‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 5)Chapitre 12 sur 488 · ARISTOPHANE — ARISTOTE · texte numérisé non relu

ARISTOPHANE — ARISTOTE

fragment, dont M. Boissonade nous a donné une édition, publiée & Londres en 1829, tous ses ouvrages ont péri. Léon Renter.

ARISTOTE fut le plus célébre philosophe de la Gréce et de toute l’antiquité, l'une des puissances intellectuelles encyclopédiques les plus vastes qui aient éclairé le genre humain. En effet, Aristote parait n’avoir rien ignoré de ce que les anciens avaient pu connaitre, et il nous a transmis toute la science la plus positive de son époque, due soit a ses devanciers et A ses contemporains, soit a ses propres travaux. Il a exercé le méme empire et a fait les mémes conquétes sur les esprits que son disciple Alexandre le Grand a su obtenir sur les peuples. Il n’est donc point étonnant qu’au milieu des ténébres du moyen dge les ceuvres d’Aristote aient apparu aux hommes presque divines , qu'il ait été appelé le Génie de la nature ; qu’on ait mis en question si 'humanité pouvait s’élever plus haut; enfin si ce seul auteur devait suffire, a tel point qu’on n’espérait plus aller au dela, et que c’était crime ou hérésie de penser autrement que lui. J] fut pour ainsi dire déifié dans les écoles, et des combats a outrance furent souvent livrés pour soutenir ses doctrines. Bizarre destinée d’un génie damné en méme temps comme paien, et qu’on edt bralé vif peut-étre, s'il edt alors existé!

L’Orient, la Perse, sous la domination des Arabes et des khalifes sarrasins, successeurs de Mahomet, retentirent également du nom d’Aristote ; ces peuples traduisirent et commentérent ses ceuvres. Ce fut aussi toute leur science, avec celle de la médecine et ’astronomie. Puis celte immense renommée subit ses vicissitudes de décroissance : rejetée dans Poubli, dans un mépris injurieux méme, elle essuya tous les sarcasmes du dédain; on lui fit ’absurde reproche de n’avoir pas deviné les découvertes modernes; mais on Vaccusa avec plus de justice de les avoir retardées ou empéchées par le dogmatisme qu’elle imposait.

Aristote naquit 4 Stagire, ville de l’Olynthie, province de Macédoine, 354 ans avant J.-C., la premiére année de la 99° olympiade. Sa mére se nommait Phestiade; et son pére, Nicomachus, était médecin et ami du roi Amyntas, pére de Philippe de Macédoine. Nicomachus, étant mort, laissa son fils 4 un ami nommé Proxenus, qui donna au jeune Aristote les éléments de toutes les sciences. Celui-ci en fut si reconnaissant, qu’il fit élever plus tard une statue a son tuteur , et se chargea de l’éducation de Nicanor, son fils. Cependant la jeunesse d’Aristote parait avoir été livrée a toutes les dissipations : abandonné a lui-méme, il dépensa follement son patrimoine, et se fit soldat; puis, dégoité du métier des armes, et ne sachant comment subsister, il s’adonna au commerce des drogues pour la parfumerie et la médecine ; enfin, il consulta Yoracle d’Apollon, qui lui dit : Allez @ Athenes, étudies avec persévérance la philosophie ; vous aurez plus besoin de frein que d’éperon. Cet oracle, si tant est que le fait soit vrai, décida de la yocation d’Aristote.

Alors brillait 4 Athénes ’éloquent Platon, car déja Socrate était mort; la réputation de VAcadémie attirait un immense concours d’étudiants étrangers. Aristote n’avait encore que dix-sept ans ; sa taille était gréle, dit-on; il n’était point heureusement partagé en beauté, et méme sa langue embarrassée lui donnait peu de facilité et de grace dans son flocution; mais vif, doué d'une prodigieuse pénétration qui lui fit surpasser tous ses rivaux, il parut bientot ce qu’il était, un génie supérieur, a tel point qu’on le nommait lesprit, et qu’aucune question n’était décidée a moins qu’il ne lappuyat de son avis. L’étude fut ses seules délices pendant Vingt ans qu’il fréquenta Académie ; il y acquit cette complexion mélancolique et méditative qui constitue pour ainsi dire le tempérament du philosophe, La grande profondeur et la méthode sévére qu'il sut mettre dans tous ses écrits forment son principal caractére, Quoique des auteurs préten-

dent qu'il n’était point ennemi des plaisirs, il parait cependant plus probable que l'amour seul de I’étude et V'ardeur de savoir absorbaient sa vie. Déyoré de ambition de tout connaitre, il se procurait tous les ouvrages des auteurs, et fut Je premier qui se créa une bibliothéque, selon Strabon ; il acheta jusqu’a trois talents les livres de Speusippe. II ne cite guére ses prédécesseurs que pour les réfuter : aussi l’accuset-on d’avoir eu moins de bonne foi pour ses devanciers que de désir de s’enrichir de leurs découvertes. Toutefois, Ammonius rapporte qu’il honora la mémoire de Platon jusqu’a lui ériger un autel, et il nen parla jamais qu’avec vénération, soit dans une oraison funébre, soit dans des vers.

