GOURVILLE — GOUT
1642 à 1698, et que plus d’une fois Voltaire a mis à contribution pour son Siècle de Louis XIV, naquit en 1695, à La Rochefoucauld, en Poitou , de parents faisant depuis longtemps partie de la basse domesticité de la maison de La Rochefoucauld. Après avoir été d’abord palefrenier, puis valet de chambre et enfin secrétaire de l’illustre auteur des Maximes, il devint son confident et son intime ami. La Rochefoucauld, s'étant bien trouvé de lui pour ses affaires domestiques etaussi pourses menées el sesintrigues politiques , le donna, comme on disait dans ce temps-là, au prince de Condé, à qui Gourville rendit d’impurtants services pendant la guerre de la Fronde; et à partir de ce moment jusqu’à sa mort, arrivée en 1703, Gourville ne cessa pas un instant d’être plus maître à l'hôtel de Condé que les deux princes de Condé eux-mêmes, lesquels mirent d’ailleurs en lui toute leur confiance. On comprend que dans une pareille position Gourville voyait naturellement la meilleure et la plus grande compagnie de France. Doué de beaucoup de sens et d’un rare esprit de conduite, il réussit à se gouverner dans ce milieu, si difficile pour un parvenu, avec tant d'adresse et de convenance, sans jamais manquer à ce qu'il se devait à lui-même, sans jamais oublier non plus combien obscurs avaient été ses débuts, ni donner à qui que ce soit le droit ou l'envie de le lui rappeler, qu'il se fit les amis les plus considérables, et finit par être un véritable personnage, avec lequel les seigneurs les plus huppés étaient obligés de compter, car le grand roi lui-même le traitait avec distinction.
Après l’édit de pacification qui mit fin aux troubles de la Fronde, Gourville profita de ses brillantes et utiles relations pour se lancer dans les affaires de finances et y faire une grande et rapide fortune. D'abord intendant des vivres à l’armée de Catalogne, il fut ensuite nommé receveur général des tailles en Guienne. Amiintime du surintendant Fo u quet, et enveloppé dans sa disgrâce, il resta fidèle au malheur et aida l’ex-ministre de son argent et du crédit qu'il conservait encore à la cour. Obligé de fuir, il se retira à Londres, puis à Bruxelles ge alla séjourner à Bréda lors du congrès tenu dans cetle ville en 1666. Mieux éclairé sur son compte, probablement grâce aux bons offices des La Rochefoucauld, Louis XIV confia alors à Gourville une mission secrète auprès du duc de Brunswick, Frédéric- Guillaume, au moment même: où Colbert, poursuivant le cours inflexible de sa vengeance contre Fouquet, le faisait condamner à Paris comme concussionnaire. Le zèle intelligent avec lequel Gourville s’acquitta de sa mission et, pardessus tout , l’active intervention du prince de Condé, qui négocia sa grâce au prix de 600,000 livres, lui permirent bientôt de rentrer à Paris.
Saint-Simon, qui l’avait connu dans sa vieillesse, rapporte que c'était un homme fort grand et fort gros, qui avait été très-bien fait, et qui jusqu’à la fin conserva sa bonne mine, une santé parfaite, et sa tête entière. Il ajoute qu'il avait épousé secrètement l’une des sœurs du duc de, La Rochefoucauld, son premier protecteur; que c'était là un fait parfaitement connu de chacun à l'hôtel de La Rochefoucauld , où les trois sœurs du duc, restées filles, logeaient ensemble dans un corps de logis séparé, tandis que Gourville demeuraïit à l'hôtel de Condé. Mais à les voir, dit-il encore, personne ne s'en serait jamais douté. Gourville à l'égard de tousles La Rochefoucauld, voire de celle qu'ilavait épousée, garda constamment en public une attitude de déférence et de respect qui prouvait qu'il ne se méconnaissait pas, et qu’il se rappelait parfaitement avoir été &.eux dans sa Jeunesse, Saint-Simon nous apprend qu'il avait peu de domestiques, mais qu’il savait les bien choisir. « Lorsqu'il se vit vieux, dit-il, il les fit tous venir, un matin, dans sa chambre; là, il leur déclara qu'il était fort content d'eux, mais qu’ils ne s’attendissent pas à ce qu'il leur laissäl quoi que ce fût par testament; seulement il leur promettait d’augmenter à chacun ses gages tous les ans d'un quart, s'ils le servaient bien et avec affection; que c'était à eux à avoir
soin de lui, et à prier Dieu de le leur conserver longtemps , que par ce moyen ils auraient de lui, s’il vivait encore quelques années, plus qu’ils n’en auraient pu espérer par testament. Il leur tint exactement parole. Il n'avait point d’enfants, mais des neveux et des nièces qu'on ne voyait pas, hors un neveu qui même se produisit peu. Ils furent ses héritiers, et sont demeurés dans l’obscurité. »
GOUSSE. En botanique, on appelle gousse ou légume un fruit sec, ordinairement allongé, un peu irrégulier, à deux valves et à deux sutures longitudinales opposées, portant les graines lelong d’une des sutures, qui correspond plus directement que l'autre au pédoncule, et qui estun peu plus saillante à extérieur, Ces graines sont attachées alternativement à l’une et à l’autre valve. La gousse n’a ordinairement qu’une loge, comme dans le haricot, le pois, et généralement toutes les papilionacées. Cependant elle est biloculaire, c'est-à-dire à cavité intérieure divisée en deux loges, dans l’astragale ; multiloculaire dans la sensitive, le tamarinier, la casse, ,
Les jardiniers et les cuisiniers ont appelé gousse d’ail une petite tête d’ail : cette acception, usitée partout, est op= posée à la signification scientifique de ce mot.
