‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 4)Chapitre 324 sur 552 · GOZLAN — GRACE · texte numérisé non relu

GOZLAN — GRACE

et Goldoni crut devoir lancer contre ce piquant pamphlet un grand poëme qui ne lui valut que denouvelles épigrammes de la part de Gozzi. Cette lutte littéraire eut pour résult de pousser Gozzi vers un nouveau genre d'œuvres dramatiques. Goldoni avait presque complétement ruiné Sacchi, ce remarquable arlequin, ainsi que sa troupe, qui excellait dans la Commedia dell’ arte. Gozzi prenant fait et cause pour ces artistes, écrivit pour eux gratis à partir de 1761. Au lieu d'emprunter ses sujets à la vie bourgeoise, il alla les. demander aux contes de fées ; et Schiller a arrangé pour la scène allemande lun de ces ouvrages intitulé : Turandot, princesse de Chine. Toutes Jes pièces de Gozzi visent à l'effet. Pleines de hardiesse et de fantaisie, elles répondaient au goût alors dominant en Italie, mais elles n’ont pas pu se maintenir au répertoire. Toutefois, sous influence d’une actrice appelée la signora Ricci, et, pour lui faire des rôles tragiques plus convenables à ses moyens, il se mit à traduire plusieurs pièces françaises et autres. Carlo Gozzi présida lui-même à l'impression d’une édition de ses Œuvres complètes (10 vélumes, Venise, 1792), et mourut le 4 avril 1806. On trouve dans son autobiographie, intitulée Memorie della vita di Carlo Gozzi, deprécieux renseignements sur ses travaux littéraires.

GOZZO. Voyez Goze.

GOZZOLI (Bexozzo), célèbre peintre toscan, dont le véritable nom était vraisemblablement Benozzo di Lese, naquit vers 1400, à Florence, et fit partie de la nombreuse pléiade d’artistes du quinzième siècle qui contribuèrent à élever la peinture toscane à ce degré de perfection dont les toiles de Léonard de Vinci et de Michel-Ange nous fournissent de si admirables exemples. Il y a toute apparence qu'il fut l'élève de Fiesole; mais il ne continua pas la manière pieuse et dévote de son maître. Cédant au contraire à l'impulsion d’un caractère naturellement gai, il revêtit les sujets bibliques de l’expression de bonheur et de joie particulière au milieu dans lequel il vivait. Dans sa tendance à entourer ses figures de plantureux paysages et d’édifices somptueux, il est jusqu’à un certain point comparable à ses contempo= rains flamands; et il fut le premier en Italies qui osa donner à ses tableaux un riche fond. Comme dessinateur et comme coloriste, il est plus habile que Fiesole, moins pourtant que Masaccio, à l'instar de qui il prit l'habitude de mettre dans ses toiles des portraits de contemporains. Ses principaux ouvrages se trouvent au palais Riccardi à Florence, et au Campo-Santo de Pise, qu’il a orné de vingt-trois grands tableaux, dont les sujets sont tous empruntés à l'Écriture Sainte, Le premier, Les Vendanges de Noé, fut exécuté par lui en 1469 ; le dernier, La Reine de Saba, est de 1485 : de sorte qu’il consacra seize années à l’œuvre entière, On présume qu’il mourut peu de temps après l'avoir terminée,

GRAAL,. Voyez GRÉAL.

GRABAT. On nommait ainsi autrefois un mauvais lit suspendu, étroit, sale, et sans rideaux, où couchaient les esclaves, les pauvres gens et les philosophes cyniques. De ce mot se forma celui de grabataire, nom de sectaires qui différaient de recevoir le baptême jusqu'à la mort, ou jusqu'au moment où tout espoir de vivre les avait quittés, dans la persuasion où ils étaient que ce sacrement effaçait tous leurs péchés. On a dit figurément é{re sur Le grabat, pour désigner quelqu'un d’alité et de très-malade.

GRACCHUS. Voyez GRACQUES.

GRÂCE ( du latin gratia ). Ce mot, en général, emporte une idée de faveur bénévole, de complaisance volontaire; c’est ainsi que l’on dit : Je vous demande cette grdce; 11 m'a comblé de grdces. Être en grdces auprès de quelqu'un, où être dans les bonnes grdces de quelqu'un, c'est posséder entièrement sa confiance, son amilié, être dans sa faveur.