Il est vraisemblable qu’une secréterivalité ne tarda point a s’élever néanmoins entre Aristote et son maitre, leurs caractéres étaient trop opposés et leurs opinions philosophiques partaient de principes trop différents pour qu’ils restassent parfaitement unis. Cette mésintelligence éclata bientdét lorsque Platon lui préféra Xénocrate, Speusippe, Amyclas. Il parait certain que si Platon se montra piqué de voir Aristote s’élever et se former un parti dans son école, celui-ci fit tous ses efforts, dans la vieillesse de son maitre, pour le surpasser et lui enlever ses disciples. On ajoute qu’il chercha méme a envelopper Platon dans les piéges séduisants @une subtile dialectique pour Vembarrasser, le diseréditer, au point qu’il se créa dans le Lycée une secte enti¢rement opposée a celle de son maitre, qui le comparail a ces nourrissons vigoureux, ingrats, qui frappent leur mére aprés avoir été allaifés de son sein. Tel est, au rapport de Suidas, Je récit d’Aristoxéne ; mais celui-ci parait avoir été animé dun esprit de vengeance, parce que Théophraste avait été préféré par Aristote pour lui succéder dans son école. D’autres auteurs ont été jusqu’d rapporter que Platon fut expulsé de l’Académie par Aristote lui-méme; ce qui n’a rien de probable, puisque aprés la mort de Platon et la continuation de son école par son neveu Speusippe, Aristote, révolté sans doute de cette préférence, se mit 4 voyager dans les principales villes de la Gréce.

C’est alors qu’il jeta les fondements de la secte péripatéticienne , ainsi nommée parce quwil donnait ses lecons en se promenant; elle différait essentiellement de la secte académique. En effet, Platon partait du principe du moi, ou de ’ame, cette intelligence qui de la caverne du corps étend ses regards sur toute la nature et aspire a se réunir a la grande et sublime intelligence qui gouverne lunivers. Aristote, au contraire, part de la sensation pour constituer Ventéléchie ou la faculté de penser; il décompose et sé-

- pare ou distingue ce que Platon réunit; il analyse les

phénoménes de la nature physique, et s’occupe surtout du monde extérieur. Platon s’adonne au contraire aux contemplations du monde moral et invisible pour se perdre parfois dans des ravissements sublimes, il se crée son univers; tandis qu’Aristote étudie méthodiquement toutes les parties des étres physiques , et descend dans les détails les plus délicats de leur composition intime.

D’aprés un auteur qui a fort bien tracé leur paralléle , les qualités de Pesprit étaient supérieures dans l'un et dans Yautre; ils avaient le génie élevé et propre aux grandes choses. Il est vrai que lesprit de Platon est plus brillant et plus poli, celui d’Aristote plus vaste et plus profond. Platon a l’imagination vive, abondante, fertile en inventions, en idées, en expressions, en figures, donnant mille tours différents, mille couleurs nouvelles, et toutes agréables, a chaque chose; mais, aprés tout, ce n’est souvent que de imagination. Aristote est dur et sec en tout ce qwil dit; quoiqu'il le dise sechement, sa diction, toute pure qu'elle est, a je ne sais quoi d’austére, et ses obscurilés, naturelles ou affectées, dégoutent et fatiguent les lecteurs. Platon est délicat dans tout ce qu'il pense et dans tout ce qu'il écrit; Aristote ne lest point du fout, pour étre plus naturel ; son style est simple et uni, mais serré et nerveux; celui de Platon

est grand et élevé, mais lache et diffus. Celui-ci dit toujours plus qu’il n’en faut dire , celui-la n’en exprime jamais assez, et laisse & penser toujours plus qu'il n’en dit; Pun surprend l’esprit et éblouit par un caractére éclatant et fleuri, Yautre Péclaire et Pinstruit par une méthode juste et solide ; et comme les raisonnements de celui-ci sont plus droits et plus simples, les raisonnements de l'autre sont plus ingénieux et plus embarrassés. Platon donne de Vesprit par la fécondité du sien, et Aristote donne du jugement et de la raison par impression du bon sens qui parait dans tout ce qu’il dit. Enfin Platon ne pense ie plus souvent qu’a bien dire , et Aristote ne s’occupe qu’ bien penser, a creuser les matiéres, 4 en rechercher les principes, et de ces principes en tirer des conséquences infaillibles. Au lieu que Platon, en se donnant plus de liberté, embellit son discours et plait davantage; mais, par la trop grande envie qwil a de plaire, il se laisse emporter & son éloquence ; il est figuré en tout ce qu’il dit. Aristote se posséde toujours; il appelle les choses tout simplement par leur nom: comme il ne s’éléve point, qu’il ne s’égare jamais, il est aussi moins sujet & tomber dans l’erreur que Platon, qui y fait tomber tous ceux qui s’attachent 4 lui, car il séduit par sa maniére @instruire , qui est trop agréable. Quoique Platon ait excellé dans toutes les parties de l’éloquence, qu'il ait été un orateur parfait au sentiment de Longin, et qu’Aristote ne soit nullement éloquent, ce dernier donne pour ! ordinaire du fond et du corps au discours, pendant que l’autre n’y donne que la couleur et la grace.