GOUSSET (Tnomas-Marie-Joseps), cardinal et sénateur, naquit le 1er mai 1799, au village de Montigny-les- Cherlieu (Haute-Saône). Fils d’un pauvre cultivateur, il travailla lui-même aux champs jusqu’à l’âge de dix-sept ans. Après avoir été reçu bachelier, il entra au grand séminaire de Besançon, et y resta dès qu’il eut reçu la prètrise (1817), pour enseigner la théologie morale. Vicaire général du cardinal de Rohan en 1830, évêque de Périgueux en 1835, il devint archevêque de Reims en 1840, et fut décoré en 1850 de la pourpre romaine. Au sénat, où il siègea de droit depuis 1852, il ne joua qu’un rôle des plus effacés. I1 mourut le 24 décembre 1866, à Reims. Habile casuiste et dévoué aux doctrines ultramontaines, ce prélat a écrit un grand nombre d'ouvrages, adoptés dans les séminaires, et qui ont renouvelé au point de vue romain les anciennes traditions de l’Église française. Les principaux sont : Théologie morale (1844, 2 vol. in-8°); Théologie drgmatique (1848, 2 vol.); Croyance de l’Eglise sur l'Immaculée Conception (1855); Principes du droit canonique (1859); Droit de l’Église touchant la posses\io : des biens destinés au culte (1862).
GOUST , hameau des Basses-Pyrénées, situé à 320% au-dessus des Eaux-Chaudes, dans un cirque de pAturages. Il occupe le point culminant d’une montagne où l'on n'arrive qu'à dos de mulet. C’était jadis une république, gouvernée par un Conseil des anciens et qui n'avait pas de lois écrites, .
GOÛT (Physiologie). On donne ce nom à celui des sens qui juge des saveurs et qui les discerne, le cerveau aidant, c’est-à-dire l’âme, le rendez-vous final de toutes les impressions de peine ou de plaisir. Le goût est le sens de l'appétit et de la gourmandise : aussi la nature l’at-elle judicieusement placé, comme en sentinelle, à l’origine des voies digestives. Lui et l’odorat soumettent à une sorte d'inspection les substances servant à nous nourrir, et comme tous les inspectenrs, ceux-là sont sujets à la partialité et à l'erreur. Complaisants pour ce qui les flatte et leur agrée, ils repousseraient souvent des choses utiles, si l'expérience n’interposait son autorité. L'estomac, moins susceptible qu'eux, se trouve bien des alliacés, qui répugent à l’odorat, et il fait bon accueil aux amers , eux donf le goût se trouve offensé.
Le siége de ce sens est tout à la fois la membrane de {a langue et celle du palais. Quelques personnes pensent que la langue en est l’unique organe ; mais c'est une erreur : on à vu des hommes privés de langue qui jouissaient de la faculté d'apprécier les saveurs. Essayez de goûter seulement avec la pointe de la langue, à peine sortie de la bouche, une substance savoureuse quelconque, vous verrez combien l'impression en sera faible, à moins que cette substance
v’ait le mordant d’un agent chimique, à moins que ce ne soit un sel, par exemple, un alcali ou un acide, La langue n’est donc pas le seul instrument du goût; je ne sais même si elle en est l’instrument principal; et cette vérité est si évidente que le langage vulgaire l’a dès longtemps consacrée. On dit un palais délicat, quand on veut exprimer l'aptitude à savourer des choses d'un goût délicieux, des breuvages recherchés, des mets exquis. Au reste, il ne faut pas croire que cette remarque soit sans importance. Songez donc qu’on dispute depuis Galien, et peut-être avant lui, sur la question de savoir lequel des nerfs de la langue, l’Aypoglosse ou le lingual, est le plus spécialement affecté au sens du goût. A l'appui des deux opinions, on allègue des faits nombreux ; on cite de part et d’autre des expériences de galvanisme, des sections, des blessures de toutes espèces, et des maladies; et ces preuves, crues péremptoires, se détruisent l’une par l’autre. Outre que je ne vois pas pour quelle nécessité le sens du goût aurait un nerf spécial plutôt que le toucher, outre qu’un même nerf peut faire agir des muscles et servir à la fois aux sensations, il suffit que le palais participe à la dégustation pour montrer que le sens du goût n’a pas de nerf unique et spécial, et que des filets nerveux provenant de diverses sources concourent à la perception des saveurs.
Pour discerner les saveurs, il faut que la langue soit mobile, qu’elle et le palais soient sensibles, et parfaitement humectés des sucs provenant de la membrane muqueuse qui revêt le palais et la langue; il faut que ces organes continuent de se nourrir aux dépens du sang dont leurs vaisseaux les pénètrent ; il faut que les issues veineuses de ce sang restent libres, aussi bien que son accès par les artères. Il leur faut encore, à la langue et au palais, des nerfs pour la nutrition, des nerfs pour la sécrétion des sucs lubréfiants, des nerfs pour le simple toucher, qui juge de la présence même du corps à savourer; de plus, il leur faut des nerfs pour le mouvement qui leur fait palper, une à une, les molécules de ce corps sapide, et enfin, d’autres nerfs pour discerner les saveurs elles-mêmes. Supposez maintenant qu’on vienne à détruire un de ces nerfs qui président aux conditions indispensables à la sensation du goût, un seu}, n'importe lequel, aussitôt vous verrez cesser celte seusation. Si vous empêchez la nutrition, plus de goût, la sécrétion des fluides, plus de goût; la sensation même, à plus forte raison, plus de goût. Vous voyez qu'il ne suffit pas que la sensation cesse après qu'un nerf a été détruit pour qu’on ait le droit d’en inférer que ce nerf est l’agent essentiel de cette sensation. Peut-être l’est-il, mais nous n’en pouvons rien savoir, surtout pour un sens aussi compliqué que le goût. Si vous liez et comprimez les artères de la langue et du palais, le sens du goût sera dès lors aboli, tout comrie si les nerfs de ces organes étaient altérés ; et pourtant vous ne direz pas que ce sont les artères qui apprécient les saveurs! Concluons donc que nous savons peu de choses concernant les nerfs des sens, et encore moins sur ceux du goût.
On regarde communément les papilles de la langue comme les instruments essentiels de la perception des saveurs ; et comme le palais n'offre aucun de ces petits prolongements manifestes, c'est sans doute à cause de cela qu’on lui à refusé sa juste part dans la sensation du goût. Mais où est la preuve que des papilles sont plus indispensables au goût qu'aux autres sens ? est-ce qu'il existe des papilles pour l’odorat? Les fiévreux et les vieillards, eux dont la langue est souvent hérissée de papilles jusqu’à ressembler à celle des chats, en ont-ils pour cela le goût moins émous- 80 Prrast Renonçons donc à donner aux papilles un pouvoir que rien n’atteste. Comment goûteraient beaucoup d'animaux, si la langue et ses papilles élaïent essentielles au sens du goût? La plupart des oiseaux ont une langue cornée et les poissons n'ont point de langue du tout; et cependant beaucoup d’entre eux se laissent prendre à des appâts qui, privés d'odeur, ne les attirent que par leurs qualités sapides.
