‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 4)Chapitre 457 sur 552 · HABITUDE · texte numérisé non relu

HABITUDE

produire s'appelle habitude (du latin rabitus ). On voit en quoi l'habitude diffère du penchant : celui-ci est une disposition innée dont l'âme reçoit Pimpulsion primitivement, par le fait seul de la nature, et sans qu’elle ait besoin de lui avoir cédé plusieurs fois. L'impulsion que l’âme reçoit de l'habitude peut n'être pas un effet de sa constitution naturelle; car, quoiqu’i arrive assez ordinairement que nous nous laissions aller à certaines habitudes, à cause des penchants qui nous ont portés à répéter certains actes plutôt que d’autres, cependant il arrive aussi fort souvent que nous eontractons des habitudes par l'effet de circonstances entièrement indépendantes de nos penchants primitifs : ainsi, Pexemple de nos semblables peut nous suggérer des actions que la nature ne nous aurait jamais inspirées, et auxquelles nous deviendrons enclins alors, non par penchant, mais par habitude. L'éducation contrarie souvent la nature, et nous fait prendre des habitudes auxquelles nos penchants sont tout à fait étrangers. Un enfant apprend une langue par habitude, etil n’a pas plus de disposition pour apprendre celle-là qu'un autre ; car, élevé dans un autre pays, il en saurait tout aussi bien l’idiome, etc., etc..Mais l'habitude a de commun avec le penchant, de donner à l'âme une impulsion qui ne lui vient pas d'elle-même, d'exercer sur ses actes une puissante influence, et de prendre assez d’empire pour l’entrainer dans une direction qu’elle n’a pas choisie, et qui souvent même lui déplait. C’est ce qui a fait dire que l’habitude est une seconde nature. On peut considérer la’ nature et l’habitude comme deux moteurs qui agissent sur l’âme avec une égale énergie et se présentent à elle comme les deux puissants antagonistes de sa liberté. Je ne sais même si l'influence de l’habitude n’est pas quelquefois la plus forte; car il est plus facile de réformer par l'éducation certains défauts de nature que de réformer les vices mêmes de l'éducation. Mais quand la nature et l'habitude se donnent la main et se fortifient par une alliance qui n’est que trop commune, c’est alors qu’il est plus difficile à l’âme de résister à leurs efforts conjurés.

Comme l’âme ne peut se trouver que dans trois sortes d’éfats différents, l’état intellectuel, l’état affectif et l’état actif, il y à autant d'espèces d’habitudes, les habitudes intellectuelles, les habitudes affectives et les habitudes actives, qu’on appelle aussi morales,

Telle est la nature de l'intelligence humaine, qu'il lui est à yeu près impossible d'acquérir des connaissances proprement dites autrementique par l’habitude. D’où l’on peuf conclure que c’est à l'habitude seule que nous sommes redevables de nos acquisitions intellectuelles. La succession de nos idées dépend de nos habitudes intellectuelles ; car elles ne s'associent qu’au moyen des rapports que nous avons perçus entre elles. C’est en vertu de la même loi que nous pouvons apprendre par Cœur et réciter de longs morceaux. Aristote dit que les sciences et les arts ne sont que des habitudes. Cela est vrai, non si on les considère dans le sens absolu du mot, mais si on les envisage par rapport à l'esprit qui les acquiert. En effet, cette prodigieuse facilité avec laquelle un orateur analyse et développe ses idées ou avec laquelle un musicien exécute un air sur un instrument ne dépendent que de l'habitude qu'ils en ont contractée. L'importance de la pratique ressort bien évidemment de ces considérations, et l'on voit quelles ressources immenses Vesprit retire de l’habitude, puisqu'elle lui permet de rendre imperceptible l'intervalle qui sépare deux actes, intervalle qu’il ne pouvait auparavant franchir qu'avec du temps et des efforts. Mais aussi, comme la nature de l'habitude est de persister en nous avec opiniâtreté, on conçoit toute limportance qu'il y a pour l'esprit à ne point prendre de mauvaises habitudes.

