‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 5)Chapitre 245 sur 488 · BAJAZET · texte numérisé non relu

BAJAZET

BAJAZET I est illustre entre les fondateurs de la puissance oltoimane. I] présente l'un des plus mémorables exemples de ces rapides changements de fortune qui remplissent Phistoire du monde, et dont le spectacle nous frappe toujours, commesi la frayilitédes choses humaines était un attribut du temps oii nous sommes! On le compte comme le quatriéme souverain de empire des Turks. Cet empire avait été fondé dans la premiére année du quatorziéme siéc!e (en 1300), par un simple chef de horde, Othman, qui établit 4 Koniah (Iconium ), au pied du Taurus, les bandes de patres guerriers et de cavaliers nomades a Ja téte desquelles i! marchait. En faisant de ces hommes une nation, Othman leur donna son nom. Orcan, son fils (1326), porta a Pruse le siége de la nouvelle monarchie; il fixa ses compagnons dans les villes subjuguées ; les populations chrétiennes pli¢rent sous ses lois. Enlin, des provinces de Pempire grec, il élendit ses conquétes jusque sur la famille des empereurs: car i] cimenta sa domination en obtenant qu’une princesse de Constantinople, la fille de Cantacuzéne, vint partager sa couche musulmane. Son fils ainé, qui mourut trop tot pour régner, le prince Soliman, avait profité des déchirements des factions latines, toujours acharnéesa se disputer les débris de l’empire , pour franchir le Bosphore (1353) et planter les tentes ottomanes sur la terre d’Europe. Le second fils @’Orean lui succéda. Cefut Amurath I* (1359). Il poussa plus avant les découvertes et les conquétes de ces barbares. I] soumit toute la Thrace, déborda sur la Macédoine, refoula devant lui les Albanais, les Bulgares, les Bosniaques, et se hata de transporter sa capitale de la rive asiatique 4 Andrinople (1362), comme Alexandre de Macédoine, dans sa marche contraire, avait fixé en terre son javelot en touchant au rivage de |’Asie. Ce fut Amurath qui, pour avoir une infanterie et affermir ses conquétes, imagina de dresser les enfants des chrétiens A combattre ja race chrétienne et a l’asservir : il fonda ainsi institution des janissaires ( yengi cheri, nouveaux soldats), institution puissante, qui s’étendit rapidement sur la face de empire comme un réseau de fer ; elle en a été jusqu’a nos jours le lien et la force. Avec cet appui, il s’enfonga dans la Mésie; il arriva au pied des monts Krapaks; la il trouva toutes les nations slavonnes réunies aux Hongrois par le commun péril, et déja il venait de les défairc aux champs de Cassovie, quand, le soir, un triballe, nommé Milo, se dévouant pour venger la chrétienté, le poignarda dans sa tente au milieu de ses janissaires (9 mars 1389).

Bajazet alors fut proclamé souverain au milieu de l’armée. Fils @’Amurath, arriére-petit-fils d’?Othman, ce prince apportait au trone une volonté de fer, une indomptable fierté , une rare activité d’esprit, une justice farouche etimpitoyable, une ambition ardente. Le premier acte de sa puissance fut

de mettre 4 mort son jeune frére Yacoub-Chélibi, dont la yaleur brillante lui paraissaif , sur la seconde marche du tréne, un danger plutét qu’un appui. L’exemple donné ainsi 4 ses successeurs ne devait que trop devenir une régle fondamentale de la politique des sultans. Son pouvoir assuré par ce forfait, il s’occupa de consolider les conquétes de sa race, Manuel Paléologue était alors associé 4 empire de Jean, son pére : il le manda sous ses étendards comme un vassal ; il défendit a ?empereur Jean de fortifier Byzance, puis balaya de la Romélie, de la Bulgarie, des rives du Danube, tous les postes grecsou latins qui y restaient encore. Laservitude couruit au-devant de ses pas. Un évéque dirigea sa marche par les Thermopyles sur l’Attique ; une dame espagnole, veuve de l'un de ces croisés latins qui avaient perdu ’'empire d’Orient en le divisant en une foule de principautés hostiles , lui livra, avec l’antique Delphes, un trésor qui aurait dd étre pius précieux pour elle que tous ceux du temple d’Apolion ; c’était la beauté de sa fille. La Thessalie reconnut le musulman pour maitre. Quatre Paléologues , qui se disputaient la monarchie grecque, réduite a la banlieue