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Les grenouilles et les raineftes, dont la langue à sa pointe tournée en arrière, vers le gosier, néanmoins ve se méprennent point quant à leurs aliments. Les mollusques n’ont ni palais ni langue, et pourtant il est des saveurs qu'ils affectionnent. Les mouches, qui n’ont qu’une trompe indistincte pour juger des saveurs, n’en sont ni moins gourmandes ni moins constantes quant au choix des mêmes aliments.
Il existe entre le goût et l’odorat un concours visible, une solidarité irrécusable. Leur alliance est aussi évidente que leur voisinage : l’odorat prévient le goût et le complète. La perception des plus agréables saveurs correspond à l'instant où les corps sapides passent de la bouche dans le pharynx, C'est l’odorat qui ajoute au goût ce qu'il a de plus délicieux. Le voile du palais forme les confins et pour ainsi dire les Pyrénées de ces deux sens contigus : c’est en ce lieu que les deux sensations se confondent. Voila même pourquoi on multiplie les aspirations par les narines lorsqu'on ne veut rien perdre d’une saveur agréable : l'enfant respire plus vite et bien plus profondément quand il est appendu au sein de sa mère. Ilen est de même des gourmets qui dégustent un vin délicat. Par la même raison, on ferme les nariues au moyen du voile du palais, ou l’on suspend la respiration en fermant la gloite, quand on veut affaiblir la détestable saveur de certains remèdes.
Remarquez que tout état de fièvre ou d’inflammation, de même qu’un long sommeil ou l'abus des boissons gommeuses ou de l’opium, font perdre au sens du goût toute sa finesse ; tandis que les acides, les remèdes toniques et amers, les condiments épicés, l’éveillent et l’excitent. En général, le le sens du goût est subordonné à l’état sain ou morbide de l’estomac. Il a à son tour beaucoup d'influence sur les digestions : flatté par d’agréabies saveurs, l'espèce de volupté dont il est l'instrument rejaillit sur les glandes salivaires, sur l'estomac; le cœur alors accélère ses mouvements, l'esprit devient plus vif, l'humeur plus enjouée, et les digestions sont plus parfaites.
On dit souvent qu’il ne faut pas disputer des goûts, non que la chose n’en vaille alla peine, mais parce que le goût diffère en chaque homme, condition indispensable à l’égale consommation des produits de la terre.
Un reproche que s’est attiré le sens du goût, c’est qu'il est stérile pour l'intelligence : il peut l’exciter, non l’agrandir, Quelque délicieux que soit un mets, c'est à peine si l’on en garde le souvenir, et la masse des idées n’en est point accrue. Ceux qui s’adonnent aux plaisirs de la table sont ordinairement paresseux, grands dormeurs, gais et conteurs, mais incapables de toute contention d'esprit.
D' Isidore Bournox.
GOÛT (Z£sthétique). Ce mot signifie d'abord en philo: sophie sens du beau. C’est cette faculté dont nous sommes doués, d'être modifiés d’un sentiment agréable ou pénible quand nous sommes en présence d’un objet beau ou laïd, de quelque nature qu’il soit, Le sens du be a u est bien différent du goût jugement, judicium, comme l’appelaient les Latins, et qui est une faculté tout intellectuelle, dont la fonction consiste à déméler le rapport qui existe entre un objet et l'impression qu'il nous a causée, de manière à pouvoir déterminer si cet objet est beau ou ne l’est pas, On peut dire encore que cette faculté consiste à comparer un objet sous son côté esthétique avec un certain type de beauté, à l’apprécier d'après certaines règles formulées d'avance, et à juger ainsi s'il est beau ou non.
Un oiseau à la forme élégante , au plumage nuancé de couleurs brillantes et harmonieuses, se présente à nos regards : non seulement nous percevons sa forme et ses couleurs, mais en même temps nous éprouvons un sentiment de plaisir plus ou moins vif, selon l'énergie de notre sensibilité, Ce pouvoir d'être ainsi affecté d'une émotion agréable à la suite d'une perception , d'une vue de l'esprit, appartient en propre à la sensibilité, et non à l'intelligence. Le fait de l'émotion agréable nait bien à la suite d'un fait intellectuel, a bien pour cause ce même fait mais il est de sa nature
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purement affectif : c’est un plaisir si l'objet agrée, une | peine si l'objet déplaît. Les philosophes ont donné à ce pou- | voir le nom de goùt , etils ont eu tort. Ils eussent mieux fait, pour éviter la confusion, de se contenter des mots sens du beau, sens esthétique. Mais le rôle de l'esprit à | l'égard du beau ne se borne pas au sentiment. Nous ne pou- | yons avoir conscience de cette modification de plaisir sans Pattribuer à rien, et sans lui assigner pour cause la perception, ou, ce qui revient au même, l'objet perçu qui la fait naître. Nous sommes conduits nécessairement à supposer dans l’objet perçu la propriété de nous agréer, et cette pro- | priété, nous l’appelons beauté. Cette espèce de jugement, par lequel nous coneluons du plaisir éprouvé par nous à l'existence d’une qualité correspondante dans les objets est le fait de la raison, et non plus du principe affectif, et c’est au pouvoir de porter de tels jugements que nous donnons proprement le nom de goût, judicium. C’est cette faculté du goût considérée comme pouvoir de l’entendement dont l'examen offre le plus d'intérêt, parce que c’est elle que Pé-
tude et l'exercice peuvent: développer, diriger et perfec-
fionner.