Grâce signifie aussi remerciment, témoignage de reconnaissance ; ilestalors ordinairement précédé du verberendr'e: c’est dans le même sens qu'on dit rendre des actions de grâces. Grdce s'emploie encore pour pardon, indulgence.

On appelait autrefois, dans le commerce, délai ou jeur,

GRACE

de grdce un délat de dix jours qu’on accordait à celui sur lequel une lettre de change était tirée. An de gräce se dit de chacune des années de l'ère chrétienne. Grdce expectalive se dit des provisions que la cour de Rome donne par avance du bénéfice d’un homme vivant.

On nomme chevaliers de grâce, dans les ordres de chevalerie où il faut faire preuve de noblesse, ceux qui ne pouvant faire cette preuve, sont reçus par grâce. Les commanderies de grâce sont celles dont le grand-maître d’un ordre a la libre disposition.

Nous avons parlé ailleurs du coup de grâce.

La bonne ou la mauvaise grâce s'entend de la bonne ou de la mauvaise volonté, de l'élégance ou du manque d'élégance, de la raison qu'on à de faire une chose, etc.

Les Anglais ont fait du mot gréce un titre d'honneur qu'ils donnent aux ducs.

Enfin grdces, au pluriel, se dit d’une prière que l’on fait à Dieu après le repas pour le remercier de ses biens.

GRACE, faculté indéfinissable, mystérieuse même, plutôt innée qu’acquise, par laquelle l'être heureux qui en est doué séduit instantanément les yeux et les cœursMLa grâce est en rême temps la puissance et l’envie de plaire. Son étymologie vient du mot latin gratus, agréable, dont la source détournée est dans le mot grec yatpety, se réjouir, parce que le contentement intérieur, la conscience des bonnes actions, laissent sur le visage une joie douce qui se change en une grâce permanente. La grâce est presque toujours la compagne de l’enfince, souvent celle de la jeunesse, et, à quelques bien rares exceptions près, jamais celle de la vieillesse. Tout est grâce dans l'enfance, ses joies et ses coières, ses rires et ses pleurs, ses jeux et son sommeil, son activité et son repos; plus tard, les passions, l'intérêt, les ehagrins, l’étiolent, et, pour peu qu’elle cherche, par artifice, à raviver ses couleurs primitives, elle n’est plus, comme on la nomme vulgairement, qu’une gréce affectée.

La grâce est la beauté des laïdes; les Grecs l’avaient bien senti, eux qui enfermaient dans de vilains satyres creux de iolies statuettes représentant les Grâces. Socrate, par une juste appréciation de lui-même, se comparait à un de ces satyres. « La grâce est ce qui plaîtavec attrait », adit Voltaire;

mais qu'est-ce qui plaît avec attrait? La Fontaine nous répondra : c’est :

……… la grâce, plus belle encor que la heauté,

£ DENNE-Barox.

GRACE ( Esthétique). L’être privilégié auquel la na- ‘ture, ainsi que les fées de Perrault, a fait ce don au berceau, s’il est écrivain, poëte ou artiste, doit bientôt la voir -éclore sous sa plume ou ses pinceaux, sous son ciseau ou sa lyre. La grâce fuit qui la cherche; le travail, les élucubrations, l’odeur de la lampe, fanent ses roses : c’est ce gw’on appelle une grâce étudiée. Les lettres de M€ de Sévigné doivent à la nature et à un mol abandon tous leurs charmes, ainsi que cette philosophie populaire et profonde du bon gentilhomme Montaigne, qu’il rappelle que des essais. Les Odes d’Anacréon sont les fruits mûrs de la paresse, du plaisir et de la volupté ; il est le seul des poëtes grecs chez lequel l’helléniste le plus subtil ne saurait trouver -un seul mot, une seule particule même, affectés. Le doux murmure de la source dans un rocher est moins égal que son style, qui berce, mais jamais n’endort. Il y a aussi des grâces sévères : telles sont toujours celles de Dante, souvent celles d' Homère et de Milton; les gréces riantes se sont presque toutes données à Catulle, à Horace, au Tasse, à Racine et à La Fontaine, qui, joignant

lexemple et le précepte, a écrit :

Ne forçons point notre talent, Nous ne ferions rien avec grâce.