C’est dans le cours de ses yoyages qu’Aristote recut cette célébre lettre de Philippe, roi de Macédovine, pour le charger de V’éducation de son fils : « Je rends moins grace aux dieux de m’avoir donné un fils que de lavoir fait naitre de votre temps ; je compte que par vos soins vous le rendrez digne de yous et de moi. » Aussi le jeune héros, appréciant un tel précepteur, répétait souvent : « Je dois la vie 4 mon pére ; mais si je régne avec quelque gloire, c’est 4 Aristote que j’en ai toute Pobligation. »

Le philosophe resta probablement en Macédoine jusqu’au moment oti Alexandre se disposa a entreprendre la conquéte du monde et a porter la guerre en Asie, Aristote revint alors dans Athénes, qui le regut avec honneur et lui donna le Lycée, ott fut fondée son école philosophique, et ot il composa sans doute ses principaux ouvrages. Il parait cependant, d’aprés Plutarque , que déja Aristote avait publié des livres de sa Physique, sa Morale, sa Métaphysique et sa Rhétorique , puisque Alexandre lui écrivait d’Asie des reproches d’avoir livré au public les belles sciences qu’il lui avait enseignées. On accuse de plus le philosophe de s’étre mal 4 propos mélé aux intrigues et aux querelles qui diyisaient alors les Etats de la Gréce; on l'a méme soupconné d’ayoir trempé dans le complot tramé par Antipater pour empoisonner Alexandre au milieu de ses triomphes, dans toute la gloire de sa jeunesse et de ladmiration du monde, tant on suppose de jalousie et de passions basses dans les plus hauts génies ! Ces faits ne sont rien moins que prouvés.

Aristote rechercha la renommée dans toutes les carriéres du savoir, et tenta de s’y frayer des routes nouvelles différentes de celles de Platon. Ainsi, quoiqu'il ne fat point législateur, et que le genre de ses études le portat a préférer s’occuper des sciences, il entreprit cependant de traiter des lois et de la politique, et il y montra son genre d’esprit méthodique et sa clarté.

Etabli au Lycée, prés d’Athénes, Aristote employait 1a matinée aux parties les plus abstraites des sciences qu’il nommait acroamatiques ; il les destinait aux plus habiles de ses éléves, qu’il initiait & ses.doctrines intérieures ou secretes. Le soir était consacré a de plus douces études, a des travaux moins profonds et qui admettaient Ja publicité par leur usage fréquent dans la vie : tels étaient ’élo-

quence, la morale , la poésie, rangées parmi les connaissances exolériques ou extérieures.

I] jouit longtemps de la faveur d’Alexandre , puisque ce héros lui fit envoyer d’Asie tous les animaux rares ou Jes productions extraordinaires recueillis & grands frais, et lui prodigua des sommes considérables pour faciliter ses recherches et ses beaux travaux en histoire naturelle. On a méme cru qu’Aristote avail suivi pendant quelque temps ce jeune guerrier au début de ses conquétes ; mais l’opinion la plus générale, au contraire, est que son disciple et son parent Callisthéne fut placé par lui prés d’Alexandre. Toutefois, ’humeur caustique et la misanthropie de Callisthéne révoltérent bient6t la susceptibilité du conquérant : enveloppé dans une accusation capitale, il périt dans les supplices, et la calomnie s’étendit jusque sur Aristote : de 1a naquit entre le philosophe et le héros un refroidissement qui devint le prétexte de tant de suppositions mensongéres représentant Aristote comme le complice de la mort prématurée d’ Alexandre, De !a surgirent aussi cette foule d’envieux et d’ennemis qui se déchainérent surtout aprés la mort du conquérant; a Athénes, les platoniciens, les démagogues, les prétres, unirent leur animosité contre Aristote, soit qu’il ne les eit pas ménagés, soit que ses doctrines les eussent choqués. Ainsi, Eurymédon, hiérophante de Cérés, et Démophile, Vaccusérent de nier Vutilité des priéres et des sacrifices, d’avoir élevé a la mémoire de Pythias, son épuuse adorée, une statue a laquelle il rendait un culte divin.

Sans justifier de telles accusations, il est permis de croire que les principes du philosophe s’accordaient mal avec les opinions religieuses de son siécle, et qu’il énoncait sur la. Providence, sur la politique, en général, des idées qui contrastaient avec celles dela république d’Athénes. Aristote, en effet, avait longtemps vécu, soit a la cour de Philippe: de Macédoine, soit avec son ami Hermias, gouverneur ou tyran d’Atarne en Mysie, dont il avait épousé la sceur, qui fut cette Pythias si chérie. Il pouvait donc avoir préféré le gouvernement monarchique 4 tout autre. Enfin, la supériorité de son génie dut susciter bien des jalousies contre lui. Redoutant le sort de Socrate, il abandonna Athénes, et se retira dans !’Eubée, a Chalcis, ou l’accompagnérent sa renommée et la plupart de ses disciples : «Epargnons, disait-il en se retirant, épargnons aux Athéniens un nouvel attentat contre la philosophie. » Bient6t le chagrin, et peut-étre ’immensité des travaux qui avaient épuisé ses forces, le conduisirent au tombeau, a l’age de soixante-trois ans : il mourut l’an 2° de la 114° olympiade, correspondant 4 l’année 322 avant l’ére vulgaire. On débita beaucoup de fables sur sa mort : selon les uns, il but de la cigué; d’aprés d’autres, le dépit de ne pouvoir expliquer le flux et le reflux de l’Euripe le porta & se précipiter dans ses eaux. Ses cendres furent portées a Stagire; il laissa, avec une fortune considérable, une fille de sa premiére femme, et d’Herpyllis, sa seconde femme, un fils nommé Nicomachus, pour lequel il avait écrit plusieurs livres de morale.

