AUTORITE
de fait. Quand elle existe, c’est un devoir, et, comme on Ya dit, le plas saint de tous les devoirs , de secouer le joug dune autorité pareille; car rien ne contrarie plus les lois de la nature, relativement & ’espéce humaine, qu’un homme qui met son caprice et son bon plaisir 4 la place des régles éternelles de justice et de raison qui doivent présider au développement de ’humanité.
L’autorité limitée est la seule qui puisse é¢tre légitime parmi les hommes. Elle est de deux sortes , ’autorité naturelle et Vautorité légale.
L’autorité naturelle est celle, par exemple, que les parents exercent sur leurs enfants jusqu’’ un certain dge. Cette autorité est naturelle , c’est-a-dire qu’elle a été conférée par la nature, et qu'elle ne dépend nullement des conventions de la société. Elle est 7égitime, en ce que les parents ont sur leurs enfants une supériorité intellectuelle qui leur permet de les guider et de veiller & leurs véritables intéréts, mieux que les enfants ne pourraient le faire étant livrés a euxmémes. Elle est Jimifée, en ce que les parents ne peuvent vouloir A l’égard de leurs enfants que ce que la nature a youlu elle-méme, c’est-a-dire leur bien , ou leur plus grand bien possible. Ainsi, les parents ne sont pas libres de disposer de la vie de leurs enfants , @arréter le développement de leurs facultés, etc. Ils ne sont que les délégués de la nature auprés de leurs enfants, ils ne sont pas leurs maitres. L’autorité paternelle peut devenir légale, c’est-a-dire étre limitée , non-seulement par la nature, mais encore par les lois humaines ; mais elle ne cesse pas pour cela d’étre naturelle, les lois ne faisant que confirmer ce qu’a établi la nature.
L’autorité /égale est celle qui confére & certains hommes le pouvoir de gouverner la société dont ils font partie; pouvoir limité par des lois , c’est-a-dire par des conventions faites par la société, et qui déterminent le mode et la limite de ce pouvoir. Pour bien comprendre la légitimité d’une autorité semblable parmi les hommes, il faut remonter 4 son origine.
La société en général, ou une société en particulier, c’esta-dire un peuple, est une réunion d’individus qui mettent en commun leurs facultés et leurs lumiéres pour le plus grand bien de chacun. Le plus grand bien-étre de tous les individus qui composent une société, telle est la loi de cette société, parce que tel est le but que s’est proposé la nature en réunissant les hommes par V’instinct social. Mais comme ce bien-étre peut souvent étre compromis pour la société ou pour quelques individus par les passions et les crimes des hommes, on a senti de bonne heure la nécessité d’établir des lois, c’est-a-dire de faire des conventions au moyen desquelles les droits de chacun seraient respectés , les intéréts de diverses naturesréglés, garantis, et placés sous la sauyegarde de ce qu’on appelle la justice humaine. Comme ces lois eussent été illusoires si leurs décisions n’avaient été appuyées par une force qui en rendit l’exécution possible, il fut également indispensable de confier le maintien et application des lois & des hommes qu’on investit d’une force suffisante pour contraindre les citoyens 4 l’obéissance, L’autorité dont ces hommes furent investis est ce que noua appelons aujourd’hui le pouvoir exécutif. En remontant ainsi 4 Vorigine de ce pouvoir, on voit que la seule autorité qui puisse légitimement exister parmi des hommes créés avec des droits égaux est l’autorité légale, c’est-a-dire celle qui est chargée de commander au nom 2e la loi; c’est la loi seule , ou la nécessité que cette loi soit maintenue et appliquée, qui sert de fondement a cette autorité. On n’obéit pas, & proprement parler, 4 ceux qui en sont revétus; on obéit a la loi qu’ils représentent , et en lui obéissant on remplit les termes du contrat passé préalablement entre les hommes. Cette autorité a des limites bien fixes et bien marquées ; car les gouvernants n’imposent point leur volonté lorsqu’ils forcent a exécuter la loi, ils imposent les volontés de la société, qui seule tient de la nature le droit d’établir
des lois pour sa sdreté et son propre bien-¢tre. Loin de commander en maitres, ils sont liés eux-mémes par Ia loi, et ne peuvent ordonner que ce qu’elle ordonne. Du moment oui ils dépassent les limites de la légalité , leur autorité cesse @étre légitime, et la société qui la leur a confiée a le droit de les en dépouiller pour en revétir des dépositaires plus fidéles.