Les grâces mélancoliques sont celles qui agissent le plus

profondément sur l'âme : Le seul Vi rgile chez les anciens,

‘Fénelon dans Télémaque, Châteaubriand dans les ICT, DE LA CONVERS, —7, x,

Martyrs et dans A{ala, nous en laissent des modèles à chaque page.

Comme l’éloquence, l’élocution à aussi sa grâce : elle doit être naturelle, mais l'étude la rend parfaite; témoins Démosthène et Talma.

Dans l'architecture, la statuaire, la sculpture et la peinture, la grâce ne peut exister sans les proportions , non mathématiques, mais naturelles à tous les êtres. Avec toute sa belle figure asiatique, Artaxerxès ZLonguce-Main ne pouvait avoir de grâce à cause de ce manque d'harmonie dans ses membres, tandis qu'Alexandre, célèbre aussi par sa petite taille, semblait être né pour le pinceau d’Apelles, Dans ces quatre arts, la grâce affectionne les lignes courbes et les formes rondes. Aucune nation n’est absolument dépourvue de toute grâce dans les arts. Cependant, le vrai sentiment de la grâce était réservé aux Grecs ; dans tous les arts ils sont restés des modèles. Ils ont arrondi les angles du pilier égyptien et en ont fait les colonnes, qu'ils savaient si bien proportionner aux lieux et à l’espace. L'architecture géante, la gothique, a aussi ses grâces, mais dans les détails. Dans la statuaire des Grecs, c’est encore la gräce qui domine. La nature, les bois, les champs seuls , fournirent aux ornements sirnples de la plupart de leurs figures.

Quant à la peinture, la grâce était aussi , disent les auteurs anciens, l'expression du pinceau d’Apelles, quoique nos riches palettes, chargées de couleurs et de nuances, lui manquassent. La grdce naît de la pureté du dessin, qui seule la rend complète. Témoin ce jeune Raphael, qui rêva Bethléem , Jésus enfant, sa crèche, son agneau et ses anges, et dont il laissa la croix et le tombeau au sombre Dominiquin, au terrible Michel-Ange. Quant à la musique, les Grecs semblent avoir ignoré la science de l’harmonie : leurs chants étaient simples , et qui dit simples dit gracieux : tels devaient être les hymnes d'Orphée, d'Homère, de Pindare, de Simoniae, chantés en l’honneur des dieux. Haydn, Mozart, Beethoven, Weber, si profonds harmonistes, dans leurs morceaux les plus gracieux, les plus suaves, posaient, sans s’en apercevoir, la science des accorés. Boïeld ie u, le chantre de la grâce par excellence, n’était point grand harmoniste, non plus que Grétry. La danse, esclave de la musique, la suit pas à pas, elle est le triomphe de la grâce; fille de la nature, elle demande plus d'exercice que d'étude. Concluons de tout cela que la grâce du corps, des manières, de l'esprit, du génie est, comme la grâce d’en haut, un don. DENNE-BaRoN.

GRACE (Théologie). Peu de matières religieuses ont donné lieu à tant de discussions entre les théologiens , peu ont fait naître tant de divisions daus les rangs des catholiques, et même dans ceux des hérétiques. Par gréce on entend généralement un don que les hommes tiennent de la pure libéralité de Dieu, sans qu’ils Paient mérité, soit que ce don s'applique à la vie présente, soit qu’il regarde la vie céleste. De là on a établi une première division de la grâce engräcenaturelle eten grâce surnaturelle. Parmi les grâces naturelles se trouvent le don de la vie, les facultés, les qualités que Dieu nous donne dans tout ce qui est d’un ordre physique, naturel ou moral. Aux yeux de quelques-uns, ce sont là plutôt des bienfaits que des grâces : cependant, saint Jérôme dit bien : Gratia Dei est quod homo crealus est. La grâce surnaturelle, la seule qu’on appelle grâce dans la rigueur théologique , comprend tous les secours et tous les moyens propres à nous conduire au salut éternel; Dieu l’accorde gratuitement et en vue des mérites de Jésus-Christ, aux personnes intelligentes. Ce point de départ une fois établi, on reconnaît plusieurs sortes de grâces. La grôce extérieure consiste dans les secours extérieurs qui peuvent porter l'homme à faire le bien : la prédication de l’Évangile, la loi divine, les exhortations pieuses, l'exemple des saints, rentrent dans cette catégorie. La grâce intérieure est dans.les saints désirs, les bonnes pensées, les résolutions louables que Dieu nous inspire intérieurement , et qui ne viendraient pas de nous-mêmes, Mais parmi ces dons, il

ea est qui sont accordés directement pour lutilité et la sanctification de celui qui les reçoit, comme ceux dont il vient d’être question, et d’autres, qui le sont surtout pour l’utilité du prochain, comme le don des langues : les théologiens ont appelé les premiers gratia gratum fuciens, et les derniers gratia gratis data.

