‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 5)Chapitre 179 sur 488 · AVEUGLE · texte numérisé non relu

AVEUGLE

dans les aveugles-nés qu’on peut remarquer, s’il est permis de s’expliquer ainsi, les miracles de la cécite. »

Diderot a publié en 1749 une Ledtre sur les Aveugles, deyenue fameuse plutdt par certaines impiétés qui n’étaient pas absolument de son sujet, et qui lui valurent les honneurs de la Bastille , que par les considérations ingénieuses mélées aussi A beaucoup d’erreurs qu’elle renferme , et dont nous allons donner ici une analyse d’aprés d’Alembert, L’auteur fait @abord mention d'un aveugle-né qu’il a connu, lequel était chimiste et musicien. 11 faisait lire son fils avec des caractéres en relief, et jugeait fort exactement des symétries; mais on se doute bien, par exemple, que l’idée de symétrie , qui pour nous est de pure convention a beaucoup d’égards, était encore davantage pour lui. Sa détinition du miroir est singuliére : « C’est, disait-il , une machine par laquelle les choses sont mises en relief hors d’elles-mémes. » Cette définition peut étre absurde pour un sot qui a des yeux ; mais un philosophe, méme clairvoyant, doit la trouver bien subtile et bien surprenante. « Descartes , aveuglené, dit Diderot, aurait dd, ce nous semble, s’en applaudir : en effet, quelle finesse @idées n’a-t-il pas fallu pour y parvenir! Notre aveugle n’a de connaissance que par !e toucher ; il sait, par le rapport des autres hommes, que par le moyen de la vue on connait les objets comme ils lui sont connus par le toucher ; du moins, c’est la seule notion qu’il puisse s’en former; il sait, de plus, qu’on ne peut voir son propre visage, quoiqu’on puisse le toucher. La vue, doit-il conclure, est donc une espéce de toucher qui ne s’étend que sur les objets différents de notre visage et éloignés de nous. D’ailleurs, le touucher ne lui donne que lidée du relief. Done, ajoute-t-il, un miroir est une machine qui nous met en relief hors de nous-mémes. » Remarquez bien que ces mots en relief ne sont pas de trop. Si l’aveugle avait dit simplement nows met hors de nous-mémes , il aurait dit une absurdité de plus; car comment concevoir une machine qui puisse doubler un objet? Le mot relief ne s’applique qu’a la surface; ainsi, nows mettre en relief hors de nousmémes , c’est mettre seulement la représentation de la surface de notre corps hors de nous. L’aveugle a da sentir par le raisonnement que le toucher ne lui représente que la surface des corps, et qu’ainsi cette espéce de toucher qu’on

appelle vwe ne donne |’idée que du relief ou de la surface |

des corps, sans donner celle de leur solidité, le mot relief ne désignant ici que la surface.

Nous ayouons que la désignation de l’aveugle, méme avec cette restriction, est encore une énigme pour lui; mais du moins on voit qu’il a cherché a linterpréter le mieux qu’il lui était possible. On juge bien que tous les phénoménes des miroirs et verres qui grossissent , diminuent ou multiplient les objets, sont des mystéres impénétrables pour lui. Il demanda si la machine qui grossit les objets était plus courte que celle qui les rapetisse, si celle qui les rapproche était plus courte que celle qui les éloigne, et, ne comprenant pas comment cet autre nous-méme que, selon lui, le miroir répéte en relief, échappe au sens du toucher : « Voila, disaitil, deux sens qu’une petite machine met en contradiction; une machine plus parfaite les mettrait peut-étre d’accord; peut-étre une troisi’me machine, plus parfaite encore et moins perfide, les ferait disparaitre et nous avertirait de l’erreur. » Quelles conclusions philosophiques un aveugle-né ne doit-il pas tirer de 1a contre le témoignage des sens! II définit les yeux : un organe sur lequel lair fait effet d’un baton sur lamain. L’auteur remarque que cette deéfinition est assez semblable a celle de Descartes, qui dans sa Dioptrique compare ’a-i] & un aveugle qui touche les corps de loin avec son baton : les rayons de la lumiére sont le baton des clairvoyants. ,