Le cœur à ses habitudes comme l'intelligence. La plupart des affections se fortifient et jettent de plus profondes racines dans l’âme en raison du nombre d’occasions qu'elles ont eues de se manifester. On éprouvera peu de regret à

temps ; on versera des pleurs en le quittant si on l’a habité plusieurs années. L'amour de la patrie n’est le plus souvent qu’une longue habitude contractée avec les lieux qui nous ont vus naître. L'amitié devient un sentiment d’autant plus vif et plus durable qu’on a vécu plus longtemps avec l'être qui en est l’objet. Les personnes d’une même famille ne sont souvent unies entre elles que par les liens de l’habitude, Hens qui ne laissent pas que d’être solides, quoiqu’ils existent, comme il arrive fréquemment, indépendamment de toute sympathie de caractère et d'humeur. Quand les affections se développent ainsi par le fait de l'habitude, elles peuvent recevoir le nom d’attachement.

L'activité a aussi ses habitudes , et c’est même dans l’état actif qu’elles sont le plus en évidence, et que leur influence a été le plus remarquée. Rien, en effet, n’a plus d'importance que la manière dont nous agissons dans le vie:or, si l’habitude est un mobile d'actions, rien n’est plus capable ni plus digne d'attirer nos regards. Les actions, considérées sous leur point de vue le plus essentiel, se divisent en bonnes ou mauvaises. Il en est de même des habitudes actives : elles sont dites bonnes ou mauvaises, selon qu’elles nous entrainent à des actes conformes ou non au devoir. Nous arrivons de bonne heure à un âge où la plupart de nos actions sont le résultat de nos habitudes plutôt que d’une volonté réfléchie, et à voir l’opiniâtreté avec laquelle chaque homme persiste dans les voies qu’il a déjà suivies, on serait tenté de nier la liberté humaine si un moment de réflexion ne suffisait pour dissiper cette erreur. On peut dire seulement, sans trop de hardiesse, que la plupart des hommes sont enchaînés au joug de l'habitude , et qu’ils demeurent à peu près les mêmes jusqu’au dernier moment de leur vie. Or, ce n’est pas, comme on pourrait le croire, le fait seul des penchants naturels ; car dans un âge peu avancé ils n’opposent pas une résistance aussi forte aux conseils de l’antorité ou de la raison. Le caractère de l’adolescent et du jeune homme est encore souple et maniable; mais plus tard, quand l'habitude est venue fortifier le penchant, c’est alors qu’il est plus difficile (je ne dois pas dire impossible) de changer de conduite et de mœurs, et il semblerait que plus l'homme avance en âge, plus il perd de sa liberté.

On doit comprendre par là toute l'importance d’une bonne éducation, puisque des premiers errements qu’ils ont suivis dépend la destinée de la plupart des hommies. « Résistez de bonne heure à vos mauvais penchants, s’écriait saint Augustin (cette exception sublime), car la passion à laquelle on s’abandonne devient une habitude, et l’habitude à laquelle on ne résiste pas devient un besoin. »

Mais, dira-t-on, puisque la liberté existe chez l’homme en raison inverse de ses habitudes, le mérite des actions doit-il donc aussi décroiître en raison de l’accoutumance à faire le bien ? S'il était vrai que l’habitude privät l’homme de sa liberté, ce serait un grand malheur sans doute de lui enlever le mérite; cependant, tout bien considéré, il vaudrait encore mieux que l’homme devint une machine à faire ie bien qu’un aveugle instrument du mai. lHeureusement il n’en est point ainsi; car si l'homme, au moyen de la raison qui veille toujours, conserve sa liberté lurs même qu'il semble soumis au joug des plus déplorables habitudes, nous devons dire que les bonnes habitudes lui en laissent peut-être encore davantage; car nous rencontrons assurément de plus grands et de plus nombreux obstacles pour suivre notre loi que pour nous en écarter, et l’auteur de la nature a donné aux mauvaises passions (et nul cœur n’en est exempt) assez de force et d'influence pour que l’homme le plus habitué au bien ait à soutenir quelques luttes, à vaincre quelques résistances quand il s’agit d’obéir à la voix sévère du devoir. C.-M. PAFFE.

HABITUDE (Médecine). Tout le monde sait que des plaisirs trop fréquents engendrent peu à peu la satiété, et que les excès conduisent au dégoût de la vie, alors désenchantée par l’absence des désirs. On sait que des souffrances

s'éloigner d'un séjour agréable, si l’on y a passé peu de | continuelles finissent par une sorte d’indifférence voisine de

l'insensibilité; ce qui fait que beaucoup de malheureux n’obtiennent de larmes qu’alors qu’ils ont cessé de souffrir. Ainsi, l’habitude, qui est un mal pour les jouissances, est un vrai bienfait pour les douleurs ; car, outre ceux de l’espérance , qui ne farissent jamais, il est encore des plaisirs possibles, même pour l'être condamné à des tourments perpétuels. Maïs l’homme blasé sur les voluptés ne peut que soufffr, et c’est là une perspective affreuse. Aussi les sages de tous les temps ont-ils répété d’un bout du monde à l’autre : Sperate, miseri ! cavete, felices !