Si nous n'avions à juger que sur les œuvres de la nature, cette espèce de faculté attirerait bien moins notre altention, parce que, à quelques exceptions près , elle s'exerce d’une
manière assez uniforme dans les différents individus, et que d’ailleurs les différences qui peuvent exister dans les
esprits à cet égard ne donnent pas lieu à des discussions bien |
importantes. Ainsi, tous les hommes sont à peu près d’accord sur la beauté de la voûte des cieux, d’un arbre majestueux, d’un noble coursier ; sur la laïdeur de certains animaux, comme d’une chauve-souris, d’un poisson difforme, etc.; la vertu excite parmi les hommes la même admuration, le mal inspire la même horreur ; la dépravation seule peut les rendre indifférents à ce sujet, de même que l’état morbide rend un malade impropre à juger des saveurs. Sil y a des différences dans les goûts des peuples sur certaines formes, ces différences sont conformes aux desseins de la nature, et ne troublent pas la paix du monde. Nous laissons les nègres aimer les cheveux crépus, les grosses lèvres et les nez épatés, et ce n’est pas pour cette raison que cette espèce est l’objet de nos persécutions et de nos iniquités. Mais le goût n’a pas seulement affaire à la nature, il s'exerce encore sur les œuvres de l’art, c’est-à-dire sur ces imitations par lesquelles l’homme cherche à reproduire les beautés dont le Créateur lui a fourni le modèle, C’est alors que le goût nous apparaît davantage comme faculté intellectuelle, parce que l’intelligence dans ce cas s'exerce aussi bien davantage. Nous n’avons plus seulement à juger ici de la beauté des œuvres de la nature, il nous faut comparer à celles-là les œuvres de l'homme, et comme celles-ci sont toujours composées d'un assez grand nombre de parties, discerner quelles sont celles qui s’éloignent du modèle, quelles sont celles qui en approchent, à quel degré elles en sont encore éloignées, etc. On voit que la faculté du goût ne peut s’exercer dans ce cas qu’au moyen d’une foule de comparaisons ou jugements portés sur les diverses parties de l'œuvre que nous devons apprécier ; il ne suffit pas ici du sentiment du beau, il faut encore une grande justesse d'esprit, un coup d’œil exercé, qui n'omette rien, une raison dégagée de préjugés, d'idées mal faites, etc. En un mot, il faut d’abord avoir des notions justes et complètes, arrêtées, sur l'espèce de beauté qui a été prise pour type, et ensuite comparer l’œuvre et ses diverses parlies avec ce modèle.
C’est ainsi que s’exerce ou doit s'exercer le goût dans les arts d'imitation. Dans ceux où l'imagination fait plus de frais, comme dans la musique , la composition pittoresque , la littérature, le goût a encore plus à faire. En effet, ce ne sont plus de simpies imitations qui sont offertes à la crilique, ce sont des composilions dont les diverses parties, quoique existant toutes dans la nature, sont combinées dans un autre ordre, et réunies entre elles de manière à converger avec le plus d'ordre et d’narmonie possible vers une idée
principale, qui sert pour ainsi dire de clef à la voûte. comme une idée morale, un fait historique intéressant, une situation de la vie, un caractère, etc. Il faut donc ici non-seulement comparer chaque partie avec ce qui lui correspond dans la nature, mais encore apprécier la convenance ou les rapports de ces parties entre elles, et de ces parties relativement à l’idée principale vers laquelle elles doivent tendre toutes. C’est cette appréciation de l'harmonie d’un ensemble qui exige de la part de l'esprit le plus de jugement.
Mais, dira-t-on , bien des gens ont l'esprit juste, parfaitement exercé à saisir à la fois une multitude de rapports, comme les géomètres, par exemple, et souvent ces mêmes personnes ont fort peu de goût, quelquefois n’en ont point. Le jugement ne suffit donc pas. Cette objection va nous amener à reconnaître ce qu’il y a de plus dans le goût que dans le jugement proprement dit. Le savant, quand il considère des rapports ou un enchaînement de rapports, n’a pour objet que leur évidence. Le poëte ou le critique les envisage encore sous un autre point de vue, sous celui de leur beauté, et il ne se demande pas seulement si la raison les admet, il se demande encore quelle impression ils produisent ; il consulte le sentiment qu'ils font naïtre dans l’âme, il interroge son cœur. Or, il peut se faire qu'un homme comprenne très-bien ce qu'il y a de justesse et d’évidence dans une série de rapports, mais qu’il ne sente pas ce qu’il y à de beau, s’il n’est pas doué d’une sensibilité assez délicate pour que leur perception l’affecte d’une émotion agréable. Il demandera ce que le poëte a voulu prouver, tandis que le poëte n’a rien voulu prouver, mais seulement {oucher et plaire. On voit donc que pour juger en matière de goût, il ne suffit pas d’être frappé de l'évidence des rapports, il faut encore être organisé de manière à sentir ce que la convenance de ces rapports a de flatteur pour l'âme qui les perçoit. Cependant, la justesse de l'esprit, l'exactitude du raisonnement, sont presque aussi nécessaires pour apprécier convenablement les œuvres de l’art, qu’une sensibilité vive. Qu'on place une page de poésie d’une certaine éfendue, comme un poëme , un vaste tableau, devant les regards d’une personne dont l'esprit n’a point été cultivé, c'est-àdire point exercé à l'analyse : quelles que soient la vivacité et l'énergie de ses sentiments , elle ne comprendra pas fout ce qu’il y a de beau ou de défectueux dans cette composition, parce qu’elle sera mal habile à distinguer toutes les parties de l’ensemble , tous les fermes des rapports, et qu'avant de sentir ces rapports, il faut nécessairement les avoir perçus. Mais celui dont l'esprit est accoutumé à saisir rapidement les différentes parties d’un objet, à les comparer entre elles, à juger de la convenance ou de la disconyenance des rapports qui les unissent, celui qui a beaucoup observé, beaucoup étudié, celui-là seul peut être juge du mérite dun grand ouvrage, en apprécier les divers éléments, les comparer avec les types qui leur correspondent dans la nature, et prononcer sur leur harmonie ou leur incohérence. Voilà comment il s'explique que le goût peut se développer et se perfectionner par l'exercice du jugement. Un jeune homme a plus d'imagination et une sensibilité plus active qu’un homme d’un âge fait; il a presque toujours moins de goût. Voilà aussi pourquoi nous goûtons davantage une belle composition, plus notre attention reste fixée sur elle, et pourquoi une œuvre qui au premier coup d'œil m’avait point séduit nos regards finit à la longue par mériter notre adiniration.