L’aveugle a la mémoire des sons A un degré surprenant, et la diversité des voix le frappe autant que celle que nous observons dans les visages. Les secours qu'il tire de ses

sens , et l'usage singulier qu’il en fait, au point d’étonner ceux qui lenvironnent, le rendent assez indifférent sur la privation de la vue. Il sent qu'il a, a d’autres égards, des avantages sur ceux qui voient, et, au lieu d’avoir des yeux, il dit qu’il aimerait bien autant avoir de plus longs bras , s'il en était le maitre. Cet aveugle se dirige trés-habilement et trés-strement au bruit et ala voix; il estime la proximilé du feu au degré de la chaleur, la plénitude des vaisseaux au bruit que font en tombant les liqueurs quil transvase, et le voisinage des corps 4 laction de Vair sur son visage ; il distingue une rue d’une impasse, ce qui prouve bien que lair n’est jamais pour lui dans un parfait repos , et que son visage ressent jusqu’aux moindres vicissitudes de atmosphere. Il apprécie a merveille le poids des corps et les capacités des vaisseaux, et il se fait de ses bras des balances fort justes, et de ses doigts des compas presque infaillibles. Le poli des corps n’a guére moins de nuances pour lui que le son de la voix : il juge de la beauté par le toucher, et ce quil y a de plus singulier, c’est qu’il fait entrer dans ce jugement la prononciation et le son de la voix. Il fait de petits ouvrages au tour et a Vaiguille, il nivelle 4 Véquerre, il monte et démonte les machines ordinaires ; il execute un morceau de musique dont on lui dit les notes et les valeurs; il estime avec beaucoup plus de précision que nous la durée du temps, par la succession des actions et des pensées. Son aversion pour le vol est prodigieuse , sans doufe a cause de la difficulté qu’il a de s’apercevoir quand on le vole. Il a peu d'idée de la pudeur, ne regarde les habits que comme propres a garantir des injures de lair, et ne comprend pas pourquoi on couvre plutét certaines parties du corps que d’autres : Diogene, dit Yauteur que nous abrégeons , et dont opinion sur absence de pudeur chez les aveugles a été combattue depuis par des faits nombreux, n’aurait point été pour notre aveugle un philosophe. Enfin, les apparences extérieures du faste , qui frappent si fort les autres hommes, ne lui imposent en aucune maniére. Ces avantages ne sont pas a mépriser.

Nous passons sous silence un grand nombre de réflexions fort subtiles que fait auteur de la Lettre, pour en venir a ce qu’il dit d’un autre aveugle, trés-célébre : c’est le fameux Saunderson, mort professeur de mathématiques 4 Cambridge, en Angleterre. La petite vérole lui fit perdre la vue dés sa plus tendre enfance, au point qu'il ne se souvenait point d’avoir jamais vu, et n’avait pas plus d’idée de la lumiére qu’un aveugle-né. Malgré cette privation, il fit des progrés si surprenants dans les mathématiques, qu’on lui donna la chaire de professeur. Ses legons étaient dune clarté extréme. En effet, il parlait a ses éléves comme s’ils eussent été privés de la vue. Or, un ayeugle quis’exprime clairement pour des aveugles doit gagner beaucoup avec des gens qui voient. Ce qu’il y a de singulier, c’est qu’il faisait des lecons d’optique; mais cela ne paraitra surprenant qu’a la multitude. Les philosophes concevront aisément qu’un aveugle, sans avoir lidée de la lumiére et des couleurs , peut donner des lecons d’optique, eu prenant, comme font les géométres , les rayons de la lumiére pour des lignes droites qui doivent étre disposées suivant certaines lois pour produire les phénoménes de la vision ou ceux des miroirs et des verres. Saunderson , en parcourant avec les mains une suite de médailles, discernait les fausses, méme lorsqu’elles étaient assez bien contrefaites pour tromper les yeux d’un bon connaisseur. Il jugeait de exactitude d'un instrument de mathématiques en faisant passer ses doigts sur les divisions. Les moindres vicissitudes de latmosphére l’affectaient comme l’aveugle dont nous avons parlé plus haut, et il s’apercevait, surtout dans les temps calmes, de la présence des objets peu éloignés de lui. Un jour qu’il assistait dans un jardin a des observations astronomiques , il distingua, par l'impression de lair sur son visage , le temps ou le soleil était convert

par des nuages, ce qui est d’autant plus singulier qu’il était totalement privé non-seulement de la vue, mais de I’organe.