Voltaire a ridiculisé dans un de ses ouvrages un vaniteux qui n’aimait rien autant, après sa personne, que les plaisirs de J’harmonie. Favori d’un roi homme d’esprit (Voltaire avait en vue Mau pertuis, son heureux rival près du grand Frédéric), celui-ci résolut de lui faire donner chaque jour un concert délicieux, constamment le même, par les premiers artistes de sa cour et de sa chapelle. Chaque jour donc, et presque à chaque heure, on énumérait à Monseigneur, sur des airs ravissants, les précieuses qualités dont il se croyait

doué; on lui répétait sans cesse qu’il était riche, qu'il |

était beau, spirituel, glorieux, magnifique. Le premier jour

fut comme une longue extase, les dieux à peine l’égalaient |

en bonheur. Le lendemain, déjà moins émerveillé, il fut distrsit; le surlendemain, il bâilla, l'ennui lui vint. Voilà l'histoire de l’homme. Trop répété, le plaisir lui devient à charge, et l'habitude sert d’opium aux plus grands maux. Le même Voltaire a placé dans Candide un autre exemple du désenchantement que l’habitude mène après elle. Pococurante, riche Vénitien, retiré du monde sans avoir divorcé d'avec ses jouissances, offre aux yeux peu connaisseurs de Candide toutes les merveilles des arts, des galeries de magnifiques tableaux , de vastes jardins où s’acclimatent les di-

verses productions de l’univers, enfin des lacs limpides | servant de miroir à un palais admirable, la demeure habi- |

tuelle du maître : « Que vous êtes heureux! lui dit Candide, vous possédez tout ce que les autres désirent. Et ces deux jeunes créatures, occupées à faire mousser votre chocolat, mon Dieu ! qu’elles sont belles, et que je vous envie! — Mon cher ami, lui dit Pococurante, on voit bien que vous arrivez. Je pensais comme vous il y a dix ans; maintenant, ce que vous admirez m'ennuie. Tout est charmant au premier aspect; mais l’usage gâte le plaisir, l'habitude désenchante. Êtes-vous quelquefois allé à Rome ? ajouta le grand seigneur. — J’en viens, répondit Candide. — Vous conviendrez alors avec moi que c’est un séjour fort ennuyeux, une cité détestable ! — Je pense différemment, répartit le jeune homme : il est vrai que je n’ai vu Rome qu’en passant; je ne suis entré nulle part. — Agissez toujours de la sorte, lui dit Pococurante, c’est le seul moyen d’éterniser l'intérêt : la possession , je vous l’atteste, vaut mille fois moins que le désir Joint à l’espérance, »

Non-seulement l’habitude nous tourmente par de consfantes exigences, mais elle nous ôte des plaisirs. Là où elles’établit en souveraine , c’en est fait de la curiosité, de la sensualité et de l’enthousiasme. La satiété, née de l'habitude, a plus d’une fois suscité des séditions , des révoltes. Siles Athéniens s’ennuyaient d'entendre parler du juste Aristide, les Français s’ennuyèrent d'ouir constamment admirer Louis Ze Grand; et si Aristide subit l’ostracisme, les restes de Louis XIV furent indignement outragés. II n’y a pas jusqu'à nos dernières révolutions qui n’aient dû leurs causes principales à ce sinistre poison que distille l'habitude. On se fatigue si promptement d’un prince, dun roi, d’un ministre, d’une constitution !

Quiconque n’a pas connu les plaisirs de la convalescence ignore encore ce que c’est que le bonheur, et quelles voies y conduisent, JI faut si peu de chose alors pour être heureux ! on a des désirs si simples et si faciles à combler, on à tant d'âme pour sentir! La convalescence est véritablement l’image de la vie, si longue et si heureuse, des anciens patriarches. Mais dès qu’on a repris des forces , dès qu'on à recouvré la santé, vite on s’affuble de ses vicilles

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