On assure qu’Aristote avait usage du monde et savait l’attiver par des moyens flatteurs ou engageants. I] était tellement livré @ ses études, que son estomac en souffrait sans cesse, et qu’il retardait son sommeil en laissant tomber une: boule dans un vase d’airain, etew Sa ville natale lui rendit des honneurs presque divins, et institua une féte annuelle (les Aristotélies ) en son honneur.

On croit que les premiers écrits d’Aristote sont ceux sur PArt oratoire et la Poétique; qu'il les a composés pour Péducation d’Alexandre a la cour du roi de Macédoine. Nourri de Ja lecture d’Homére et de tous les orateurs célébres, Aristote traduit en excellents préceptes, remplis de gout, leurs exemples; il en tire les plus pures legons pour Vinstruction de Ja jeunesse. Il a fort bien deviné les ressorts des passions que le poéte ou l’orateur doivent mettre:

ul ARISTOTE

en jeu pour émouvoir le lecteur ou Yauditeur, a tel point qu’on w’a rien ajouté d’essentiel ni rien dit de mieux sur ces matiéres. Il y enseigne Tart difficile de dire les choses avec esprit. Aussi ces deux ouvrages, dont le dernier ne nous est parvenu qu’incomplet, font-ils le plus grand honneur & sa mémoire, bien qu’il ne s’y montre ni poéte mi orateur.

La Morale d’Aristote est un résumé exact et simple des principes les plus purs pour la conduite des hommes. Elle forme dix livres, adressés 4 Nicomachus, son fils. 11 cherche quelle est la fin de homme ou sa félicité; il ne la trouve absolue ni dans les plaisirs des sens, ni dans les richesses et autres biens corporels, ni méme dans la vertu; mais il semble composer de toutes ces choses la vraie béatitude a laquelle tout le monde aspire. Ce bonheur ne saurait s’obtenir toutefois sans la vertu. Aristote établit que les vertus sont un intermédiaire, un milieu entre des vices opposés, entre les exces et les défauts : ainsi la tempérance est placée entre l’abstinence et ’abus; le courage, entre la crainte et la témérité. 1 faut done se tenir dans le médium pour étre vertueux. L’homme est un agent libre, qui doit se porter par sa yolonté au bien, cf résister aux plaisirs, qui recouvrent de vrais maux. Sans la prudence, qui est la vertu de l’entendement, il n’y a point de droite raison, ni par la de véritable vertu. La prudence dans la vie civile est la politique, dans la vie privée c’est économie et lordre. Enfin, i réduit 4 deux moteurs, le plaisir et la douleur, les ressorts les plus ordinaires de nos actions, de nos passions et des autres mouvements de lame. Aristote, dans les deux livres des Grandes Morales, explique comment la vertu s’acquiert, ef quels sont les instruments du bonheur, soit ceux du corps, soit ceux de Vesprit, et les habitudes de ame dans Vadversité et la prospérité. Sept autres livres & Eudéme, son disciple et son ami, traitent des genres de vie, Pune d’occupation, l'autre de plaisir, la troisisme de meditation.

Quoique le fond des opinions morales d’Aristote ne différe pas sensiblement de celles de Platon, leur maniére de les exposer est pourtant fort différente. Le premier est un raisonneur méthodique et froid, qui montre sans doute autant de rectitude que de probité; cependant il n’inspire point cet amour ardent de la vertu, qui charme et enthousiasme dans Platon ; il attiédit, ou du moins on s’éclaire sans s’animer ; c’est comme une dissection habile du coeur humain, mais froide, infructueuse. Au contraire, Platon touche le cour, il éléve Pame avec Socrate mourant. D’ailleurs, 4 ’exemple de tous les Grecs, quise tenaient pour supérieurs aux barbares, Aristote ne dit rien des devoirs de ’humanité en général, ni du droit naturel ou des gens entre les peuples, quoique dans ses livres dela République et ceux de la Politique, ce philosophe traite des sociétés, des govvernements, des Etats, de la communauté ou des villes, des lois et de l’autorité civile, de la paix, de la guerre, du commerce, des finances, des arts, etc. Aristote descend méme jusque dans le détail de la vie privée de la famille,en montrant les relations du chef avec la femme, les enfants, les serviteurs, et tout ce qui tient 4 l'intérieur d’une maison et d’un ménage.

Ces regles de politique et de ’économie domestique ne sont pas autres dans le fond que celles qu’a exposées Platon; cependant on les trouvera plus méthodiques, plus exactes, plus précises. Platoy, n’admet pas que toute félicité soit dans le monde actuel, il s’éléve A une autre existence. Aristote ne propose, au contraire, rien au dela de la vie présente et se renferme dans les bornes de l’existence ; aussi le premier est regardé comme plus sublime que le second: il enflamme jusqu’a l’héroisme, tandis qu’Aristote forme seulement a Phonnéteté dans la société civile. C'est 1a cependant Pouvrage qu’on a coutume de ranger parmi ses chefs- @wuyre.