On peut encore expliquer par là pourquoi la même com position est goûtée différemment par diverses personnes s car si l’une n’y aperçoit pas ce que l’autre a considéré, et que celle-ci néglige ce qu'a examiné celle-là, les jugements, quoique portés en apparence sur le même objet, pourront ne pas se rencontrer, parce qu'ils auront été réeilement portés sur des choses différentes. Mais les différences dans les goûts ont encore d’autres causes que nous devons signaler. Nous placerons au premier rang la fausseté ou la justesse de l'esprit; car un esprit faux aura toujours le goût faux, par
la raison qu’il apprécie mal les rapports qui unissent les parties d’un même objet, et que c’est précisément l’appréciation de ces rapports qui constitue le goût. L'autorité a aussi sur le goût une influence remarquable. 11 suffit bien souvent que nous ayons entendu vanter tei ou tel auteur, pour que nous nous extasions sur le mérite de ses œuvres, et que nous admirions même ses défauts. L'esprit de parti, de coterie, contribue aussi à fausser nos jugements. Nous nous passionnons pour telle ou telle école, et rien n’est beau qui n’est point sorti d'elle; toutes ses productions, au contraire, sont marquées au cachet du génie. L’imagination n’est pas la dernière à vicier le goût. Tout ce qui la frappe vivement en étalant aux regards d’éclatantes couleurs surprend et entraîne notre approbation, et souvent empêche nos yeux éblouis d’apercevoir des défauts qui n'échappent point à un esprit sage et exempt de prévention. Les habitudes elles-mêmes, les circonstances au milieu desquelles nons vivons, influent sur notre goût. Un peuple dont l’imagination est réjouie par le spectacle d’une nature riche et variée ne goûtera pas une poésie triste et chargée de sombres couleurs. Une personne éminemment préoccupée d’idées religieuses ne trouvera rien de beau dans la peinture d’objets dont la beauté toute terrestre ne reporte pas l'esprit à l’idée de l'infini. Enfin, la passion est aussi en matière de goût, comme en toute autre chose, une cause d’erreur bien puissante. Une mère trouvera toujours beaux ses enfants, une femme s’estime toujours plus d’attraits qu’elle n’en a, un auteur ne farit jamais d’admiration pour ses ouvrages, et ne manque pas de juger détestables ceux qui sont sortis d’une plume rivale.
Quant à la dépravation du goût, elle tient à la corruption du cœur ou à l'abus des émotions, qui émousse la sensibilité et en accroît les exigences, de telle sorte que pour la satisfaire il faut avoir recours à des peintures forcées et à une exagération de coloris toujours ennemie de la vérité, et par conséquent du beau; de même qu’un palais blasé a besoin de mets épicés et de liqueurs fortes qui réveillent et surexcitent des organes que les excès ont énervés.
En voyant régner une si grande diversité de goûts parmi les hommes, on se demande naturellement s’il existe des règles pour le goût qu’on soit en droit d’assigner à tous, et d’après lesquelles on puisse contrôler tous les ouvrages. Est-il un critérium auquel on reconnaisse ce qui est vraiment beau, et que l’on puisse appliquer à toutes les œuvres Aé l’art? Cette épineuse question, qui a déjà soulevé de si grands débats parmi les hommes, a été résolue de diverses manières. Quelques-uns ont prétendu qu’il n’est point de règles possibles en matière de goût, par la raison que les hommes, étant différemment organisés, n’éprouvent pas le même sentiment en présence des mêmes objets, et que le beau étant ce qui plaît, chacun a droit de proclamer beau ce qui lui plait davantage. Cependant, des faits importants s'élèvent contre cetteopinion., En effet, si chacun a un sentiment différent de la beauté, comment arrive-t-il qu’il y ait dans la nature et dans les œuvres des hommes, des choses qui excitent une admiration générale, un enthousiame unanime ? Il faut qu’il y ait dans ces choses un certain caractère de beauté bien évident pour tous, et qui prouve que le beau n’est pas aussi relatifqu’on le pense. D’un autre côté, si le goût ne pouvait avoir ses règles, l’art du critique serait quelque chose de ridicule et d’insensé, puisqu'il consisterait à discuter gravement avec des gens sur des questions impossibles à résoudre. Cependant nous lisons avec intérêt les ouvrages des critiques ; nous avouons qu’ils servent à éclairer le goût, et nous reconnaissons qu'ils s'appuient sur des principes au moyen desquels nous démêlons ce qu'une œuvre à de beau et de défectueux. Quels sont donc ces principes au nom desquels un homme s'arroge le droit de contrôler et de réformer le goût de ses semblables? Pour les arts de pure imitation, il est évident que ce contrôle est bien simple à exercer, car il consiste uniquement à comparer la copie à l'original, l'œuvre de l’art à celle de la nature: rien n’est beau que le vrai.
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Mais dans les arts où l'imagination s’écarte davantage de la réalité et où elle combine ses matériaux de manière à of. frir des espèces de créations, comme en architecture, en musique , en poésie, ces principes semblent plus difficiles à établir. On d'dïéwue l’assentiment général était la meilleure preuve de la beauté d’un ouvrage; mais cette manière de résoudre la question la laisse indécise dans la plupart des cas; car s’il ne s'agissait que des œuvres pour lesquelles l'admiration des hommes est unanime on n’aurait pas besoin de règles de critique, tandis que si nous cherchons ces règles, Cest pour savoir à quoi nous en tenir sur les ouvrages qui sont un sujet de dissentiment parmi les hommes. Les règles d’après lesquelles nous devons les apprécier ne sont point si difficiles à Ds rep le paraissent au premier abord. Toute vaste composition se rattache nécessairement à une grande idée qui doit avoir un profond retentissement dans âme humaine, et qui a inspiré le poëte, présidé à tout son travail, enfin dont la mise en lumière est le but de tous ses efforts. Pour l'exprimer, il est obligé d’employer une foule de matériaux divers qu’il va prendre dans la nature, et qu'il dispose le plus heureusement possible de manière à exprimer l’idée qu’il a choisie. Nous avons donc d’abord à examiner si cette idée est réellement digne, par sa grandeur et sa beauté d’être proposée aux honimes par l'artiste qui consacre son talent à la faire briller aux regards. Quant aux matériaux qu’il emploie, comme il va les prendre dans la nature, nous devons examiner s’ils sont de bon aloi, c’est-à-dire si la copie est fidèle, et nous n'avons pour cela qu’à les comparer avec la réalité. Enfin, il faut considérer non-seulement si chaque partie est dans un rapport convenable avec les parties environnantes, mais encore si elle est en rapport avec l’idée principale à laquelle toutes doivent aboulir; car c’est de cette relation des parties entre elles et des parties avec l'unité à laquelle elles se rettachent que résulte l’harmonie, c'est-à-dire la beauté de l’ensemble. Or, le travail qu’exige cet examen est un travail de raisonnement; et eomme la raison est commune à tous les hommes, c’est-à-dire qil est loisible à tous de remarquer si une chose convient à une autre ou ne lui convient pas, on voit par là que tous les hommes sont appelés à juger sur les œuvres de l’art et que leur goût peut être dirigé et éclairé par certains principes, Après celte règle, la plus importante de toutes, et qu’on peut appeler fondamentale, il en est encore d’autres, qui sont toutes également basées sur les lois de l'esprit humain. Telle est la règle de la variété, celle de la gradation dans l’intérêt, etc., parce que c’est une loi de l'esprit humain, que la monotonie fatigue, et que le sentiment languisse et perde de son intensité s’il n’est nourri et vivifié par des beautés toujours croissantes. Or, ce ne sont point là des règles arbitraires et variables, puisqu'elles reposent sur la nature humaine, qui est constante et uniforme dans ses lois. Qu’y a-til donc de mieux à faire pour former et développer le goût? Etudier la nature pour en apprécier les beautés et les harmonies ; étudier l'esprit humain pour en connaître les exigences. C.-M. PAFFE.