de Constantinople, s’estimérent heureux qu’il oubliat de lee assujettir. Il avait hate de repasser en Asie pour y étendre sa puissance. Les émirs de Caramanie, qui régnaient sur des hordes semblables a celles des Ottomans, furent depossédés par lui. L’un d’eux , Caraman-Ogli, son beau-pére, eut la téte tranchée, et la nation turque le reconnut pour son unique chef. Il soumit Asie Mineure tout entiére. Koniah , point de départ de sa maison, rentra dans ses domaines. Inquiet du mouvement des Tatares , il étendit ses victoires jusqu’a Amasie, Erzeroum, Angora; il descendit |’Euphrate, se donna de ce coté des frontiéres, puis, Asie assurée, il revient de ’Euphrate au Danube; il chatie les révoltes de Ja Servie; et s’il trouve une barriére dans le génie d’Etienne de Moldavie, ou plutot dans le courage de la mére d’Etienne, qui a su ramener au combat les Moldaves vaincus et fugitifs, il ne se replie un moment que pour revenir bientét sur ses pas, et alors il instruira ses ennemis par des exécutions terribles & respecter sa fortune.

Partout présent a la fois, courant d’une extrémifé a Vautre de son empire au gré de tous les périls, Bajazet réunissait la prudence ala force. Ce fut lui qui donna une flotte aux Ottomans pour pouvoir défendre leurs rivages contre les galéres redoutables des chevaliers de Rhodes, II institua une justice ; une discipline sanglante régnait dans ses armées et servait de sauvegarde aux vaincus. Des officiers civils, les kadis, lui durent une organisation nouvelle. Il réunit de toutes les parties de son empire les ministres de la loi. On a prétendu que, lassé du titre d’émir, le seul que ses ancétres eussent osé prendre, ilse fit déférer par cette assemblée celui de sultan. Le khalife qui continuait de gouverner la foi des croyants, en se laissant gouverner lui-méme par les mameluks, reconnut a Bajazet et lui déféra cette dignité souveraine.

Bajazet voulut justifier Porgueil du rang supréme auquel s’élevait par lui le sang d’Othman. Il annonga (1394) la résolution de marcher sur la Hongrie pour détruire cette couronne, dont l’exemple excitait a la résistance toutes les nations chrétiennes du Danube. On répandit qu’il avait écrit au jeune roiSigismond l’intention de ne pas s’arréter dans la carriére qui allait s’ouvrir devant lui, jusqu’a ce qu’il edt fait manger Pavoine 4 son cheval sur |’autel de Saint-Pierre de Rome. Un cri d’effroi retentit dans toute la chrétienté. La noblesse de France sentit se réveiller dans sesrangs |’ardeur des croisades. J] n’y eut qu’une voix pour proposer de courir aux barbares, de relever l’empire de Constantinople, et d’aller par la méme occasion délivrer le saint tombeau. Charles VI, sur qui la main de Dieu s’était appesantie depuis trois ans, comme afin de frapper avec lui tout son peuple, Vinfortuné Charles ne pouvait conduire la chevalerie de France. Le duc de Bourgogne offrit pour la commander son fils ainé, Jean, comte de Nevers, heureux de faire ses premiéres armes contre l’infidéle. Le connétable de France, Philippe d’ Artois, comte d’Eu ; le comte de la Marche, Jacques de Bourbon; les princes de Lorraine , Henri et Philippe de Bar; Pamiral de France , Jean de Vienne; le maréchal de Boucicaut, le sire deCoucy, Guy de la Trémouille, Louis de Brézé, Saint- Pol, tous ces princes et gentils-hommes qui, dans le désceuvrement de la tréve avec |’Angleterre, passaient leur temps a défier tout venant aux pas d’armes pour l’honneur des dames de France, se précipitérent dans une entreprise qui promettait un utile emploi & leur courage. Plus de mille chevaliers renommés se crois¢rent. Leurs lances étaient si bien garnies, qu’avec leurs écuyers l’expédition francaise montait a dix mille hommes. C’était 4 Bude que le roi Sigismond avait fixé le rendez-vous des défenseurs de la croix. L’armée chrétienne (1396) , forte de cent mille hommes , marcha ou plut6t courut au combat. Les chevaliers de France se précipitérent en avant, ivres de joie et d’orgueil. Les lenteurs inaccoutumées de Bajazet exaltérent la confiance qu’ils n’étaient que trop disposés & placer dans la terreur de feur nom. Les succés Drillants qu’obtint dans

