‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 4)Chapitre 3 sur 552 · LECTURE · texte numérisé non relu

LECTURE

saccord avec les livres saints, l'ont fait ranger parmi les philosophes de l’école de Voltaire et de Diderot; mais s’il attaqua ouvertement la religion chrétienne dans quelques écrits, il les garda soigneusement en portefeuille, ou ne les communiquant qu’à des amis discrets et éprouvés. Passant la-plus granue partie de sa vie dans son cabinet, il n'avait point ces formes élégantes et polies que le grand monde seul enseigne. Aussi allait-il rarement dans les salons; il leur préférait de Éeaucoup le ca fé Procope, où il disputait sans cesse avec Boindin sur des questions de métaphysique et de philosophie. Ce fut là que Duclos fit sa connaissance. Fréret mourut le 8 mars 1749, à l’âge de soixante et un ans. SAINT-PPOSPER jeune.

FRÉRON ( Éue-Caruerine ), le fondateur du journalisme en France après Renaudot, naquit à Quimper, en 1719. Il était allié par sa mère à la famille de Malherbe. A la fin du dix-huitième siècle, à l'instant même où la pensée bumaine commençait cette longue révolte qui a enfanté la plus longue, la plus difficile et la plus mémorable des révolutions, au moment même où tonte l’Europe, éblouie et étonnée, disait à Voltaire : Tu seras roi, Voltaire! un homme arriva pour défendre, lui tout seul, la littérature du dix-septième siècle, qui était déjà de la vieille littérature, les principes du grand règne, quiétaient déjà de vieux principes, lacroyance de Bossuet et de Louis XIV, quiétait déjà de la vieille croyance. Cet homme, qui combattit seul toute sa vie pour la sainte cause du goût, et de l’art, et des règles, cet homme, qui eut pour mot d'ordre : Racine et Boileau, cet homme a été le plus courageux et le plus constamment courageux de son temps. Tout seul, lui qui n’était pas même le dernier des gentilshommes, ou le dernier des hommes d’Église, il a défendu, nuit et jour, la cause du roi et de l'Église, abandonnée par la France entière, par l'Europe entière. Tout misérable que vous le voyez là, perdu dans la foule, sans protecteur, sans appui, sans ami, sans conseil, tout seul, il a osé s'opposer à Voltaire, le Mahomet de ce temps-là ; il a tenu tête, tout seul, aux encyclopédistes ameutés en masse, et à l'Encyclopédie, cette statue d'argile aux pieds d'argile!

Il arrive à Paris tout jeune, fait ses études chez les jésuites et professe quelque temps au collége Louis-le-Grand. Puis, à vingt ans, il offre à l'abbé Desfontaines de travailler avec lui à ses Observations sur les écrits modernes et à ses Jugements sur quelques ouvrages nouveaux; el à peine a:t-il pris la plume, qu’il fait oublier son maître, qui meurt en 1745. Alors commence cettelutte de vingt ans entre Fréron et le parti philosophique. Chaque jour, matin et soir, à était sur la brèche, voyant venir les nouveaux hommes et

les œuvres nouvelles. Tout le dix-septième siècle passa devant lui en hurlant des cris de rage; et lui, il jugea tranquillement et de sang-froid le dix-huitième siècle qui passait. Jamais vie littéraire ne fut plus occupée et plus remplie; à chaque instant c'était un nouveau venu dont il fallait s’oceuper sans relâche : Tantôt Diderot, moitié abbé, moitié philosophe, arrivant de sa pelile ville de Langres en sabots et à demi vêtu; tantôt un homme qui allait avoir quarante ans, arrivant de Genève sans argent, Sans habits, sans renommé®, sans protecteur, dévoré depuis vingt ans par d’invincibles et puériles passions , et qui allait être bientôt Jeans Jacques Rousseau, c’est-à-dire l’auteur de l'Émile, de l’Héloïse et du Contrat Social. Eh bien! non-seulement Fréron juge Jean-Jacques, Diderot, d’Alembert, mais encore Montesquieu et Buffon, deux grands seigneurs d'un très-grand style.

