BAGNE
fer chaud, portant les trois lettres Gax, était conduit a la chatne sur les galéres du roi, et ses biens confisqués. Les galéres 4 temps entrainaient de moins la mort civile et la confiscation. On fit ensuite précéder la marque d'une formalité douloureuse, 1a fustigation, qui fut maintenue jusqu’a la révolution de 89. Ainsi quelle espéce d’hommes nos rois clouaient-ils sur leurs galéres ? Outre des esclaves faits sur les Barbaresques, outre quelques rameurs libres, c’étaient des scélérats , le rebut de la société. Ils allaient recruter dans la fange de la civilisation les dépositaires de 'honneur national dans les combats de mer. Du reste, en Espagne et dans toutes les républiques italiennes , l'histoire des galéres est A peu prés la méme qu’en France.
A la fin du régne de Louis XIV, quand les galéres, avec Jeurs bancs de rameurs, cesstrent d’étre en usage, les ga- Kériens furent employés dans les hopitaux, dans les arsenaux maritimes, au curage des ports, & toute espéce de travaux pénibles; le bagne fut leur prison. Ce nouveau mot introduit dans notre langue vient de Vitalien bagno, parce qu’a Constantinople il y avait des bains dans la prison des esclaves : de la ce nom fut donné a toutes les prisons d’esclaves, et par suite aux prisons de forgats qui leur ont sucecdé. L’Assemblée constituante (1791-92) s’apitoya sur le sort des condamnés au bagne; elle remplaca le mot de galéres par celui de travaux publics, et adoucit la peine; vint ensuite le Code de Napoléon ( 1810), qui institua les travaux forcés. Apres la révolution de Juillet, on trouva qu’il était affreux de graver pour toujours dans la chair vive @un homme le souvenir d’une faute dont il allait subir la peine, et la marque fut supprimée en 1832.
Dans les projets de loi présentés sur le régime pénitentiaire, toujours on s’est occupé de la suppression des bagnes, d’ot Phomme revient flétri et pire qu'il n’y était entré, ot les associations de malfaiteurs s’organisent, d’ot le condamné sort incorrigible. En 1852, une colonie pénitentiaire fut formée & la Guyane pour arriver 4 la suppression graduelie des bagnes. Leur population était alors de 8,000 condamnés environ (Toulon, 3,900; Brest, 3,000; Rochefort, 1,000); ils codtaient 2,500,000 fr. par an, et rapportaient A l’Etat 2,100,000 fr. La suppression des bagnes fut sanctionnée par une loi du 30 mai 1854, qui portait que la peine des travaux forcés serait subie dans des établissements créés hors du territoire frangais (Cayenne d’abord, puis la Nouve'le-Ca!édonie). Les bagnes de Brest et de Rochefort furent fermés en 1858; celui de Toulon, conservé a titre de dé)t, doit étre supprimé en 1873. Les renseignements qui suivent n’ont done plus qu’un intérét historique.
L’établissement des bagnes actuels remonte au milieu du dernier siécle. Celui de Toulon fut fondé le 27 septembre 1748. Avant cette époque, les forcats étaient placés A Marseille sur seize galéres, dont huit pouvaient prendre ia mer et huit restaient mouillées dans le port. Le bagne de Brest date de 1750, celui de Rochefort de 1767. Quant aux
agues de Nice, Lorient, le Havre, Cherbourg, etc., créés pres fa révolution de 1789, leur suppression nous dispense d’en parler.
De nombreux établissements civils et hydrauliques se sont élevés dans le port de Toulon : on a fait peu de dépenses, et Yon a obtenu d’importants résultats. Cet avantage est dd principalemen. & Pemploi des ouvriers condamnés. Autrefois on ne leur imposait que des travaux de fatigue; on ne lirait aucun parti de leur intelligence. Si l'on rencontrait parmi eux quelques artisans habiles , on les utilisait; mais ce cas était rare. Tout le reste n’était que force mécanique. Depuis 1819 la direction des constructions hydrauliques et civiles de ce port suit nne marche différente. Non-seulement elle emploie comme ouvriers d’art la plupart des hommes qui avant leur condamnation exercaient une profession , mais encore elle multiplie les apprentissages, de telle sorte que des travaux de tovte nature puissent ¢tre
exécutés par les condamnés sans le concours des ouvriers libres. Ce systéme est avantageux a YEtat, non-seulement parce qu'il augmente la valeur du travail des forcats, mais encore parce qu’il pourrait améliorer leurs maurs si une instruction morale et religieuse était Vauxiliaire de cette excellente innovation.