La grâce habituelle, appelée encore sanctifiante ou justifiante , est celle qui demeure toujours dans l’âme tant que celle-ci n’est pas en état de péché mortel : elle est inséparable de la charité parfaite, et nous rend saints et justes devant Dieu; les sacrements la produisent en nous et l’accroissent quand elle s’y trouve déjà; elle renferme les dons du Saint-Esprit et les vertus infuses. La grâce actuelle, nécessaire pour commencer, entreprendre et finir une bonne œuvre, est un don passager que Dieu nous donne à l’effet de faire quelque bien, quelque bonne œuvre, pour nous convertir, pour résister à une tentation. Envisagée dans la manière dont elle agit en nous, et dont elle nous prévient, la grâce actuelle s'appelle grâce actuelle prévenante ; on la nomme coopérante et subséquente, parce qu’elle agit avec nous. La nécessité de la grâce pour une bonne œuvre, et la liberté qu’a l'homme de la rejeter, ont fait diviser la grâce actuelle opérante en grâce efficace et en grâce suffisante : elle est efficace quand elle a son effet, elle est suffisante quand elle ne l’a pas, par suite de la résistance même de l’homme qui la reçoit, bien qu'elle puisse lavoir. Nous ne saurions de nous-mêmes et par nous-mêmes mériter la grâce efficace ; c’est par la prière que nous l’acquérons, et que nous devons la demander. Cette grâce éclaire l’entendement, nous fait connaître ce que nous devons faire, et, s'emparant aussi de notre cœur, nous porte à le faire.

Les pélagiens, les semi-pélagiens, les arminiens, les sociniens, ont contesté la nécessité et l’influence de la grâce , sous le prétexte de défendre le libre arbitre. Les premiers se sont refusés absolument à reconnaître la nécessité de la grâce intérieure. Les pélagiens, comme les sociniens et les arrainiens, ne trouvant pas dans l’Écriture Sainte cette nécessité de la grâce intérieure et prévenante, ne l’admettaient pas. Saint Augustin leur a démontré la fausseté de leur système en leur citant les textes mêmes. A leurs yeux encore celte nécessité détruisait le libre arbitre, qu’ils définissaient un pouvoir égal de choisir entre le bien et le mal; mais ce Père leur a aussi prouvé que leur notion du libre arbitre était inexacte; que depuis le péché d'Adam l’homme se trouvait plutôt porté au mal qu’au bien, qu’en conséquence la grâce lui était nécessaire pour rétablir l'équilibre. Les semi-pélagiens, sans nier absolument la nécessité de la grâce, comme présidant aux bonnes œuvres, ne la considéraient point comme prévenante, mais bien comme prévenue, ou, pour mieux nous faire comprendre, méritée par les bonnes dispositions de l’homme ; ils ne la trouvaient pas nécessaire pour le commencement du salut, et, toujours d’après eux, la grâce habituelle une fois reçue pouvait être conservée jusqu’à la mort sans aucun secours particulier. Pour mettre un terme à toutes ces erreurs , l’Église a décidé , d’après saint Augustin , que la grâce intérieure était nécessaire à l’homme, non-seulement pour faire une bonne œuvre méritoire, mais même pour avoir le désir de la faire, et que le simple désir de la grâce était déjà une grâce; la conséquence de ce principe est que toute grâce est gratuite, L'Église a aussi proclamé que pour persévérer dans la grâce habituelle l’homme avait besoin d’un secours spécial de Dieu, appelé don de la persévérance. D'où il suit que Dieu vrédestine à la grâce.