Quant A la méthode, Aristote est bien différent de son maitre Platon, Celui-ci considére Ame comme une lumidire

qui s’éteint en s’incorporant dans Ja matiére de nos orga-~ nes, et qui y végéte dans lincertitude et ’obscurité, Aristote, au contraire, admet que l’dme est une table rase, formant peu a peu d’elle-méme les bases de ses connaissances par les tatonnements des sens et par les impressions que recoit la sensibilité : de la des réalités certaines, évidentes , qui sont le produit de notre organisme. Selon Platon , pour parvenir 4 la connaissance des choses, il faut partir des idées générales, universelles , afin de descendre aux particuliéres. D’aprés Aristote , il faut commencer par les idées spéciales, les sensations particuliéres, pour remonter aux résultats généraux, a des ccrollaires universels. Ainsi, selon lui, rien ne saurait pénétrer dans l’esprit qui n’ait passé par les sens, et c’est par les choses matérielles qu’on s’éléve aux immatérielles. La différence entre les deux systémes consiste donc en ce que Platon établit des idées archétypes, premiers originaux desquels tout dérive, ou n’est qu’une copie souvent imparfaite, 4 cause de la corruptibilité de nos organes corporels. Il procéde ainsi de la cause a l’effet ou par la synthése. Aristote, par opposition, suit Panalyse ou la distinction des choses, et de la réunion des faits comparés il remonte aux principes. En un mot, Aristote croit que la sensation ou l'impression faite sur nos organes ne trompe jamais, et que lerreur ne vient que du sens général ou de esprit. Au contraire, Platon regarde nos sensations particuliéres comme autant de sources d’erreur, si elles ne sont pas rectifiées et coordonnées par Vintellect.

D’aprés sa doctrine , Aristote construit les formes du raisonnement, et c’estici qu’il fonde ses fameuses catégories pour rendre infaillible, au moyen de cet instrument universel, Pesprit dans ses syllogismes ou ses démonstrations. Sa Logique est destinée a former l’art syllogistique ; le livre de l Interprétation s’occupe des termes grammaticaux dont la liaison sert 4 constituer le syl!ogisme ou bien a l’énonciation des idées. Dans ses Analytiques, Aristote décompose le syllogisme en ses parties essentielles, afin de reconnaitre s'il est juste ou sophistique. Le livre des Topiques sert 4 examiner si la matiére du sytlogisme n’est que probable ou contingente, et le traité des Sophismes expose quelles sont les équivoques ou les erreurs possibles, comme les Analytiques postérieures recherchent dans quelles conditions le raisonnement devient certain et nécessaire. Cette méthode donne ainsi tous les moyens de discernement pour juger la rectitude ou la fausseté des déductions logiques, comme elle contient toutes les armes capables de réfuter , de renverser les arguments captieux, erronés, les artifices subtils par lesquels on peut séduire ou tromper les esprits.

Archytas, Zénon le stoicien, Euclide de Mégare, et Platon, avaient ébauché la logique; Aristote la tellement perfectionnée par son esprit méthodique, qu’il semble lavoir créée, Il a su rapporter 4 trois formes les termes composant le syllogisme, de maniére qu'il en résulte une conclusion , par une sorte d’infaillibilité semblable 4 celle de la plus exacte géométrie. Toute ambiguité, toute confusion ou équivoque étant dtées , les plis et les détours des opérations intellectuelles étant réduits a des définitions claires, exactes, les idées complexes se trouvant analysées , les paralogismes, les contradictions, les sophismes d’argumentation étant soigneusement écartés, il semble qu’Aristote ait enfin remporté la gloire d’assurer 4 jamais la marche et les progrés ultérieurs de Pesprit humain. En effet, dans son traité des Post-prédicaments et des Anti-prédicaments, il met en garde contre les fausses significations des termes , qui perpétuent les disputes ae mots, et il assure Ja voie de la dialectique. Son génie, éminemment subtil et net dans ses dislinctions , emploie tous ses efforts pour assurer au syllogisme ou au raisonnement la certitude mathématique. C'est par 14 que sa philosophie a dominé les hommes pendant tant de siécles. On a ern y trouver instrument né& cessaire de toutes les découvertes, le moyen de tout sa-

voir, parce qu’on avait la faculté de raisonner exactement sur tout. Ainsi, il établit les régles des conversions modales pour toutes les propositions, et des ¢opigues ou lieux communs appropriés 4 toutes sortes d’argumentations, puis des ¢lenches présentant des exemples de tous les sophismes imaginables. Par ce raflinement des moyens dialectiques on est en état de disserter sur ce que l'on veut d’une maniére assez pertinente; on est avocat pour toutes les causes : dictum de omni, dictum de nullo.