FRERON

de feu contre ce chiffon de l'Année littéraire, et il n’a pu venir à bout de l’anéantir ! Lui Voltaire, arrêté dans sa gloire par cette misérable feuille, et jouant, lui Voltaire, visà-vis de Fréron, le rôle de cette princesse des contes de Perrault qu'une toile d’araignée empêche de sortir de sa prison, parce que la toile d’araignée renaît toujours! Lui Voltaire, ainsi arrêté par Fréron! Avouez avec moi qu’en effet cela

| estétrange, et qu’en effet Voltaire, se voyant vaincu comme

Cromwell par ce grain de sable placé là, à eu bien raison d'être furieux toute sa vie, et de toute sa fureur, contre Fréron.

Aussi, vous savez comment s’est exhalée cette iminense

| colère de Voltaire, qui n’a jamais eu d’égale : tout ce qu’un

Ce sont là des travaux! Nommez-moi un grand ouvrage |

du dix-huitième siècle qui ait échappé à l’analysecomplète, à la justice indépendante, au jugement toujours sûr de Fréron !

siècle qui ne demande pas pour être jugé entièrement la

vie d’un homme! Et après les maîtres, pensez-vous aussi |

que les disciples n’aient pas eu leur tour dans cette histoire littéraire du dix-huitième siècle, écrite jour par jour par Fréron? Les voici en effet qui arrivent les uns après les autres, tous les philosophes à la suite, tous les poëtes à la suite, Grimm, Helvétius, le baron d’Holbach, Condillac, La Harpe, Chamfort, qui encore? Ils arrivent tous en masse, en foule, en tombant sur la gloire, ou tout au moins sur la renommée, comme de pauvres morts de faim; les économistes, les philosophes, les déistes, les athées, les vieillards et les jeunes gens, les plébéiens et les grands seigneurs, les républicains et les théocratiques, ils arrivent tous, chacun apportant sa petite ruine, chacun apportant son petit sophisme, celui-ci ôtant à la langue, celui-là y ajoutant, tous détruisant, arrangeant, recomposant et massacrant cette belle langue du siècle de Louis XIV : et à tous ceux-là, qui aëcouraient en foule à la ruine de Carthage, il fallait que Fréron tout seu] répondit, l’un après l’autre, et à tous en même temps; Fréron seul défendait pied à pied, pouce par pouce, ce beau royaume de la philosophie, de la croyance, de l’art et du goût au dix-septième siècle, attaqué et battu en brèche de toutes parts; et il publiait en 1746 ses Lettres à Mme la comtesse de ***, supprimées à cause de leurs violences contre les célébrités de l’époque, et de 1749 à 1750, en collaboration avec l’abbé de La Porte, 13 volumes in-12 de Lettres sur quelques écrits du temps, qui auraient eu le même sort sans la protection du roi Stanislas,

Dans la liste formidable et très-incomplète des grands écrivains et des grands ouvrages auxquels Fréron eut affaire dans sa vie, je ne vous ai pas encore nommé le plus redoutable, le plus intrépide, le plus atroce de tous, Voltaire. Autant Voltaire aimait la gloire, autant il haïssait Fréron. Autant Voltaire adorait la toute-puissance, autant il haïssait Fréron. Oui, le grand Voltaire, ce maître souverain de l'Europe philosophique et littéraire, ce grand poëte qui a pensé détrôner le Christ, ce roi tout puissant dont la capitale était Ferney, ce roi de l'esprit et des révolutions, des grâces et des paradoxes, ce prodige qui a renversé, en se jouant, et comme il eût brisé une porcelaine chez M”° de Pornpadour, une monarchie et une religion de quinze siècles s’il a été jaloux de quelqu'un dans sa gloire et dans sa toute puissance, ce grand Vollaire, il n’a été jaloux ni de Racine ni de Corneille, ni de Bossuet, ni de Jean-Jacques Rousseau, nide Montesquieu, il a été jaloux de Fréron! Et Fréron a été attaqué par Voltaire autant et aussi souvent et plus violemment attaqué que Notre-Seigneur Jésus-Christ luimême ! Fréron a été traité comme une religion, attaqué comme uné croyance, et ce rare esprit, Voltaire, a été aussi inquiété par l'Année littéraire que par la Bible! Oui, Volfairea été arrêté par ces lignes écrites avec sang-froid et sans colère ! Oui, Voltaire a porté ses deux mains de fer et