La grâce est gratuile en ce sens qu’elle n’est point le salairé ou la récompense des bonnes dispositions ou des efforts de l'homme pour la mériter, ce que prétendaient les pélagiens ; non cependant qu’elle ne soit jamais pour l’homme la récompense , le salaire du bon usage d’une grdce précédemiient reçue, et que la grâce ne mérite pas d'être aug- Imentée, mais bien parce que, comme dit saint Paul : « Si c'est une grâce , elle ne vient point de nos œuvres; autre-

GRACE

ment, cette grâce ne serait plus une grâce. » D'ailleurs, Dieu: n’est point déterminé à l’accorder par le bon usage qu’il pré, voit qu'on en fera, et, comme le remarque Bossuet, Dieu. voyant, dans toutes les circonstances, que le pécheur se convertirait en recevant telle ou telle grâce, se verrait obligé d'accorder des grdces efticaces à tous les hommes, dans toutes les circonstances de leur vie.

La distribution universelle de la gréce actuelle a fourni matière à beaucoup de controverses. Après avoir proclamé la nécessité de ce don divin pour tous les hommes, il eût été impie de prétendre que Dieu ne le distribuait pas à tous : c’eût été contre l'évidence, car nul homme n’en est privé. Il ya, ilest vrai, inégalité dans Ja distribution des dons de la grâce; mais ceux qui voient dans cette inégalité une injustice de la part de Dieu se trompent grandement; car, ainsi que le fait observer saint Augustin , l'inégalité des dons de la grâce ne doit pas plus nous étonner que l'inégalité des dons de la nature ; ils sont également gratuits, et Dieu dispose également des uns et des autres.

L'homme peut-il résister à la grdce intérieure, et y résiste-t-il souvent en effet? La solution & cette question est très-simple : il suffit à chacun de nous de scruter sa conscience pour être convaincu que nous avons souvent commis quelque faute, non parce que la grâce nous manquait , mais parce que nous y avons résisté de notre propre volonté. Les Écritures , saint Paul, saint Étienne, saint Augustin, l'attestent hautement. Cependant l’une des cinq propositions de Jansenius disait que dans l’élat de nature tombée, on ne résiste jamais à la grâce intérieure; doctrine qui a été notée d’hérésie, et qui avait déjà été proscrite par le concile de Trente.

Enfin, l'efficacité de la grâce a été aussi l’objet de vives discussions. Les uns ont voulu que cette efficacité vint du consentement de la volonté, et n’ont envisagé la grâce que comme cause morale de nos actions ; d’autres ont prétendu qu’elle résidait dans la grâce elle-même, et ils l'ont considérée comme en étant la cause physique.

GRÂCE (Droit de). Ce privilége de remettre Ja peine à un criminel légalement condamné par les tribunaux du pays dérive incontestablement du droit de vie et de mort, du caractère de juge suprême, attribués aux souverains absolus par la loi des monarchies primitives. Les monarques d’Israel s’appelaient ju ges avant de s'appeler rois, et ils Jugeaient comme rois après avoir gouverné comme juges. Ce droit de rendre la justice, usurpé par cette foule de petits despotes que la féodalité avait fait éclore, eût encore été

| exercé par Louis XIII dans le procès de La Valette, si le

président de Bellièvre ne l’eñt fait rougir de cette prétention, en lui faisant observer qu’en abandonnant aux magistrats le pénible devoir de condamner, nos rois ne s'étaient réservé que le droit de faire grâce. On ne retrouve plus le droit de vie et de mort que dans les monarchies orientales, et cette prétendue émanation de la puissance divine est une de ces vieilles coutumes qui distinguent encore la barbarie de la civilisation. 11 reste seulement en Europe des rois, sans la signature desquels un arrêt de mort ne peut être exécuté ; mais il est probable qu’ils tiennent moins à cette prérogative pour maintenir leur droit de confirmer la sentence que pour avoir l’occasion de pardonner, s'ils le jugent convenable.

