GRANDEUR — GRANDIER
de corps et de visage, mais que la torture avait rendu pres que méconnaissable. Non contents de l'envoyer à la mort, ses juges, on plutôt ses bourreaux, l’avaient préalablement fait appliquer à la question pour le contraindre à avouer les complices de son prétendu crime : comme il ne les déclarait point, malgré les tourments, ils avaient ordonné de lui broyex les os des membres, jusqu’à ce que la moelle en sortit, ce qui n'avait pas mieux réussi! Comme on voulait ménager la vie du condamné, afin qu’il pût subir le supplice du feu, on avait suspendu la torture, et on l’apportait, mourant et ensanglanté, à travers la foule. Là il demanda, d’une voix affaiblie, le gardien des cordeliers , pour se confesser; on le luirefusa , lai offrant à sa place un prêtre, son ennemi implacable, dont il ne voulut point. Déposé sur le bûcher, il persista à déclarer qu’il n’était point magicien , qu'il avait commis de grands crimes sans doute, mais seulement de fragilité humaine, dont il se repentait, et qu’il n'avait, du reste, aucun complice, Le feu fut mis au bûcher : dans ces sortes de supplices, la pitié humaine préparait d'ordinaire une corde pour étranglér le condamné avant que le feu l’atteignit. La corde était bien sur le bûcher, mais, sans qu’on püt savoir pourquoi, le nœud coulant ne glissa point, et le patient fut brûlé vif.
Ce malheureux était Urbain Grandier, curé de Saint-Pierre de Loudun, et chanoine de l’église Sainte-Croix dans la même ville, né vers 1590, à Rovère, près de Sablé, dans le diocèse du Mans. La honte de son supplice pèsera éternellement sur la mémoire du conseiller d'État Laubardemont,
cita l'étrange procédure dirigée contre Grandier, et choisit lui-même les juges qui le condamnèrent. La cause de cette condamnation n’est point dans la ridicule culpabilité imputée à Grandier, mais dans les inimitiés nombreuses que la causticité, la hauteur, l’orgueil et l’inconséquence de ce prètre soulevèrent contre lui. Doué d’un physique avantageux et d’un esprit distingué, Urbain Grandier ne sut point user de ses dons avec prudence et circonspection. Il se livra à des intrigues galantes; il attaqua les priviléges des carmes de Loudun, prêcha contre les confréries religieuses et contre certaines pratiques de dévotion , témoigna une grande bienveillance aux protestants, et ne craignit point d’usurper les droits de l'autorité épiscopale en accordant ou retirant des dispenses ecclésiastiques. Une telle conduite , aggravée encore par les railleries piquantes de Grandier, excita au plus haut point les passions haineuses et jalouses des moines de Loudun. Ils pouvaient se prévaloir contre lui du dérèglement de ses mœurs, qui scandalisait l'Église, et de ses opinious philosophiques, qui heurtaient trop violemment les préjugés du siècle ou les intérêts du clergé. Aussi, sur leur plainte, Grandier fut-il'pris, mis en prison et condamné, le 2 juin 1630, par l’officialité de Poitiers, à la privation de ses bénéfices, à l'interdiction des sacrements pendant cinq ans, et à faire pénitence. Mais l'archevêque de Bordeaux, devant qui Grandier avait appelé de ce jugement, annula la condamnation, et le curé de Loudun rentra triomphant dans ses bénéfices.
Cet échec ne fit qu’accroître la haine vindicative de ses ennemis. Un libelle intitulé La Cordonnière de Loudun , qui attaquait la naissance et la personne de Richelieu , ayant paru vers ce temps, Grandier fut dénoncé secrètement au cardinal-ministre comme étant l’auteur de cet écrit, Dès lors sa perte fut jurée; il ne fallait plus qu’un prétexte, on ne tarda pas à le trouver. 11 existait depuis peu de temps dans la ville de Loudun un couvent d'Ursulines, dont le directeur, ennemi de Grandier, avait été préféré à lui pour remplir cette place , et dont la supérieure était la parente du conseiller d'État Laubardemont, vendu au cardinal, Tout à coup le bruit se répand que des spectres, des fantômes, ont apparu aux religieuses , et que des diables se sont logés dans le corps de plusieurs d’entre elles, Qui pouvait les avoir logés là, si ce n'était Grandier? D'ailleurs, ces religieuses, au milieu des bizarres contorsions et des fureurs hystériques qui