homme peut supporter et souffrir en ce monde, Fréron l’a supporté et souffert. Il a eu tous les genres de courage : on l’a frappé à coups de bâton, on l’a humilié dans sa personne, dans ses enfants, dans sa femme, dans son honneur, dans sa probité, dans ses mœurs, dans son foyer domestique; on l’a traîné sur le théâtre (chose inouïe depuis Aristophane) !

Et en même temps nommez-moi un grand ouvrage de ce | et là, devant le peuple assemblé, en présence de tous les

grands seigneurs de la cour et de tous les puissants de la ville, ç’a été à qui lui cracherait le plus au visage tout ce que la haine a de fiel et la rage de venin, tout ce que le mépris peut imaginer dans ses accès de brutalité, tout ce que des crocheteurs pris de vin, tout ce que des femmes de la halle brûlées de soif, peuvent trouver dans leur gosier desséché d’horribles, de sales et d’infâmes mensonges, tout cela a été prodigué et versé à plein vase sur la tête de Fréron le journaliste ! Voltaire à cette grande occupation a passé une grande partie de sa vie. Voltaire voyait Fréron partout, c'était pour lui l’abime entr’ouvert qui épouvantait Pascal. Au milieu d’une grande dissertation historique, Voltaire s’interrompait pour attaquer Fréron. Au milieu d’un conte léger, il s’arrôtait pour insulter Fréron. En plein poëme, il insultait Fréron. Partout, à chaque instant, Voltaire écrit le nom de Fréron, Fréron estinsulté dans le même livre que la Pucelle d'Orléans. Fréron est insulté dans Candide. C’est contre Fréron que Voltaire a lancé sa plus immortelle satire, Le Pauvre Diable, cette horrible philippique de génie, à laqueile ou ne peut rien comparer, pas même les plus horribles passages de Juvénal. Enfin, c'est contre Fréron que Voltaire a écrit L'Écossaise, celte horrible comédie, dans laquelle un homme vivant a été montré au doigt comme le plus affreux des misérables, Le comédien qui le joua a imité jusqu’à sa figure ; il s’est même procuré un de ses habits; il s’est avancé sur le bord du théâtre, et il a dit : Je suis un voleur, un sot, un misérable, un mendiant, un vénal; et pendant les cinq actes de la pièce il s’est jeté à lui-même de la boue au visage, et personne n’a pris la défense de cet homme, seul contre tous...

Cependant, à cette première représentation de L’Écossaise, plus d’un cœur a dû battre, plus d’un front a dû pälir, quand soudain, au dernier acte, au moment le plus grand de l'admiration générale, on vit aux premières loges une pauvre femme qui tombait évanouie, et à l’orchestre un homme éperdu qui se levait tout debout, en s’écriant avec des larmes de désespoir : Ma femme ! ma femme ! Or, cette femme évanouie, c'était la femme de Fréron; or, cet homme qui était resté impassible pendant ces trois heures d’abominables tortures , et qui pleurait voyant sa femme évanouie, c'était Fréron lui-même, Sont-ce là, je vous prie, les vengeances d’un peuple civilisé® Ce jour-là un homme était à côté de Fréron, et cet homme eut seul le courage de défendre l'homme attaqué, en lui parlant avee la considération due au malheur. Celui qui osa soutenir Fréron contre toute cetle foule soulevée, c'était Malesherbes, le même homme de bien et de courage qui osa plustard défendre la vie de Louis X VE, On composerait, du reste, plusieurs gros volumes des excellentes épigramnmes et des immortelles satires dont Fréron à été accablé ; il ny a pas un homme de ce temps-là, méme Palissot, qui ne se soit trouvé de l'esprit et beaucoup d'esprit contre Fréron, Jean-Jacques Rousseau, qui garde si souvent le plus

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