Souvent lautorité despotique, pour mieux assurer son empire, prend le masque de la légalité : cest lorsque le pouvoir exécutif abuse de la puissance qui lui est confiée pour corrompre les législateurs , fausser les lois existantes et en faire rendre de nouvelles, toutes favorables au despotisme. Cette espece d’autorité est la pire de toutes; c’est la tyrannie devenue hypocrite, et insultant a ses victimes en les écrasant au nom de Ia société et de la justice.
L’autorité légale , quoique s’exergant dans les limites qui lui sont impos¢es , peut encore s’exercer injustement : c’est lorsque les lois qu’elle a mission de faire exécuter sont ellesmémes vicieuses , soit par le fait des législateurs , de leur défaut dé lumiéres ou de leurs mauvaises passions, soit par le fait méme du peuple, trop ignorant ou trop lache pour se donner des légistateurs dignes par leur capacité et leur moralité de représenter conyenablement les intéréts de la nation. Dans ce dernier cas, ce n’est pas au pouvoir exécutif qu’il faut s’en prendre, mais bien a la législation elle-méme et aux causes qui la vicient; car le pouvoir exécutif n’est que Vagent et l’instrument de la loi.
On voit, par tout ce qui vient d’étre dit, que les véritables bases sur lesquelles repose la légitimité du pouvoir exécutif ne sont autres que le pouvoir législatif, lequel a lui-méme pour fondement le droit qu’a toute société dinstituer des lois protectrices de ses intéréts, et de déléguer les citoyens les plus éclairés et les plus probes pour discuter et déterminer ces lois. Or, ce droit , que la société poss¢de au méme titre que Vindividu, qui a le droit de défenare sa vie et de se développer conformément a sa nature, ce droit est ce qui constitue la sowveraineté nationale; la souveraineté nationale est donc le seul fondement légitime de l’autorité,
Aprés cette explication , il est, je crois, inutile de montrer combien est fausse et ridicule lopinion qui place la légitimité de Vautorité dans tel ordre, telle caste, ou telle famille, a laquelle le ciel aurait directement confié la mission de régir la société, qu’il aurait expressément imposée a tel peuple, et dans laquelle il aurait inféodé le droit imprescriptible de disposer & son gré de la fortune, de la liberté et de la vie des citoyens. Le simple bon sens et les faits de histoire font suffisamment justice d’une pareille absurdité, sous l’empire de laquelle vivent pourtant encore une grande partie des peuples du globe que nous habitons.
Il est une autre espéce d’autori¢é, qui s’exerce dans une sphére tout intellectuelle , qui ne s’adresse plus aux actione , mais aux idées, et qui consiste 4 imposer non des lois, mais des croyances. L’autorité dans le sens philosophique est ce prétendu droit qu’on accorde a certains hommes de régner en maitres sur les intelligences de leurs semblables , d’étre la pensée qui doit régler toutes les pensées, d’étre les seuls organes de la vérité sur la terre, de décider de tout sans appel, en un mot, d’étre crus sur parole, comme @infaillibles oracles. Ce qui a donné naissance a cette espéce d’autorité, c’est la superstition ignorante ou Yadmiration aveugle et fanatique. C’est ainsi que les prétres d’une religion sont investis d’un semblable pouvoir par l’ignorance des peuples , qui, sachant seulement que Dieu est la source de toute vérité , laissent surprendre leur crédulité au point de regarder comme les interprétes directs de la parole divine et les véritables délégués du ciel sur la terre des hommes que des études profondes ou les inspirations natt: relles d’un esprit supérieur ont placés au-dessus du vulgaire. C’est ainsi que l’admiration exclusive pour le génie d’Aristote le faisait respecter dans le moyen age comme la
source de toute vérité en philosophie , et ces mots : le mattre Va dit, furent souvent l'argument sans réplique avec lequel on fermait la bouche a ses adversaires.