Outre son emploi en physiologie et en esthétique, ce mot, dans le langage des beaux-arts, comporte une multitude d'acceptions qui ne sauraient être passées sous silence, Ainsi, comme synonyme de jugement, il est fréquemment employé par les amateurs de tableaux et de statues, et par les gens du monde pour exprimer certain sentiment, moins raisonné qu’instinctif, des convenances , cerlaine faculté de discerner les notions du beau et du vrai, Une autre acception, plus particulière aux artistes, consiste dans la manière de voir, de sentir, d’imiler la nature, ou d'exécuter un travail d’après les règles acceptées et qui font loi. Suivi des épithètes sublime où burlesque, ete, etes, il peint le faire de tel ou tel artiste, La troisième acception, corollaire de la première, invoque comme règle à suivre, ou à rejeler, la physionomie particulière, la méthode d’un siècle, d'un pays, d'une école, d'un maitre, Le goût, au reste, ne peut ni se définir, ni s’analyser, ni s'enseigner, ni 8 aC-
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quérir ; il se développe par l'étude, mais ne se donne pas. Ce qu’on appelle bon goût est le goût général, le goût surtout des hommes d'expérience. 3
Considéré comme se rattachant au choix, à l’exécution d’un sujet, le gout semble se rapprocher du style, mais il s’en éloigne en réalité. Le s£yle dans les arts rt du faire ; tandis que le goût préside à là conception, la guide, la suit, lui imprime telle forme, lui donne tel caractère, lui enlève tel ou tel défaut. Envisagé comme manière de sentir la nature et d'exécuter un travail suivant les conventions d’une époque, le goût se subdivise en trois parties principales : Le goût naturel, le goût artificiel ou d'imitation, et enfin le godt national, le goût traditionnel d’un pays, sans compter le goût pars de chaque artiste, son faire instinctif de prédilection. Adéré comme physionomie particulière, comme caractère distinctif, comme méthode, le goût se rapporte aux siècles et aux époques : nous avons, dans ce sens, le goût italien, le goût flamand, le goùt français, le goût espagnol, etc. Mme Dacier appelle le goût une harmonie, un accord de l’espritet de la raison; et Rollin, un discernement délicat, vif, net et précis de toute la beauté, la vérité et la justesse des pensées.
Le goût se ditraussi du plaisir qu’on éprouve à manger et à boire : Les malades ne trouvent goût à rien, ne prennent goût à rien, perdent entièrement le goût. Ils commencent à rentrer en goût, le goût commence à leur revenir, dès qu’ils sont convalescents.
Il se prend aussi pour saveur : Une sauce de haut goût est une sauce salée, épicée. IL devient encore synonyme d'odeur : Cet appartement a un goût de renfermé, ce tabac a un goût de pourri.
Goût se rapprochant d’inclination, on dit : Faire une chose par goût, pour exprimer qu’on la fait avec plaisir; les ouvrages de goût sont ceux qui ne sont exécutés que pour l’agrément, pour l’ornement. Il se dit enfin de la mapière agréable ou désagréable dont une chose nous frappe, au physique ou au moral : un livre, un tableau , une statue, un mobilier, une toilette de bon goût, de mauvais
:goût, d’un goût nouveau; des ornements d’un goût recher-
ché, d’un goût mesquin; le goût du jour ; une plaisanterie de mauvais goût; une galanterie de non goût.
Goût dans ses diverses acceptions entre dans une foule de façons de parler proverbiales : Des goûts et des couleurs, il ne faut pas disputer. Tous les goûts sont dans la nature, auquel dit-on, on peut opposer le proverbe espagnol : Ily a des goûts qui méritent des coups de bâton. Le coût en fait perdre le goùt, signifie qu'une chose dont on a envie est trop chère. Le morceau avalé n'a plus de goût, indiqué qu’on ne doit plus songer à une affaire fâcheuse, quand elle est passée.
GOUTER. Voyez COLLATION.
GOUTTE (du latin gutta). Ce mot désigne en général une très-petite portion d’un liquide quelconque. Dans la conversation familière, on dit boire la goutte pour prendre une petite quantité de liqueur spiritueuse. Goutte à goutte signifie qu’il faut verser très-lentement. Par mère-goutte on désigne le vin qu’on tire de la cuve, sans pressurer, par opposition à celui qu’on tire du pressurage (vin de première goutte). Faire La goutte’se dit du sirop qui couleen formant des gouttes séparées.
Goulle, en termes de fondeur, est une petite partie tirée d’une fonte d’or ou d’argent, et qu’on remet à l’essayeur pour qu’il en constate le titre. En architecture, ce sont de petits ornements coniques placés dans le plafond de l’ordre dorique , ou sous les triglyphes.
