BAKOUNINE — BAL
le thédtre varie depuis le riche hétel du ministre, de | ambassadeur, du sénateur et du banquier (et alors il prend souvent le nom de féte ), jusqu’a |’humble salon du chef de bureau , de |’artiste et du rentier.
Tout n’est pas plaisir dans un bal, il faut bien en convenir, Avez-vous femme ou fille? C’est d’abord la robe, les fleurs ou les plumes dont il faut faire emplette : les mé moires viendront plus tard. C’est ensuite le coiffeur qui se fait attendre ; car on ne peut pas avoir un coiffeur qui ne soit pas trés-occupé. Enfin, aprés deux heures d’impatience , d’inquiétude, il arrive; et vous montez en voiture & l'heure oi vous avez habitude de yous mettre av lit. A peine avez-vous fait quelques tours de roue, qu’on s’apercoit de l’oubli d’un bouquet ou d’un éventail : on revient les chercher... Puis, aprés quelques reproches d’étourderie ou de négligence, on vient se placer @ la queue des yoitures, qui commence a trois rues de distance du lieu de la féte; on aalors, pour se désennuyer, la conversation des gardes chargés de maintenir Pordre; on entend encore les quolibets des gens du peuple, qui, les pieds dans Ja boue, vous regardent comme des bétes curieuses, et vous rient au nez. Plus d’une heure se passe avant que yous aperceviez les deux lampions qui décorent la porte-cochére, et indiquent aux automédons la borne a éviter. Heureusement il n’y a pas eu d’accident; et, aprés avoir mis pour faire cing cents pas le temps d’aller de Paris 4 Versailles, vous arrivez au bal entre deux haies d’arbustes et de fleurs. Déja la foule est telle, que vous ne savez plus ou placer yos dames, a leur grand déplaisir et au votre, car vous aimez leur succés; elles sont obligées de s’asseoir dans l’endroit le moins apparent du bal. Mais le coup d’qil est ravissant et les toilettes riches ou élégantes, les rafraichissements abondants ; votre fille danse et votre femme fait tapisserie; vous voila consolé.
Javoue que tout ce mouvement de plumes, de fleurs, de jolis visages , séduit les yeux, et que l’orchestre charme les oreilles. Vous regardez, vous écoutez quelque temps; puis, comme la chaleur vous fatigue, vous passez dans la salle ou lon joue; car bien des gens et méme des jeunes gens ne vont au bal que pour y jouer. C’est l’écarté, c’est la bouillotte , le lansquenet, le whist, qui tour a tour vous tentent; quant a votre femme ef a votre fille, vous n’y pensez plus. Ce n’est que lorsque vous avez perdu tout votre argent que vous vous souvenez d’elles pour leur parler de retour; mais on ne vous écoute pas : c’est le plus joli moment du bal... Et d’ailleurs i] y a un souper : ce mot de souper vous console un peu. Vous cherchez alors a lier conversation avec quelque homme d’esprit; mais vous apprenez bientét qu’en aucun lieu on n’a moins d’esprit que dans un bal : vous restez confondu de la nullité des gens de mérite , qui sont la tout dépaysés et qui palissent devant le jeune homme aux cheveux frisés et 4 l’ample cravate, qui a déja répété cent fois et sur tous les tons : Le bal est délicieux, Vorchestre est divin; ou bien encore aux homines brusquement : Comme il fait chaud! aux dames indifféremment : 1 fait bien chaud; et aux demoiselles tendrement : Ah! qwil fait chaud!
Si par hasard vous trouvez a échanger quelques paroles avec un ami ou une feinme aimable, voila qu’un couple Inaladroit, emporté par l’ardeur de la valse ou du galop, vous heurte et vous entraine au loin dans son teurbillon. Enfin, Pheure du souper arrive, et 1A du moins vous trouvez quelque compensation a vos pertes et a votre ennui; et si ce n’était une tache a la robe de votre femme, vous n’auriez rien a dire contre le souper. Il est quatre heures, et quand vous vous retirez, malgré les instances de votre fille, vous ne trouvez rien autre chose a dire a la maitresse de la maison que ce que tout le monde lui a déja dit: Votre féte était ravissante! compliment banal avec lequel on croit étre quitte pour la danse, Vorchestre , les glaces, le punch et le souper.