Cependant cet art captieux des dilemmes, cette habileté dialectique dont il a donné de si fortes preuves, n’ontils pas contenté bien des esprits par ces apparences de raison rendue de tous les effets sans recourir aux causes, ou fait admettre des qualités occultes @aprés lesquelles on batissait des systémes fort bien raisonnés d’ailleurs? On se contentait d'une démonstration en paroles; et parce qu’on avait exactement conclu, on s’imaginait avoir découvert le vrai. De la vient que sa méthode n’a point fait avancer les sciences exactes, comme le luia déja reproché Gassendi.

Tant qu’Aristote s’en est tenu a cette méthode dialectique, il y est resté plus inférieur que dans les autres parties. Aussi sa Physique en huit livres se borne a des principes généraux , tels que le temps, le lieu, le mouvement, etc. I pose trois principes, la matiére, la forme, la privation : il définit obscurément ainsi la matiére : Ce qui n'est ni qui, ni combien grand, ni quoi, ni rien de ce par quoi Pétre est mit. Il veut exprimer que c’est un principe passif et multiforme, quoique d’une nature identique en toutes choses, selon que le mouvement ou la vie lui imprime des figures ou des modifications diverses. Quant a la forme, @est selon Aristote un principe (ou entéléchie ) actif qui constitue les corps et leur donne organisation. La privation ne peut étre un principe, mais plutdt une négation de toute substance.

Le fini, linfini, le vide, les atomes, etc., sont encore Yobjet de la physique d’Aristote ; on y doit joindre ses traités de la Génération et de la Corruption, dans lesquels il admet qu’il se crée de nouveaux étres spontanément par la puissance de la nature formatrice, et qu’il en périt. Selon lui, les contraires naissent de leurs contraires, par Pantipéristase, etc.

Dans ses Météores, traité en quatre livres, Aristote s’est assez utilement servi des observalions méme imparfaites de son temps pour donner des explications de la pluie, de la neige, des éclairs et du tonnerre, des vents, de la rosée, de l’arc-en-ciel, etc. Ensuite il décrit, dans les quatre livres du Ciel, les astres, la matiére dont il les suppose formés , leurs mouvements , leur situation, leur pesanteur ; enfin on y trouve les opinions des anciens sur les corps célestes et sur les éléments. Le froid, le chaud, l’humidité, la sécheresse, la putréfaction, les mixtes, etc., constituent aussi une partie de son traité des Météores. On sait qu’il admettait, outre les quatre éléments , un cinquiéme sous le nom Wéther ou quintessence.

Plusieurs écrits supposé¢s ont été donnés sous le nom d’Aristote : sans prétendre les distinguer, il en est de moindre importance qu’on lui attribue, tels que le traité de la Physionomie, celui des Questions mécaniques, celui des Couleurs ; ses Problémes, renfermant des questions fort curieuses, ses deux livres des Plantes, lelivredu Monde, composé pour Alexandre, et qui parait une amplification; celui des Récits admirables ; celui des Economiques, en trois livres, qui contient l'art de conduire sa maison et sa famille , etc. Mais ila surtout composé d’autres ouvrages plus importants. On a de lui trois livres sur l’Ame, dont il décrit la nature, les opérations , soit internes, soit externes, par Pentremise des sens. J] faut y joindre ses traités compris sous le titre de Petites Questions naturelles, et composés de parties, telles que ce qui concerne /a mémoire et la réminiscence, la sensation, le sommeil et la veille, les

sonyes et les pronostics par les songes, le mouvement des animaux, leur marche, la brieveté ou la lonqueur de la vie, la respiration, la jeunesse et la vieillesse, la santé et la maladie, la réputation, etc. Aristote s'est également occupé de plusieurs sujets relatifs & la médecine. 1] considére Ja santécomme un milieu entre le défaut et exces, qui sont également morbides, et qui se guérissent par un état opposé a ce qui les a produits. L’extréme chaleur ow Pexcés d’humidité lui paraissent les principales causes des maladies , ainsi qu’un sang ou trop épais ou trop ténu, ou trop aqueux ou trop sec, ou trop froid ou trop ardent, ete. 1] fait remarquer que Vhabitude dun médicament en diminue l'efficacité. Ses livres satriques, en deux parties, cités par Diogéne Laerce, ne sont point parvenus 4 la postérité. Dans ses Problemes, Aristote cite souvent des préceptes de médecine, empruntés sans doute a Hippocrate et a d’autres médecins.