La foi, c’est-d-dire la croyance sans examen, est ce qui répond a cette autorité, comme l’obéissance passive répond dans un autre ordre de choses a l’autorité despotique.
Toutes les religions ont lautorité spirituelle pour fondement; la philosophie, au contraire, a pour fondement la réflexion libre. C’est pour cette raison quil n’est point d@ennemis plus irréconciliables que la religion (en tant que réyélée) et la philosophie; car le régne de l’une deétruit le régne de l'autre. Autant la philosophie réprouve cette servitude intellectuelle qui dépouille Phomme de sa plus noble prérogative, de l’usage libre de sa raison, autant la religion a de haine pour la liberté de la pensée, autant elie fait efforts pour arréter la propagation des connaissances qui élévent 'homme au-dessus des préjugés religieux , lui révélent sa véritable nature, et l’affranchissent du joug dont on veut asservir son intelligence.
Un fait digne de remarque, c’est que l’absolutisme et lautorité spirituelle s’appuient ordinairement l’un sur Vautre, et que ces deux espéces de despotisme se donnent la main, parce qu’ils se prétent naturellement un mutuel secours. Comme le bras obéit A la pensée, et que la volonté est dirigée par les croyances, un despote est plus sir d’étre obéi quand les intelligences de ceux qu’il gouverne sont faconnées au joug, et quand on ne courbe pas la téte sous son sceptre par la contrainte seule, mais aussi par la persuasion. De son cdté, l’autorité spirituelle emprunte de puissants moyens d’action au pouvoir temporel, qui lui préte son glaive pour faire entrer violemment dans le temple la foule indécise, et faire prompte justice de toutes les innovations et de tous les novateurs qui pourraient ébranler la foi du vulgaire et briser les entraves d’une superstition traditionnelle.
Il nest point nécessaire de démontrer longuement que sette seconde espéce d’autorité n’est pas plus fondée que la premiére; car, de méme que nul homme n’a le droit de décider selon son bon plaisir du sort de ses semblables, qui ont tous regu de la nature des droits égaux a la liberté et au bien-étre , de méme nul homme n’a le droit de régler a lui seul les croyances de tous les autres, puisque la nature a accordé & tous des facultés intellectuelles pour en faire usage , et que de cet usage il résulte un respect invincible pour les décisions de notre propre raison, On a comparé a bon droit ‘homme qui repousserait le témoignage de sa raison, pour n’avoir de confiance que dans l’autorité dun autre homme, a celui qui, dans sa stupide lacheté, fermerait les yeux et se bouchierait les oreilles pour ne croire que ce qui serait vu et entendu par autrui.
Il est cependant beaucoup de cas ou nous sommes obligés de nous en remettre au témoignage de nos semblables, et le mot autorité n’a pas toujours en philosophie une aussi odieuse acception. Ainsi, il est un nombre infini de faits historiques sur la réalité desquels nous ne conservons aucun doute; nous croyons avec une égale certitude a l’existence de contrées que nous n’avons jamais visitées , aux résultats de certaines expériences que nous n’ayons jamais faites. I] faut nécessairement, pour croire 4 tout cela, que nous ajoutions foi au témoignage des autres hommes ou aux monuments qu’ils nous ont laissés. Et en effet homme serait borné a un bien petit nombre de connaissances certaines , s'il ne lui était permis de croire qu’d ce qu’il a vu ou eXxpérimenté par lui-méme. Mais qu’on prenne bien garde que dans tous les cas dont nous venons de parler Ja confiance que nous accordons anos semblables est fondée sur un raisonnement qui nous est propre, et que nous ne les croyons pas par la seule raison qu’ils parlent, mais bien parce que nous jugeons par nous-mémes, et d’apres la connaissanice que nous possédons de certaines lois de Vesprit