Tout le monde à pu remarquer que les gouttes d’un fluide quelconque affectent constamment la forme sphérique : ce phénomène a longtemps embarrassé les physiciens, qui en nt cherché l’explication dans différentes hypothèses; on Vattribuait autrefois à la pression du fluide environnant ou de l'atmosphère, qui, étant uniforme sur tous les points,
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nécessitait, disait-on, la figure sphérique dans la goutte; mais cette explication tomba d’elle-même, du moment qu’on eût fait l'observation que la forme des gouttes dans le vide était la même que dans quelque milieu que ce fût. Les disciples de Newton attribuent ce phénomène à lattraction, qui, étant mutuelle entre toutes les parties du fluide, les concentre , les rapproche les unes des autres, et les oblige ainsi à s’arrondir. « L'attraction mutuelle des parties de tout corps fluide, dit Newton, les force à prendre une figure sphérique, de la même manière que la terre et les mers sont réunies sur tous les points en globe, par l'attraction mutuelle de leurs parties, qui n’est autre chose que la gravité. » Du moment qu'on imagine en effet des molécules semblables qui s’attirent réciproquement et qui se réunissent en corps, en vertu de cette force attractive, on aperçoit fout de suite qu’elles doivent affecter la forme sphérique, car, il n’y à pas de raison pour qu’une de ces molécules soit placée à la surface de ia goutte d’une autre manière que toute autre, et la figure ronde est la seule qui puisse maintenir en équilibre toutes les parties du fluide.
Le mot goutte s'emploie encore dans le langage pharmaceutique pour désigner la mesure de certaines liqueurs qui se prennent à très-petites doses. La goutte est évaluée à peu près au poids d'un demi décigramme; toutefois, on conçoit que ce poids doit varier suivant la pesanteur spécifique ou la densité de chaque liquide. Il est certaines liqueurs dont l’usage est intérieur et qu’on prescrit par gouttes : tels sont les baumes, les huiles essentielles, les élixirs, les mixtures, les esprits alcalis volatils, certaines teintures. Plusieurs liqueurs composées de cette classe ne sont administrées que par gouttes, d’où leur est venu ce nom. C’est ainsi que les mixtures magistrales, qui agissent à très-petites doses, sont ordonnées communément, bien que l’on puisse déterminer par grammes et même par cuillerées la quantité de ceremède excédant trente ou quarante gouttes. Les pharmacopées décrivent sous le nom de gouttes plusieurs compositions : telles sont, par exemple, les gouttes d'Angleterre anodines, les gouttes d'Angleterre céphaliques, les gouttes du général Lamotte, etc. Les gouttes de Goddard ont fait beaucoup de bruit dans un temps; on leur attribuait des vertus presque miraculeuses dans les faiblesses, l’assoupissement, la léthargie et plusieurs autres maladies fort graves. Goddard, qui en est l'inventeur, exerçait avec éclat la médecine à Londres, sous le règne de Charles IT. Sollicité par ce prince à lui vendre son secret, il résista longtemps, et consentit enfin, par déférence et par égard, à le jui livrer pour une somme de 25,000 écus. Le prince en fit part à ses médecins, et, malgré cette confidence , la composition des gouttes de Goddard demeura longtemps un mystère entre quelques Anglais. Mais enfin, le célèbre Lister, persuadé que cet esprit de nationalité exclusive et jalouse était un préjugé nuisible au genre humain, communiqua la recette de la médecine de Goddard à Tournefort, qui l’a rendue publique. On sait aujourd’hui que cette sorte de panacée n’était autre chose que le produit de la distillation de la soie écrue, rectifié avec l’huile essentielle de lavande. Quant aux gouttes d'Angleterre anodines, c'élait une décoction d’écorce de sassafras, de racine de cabaret, d'opium , de ses volatils de crâne humain et de sang humain, d'alcool, etc. Les gouttes d'Angleterre céphaliques différaient peu des gouttes de Goddard. V. DE MoLÉoN.
GOUTTE (Médecine). Cette dénommation, qui paraît avoir été employéepour la première fois vers 1720, est due àl’humorisme, et suppose le dépôt d’une goutte de quelque humeur âcre sur les surfaces articulaires. On a cherché à expliquer l’origine de cette affection par les théories les
lus singulières. Hippocrate la plaçait dans la bile et la pilite ; Paracelse l’attribua à l’acrimonie de la synovie; Fernel à une humeur s’écoulant de la tête vers les articulations ; Rivière suppose l’altération du sang par un sel corrosif; plus nouvellement, Hérissant êt Berthollet nt cherché à prouver que la matière arthritique se séparait des os, Brous-
sais voyait dans la goutte une inflammation articulaire sous l'influence d’une gastrite chronique.
Quoi qu’il en soit, toujours on a tenu compte-et de la lésion locale et d’une affection générale s’étendant à toute l’organisation. C’est dans l’âge de transition entre la virilité et la vieiliesse, que surviennent les premières attaques. Le fait souvent cité de Franklin, souffrant d’une première attaque de goutte à soixante-quinze ans, est une exception trèsrare. Les femmes n'en sont point exemptes, surtout après l’âge critique. Bien que l’hérédité ait été mise en doute, une grande masse de faits semble rendre cette cause incontesfable, La migraine, la gravelle, les hémorrhoïdes , certaines dyspepsies, une tendance hypochondriaque, l’irritabilité
extréme du caractère, une susceptibilité excessive pour la |
douleur et le spasme, un teint couperosé, etc., indiquent une disposition à la goutte : qu'il s’y joigne une vie sédentaire, sensuelle, où seulement une disproportion entre l’alimentation et la fatigue, et cette maladie ne tardera point à se manifester, Aussi se rencontre-t-elle plus fréquemment dans la classe aisée (morbus dominorum). On ne peut pas plus nier l’influence du défaut d'exercice, surtout après une vie active, que celle d’un travail intellectuel trop assidu. De là cet axiome: la goutte tue plus de gens d'esprit que de stupides (Sydenham). La colère, les affections morales tristes y disposent coinme tous les excès qui portent leur influence sur le système nerveux : Hippocrate dit : puer podagra non laborat ante veneris usum , et il ajoute: Eunuchi podagra non laborant.