En histoire naturelle, c’est principalement sur celle des animaux que Villustre philosophe s’est montré supérieur & son siécle, et qu'il y est devenu législateur. « L’histoire des animaux d’Aristote, dit Buffon, est peut-¢tre encore aujourd’hui ce que nous avons de mieux fait en ce genre.... 1] les connaissait peut-¢tre mieux et sous des vues plus générales qu’on ne les connait aujourd’hui. Aristote commence son histoire des animaux par établir des différences et des ressemblances générales entre les différents genres d’animaux. Au lieu de les diviser par de petits caractéres particuliers , comme l’ont fait les modernes, il rassemble historiquement tous les faits et toutes les observations qui portent sur des rapports généraux et sur des caractéres sensibles. II tire ces caractéres de la forme, de la couleur, de la grandeur, et de toutes les qualités extérieures de |’animal entier, et aussi du nombre et de la position de ses parties, de la grandeur, du mouvement, de la forme de ses membres, des rapports semblables ou différents qui se trouvent dans ces mémes parties comparées , et il donne partout des exemples pour se faire mieux entendre. Il considére aussi les différences des animaux par leur facon de vivre, leurs actions et leurs meeurs, leurs habitations, etc. Il parle des parties qui sont communes et essentielles, ef de celles qui peuvent manquer ou qui manquent, en effet, a plusieurs espéces d’animaux. Ces observations générales et préliminaires sont un tableau dont toutes les parties sont intéressantes; et ce grand philosophe dit aussi qu’il les a présentées sous cet aspect pour donner un avant-gout de ce qui doit suivre et faire naltre attention qu’exige Vhistoire particuliére de chaque animal ou plutét de chaque chose. 1] commence par l’homme, et il le décrit le premier, plutét parce qu’il est l’animal le mieux connu que parce qu’il est le plus parfait et, pour rendre sa description moins séche et plus piquante, il tache de tirer des connaissances morales en parcourant les rapports physiques du corps humain. Jl indique les caractéres des hommes par les traits de leur visage. Il décrit done Phomme par toutes ses parties extérieures et intérieures, et cette description est la seule qui soit entiére. Au lieu de décrire chaque animal en particulier, il les fait connaitre tous par les rapports que toutes les parties de leur corps ont avec celles du corps de "homme. Lorsqu’il décrit, par exemple, la téte humaine, il compare avec elle la téte de dif: férentesespéces d’animaux. Il en est de méme de toutes les. autres parties. A Voccasion du sang, il fait histoire des animaux qui en sont privés, et, suivant ainsi ce plan de comparaison, dans lequel, comme l’on voit, Vhomme sert de modéle, et ne donnant que les différences qu'il y a des animaux a Vhomme, et de chaque partie des animaux a chaque partie de l'homme, il retranche a dessein toute description particuliére; il évite par la toute répétition, il accumule les faits, et il n’écrit pas un mot qui soit inutile. Aussi a-t-il compris dans un petit volume un nombre presque infini de différents faits, et je ne crois pas qu'il soit possible

de réduire & de moindres termes tout ce quwil avait a dire sur cette matiére, qui parait si peu susceptible de cette précision, qu'il fallait un génie comme le sien pour y conserver en méme temps de l’ordre et de la netteté. Cet ouvrage d’Aristote s’est présenté & mes yeux comme une table de matires qu’on aurait extraite avec le plus grand soin de plusieurs milliers de volumes remplis de descriptions et observations de toute espéce; c’est Vabrégé le plus savant qui ait jamais été fait, sila science est en effet Phistoire des faits ; et quand méme on supposerait qu’Aristote aurait tiré de tous les livres de son temps ce qu’il a mis dans le sien, le plan de l’ouvrage, sa distribution, le choix des exemples, da justesse des comparaisons, une certaine tournure dans les idées, que j’appellerais volontiers le caractére philosophique, ne laissent pas douter un instant qu’il ne fat lui-méme bien plus riche que ceux dont il aurait emprunté. »

Ses principales divisions du régne animal, comme I’a re- ‘marqué le savant Cuvier, sont encore aujourd’hui les plus -solidement établies ; car on y pourrait trouver la séparation des animaux vertébrés et des invertébrés ; les animaux articulés, les mollusques y sont aussi distingués des autres classes. Ii a bien connu Jes quatre estomacs des ruminants, et il a disséqué des singes et des éléphants, puisque les indications qu’il en donne ont été confirmées par les zootomistes de notre siécle. Il décrit la gerboise, le chacal et d’antres espéces rares de YOrient. Il avait bien étudié aussi Jes poissons et plusieurs mollusques marins. Il a suivi le développement du poulet dans l’ceuf avec une curieuse exactitude, quoique dépouryu d’instruments microscopiques et des autres secours que le scalpel des modernes doit aux autres sciences, etc. Les crustacés, les insectes les plus délicats, n’ont pas été négligés; et sans doute il employa divers obseryateurs ou des éléves pour se procurer un Si grand nombre de faits, qu'il coordonne avec autant d’ordre que de sagacité et de génie. Il s’éleva surtout 4 des vues philosophiques sur |’ensemble du régne animal , et reconnut la gradation croissante des étres depuis les moins compliqués jusqu’aux plus parfaits, et depuis les corps inorganiques jusqu’aux mieux organisés, en passant par des degrés successifs. Il avait méme étendu ses recherches sur les espéces marines qui se multiplient par division ou bouture, 4 Ja maniére des yégétaux. Les racines des végétaux lui paraissent étre l’analogue de la bouche des ani- ‘maux, et il considére les premiers comme un animal re- -tourné,

L’anatomie comparée, que les travaux de Villustre Cuvier ont élevée si haut , remonte donc a Aristote , qui en a jeté les principaux fondements; il parait avoir accompagné son -ouvrage de dessins qu’il cite, mais qui ne nous sont point parvenus. Quoiqu’il ait découvert les nerfs encéphaliques, il n’a guére connu leurs usages, puisqu’il place au coeur le foyer de la sensibilité. Cependant il observa que les vais- “seaux sanguins aboutissaient au cour; mais il ne distingua pas bien les veines des artéres. Il a vu que "homme possé- -dait le cerveau le plus volumineux relativement a son corps, -et il a décrit ses méninges ou enveloppes. Voici la notice de ses ouvrages sur les animaux : De leur histoire, en ‘dix livres; Des parties des animauz, et de leurs causes, quatre livres; De la génération des animauz, cinq livres; Des mouvements des animauz, etc.