Les seigneurs ecclésiastiques avaient profité, comme les laïques, de la confusion de tous les pouvoirs pour s'emparer de ce noble privilége, Sous InnocentIll, à l'apogée de la puissance pontificale, les € ar din au x l'exerçaient partout au mépris de l’autorité souveraine des lieux qu'ils visitaient; et la présence d’un légat du saint-siége était un brevet d'impunité pour tous les criminels qui se rencontraient sur son passage. Le droit d'asile, accordé aux églises par Théodose, s'était pour ainsi dire incarné dans la personne des princes de l'Église ; et cette usurpation des cardinaux s’est prolongée sans contestation jusqu'au milieu du seizième siècle. C’est à cette époque que les parlements la

nat à

GRACE

combattirent, comme tous les abus dont ils avaient entrepris la réforme, pour justifier ceux dont ils avaient composé leur autorité. Celui de Paris fit exécuter, en 1547, un clerc qui avait tué an soldat, malgré le pardon qu'avait osé lui déférer le cardinal de Plaisance. Les rois de France et d'Angleterre ont lutté pendant trois siècles contre les usurpateurs d’une prérogative qu'ils voulaient exclusivement attacher à leur couronne. Les rois saxons, ancêtrés des Anglais, professaient déjà cette maxime : que le pouvoir de pardonner dérivait de leur dignité même; et les statuts d’Édouard III, de Richard II, de Henri VII, ne faisaient que la rétablir. Mais l'abus était si général, si enraciné dans les mœurs, surtout en France, que les grands-officiers de la couronne, le connétable , les maréchaux, le maître des arbalétriers, les gouverneurs des provinces, en avaient faitun des priviléges de leur charge. Charles V le leur interdit vainement par son édit du 13 mars 1359. Louis XII fut obligé, en 1499, de réitérer la défense. Nos rois avaient d’ailleurs sur le gouvernement des États, sur la royauté même, des principes si peu arrêtés, si variables , qu'on les voit déléguer d'eux mêmes ce droit de grâce à leurs parents, à certains autres de leurs officiers, après avoir employé toute leur politique à en déposséder leurs vassaux. Ainsi, Charles VI le concède au duc de Berri et au chancelier de France; Louis XI à Charles d'Angoulême; François 1° à Louise de Savoie, sa mère. Des communes même s’emparèrent de ce privilége: A un certain jour de l’année, les villes de Rouen et de Vendôme faisaient grâce à un criminel ; mais le plus tenace de ces usurpateursétait sans contredit l’évêque d'Orléans, qui, en prenant possession de son siége, libérait tous les criminels écroués dans les prisons de la ville avant son entrée. Ilen arrivait de tous les points de la France, et l’on a peine à concevoir qu'un pareil droit ait survécu à la puissance de Louis XIV. Sous son règne, en 1700, l’évêque d'Orléans fit grâce à neuf cents de ces misérables ; et en 1733 le nombre de douze cents parut si extraordinaire qu'un édit de la même année restreignit l'exercice du droit à l'étendue du diocèse. On ne voit plus maintenant de ces bizarreries politiques que dans les États-Unis, Ce n'est pas seulement le droit de grâce qui est attribué par la constitution au gouverneur particulier de chaque État; ce fonctionnaire peut en outre dispenser un criminel de l'obligation d’être jugé.

Le droit de grâce a été soumis, comme tous les droits possibles, aux investigations des publicistes, des jurisconsultes et des philosophes, qui depuis le seizième siècle ont exploré l’art de gouverner les hommes. On trouve dans Charron une dissertat'on sur la clémence, qu’il appelle une vertu principesque, et dont il semble même étendre le privilége en l’appliquant avant le jugement. Jusqu'au milieu du dix-huitièrne siècle, personne ne s’avise de contester le droit. Montesquieu n’essaye pas même d’en rechercher l’origine ; il Je considère comme le plus bel attribut de la souveraineté, et, loin d'essayer d'en modérer l'exercice, il s’en rapporte à la prudence du prince, dans les cas où la clémence aurait des dangers. Beccaria et Blackstone sont les premiers publicistes qui aient cherché à lui imposer des limites. L'auteur anglais, tout en reconnaissant que le droit de grâce est l'acte du roi qui lui est le plus personnel et le plus entièrement de lui, n’en approuve pas moins les formes qui lont subordonné à la loi de la responsabilité ministérielle. Beccaria va plus loin; il regarde cette belle prérogative du trône comme une improbation tacite des lois existantes. Elle nourrit, dit-il, l'espérance de l'impunité dans l'esprit des criminels. Il voudrait la bannir de la législation, et pose en principe qu’un adoucissement des lois pénales serait plus efficace et plus avantageux à la société. Les publicistes sont peu d'accord entre eux sur cette question; mais les partisans du système pénitentiaire déclarent presque tous que le droit de grâce serait dans ce régime un puissant obstacle aux progrès du repentir.