une premiére rencontre leur avant-garde, conduite par Coucy, confirmérent ces dispositions, tout en éveillant, a-t-on dit, les ombrages jaloux de l’armée hongroise. On a prétendu que dans leur ivresse ils allérent jusqu’a faire main basse sur leurs captifs. Quoi qu’il en soit, l’'armée ottomane parut (28 septembre); c’était aux plaines de Nicopolis, sur la rive droite du Danube. Bajazet avait eu la prudence d’attendre ce redoutable choc en Bulgarie, au centre de ses forces et de ses ressources. Ses lignes présentaient un croissant de 200,000 combattants prét 4 se refermer sur les téméraires qui viendraient l’attaquer. Un corps de quelques milliers d’hommes jetés en avant avait ordre d’engager l’action avec les premiéres troupes chrétiennes qui seraient apercues, et de les entrainer par une retraite calculée dans ce vaste piége. Sigismond, averti, fit prévenir les Frangais. Coucy alors propose qu’on attende l’armée hongroise. Philippe d’Artois s’indigne ; les autres seigneurs des lys sejoignent a lui; toute Ja noblesse fait écho au cri des princes. Jean de Vienne, interrogé comme amiral de France, répond que /@ ow la vérité ef laraison nepeuvent étre ouies, outrecuidance réegne, et que puisque le comte d’Eu se veut combattre, il le faut suivre. Si fait-on; tout s’élance. La banniére de France poursuit le croissant, |’écrase, arrive au pied de cette muraille mouvante, immense, qui tout a coup se referme sur elle-méme ef tient prisonniére toute la fleur de la noblesse francaise. Sigismond, 4 son tour, parait. Il hésite; ses eompagnons s’étonnent : tout se débande. S’ils avaient eu la valeur intrépide des Frangais, dit un historien anglais (Gibbon), ou si les Frangais avaient pu avoir la prudence des Hongrois, les Osmanlis se seraient yus peut-étre rejetés au dela du Bosphore. Mais Pheure de la prudence est passée ; il ne s’agit que de combattre et de.mourir. Des coups terribles marquent la mort de tout ce que la France a de plus considérable. Les troupes d’Asie sont dispersées ; les janissaires méme fléchissent. C’est sous le poids du nombre que cette poignéede héros succombera. Bajazet compte par milliers ses soldats moissonnés ; 4 peine trois cents des croisés purent-ils étre désarmés vivants. Tout le reste avait péri. Le sultan ne trouve pas cependant assez de martyrs : il fait massacrer sous ses yeux tous ceux qui n’avaient pas un rang illustre, et ne conserve, pour les vendre cher a la France, que vingt-quatre princes ou barons éminents , fels que Nevers, Bourbon, Bar, La Trémouille, Boucicaut. Sigismond, coupé de sa retraite sur la Hengrie, n’eut d’autre ressource que de fuir le long des rivages de la mer Noire. Il parvinta Byzance, etretourna par I’Italiedans son royaume, ou l’attendait bientét la couronne impériale,

Un chevalier avait eu la permission de porter en Occident la nouvelle du désastre. La chrétienté fut saisie d’épouvante. La France, veuve de tout ce que les lys et la croix avaient de preux et de défenseurs, resta longtemps consternée. Charles VI et le roi de Chypre, Lusignan, multiplitrent les présents & Bajazet. Le barbare avait promené en triomphe, dans ses lignes et de marche en marche, les prisonniers chargés de fers; puis, fatigué de les trainer A sa suite, il les avait enfermés A Pruse en Biihynie. A la fin, moyennant une rangon de 200 mille ducats, il rendit la liberté aux illustres captifs; mais il les insulta encore en les délivrant, « Je te méprise trop, dit-il au comte de Nevers, pour te demander la parole de ne plus me combattre; reviens si tu loses! »

Le potentat qui abusait ainsi de la fortune éfait réservé a de terribles cliatiments, Le premier de tous fut de se sentir trop épuisé par sa victoire pour donner suite a ses projets contre la chrétienté, Il tenait vainement assiégée la ville de Smyrne, que les chevaliers de Rhodes défendaient avec courage. Il tourna ses armes contre ce qui restait, de Vempire grec. Tout réduit que fit ce trongon A Constantinople et Asa ceinture, la fortune le tenait partagé entre deux Paléologues acharnés ase disputer une vaine ruine! Manuel Paléo-

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