Un si vaste génie, l’étendue et la multiplicité des sciences qu'il embrassa, firent dire 4 Cicéron que l’ardente curiosité des péripatéticiens s’était étendue a la fois sur toutes les régions du ciel, de la terre et de la mer, en sorte que rien ne parait leur avoir échappé dans la nature. Ce n'est pas qu’Aristote ait cependant tout tiré de son propre fonds, mais il sut s'approprier par les vues neuves de son esprit les opinions déja émises par d'autres philosophes. Ainsi, ce qu'il dit du temps était pris d’Archytas ; il s’empare des idées -d’Ocellus sur le mouyement, de celles de Timée de Locres

sur le vide, de celles de Démocrite et de Leucippe sur l’empyrée ou le feu élémentaire au-dessus de Vorbite lunaire, quoique ce soit une erreur, comme ce qu’il dit de la zone torride, inhabitable selon lui par son extréme chaleur. Th regarde le monde comme coéternel a Dieu. Leibnitz a déja remarqué que quoiqu’il y ait des questions trés-sublimes dans la Physique d’Aristote, l'ensemble en est défectueux ; infelix operis summa. Il introduisit en effet une infinité de formes et de facultés distinctes de la matiére, et enseigna qwil nait et se perd de nouveaux étres, ce que rien jusqu’ici n’a démontré. Semblable , dit Bacon de Verulam, a ces despotes de l’Orient, qui égorgent leurs fréres pour régner seuls en paix, Aristote semble avoir pris 4 tache d’étouffer les autres philosophies pour établir son empire; il présente sous un jour peu favorable tout ce qui s’éloigne de ses propres opinions, et les terrasse par cette habile tactique. Enfin le satirique Lucien se joue des observations minutieuses des péripatéticiens, occupés a mesurer le saut d’une puce; mais ce fait, supposé vrai, démontrerait encore une grande ardeur d’étude pour quelques parties de l’entomologie.

Nous avons cité Jes trois principes, matiére, forme et privation, qu’Aristote pose dans sa Métaphysique : il établit bien d’autres causes. Selon lui, il y a dans lunivers trois essences ou substances : 1° l’essence immobile et incorruptible, qui enveloppe le grand univers, c’est la Divinité; 2° Pessence incorruptible et mobile, qui est le feu ou la sphére de ’empyrée dans le firmament, s’étendant jusqu’a Vorbite de la lune, et constituant les astres ; 3° enfin essence mobile et corruptible, Yair, Yeau et les éléments, qui descend jusqu’au centre de la terre: les deux premiéres constituent la sphére céleste, celle-ci la sphére sublunaire. Le mouvement circulaire appartient aux deux premiéres, le rectiligne 4la derniére , qui seule est douée de la pesanteur. Au dela de la sphére sublunaire, ot régnent les dieux, se trouve, non plus les quatre éléments , mais une cinquiéme nature ou quintessence, pature des astres, nectar des dieux, éther pur, substance toujours la méme, et divinisée. Enfin, par-dela cette substance éthérée existe le premier moteur, substance inaccessible, infinie, indivisible , éternelle , dont la pensée fait la vie immatérielle , Dieu ineffable, comprenant toutes les sphéres successivement plus denses et concentriques, jusqu’a la terre, noyau central. Tel est le monde, subsistant nécessairement de toute éternité, formé de lui seul, et se conservant par ses propres forces, comme Dieu méme, dont il est le coéternel. Outre le premier moteur, chaque astre a sa sphére motrice qui l’entraine d’orient en occident; il y a des Ames, ou natures particuliéres, qui meuvent les sphéres planétaires avec leur planéte. De méme, dans la sphére sublunaire chaque individu et espéce possede son principe particulier d'action, son entéléchie, qui lui communique sa forme et son organisation. Ce ne sont pas des parcelles de la Divinité, puisque celle-ci reste dans les sublimes hauteurs, sans communication ni influence avec les natures sublunaires livrées & leurs propres instincts ou volontés, ou au hasard de la fortune. Les étres agissent d’aprés une sorte de résultat mécanique de leurs principes constituants, comme des rouages engrenés dans ceux du grand monde, Tout s’opére ainsi par la seule énergie de la nature en présence de la Divinité, mais sans son concours. Cependant tous les étres sont coordonnés pour une fin quelconque, car les plantes elles-mémes ont un but, quoique destituées de volonté. Mais la fin pour laquelle agissent les étres ne résulte pas d’eux-mémes; c’est la nature qui les fait ainsi opérer. Dieu, délivré du pénible soin de gouverner le monde, est infiniment heureux, intelligent, roi du ciel et de la terre, mais non responsable du mal. Sa puissance ne descend point jusqu’a la sphére sublunaire ; ainsi la terre échappe a sa providence, S'il en est ainsi, lame, n’ayant point pour témoin de ses actions la Divinité, qui n’y prend aucun intérét, ne doit pas etre punie ou récompensée ; cette

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