Quoi qu'il en soit, cette prérogative est bien restreinte dans Son exercice: En Angleterre où depuis Édouard HI elle a

419 subi tant de modifications diverses, le roi ne peut pardonner ni les injures et préjudices soufferts par les particuliers, ni les crimes dévolus à la justice du parlement, ni les emprisonnements illégaux. L'expédition de la grâce est faite sous le grand sceau ; les lettres qui la donnent doivent, à peinede nullité, désigner la nature du crime ou de l’offense, IL y a nullité nouvelle si le gracié n’en fait pas usage dans un temps donné; dans tous les cas, le magistrat est admis à prouver que le roi a été trompé, et il suffit d’une présomption raisonnable pour casser un acte que Blackstone regarde comme Pacte le plus personnel au souverain. Le parlement s’est arrogé lui-même cette prérogative royale, et l'effet des grâces qu'il accorde ne souffre pas de restriction. Il n’y apas même de prescription pour elles comme pour les pardons de la royauté. Bien plus, le roi ne purifie pas un criminel en lui remettant les peines corporelles et les confiscations : il ne le fait point rentrer dans ses anciens droits : ilen fait un hommenouveau ; il lui confère de nouveaux droits civils et politiques. La grâce du parlement emporte au contraire une réhabilitation tout entière. C’est l’homme ancien qui reparaît entièrement purgé de ses souillures.

En France, la prérogative de la couronne est plus large : elle s'étend à tous les crimes privés, comme aux crimes publics; mais elle a aussi ses formes restrictives. Sous l’ancien régime, le roi faisait grâce; mais elle était nulle si avant six mois le brevet n’en était expédié par la chancellerie. Les lettres qui en émanaient étaient de trois sortes. On les distinguait en lettres d'abolition, derémission ou de pardon. L’abolition faisait plus que remettre la peine, elle effaçait le erime, autant du moins que les mœurs pouvaient se prêter à ce dernier effet, car dans ce cas le préjugé a toujours été plus fort que la loi. La rémission n'était ordinairement appliquée qu’à l’homicide involontaire ou dans le cas de légitime défense, et la peine seule était remise par la clémence royale. Les lettres de pardon effaçaient enfin toutes les peines autres que la peine de mort. D’autres distinctions existaient entres les graciés. Les lettres de grâce qui concernaient les roturiers étaient adressées aux baïllis et aux sénéchaux. Celles des gentilshommes leur étaient remises par les cours souveraines. Le criminef se présentait à genoux, tête nue et sans épée. Il était interrogé sur la sellette; et si ses réponses établissaient quelque différence entre les charges réelles et les motifs imprimés dans les lettres de grâce, la cour, suspendant l’entérinement, en référait au chancelier, qui prenait de nouveau les ordres du roi. Ces distinctions ont disparu ; il n’en existe plus que dans Ja nature des grâces, sans acception de rangs ni de crimes. Le souverain remet la peine, ou la commue ou en diminue la durée; mais quoique cet acte soit censé une émanation pure de sa volonté, les formalités le sonmettent, comme en Angleterre, au contre-seing du chef de la justice. Une ordonnance du 6 février 1818 a réglé l'exercice de ce droit à l’égard de la population des bagnes et des prisons. Cette ordonnance est basée sur le principe que la grâce doit être la récompense de la bonne conduite des délenus. II faut donc qu’ils aient subi une assez longue détention pour donner des preuves d’un repentir sincère; et de là vient cette règle qu’on semble se faire aujourd'hui, de n’accorder de grâce entière que lorsque les condamnés ont subi la moitié de leur peine.

Les gouvernements monarchiques et républicains semblent tous marcher au même but, en écartant l'arbitraire ef le caprice de la distribution d'une faveur qui peut avoir tant d'influence sur les mœurs des prisons. Le roi de Prusse a établi une commission qui est chargée d'éclairer sa clémence dans la commutation ou l’atténuation des peines. A Genève, un conseil semblable a été institué sous le nom de commission de recours; elle agit souverainement, et n’est pas obligée de recourir à l'autorité du magistrat suprème. Mais tous les publicistes s'accordent sur ce point, que dans une monarchie le droit de faire grâce ne peut appartenii au’en monarque, au nom duquel se rend la jus-

