BACON
circonstance de sa vie qui le mit en relief fut un sermon trds-hardi qu’il prononca & Oxford, en présence de Henri I. Un goat décidé pour les sciences physiques le porta ensuite a s’appliquer avec ardeur a étude des phenoménes de la nature ; et des amis généreux mirenta sa disposition
Jes ressources qui lui étaient nécessaires pour cela. C'est
ainsi qu’il se trouva en état de pouvoir ne reculer devant aucun sacrifice; et il raconte luicméme, dans son Opus majus , que dans l’espace de vingt ans il dépensa, en €xpériences, plus de 2,000 livres de France (duo millia dibrarum parisiensium ), somme énorme pour le temps. En sondant les mystéres de la nature, il fit des découvertes et en déduisit des conséquences qui frappérent d’admiration les hommes assez éclairés pour en comprendre les rapports naturels, mais dans lesquelles les ignorants ne voulurent yoir que les effets de la magie et dun pacte avec le diable. Ces rumeurs furent perfidement exploitées par la haine et par la jalousie que le sentiment de sa supériorité inspirait aux autres moines de son couvent. En outre, Roger Bacon ne se génait pas pour blamer ouvertement Vignorance et la corruption de mceurs des prétres et surtout des moines, etil adressa méme au pape une lettre dans laquelle il lui exposait la nécessité dune réforme du clergé; c’en était assez pour qu’il fat dénoncé formellement en cour de Rome par ses ennemis, et pour qu’un bref du pape lui interdit de faire désormais des cours publics 4 luniversité. A peu de temps de laonlejeta dans un cachot, ob tout commerce avec un ¢étre humain lui fut interdit ef of souvent méme on le laissa manquer de nourriture. Parmi le petit nombre d’esprits d’élite qui admirérent le génie de Roger Bacon et qui déplorérent ses malheurs, on cite le cardinal-archevéque de Sabine, alors légat du pape en Angleterre, qui n’eut pas plus tot ceint la tiare, sous le nom de Clément IV, qu’il S’empressa de faire élargir Pillustre captif en le prenant hautement sous sa protection. C’est 4 la demande expresse de ce souverain pontife que Roger Bacon éerivit son Opus
majus (publié par Jebb ; Londres , 1733), qu’il lui enyoya
par son éléve favori, Jean de Paris, et dans lequel il exposait la nécessité d’une réforme absolue des sciences par Vétude attentive des langnes et de la nature. II lui fit aussi passer par laméme occasion quelques instruments de mathématiques qu’il avait construits, et s’offrit d’aller lui-méme a Rome pour donner toutes Jes explications nécessaires. Pendant la vie de Clément IV, les envieux et ignorants cordeliers n’osérent plus attenter a la liberté de leur savant confrére; ils se bornérent a lui rendre la vie insupportable par leurs incessantes tracasseries. Dix ans aprés, en 1278, sous le pontilicat de Nicolas II], le général des Franciscains, Jéréme d’Esculo, étant venu a Paris en qualité de Iégat, les cordeliers en profitérent pour dénoncer au représentant du pape leur confrére comme magicien strologue et comme ayant fait un pacte avec le diable. La science perdit son procés; ignorance triompha. Les ouvrages de Roger Bacon furent condamnés, comme renfermant des nouveautés dangereuses et suspectes; et Yauteur lui-méme expia son génie par une détention de prés de dix années. La senfence, rendue par Jéréme d’Esculo, fut confirmée par le pape Nicolas Ill; et ce fut fort inutilement que lorsgue le géuéral des Franciscains fut élu pape, sous le nom de Nicolas 1V , Roger Bacon essaya dele fléchir et de lui démontrer Vinnocence en méme temps que l'utilité de ses ouvrages en lui adressant une dissertation Sur les moyens de prevenir les maladies de la vieillesse (en latin ; Oxford, 1590; traduit en anglais par Brown, 1683), dopt un exewplaire manuscrit existe encore a la Bibliothéque impériale
de Paris. Ce ne fut qu’aprés la mort de Nicolas LY, lorsque
le pauvre frére Roger, usé par une vie si agitée et si bien remplie, ne parut plus redoutable, que ses persécuteurs se décidérent a faive droit aux réclamations de beaucoup de seigneurs anglais eta le rendre a la liberté. Accablé d’in-
