sciences, fondée en cette ville en 1751, est une des plus célèbres compagnies savantes de l’Europe. De magnifiques établissements affectés à l’étude des sciences se trouvent réunis à Gœttingue , et font de cette petite ville un des principaux foyers de lumière du monde civilisé : tels sont un observatoire, qui est fourni d'excellents instruments ; un jardin botanique, l’un des plus riches de l’Europe ; un musée, précieux dépôt d’objets d’histoire naturelle et de médailles ; une galerie de tableaux, un musée anatomique, de beaux hôpitaux, un superbe cabinet d'histoire naturelle, la belle collection de crânes formée par le célèbre professeur Blumenbach, etc. etc.

GOETZ DE BERLICHINGEN. Voy. BERLICHINGEN.

GOEZMAN (Affaire). Voyez BEAUWARCHAIS.

GOG et MAGOG sont les noms d’un prince et d'un peuple fabuleux, contre lesquels le prophète Ézéchiel ( chapitres 38 et 39) prophétise. II les représente comme venant du nord, et leur prédit qu’ils seront complétement anéantis lorsqu'ils envahiront Israel. Il est aussi question de Gog et de Magog dans les écrivains arabes et dans l’Apocalypse de saint Jean (ch. 20, v. 8), mais ici de telle façon que Gog y est seulement le nom d’un peuple.

Deux statues colossales en pierre ornant la grande salle de Guildhall (‘hôtel de ville), dans la cité de Londres, sont aussi désignées sous les noms de Gog et de Magog. La tradition veut qu’elles représentent la victoire d’un géant SaXOn Sur un géant de Cornouailles. Elles sont armées de pied en cap; l’une a sur la tête une couronne de chêne, et l’autre une couronne de laurier, On présume qu’elles datent de l'époque de la domination romaine, et qu’elles avaient pour but de perpétuer le souvenir de la complète égalité de droits avec les Romains, obtenue par les Bretons. Tous les ans, lors Ge installation du nouveau lord maire, qui a lieu le 9 novembre, deux mannequins figurant les statues de Guildhall, grotesquement ornés, et portés à bras d'hommes,

DICT, DE LA CONVER&. — T. X

font partie du briflant cortége avec lequel le premier magistrat de la ville de Londres va prendre possession des fonctions auxquelles l’a appelé le suffrage de ses concitoyens,

GOGOL (Nicozar- WassiLsEwIcz), l’un des poëtes les plus remarquables qu’ait encore produits la Russie, naquit en 1808, à Wassiljewka, village du gouvernement de Pullawa, Son père, propriétaire peu aisé, mais grand amateur de l’art dramatique, fut le premier qui linitia aux règles de la déclamation et dela représentation mimique ; et il était encore sur les bancs du Collége du prince Besborodsko lorsqu'il s’essaya comme auteur et comme acteur. Au commencement de l’année 1829, il tenta de débuter au théàtre de Saint-Pétersbourg : cet essai ayant été malheureux, il voulut voyager; mais, faute d'argent, il ne put pas allæ plus loin que Hambourg , et dut alors s’en revenir en Russie. Après avoir pendant assez longtemps battu le pavé à Saint-Pétersbourg, il finit par attraper, en avril 1836, dans un ministère, un petit emploi, auquel il renonça bientôt; et l’année suivante la protection de Pletnew, alors inspecteur général de l’Institut patriotique, lui fit obtenir une place de professeur d'histoire. En même temps son protecteur lui faisait avoir des leçons particulières dans les familles Wassiltschikow et Balabin, avec lesquelles il continua toujours depuis d’avoir les meilleurs rapports. A quelque temps de là, il se lia aussi avec Delwig et Pouschkin, qui s’intéressèrent vivement à ses premiers essais littéraires. Une chaire d'histoire générale qu'il obtint en 1834 à l’université de Saint-Pétersbourg, par la protection d'Ouwarof, améliora beaucoup sa position ; mais il n’en remplit guère les fonctions que pendant six mois, et s’en alla alors voyager. Ce fut en Italie qu’il séJourna le plus longtemps, et de là il entreprit même plus tard un voyage à Jérusalem. Nicolas Gogol mourut à Moscou, le 21 février 1852.

Cet écrivain est un Petit-Russien pur sang; rien de plus original que la manière dont il comprend et décrit les mœurs russes, et la peinture amusante des trivialités de la vie est le principal caractère de sa poésie. Ses ouvrages les plus en renom sont : Les Soirées de la ferme voisine de Ditanka, créations d’un talent déjà remarquable, mais encore jeune, et où l’on trouve des descriptions des mœurs de la Petite- Russie d’une grande valeur ethnographique; Mirgorod, nouelles pleines de poësie, parmi lesquelles on remarque surtout celle qui à pour titre : Tarass Bulba, œuvre où l’on admire la puissance des idées, la peinture des caractères, et une incomparable habileté à brouiller et à débrouiller les nœuds d’une intrigue ; le Revisor, très-cerlainement la meilleure comédie du théätre russe, où sont peintes de main de maître les petites misères de la vie des chefs-lieux de province et les habitudes de corruption des fonctionnaires russes : pièce dont le théâtre de la Porte-Saint-Martin nous à donné une imitation en 1854 sous ce titre, assez maladroit : Les Russes peints par eux-mêmes ; enfin Les Trépassés, tableau satirique et comique des abus et des préjugés sous la tyrannie desquels croupit la province, ainsi que de la vie grossière et matérielle des provinciaux, de leurs idées étroites et de leur naïf égoisme.

GOGUETTE, propos ou chant joyeux, familier, pimpant, fougueux, pétillant, et même sans réserve , que, le bonnet sur l'oreille ou par-dessus les moulins, de gais et francs buveurs échangent sous la treille, au choc des verres et au glouglou des bouteilles. Conter gogurtte, c'est s’en donner à cœur joie sur ce chapitre. Être en goguette, se meltre en goguelle, c’est se laisser aller, à toutes voiles, aux pro-

| pos et aux chants joyeux qu’inspire et que provoque cette

situation excentrique. On appelle aussi goguettes les lieux où l’on se réunit pour se livrer à ce passe-temps, et les recueils de chansons grivoises qui y prennent naïssance. Leg gentilshommes ont fréquenté jadis le cabaret, jamais la goguette. La goguette, fille du peuple, nargueles talons rouges.

GOHIER ( Louis-JÉRÔME), membre de la première Assemblée législative, ministre de la justice, l’un des cinq membres du Directoire, etc.,naquiten 1746, à Samblancey,

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