tice. Je terminerai cet article par l'opinion d’une grande autorité dans les matières de gouvernement. « Pour ne pas discréditer le droit de grâce, écrivait, le 3 avril 1808, Napoléon à son frère le roi de Hollande, il ne faut l'exercer que dans le cas où la clémence royale ne peut déconsidérer l'œuvre de la justice ; dans le cas où elle doit laisser, après les actes qui émanent d'elle, l’idée de sentiments généreux... C’est plus particulièrement dans les condamnations pour délits politiques que la clémence est bien placée. En ces matières, il est de principe que si c’est le souverain qui est attaqué, ïl y a de la grandeur dans le pardon. Au premier bruit d’un délit de ce genre, l'intérêt public se range du côté du coupable. Si le prince fait la remise de la peine, les peuples le placent au-dessus de l’offense, et la clameur s'élève contre ceux qui l'ont offensé. S'il suit le système opposé, on le répute haineux et tyran; s’il fait grâce à des crimes horribles, on le répute faible ou mal intentionné, La société le blâme lorsqu'il pardonne à des scélérats, à des meurtriers, parce que ce droit devient nuisible à la famille sociale. » Si maintenant quelqu'un voulait se tromper au sens de ces paroles, nous en trouverions le commentaire dans le jugement des auteurs de la machine infernale et du fanatique de Schœnbrunn, et en définitive nous en reviendrions au mot de Montesquieu : Que la prudence du monarque en décide. VIENNET, de l’Académie Francaise,

La constitution de 1848 donnait au président le droit de faire grâce; mais il ne pouvait exercer ce droit qu'après avoir pris l’avis du conseil d’État, nommé comme on sait par l’assemblée. Les amnisties ne pouvaient être accordées que par une loi; le président, les ministres et toute autre persorine condämnée par une haute cour ne pouvaient être graciés que par l’assemblée nationale. La constitution de 1852

avait rendu le droit de grâce entier au chef de l'État, mais depuis 1870 il est exercé comme après 1848.

GRÂCES. Ainsi s’appelaient trois déités écloses de la riante imagination des Hellènes, et qui n'avaient point d’analogue dans la théogonie des peuples de l'Orient. Toutes trois furent non moins célèbres que Vénus elle-même, dont elles étaient les compagnes, et dont elles attachaïent la merveilleuse ceinture. Leur nom chez les Grecs était les Charites (Xaæpwres ), mot qui enferme le double sens de joie et d'aménité. Ces déités sont vierges, au moins une, dans la théogonie grecque ; elles sont filles ou de Jupiter et de la nymphe Eurynome, ou de ce dieu et de Junon, ou du Soleil et d'Églé, ou de Bacchus et de Vénus, ou du Plaisir et de la Beauté. Les poëtes les nomment Aglaé ou Églé (la splendeur), Thalie (la floraison ), et £uphrosyne (la bonne pensée), Pasithée (la déesse universelle) est le nom qu'Homère et Stace, après lui, donnent à l’une des trois. Les Lacédémoniens, laconiques même en religion, n’en admettaient que deux. Xleita (l'illustre) et Phaenna (la brillante). Les Athéniens les imitèrent: ils n’en reconnurent que deux aussi, Auxo et Hégémone, appellations d’une signification vague pour nous, et non sans doute à leur égard. La première se traduit par celle qui accroît, et la seconde par celle qui guide. Hésiode, le poëte de la raison, adjoint au trio charmant Peitho (la persuasion). Au nombre de quatre, on les prenait pour les Saisons , comme elles filles de la Nature. Homère osa marier deux de ces vierges : il donna l’une à Vulcain, l’autre au Sommeil. Toujours unies, riantes, se tenant par la main, elles dansent en cercle,

Etéocle, roi d’Orchomène, la ville de la danse, fut, diton , le premier qui leur éleva un temple ; mais les Spartiates revendiquaient cet honneur : ils V’attribuaient à Lacédémon, leur quatrième roi. On n’entrait dans leurs sanctuaires que couronné de fleurs : le Printemps leur était consacré. Ces déesses avaient des temples à Élis, à Delphes, à Perge, à Périnthe, à Byzance, et un autel particulier à Paros, dont le marbre blanc et pur était si digne d’elles. Les durs Sparfiates sacrifiaient à l'Amour et aux Grâces avant de combattre ; ils demandaient à celles-ci d’adoucir la première furie

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