A Toulon les diverses professions de magon, taillewr de pierre, menuisier, charpentier, forgeron, sont enseignées aux condamnés graduellement par apprentissages mutuels, sous l’inspection de p!usieurs contre-mattres. Ils travaillent & la journée ou a la tache ; dans le premier cas, leur salaire journalier varie de 5 425 centimes; dans le second, ils peuvent gagner jusqu’a 30 centimes. Cette modique somme améliore beaucoup leur sort : elle leur suffit pour acheter du tabac et pour se procurer de temps en temps quelque nourriture plus agréable , plus substantielle que la ration ordinaire du bagne. Ils peuvent méme tous les mois se réunir en escouade et former des espéces de pique-niques, ou les chagrins sont oubliés. Plus le salaire qu’ils recoivent leur procure de jouissances, plus ils craignent den étre privés; c’est un puissant moyen de police, car la paresse et les fautes contre Vordre sont punies quelquefois par la diminution ou par le retranchement de la solde. Outre la paye ordinaire, qui est la méme pour les condamnés a vie et pour les condamnés & temps , on accorde 4 ceux-ci un supplément d’un tiers en sus, auquel on donne le nom de pécule, et on le leur tient en réserve jusqu’a l’expiration dé leur peine. A cette époque on leur en remet le montant, afin qu’a leur sortie du bagne ils ne se trouvent plus, comme par le passé, dans un déniiment complet. On a formé a Saint-Mandrier de grands ateliers, dans lesquels six cents forcats, qui doivent atteindre en trés-peu d’années !’époque de leur libération , sont réunis. On y fabrique de la chaux , des tuiles, des briques, du ciment, des pavés, pour les travaux de V’hdépital et pour ceux qui s’exécutent dans lintérieur du port.
La vallée au milieu de laquelle est creusé le port de Brest présente trois grandes courbures. C’est au commencement de la seconde qu’est placé le bagne. Ce vaste batiment est assis 4 mi-céte entre le quartier de la marine qui est au-dessus ef les belles corderies qui, plus bas, longent le quai. Il confine au nord a Vancien hépita. Bralé, nommé depuis Clermont-Tonnerre; au sud, au séminaire, autrement dit Grand Hopital militaire. Deux corps de logis composent ce bagne, et sont séparés par une cour dune extréme profondeur. Le second batiment, d’une bien moindre dimension, s’appelle l’Infirmerie; il n’a qu’un rezde-chaussée et un premier étage. Dans ce rez-de-chaussée sont placés le laboratoire de la pharmacie, le logement du pharmacien de garde et quelques magasins. Le premier étage se compose du logement des officiers de santé, chargés du service d’une salle trés-longue ou gisent les malades, et d'une salle particuliére séparée de celle-ci par un grillage, ol se tient continuellement un détachement de gardes-chiourmes (gardiens des forgats ). La salle de l’infirmerie est éclairée par des fenétres hautes et étroites, garnies de barreaux de fer. Un long exhaussement régne de chaque coté de la salle et tient élevés au-dessus du parquet les lits destinés aux malades. Chaque lit porte un anneau destiné a la chaine qui attache chaque individu, et la longueur de cette chaine ne laisse de libres mouvements que cenx d’une absolue nécessité,
Le principal batiment est d’une prodigieuse grandeur. Il est divisé en trois étages, composés de deux immenses saties, partagées au milieu par une longue colonnade de pierre. Les salles sont ¢clairées par de hautes et larges ouvertures couvertes de grillages en fer. Contre la colonnade du milieu et dans le pourtour de ces salles, il y a des lits de camp d’une trés-grande longueur, mais non continus; dans l’intervatie qui existe entre chacun d’eux il y a des tuyaux de pompe qui, a certaines heures de la journée, laissent échapper de l'eau pour le nettoiement de la salle. Dans cet intervaile,
on a ménagé aussi des fosses inodores. Au bord Inférieur de ces lits de camp régne une série d’anneaux propres a recevoir la chaine de chaque individu. j
L'intérieur du bagne de Rochefort rappelle & peu prés celui du bagne de Toulon, excepté toutefois les localités flottantes, qui n’y existent pas. Le batiment est assez beau. Dans I’arsenal les travaux sont moins compliqués qu’a Toulon. Les récompenses journali¢res produisent un bon effet sur l’esprit des condamnés lorsqu’elles sont distribuées avec justice : elles consistent dans la cessation de Paccouplement, dans l'emploi de fers plus légers, dans la distribution de postes plus doux qui procurent quelque argent, en gratifications semestrielles accordées par le conseil d’administration de la marine aux détenus qui ont réuni a une bonne conduite ie plus de zéle et d’aptitude pendant les travaux. Les punitions de simple police autres que celles prévues par les lois sont: 1° le retranchement du vin pour un jour seulement, excepté dans la saison caniculaire; 2° le ramas, les menottes, le cachot, la souche et la garcette; 3° la privation des douceurs accordées ; 4° la remise en couple pour un temps plus ou moins long.