Diderot fait ensuite mention, en peu de mots, de plusieurs autres illustres aveugles qui, avec un sens de moins, étaient parvenus 4 un degré surprenant de science et de connaissances variées; et il observe, ce qui est fort vraisemblable , que ce Tirésias qui était devenu aveugle pour avoir lu dans les secrets des dieux , et qui prédisait l’avenir, était, selon toutes les apparences, un grand philosophe aveugle, dont la fable nous a conservé la mémoire. Ne serait-ce point peut-¢tre un astronome trés-fameux , qui prédisait les éclipses (ce qui deva‘t paraitre trés-singulier A des peuples ignorants ) , et qui devint aveugle sur la fin de ses jours, pour avoir trop fatigué ses yeux a des observations subtiles et nombreuses, comme Galilée et Cassini ?

« Jl arrive quelquefois, dit d’Alembert , qu’on restitue la vue a des aveugles-nés : témoin ce jeune homme de treize ans a qui Cheselden , célébre chirurgien de Londres, abattit la cataracte qui le rendait aveugle depuis sa naissance. » Cheselden, ayant observé la maniére dont il commengait a voir, publia dans le n° 402 des Transactions Philosophiques , et dans le 55° article du Tatler (le Babillard ) , les remarques qu’il avait faites 4 ce sujet. Voici ces remarques, extraites du 3° volume de I’ Histoire Naturelle de MM. de Baffon et Daubenton : « Ce jeune homme, quoique aveugle, pouvait distinguer le jour de la nuit, comme tous ceux qui sont aveugles par une cataracte; il distinguait méme une forte lumiére, le noir, le blanc et l’écarlate, mais il ne discernait point la forme des corps. On lui fit d’abord Vopération sur un seul cil. Au moment oi il commenga a voir, tous les objets lui parurent appliqués contre ses yeux. Les objets qui lui étaient le plus agréables, sans qu'il pit dire pourquoi, étaient ceux dont la forme était réguliére. Il ne reconnaissait point les couleurs qu'il avait distinguées 4 une forte lumiére étant aveugle; il ne discernait aucun objet d’un autre, quelque différentes qu’en fussent les formes. Lorsqu’on lui présentait les objets qu'il connaissait auparavant par le toucher, il les considérait avec attention pour les reconnaitre une autre fois ; mais bientot il oubliait tout , ayant trop de choses a retenir. Il était fort surpris de ne pas trouver plus belles que les autres les personnes quil avait aimées le mieux. Il fut longtemps sans reconnaltre que les tableaux représentaient des corps solides ; il les regardait comme des plans différemment colorés ; mais Jorsqu’il fut détrompé, et qu’en y portant la main il ne trouva que des surfaces, il demanda si c’était la vue ou le toucher qui le trompait. 1] était surpris qu’on pdt faire tenir dans un petit espace la peinture d’un objet plus grand que cet espace, par exemple, un visage dans une miniature, et cela lui paraissait aussi impossible que de faire tenir un boisseau dans une pinte. D’abord, il ne pouvait souffrir qu’une trés-petite lumiére, et voyait tous les objets fort gros ; mais les premiers se rapetissaient & mesure qu’il en voyait de plus gros. Quoiqu’il sdt bien que la chambre ob il était était plus petite que la maison, il ne pouvait comprendre comment la maison pouvait paraitre plus grande que la chambre. Avant qu’on lui edt rendu la vue, il n’était pas fort empressé d’acquérir ce nouveau sens; il ne connaissait point ce qui lui manquait, et sentait méme qu’il avait 4 certains égards des avantages sur les autres hommes ; mais A peine commenga-t-il A voir distinctement, qu'il fut transporté de joie. Un an aprés la premiére opération, on lui en fit une seconde sur l'autre ceil, qui réussit également, Il vit d’abord de ce second ail les objets beaucoup plus gros que de l'autre, mais cependant moins gros qu’il ne les avait vus du premier ceil; et lorsqu’il regardait le méme objet des deux yeux A la fois, il disait que cet objet lui paraissait une fois plus grand qu’avee son premier

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