Aprés quelque attente pour avoir votre voiture, vous partez; et c’est pour vous le moment le plus heureux de la soirée, Mais votre fille est enchantée, elle n’a pas manqué une seule contredanse; et son contentement naif vous prouve que si le bal ne vous amuse plus, ce n’est pas la faute du bal.
Les bals offrent quelquefois un attrait de plus 4 I’époque du carnaval; c’est lorsque chaque invité vient déguisé. Ils prennent alors le nom de bals costumés. Le coup d’ceil est peut-étre moins gracieux, mais il est plus piquant ef plus vrai. Sous ces divers déguisements , la gaieté trouve moyen de s‘introduire dans un bal: quelques charges amusantes , quelques lazzis spirituels provoquent le rire, et les tournures grotesques ou ridicules du plus grand nombre éveil- Jent les malins propos : 1a, c’est un sorcier qu’on interroge, et qui ne sait que répondre; 1a, c’est un Ture qui n’ouvre la bouche que pour dévorer des gateaux ; on le prend pour un député. Plus loin, c’est une bergére des Alpes dont les cheveux gris se font jour sous les roses de sa coiffure. Un habit de ministre , loué chez Babin (et il y en a de tous les régimes), change tellement un avocat qu’on ne peut le reconnaitre. Certain magistrat est reconnu sur-le-champ sous son costume d’arlequin ; un guerrier illustre a pris Vhabit du fournisseur Turcaret, et un hanqnier se persuade que ses épaulettes lui donnent Yair d’un général. On voit un pacha 4 trois queues danser avec une jeune Grecque, un chevalier du Temple valser avec une bacchante, et Guillaume Wallace galoper avec la comtesse d’Escarbagnas. Ces contrastes piquants donnent aux bals costumés un attrait particulier.
Du bal costumé au bal masqué, il ne devrait y avoir que la différence du masque de plus. Malheureusement il n’en est point ainsi, et je ne sais que l’aspect d’un enterrement qui soit plus triste que celui d’un bal masqué. D’abord toutes les femmes ne sont-elles pas entitrement couvertes de dominos noirs et de masques noirs? car personne ne fait attention aux dominos roses, La, une taille élégante est déguisée avec soin, et la coquetterie se réfugie tout entiére dans la chaussure. C’est aux pieds qu’on regarde pour deviner si la figure est jolie, et on se passionne pour un bas a jour et un soulier de satin. L’esprit ne vient qu’ensuite développer la passion, qui commence et finit en moins dune heure; mais cette heure a été ravissante. La conquéte avait prés de cinquante ans; mais qu’importe? Timagination ne lui en donnait que vingt; et Vimagination en fait d’amour n’ést-elle pas tout, ou a peu prés? J’ai souvent entendu parler des dangers des bals masqués pour une femme : j’avoue que je n’y vois de dangers que pour celles qui les cherchent, ou qui n’en ont plus a craindre.
C’est du bat champétre que les méres et les maris doivent plutot s’alarmer. La tout parle aux yeux et méme a Vame. Ces feuillages verts , ces fleurs odorantes, cette belle nature, cette douce chaleur, ce riant désordre , tout respire le plaisir et la yolupté. La disparait I’étiquette glaciale des salons; 1a pour conduire sa danseuse & sa place on peut prendre le chemin le plus long, et marcher le plus lentement possible : la foule est si grande! 1a on peut oser tout dire, car Vinstant d’aprés on ne se connait plus. Qui le croirait? c’est dans les bals champétres qu’on trouve plus que partout ailleurs une séparation marquée entre laristocratie et la démocratie. Il y a salle haute et salle basse : 1a les danseurs 4 vingt-cing centimes, 1a les danseurs a dix centimes, et au milieu lorchestre prélevant sa rétribution , comme le gouvernement son impét. Ed. Mennecner.
Le premier bal dont il soit fait mention dans V’histoire est celui qui se donna en 1285 & Amiens a l’oceasion du mariage de Charles V1 avec Isabeau de Bavitre; encore parait-il douteux que les nobles invités aient eux-mémes figuré comme acteurs dans cette fete. Douze ans plus tard nous voyons ce méme prince, remis de sa longue maladie mentale, remplir un rdle dans un bal costumé qui a lieu au fau-