firmités, il revint alors & Oxford, ol il écrivit emcore un Abrégé de théologie et ne tarda point a mourir, en 1292 suivant Jes uns, et en 1294 suivant les autres. « Je me repens de m’étre donné tant de peine dans Vintéret de la science,» dil-il a son lit de mort. Son corps fut enterré dans l'église des Franciscains, o& pendaat longtemps |’on montra la cellule ob travaillait le fvére Roger Bacon,
De tous les ouvrages de Roger Bacon qui soul parwenus jusqu’d nous, son Opus majus est incontestablement celui qu’il faut placer au premier rang. Ll y traite de presque toutes les sciences, et quelques-unes des parties dont il sé compose ont élé publides sous forme de (raités partiouliers. Roger Bacon peut étre considéré comme lun des fondateurs de l’optique. Le premier il étudia Paction des lentilles et des verres convexes; et il inventa les lunetles a usage des presbytes. Li donnetrés-bien la théorie des amiroirs ardeants, et nous apprend qu'il en fabriquait lui-anéme de trés-bons en acier, pour dix livres monnaie de Paris. Le premier il expliqua la formation de V’arc en-ciel par J’action des rayons réfléchis et réfractés dans un milieu diaplhane. C’est, ditil, le méme genre de phénoméme coloré qui se produit lorsque, tenant la bouche p'eine d’eau , on lance cetle eau sous forme de pluie fine dans lair contre Je soleil. Le premier aussi il appela l’attention des physiciens sur la décomposition de la lumiére et sur le spectre coloré. Albumasar avait déja observé que le jphénmoméne de la marée dépend de la lune; mais Bacon, tout en admettant cette explication, attribue particulitrement ce phénomene a lattraction que la lune exerce sur |’élément liquide. Dans un chapitre intitulé Du Mouvement de la Balance, on trouve entre autres détails astronomiques fort remarquables l’indication de la précession des équinoxes. Dans son Epitre sur les ceuvres secrétes de l’art et de lanature,, ainsi que sur la nullité de la magie ( Hpistola de secrelis operibus artis et nature etnullitate magiz), il indique clairement que Ja composition de la poudre a canon était déja connue de son temps. « Nous pouvons, dif-il,, avec Je salpétre et d’antres substances composer artificiellement un feu susceptible détre lancé a toute distance. On peut aussi parfaitement imiter la lumiére de l’éclair et le bruit du tonnerre, Il suffit @employe~ une trés-petite quantité de cette matiére pour produire beaucoup de lumiére, accompagné d'un horrible fracas : ce moyen permet de détruire une ville ou une armée. » Dans ce méme traité, il dit.des choses si étonnantes concernant Ja physique et la mécanique, qu’on serait tenté de croire qu’il connaissait 1a machine a vapeur et les aérostats. « On pourrait, dit-il, construiredes machines propres a faire marcher les plus grands navires plus rapidement que ne le ferait toute une garnison de rameurs : on n’aurait besoin que d’un pilote pour les diriger. On pourrait aussi faire marcher les voitures avec une vitesse incroyable, sans le secours d’aucun animal. Enfin, il ne serait pas impossible de faire des instruments qui au moyen dun appareil a ailes permettraient de voler dans Jaira la maniére des oiseaux .» Si Reger Baccn partagea quelques-unes des erreurs de son siécle , s'il crut a Vastrologie et a la possibililé de la transmulation des métaux , en revanche il regardait les mathématiques comme la base de toutes les autres sciences; et on ne saurait donner trop d’éloges a la sagacité qui lui fit reconnaitre les erreurs existant dans le calendrier, Jeurs causes et les moyens d’y porter reméde. Lui-inéme il eonfectionna uncalendrier ainsi rectifié , dont une copie existe encore dans la bibliothéque de Vuniversité d’Oxford. Afin de pouvoir lire les auteurs anciens dans les textes originaux , il avait étudié a fond ies langues latine, grecque, hébraique et arabe; et il écrivait le latin avec une éléganceet une clarté vraiment remarquables.