Le mouvement journalier de la chiourme est ainsi réglé dans ie bagne de Rochefort : au coup de canon de Diane, on commence a déferrer la fatigue, et ensuite la consigne. Au son de la cloche de l’embauchée, la chiourme sort des salles; la visite des fers et la fouille se font avec attention , et la chiourme est envoyée sur les travaux. Le 1°* mars, la chiourme rentre dans les salles 4 onze heures et demie ; chaque homme recoit sa ration de vivres. A une heure un quart, la chiourme sort des salles, et est envoyée sur les travaux ; elle rentre toujours une demi-heure avant la débauchée des ouvriers. Chaque homme regoit a la rentrée du soir quarantehuit centilitres de vin (la ration sans travail ne comporte pas de vin). Du 1°” avril au 1°* novembre, la chiourme sort des salles A une heure trois quarts aprés midi; du 1°* novermbre au i mars, la chiourme sort des salles 4 sept heures un quart et rentre a trois heures du soir, toujours une demiheure ayant la débauchée des ouvriers. La rentrée totale de la chiourme est annoncée par le son de la cloche; alors chaque sous-adjudant de garde fait compter les hommes de Ja salle : cette mesure nécessaire se pratique ala rentrée du matin comme & celle du soir. Au coup de canon de retraite, lappel nominal se fait dans les salles; une heure apres, les sous-adjudants, chacun dans sa salle, donnent un coup de sifflet pour annoncer le silence, qui s’établit peu de temps aprés, et qui dure jusqu’au lendemain.
Les forcats sont transportés aux trois bagnes dans des voitures cellulaires, Autrefois le ferrement et le départ de la chaine avaient lieu publiquement, et attiraient un nombreux concours de spectateurs. Enarrivant a leur destination ils sont soumis a une opération assez dangereuse. On leur rive au pied droit une chaine de 1 métre 60 cent. au bout de laquelle se trouve un boulet de 5 kilog. 90. Lorsqu’un forgat s'est enfui du bagne, on tire trois coups de canon pour avertir les habitants des alentours de setenirsur leurs gardes et de lui courir sus. Si le fuyard est repris, il est mis au cachot. En cas de vol ou d’assassinat au bagne, le coupable est traduit devant un conseil de guerre; et s’il est condamné & mort, la sentence sexécute comme suit : l’échafaud est dressé dans la principale cour; quatre pidces chargées & mitraille sont disposées de maniére A balayer en un instant toute la place; les soldats de garde prennent les armes et se placent en bataille derriére la porte d’entrée; les forgats agenouillés autour de l’échafand se découvrent et tiennent leur bonnet a la main. A midi le condamné arrive chargé de chalnes ; un coup de canon tiré du port donne le signal, et le bourreau , qui est aussi un forgat, remplit son office.
Dans les trois bagnes, les vAtements et la marque distinctive des forgats varient suivant qu’ils sont condamnés a teiups ou & vie, Tous ont une houppelande, un pantalon,