Souvent précédée de malaises, de flatuosités, de troubies digestifs, d’engourdissements, de fourmillements et de crampes dans les membres, la goutte aiguë débute d’ordinaire au milieu de lanuitet réveille le maladesubitement ; une douleur vive se fait sentir au gros orteil (70 fois sur 100, Scudamore); d’autres fois c’est à la cheville, au talon, etc. Cette douleur est comparée à une dislocation, à un déchirement, à une brûlure ; le frisson survient bientôt, puis la souffrance augmentant toujours s'accompagne d’une grande agitation et de chaleur générale, souvent d’un sentiment marqué de pulsations. Le mal atteint dans la soirée son plus haut degré d’accroissement, et disparaît presque complétement après vingt-quatre heures de durée, parfois avec des phénomènes critiques , els que des sueurs générales ou partielles : celles-ci sont visqueuses, ont une odeur forte et noirciraient l'argent s’il fallait en croire Hoffmann, Coste et M. Guilbert. Dans quelques cas une vive démangeaison les remplace ; mais le gonflement, la rougeur et la douleur de l’articulation reparaissent dans la soirée et durent ainsi sept à huit heures pendant quelques jours; puis ces accès disparaissent et font place à des accès semblables sur d’autres articulations. Leur réunion constitue une attaque qui dure quinze à vingt jours et se prolonge d’autant plus que les douleurs sont moins violentes. La maladie disparaît ensuite, parfois entièrement, et ne revient qu'après une intervalle plus ou moins long et souvent périodiquement.
Les attaques répétées, en se rapprochant les unes des autres, envahissent un plus grand nombre d’articulations et produisent un état maladif général permanent et local des altérations qui constituent la goutte chronique, alonique. Dans des cas assez rares on a vu celle-ci être primilive, c’est-à-dire n'être point précédée par la forme aiguë, Les douleurs sont vagues, elles envahissent les genoux et d’autres jointures; des nodus, des tumeurs tophacées, volumineuses, entourent les articulations. Elles commencent toutes par le dépôt d’une liqüeur visqueuse qui durcit d’abord au centre. Lorsque mécaniquement elles enflarmment la peau, celle-ci peut s’ulcérer et donner issue à une sérosité abondante, même à des fragments plus ou
moins volumineux de ces conerétions. L'anatomie es r
souvent de très-grandes allérations morbides, particuliè
ment à l'extérieur des membranes synoviales, à l'origine des tendons et autour des ligaments, En 1802 Percy à déposé à l’École do Médecine de Paris le squelette du gout-
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teux Simorre, remarquable par une soudure complète de toutes les articulations, même des mâchoires. L'analyse des concrétions donne beaucoup d’urate de soude, d’urate et de phosphate de chaux unis à une matière animale, outefois beaucoup de concrétions désignées comme goutteuses sont dues à d’autres causes. C’est surtout dans la goutte chronique que la plupart des fonctions participent à la maladie locale, tandis que les phénomènes locaux» sont moins douloureux. Ainsi à ces souffrances locales viennent se joindre la tristesse, la morosité, un sommeil troublé, des crämpes, des mouvements convulsifs qui agitent les membres, les tintements d'oreille, la céphalalgie frontale, le trouble grave des fonctions digestives, une gastralgie particulière, la constipation, la dyspnée, la toux, enfin l’œdème des membres.
On attribue trop volontiers à la goutte dite irrégulière, interne, répercutée, rétrocédée, tous les accidents pathologiques qui surviennent chez les goutteux. Cette explication manque de preuves, et lorsqu'une maladie grave survient après la disparition brusque d'une attaque de goutte, on doit bien plutôt admettre que le mouvement. inflammatoire qui s’est développé détourne, dérive la fluxion goutteuse préexistante, comme aussi une maladie inflammatoire peut être supprimée par l'apparition d’un accès de goutte aiguë. Nous ne prétendons point cependant que la diathèse goutteuse soit sans influence sur la forme, l'aspect des maladies; cette altération de toute l’économie, cette surcharge de sucs nourriciers ( Roche) doit agir de la même façon que toute autre diathèse.
Doit-on considérer comme des complications de la goutte la gravelle et les troubles des fonctions digestives? Ne sontce pas là bien plutôt des dépendances immédiates d’une: même cause? Il en est de même de la népbrite, dans certains cas du moins.
Le diagnostic de la goutte offre peu de difficultés : cependant sa ressemblance, son identité même, suivant beaucoup d'auteurs, avec le rhumatisme, méritent la plus sérieuse attention. Si des rapports nombreux les rapprochent, d’un autre côté ils diffèrent. Ainsi la goutte affecte primilivement les petites articulations et en particulier le gros orteil; le rhumatisme siège d'ordinaire dans les grandes articulations. Celui-ci débute avec de la fièvre et les signes d'une inflammation souvent très-aigué ; la goutte s'annonce communément par des troubles dans les fonctions digestives. Dans cette dernière il se fait un dépôt, une sécrétion de produits salins autour des articulations et plus tard des incrustations, quand dans le rhumatisme le gonflement d’abord considérable, tendu, intra-articulaire disparaît complétement après l'attaque ou fait place à des produits inflammatoires. Celui-ci, s’il est aigu, est continu ; celle-là est remittente ou même intermittente. Le premier semble commencer à la peau et dépendre de causes extérieures, tandis que l’état goutieux commence aux voix digestives et tend à se terminer aux reins. Après l'attaque de goutte le malade, loin de rester souffrant, faible, anémique, comme dans le rhumatisme, revient promptement à ses occupations, à un état de santé meilleur qu'avant l'attaque, et même à sa pléthore habituelle. Dans les deux cas, il est vrai, l'urine pendant l'attaque est rouge, chargée d'acide urique, mais elle conserve plus ou moins ce caractère après l'attaque de goutte, et les perd entièrement après le rhumatisme on plutôt quand la fièvre a disparu. Nous pourrions encore chercher une différence dans l'augmentation de la fibrine dans le sang des rhumatisants : bornons-nous à rappeler et les complications graves du rhumatisme s'étendant aux enveloppes séreuses du cœur, à la plèvre et même aux méninges, et enfin les différences considérables qui séparent le traitement des deux maladies.
Il existe cependant, il faut se le rappeler, un état intermédiaire, une affection mixte, que l'on a désignée sous le nom derhumatisme goulleux, dans lequel les douleurs sont rarement périodiques, les nodosilés se forment diécilement. La tuméfaction loin de précéder la diminution de la douleur,