BACON (Frangois), baron de Verulam, vicomte de Saint-Alban, célébre philosophe anglais, aé a Londres, en 15641, était fils de sir Nicolas Bacon, garde des sceaux
sous Elisabeth, et descendait de l’ancienne famille des Suffolk. Il étudia au collége de La Trinité 2 Cambridge, et s’y fit remarquer par la rapidilé de ses progrés et la précocité de son génie: il n’avait pas encore seize ans que, frappé de la futilité de la philosophie d’Aristote, telle qu'elle était alors enseignée dans les écoles, il fitun écrit pour la combattre. Il parait avoir dés cette époque compris la nécessité de reconstituer sur de nouvelles bases tout le systéme des connaissances humaines, et avoir congu le hardi projet d@exécuter par lui-méme cette réforme. Malheureusement le hasard des circonstances lentraina dans une carriére a laquelle il était moins propre, et qui, en flattant peut-étre son ambition , devait remplir sa vie d’amertume.
A peine 4gé de dix-sept ans, il accompagna sir Amias Pawlet , ambassadeur 4 la cour de France, et fut, quoique bien jeune encore, chargé par ce ministre, auprés de son souverain, d’une mission délicate, qu’il remplit avec le plus grand succés. Son pére étant mort pendant ses voyages, Bacon, qui n’avait & hériter que d’une fortune médiocre, retourna dans son pays, et se livra tout entier 4 l'étude du droit, afin de s’assurer des moyens honorables d’existence. Bientot en effet il parut au barreau avec éclat, et il y réussit si bien que dés Page de vingt-huit ans il fut nommé conseil extraordinaire de la reine; il obtint aussi, par la protection de lord Burleigh, la survivance de la place de greffier de la chambre étoilée, place qui donnait un revenu de 1,600 livres sterling, mais dont il ne jouit que vingt ans aprés. En {593 il fut nommé membre de la chambre des communes, et, quoique attaché a la cour, il s’acquitta de sa mission avec jindépendance. Mais toutes ces fonctions étant plutot honorifiques que lucratives, Bacon était loin de jouir d’une aisance proportionnée asa naissance et a son rang : aussi le comte d’Essex, qui était son plus zélé protecteur, fit-il tous ses efforts pour lui faire obtenir la place, fort avantageuse, de solliciteur général; mais il ne put y réussir. Quoique Elisabeth appréciat ses talents et sa haute capacilé, elle céda aux objections de Cécil, comte de Salisbury, qui possédait alors toute sa confiance, et qui lui représentait Bacon eomme un homme tout spéculatif, dont la téte était remplie d’idées philosophiques, mais qui n’avait aucune connaissance positive des affaires. Peu aprés, le comte d'Essex ayant été accusé de haute trahison, Bacon, sans doute afin de se concilier la faveur de la reine, oublia tout ce qu’il devait 4 son protecteur, et accepta le role odieux d’accusateur du favori disgracié, qui ne tarda pas A porter sa téte sur I’échafaud. Ce trait d’ingratitude n’eut pas le succés que Bacon devait en attendre. L’indignation qu'il souleva dans le public fut telle qu’Elisabeth n’osa rien faire pour lui.
Dégonté des affaires, Bacon voulut alors quitter sa patrie, et il serait sans doute allé s’ensevelir dans un pays étranger si ses amis ne l’en eussent empéché. Ce ne fut qu’a l’avénement de Jacques 1° qu’il parvint au pouvoir ; il fut alors successivement fait chevalier, puis nommé solliciteur général (1607), garde des sceaux, et enfin lord grand-chancelier (1619); il fut en méme temps élevé a la pairie, avec le titre de baron de Verulam, qu'il écinangea bientét contre celui de comte de Saint-Alban. Mais, soit que son élévation lui edt fait des ennemis acharnés, soit qu’il edt réellement donné prise contre lui, il fut bientdt accusé par les communes devant la cour des pairs de corruption et de vénalité, et futcondamné A payer une amende de 40,900 livres sterling, & étre emprisonné a la tour de Londres pendant le bon plaisir du roi, et déclaré indigne de servir le roi et de siéger au parlement. Peut-¢tre Bacon avait-il en effet regu, comme la plupart de ses prédécesseurs , quelques sommes pour expédier les brevets des places et des priviléges qu'il délivrait comme garde des sccaux et pour expédier plus promptement des affaires portées a son tribunal; mais la plus grande partie de ses