‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 5)Chapitre 311 sur 488 · BARBE · texte numérisé non relu

BARBE

de constitution lymphatique, au contraire , les jeunes gens, les habitants des contrées froides et humides , les Hollandais, Ies Anglais, les Suédois, ont ordinairement la barbe blonde, épaisse, plus douce au toucher. Les saisons , qui imitent action des climats, peuvent influer sur la couleur des poils. La nourriture améne dans leur texture des changements notables : avec une nourriture bonne, succulente , humide, la barbe est douce, molle ; elle est Apre au toucher, ‘ses poils sont gros et durs, lorsque les aliments sont secs et la digestion pénible.

Chez les vieillards, la barbe croit d’une maniére plus active. Il en est de méme chez les phthisiques et dans plusieurs maladies. La vieillesse la fait passer, quoiqu’un peu plus tard que les cheveux et par des dégradations de

violent, la terreur, suffisent aussi poar opérer la méme métamorphose.

La couleur de la barbe n’est pas toujours en harmonie avec celle des cheveux; l’époque de la pousse est celle de la puberté. Chez les malheureux qu’une opération cruelle

consacre au triste métier de gardiens de femmes dans les |

harems, lorsque l’opération a été faite aprés Page de puberté, la barbe continue pousser, quoique moins épaisse. Vers lage de cinquante ans, elle tombe, et sa chute devient le premier signe de décrépitude. Si Popération a été faite dans état d’enfance, le menton reste nu pour jamais; la chevelure prend un développement plus énergique, et ne tombe pas.

Par une sorte de jeu cruel, malheureux a la fois pour les deux sexes, la nature s’amuse quelquefois 4 couronner un menton féminin de cet attribut de la force et de la puissance. Un historien parle d’une femme suédoise qui cachait son sexe, et s’était enrélée parmi les grenadiers de Charles XII. Des autorités plus recommandables nous apprennent que Marguerite, gouvernante des Pays-Bas, avait la face revétue d’une ¢rés-longue et trés-forte barbe. Dans tout climat, c’est assez fréquemment un indice de stérilité; a en croire les médecins, Vexcés de chasteté peut suffire chez certaines femmes pour déterminer une éruption de la

barbe. Hippocrate cite ’exemple d’une femme d’Abdére, |

Phetusa, dont le mari, Pythias , était depuis long-temps re-

tenu en exil, ef qui un matin se réveilla barbue autant que |

la princesse Dolorida avant son désenchantement par don Quichotte. Le Ménagiana, aprés avoir recherché pourquoi le menton de la femme est privé de barbe, en donne l’explication suivante , que la physiologie reste maitresse d’admettre ou de rejeter :

Sais-tu pourquoi, cher camarade,

Le beau sexe n’est point barbu ?

Babillard comme il est, on n’aurait jamais pu Le raser sans estafilade ,

pensée que l’éditeur a cru devoir reproduire en vers grecs, latins, italiens , espagnols, anglais, allemands, etc., pour Vinstruction et !’édification des différentes nations de la terre.

Les peuples de l’antiquité se sont accordés a regarder la barbe commeune marque de sagesse. Le suppliant, en abordant un protecteur, lui fouchait la barbe avec respect. Diogéne demandait aux porteurs de mentons rasés s’ils étaient mécontents d’étre hommes. Lors de la premiére invasion de Rome par les Gaulois, nous voyons combien les sénateurs assis au forum sur leurs chaises curules comptaient sur aspect de leurs belles barbes pour imposer aux farouches vainqueurs qui allaient inonder la ville. Dans les familles, la premiére tonte d’une barbe donnait lieu 4 une grande cérémonie : on consacrait ce poil précieux & une divinité protectrice. Scipion |’Africain fut le premier Romain qui se servit de rasoir tous les jours; le Sicilien Ticinius en avait ‘apporté la mode en Italie.

La barbe était peut-étre en plus grand honneur encore

chez les Hébreux. On lit dans le Lévitique : « Vous ne raserez point votre barbe; » et l'on trouve dans les Paralipoménes que des ambassadeurs du roi-prophéte ayant été rasés par ordre du roi des Ammonites, David les envoya 4 Jéricho cacher leur désastre et attendre que leur poil edt repoussé, Les fondateurs de l’Eglise chrétienne, 4 leur tour, préconisérent la longue barbe, condamnant un menton rasé comme vanité d’un luxe mondain. Saint Clément le Romain, qui vivait du temps des apdtres, dit : « Dieu, qui nous a créés 4 son image, accablera de sa haine ceux qui violent sa loi en se rasant le menton. » Saint Clément d’Alexandrie dit 4 son tour : « La barbe contribue 4 la dignité de ’homme, comme les cheveux 4 la beauté de la femme. »

| Tertulliens’éléve contre les moeurs corrompues qui avaient couleur successives , au blanc le plus parfait. Le chagrin |

introduit l’usage de se raser.

Chez les Gaulois, sous la domination romaine, les prétres

| et les nobles portaient seuls la barbe. Avant leur établis-

sement dans les Gaules, les Goths et les Francs se rasaient. Lorsquwils adoptérent les usages du peuple vaincu, ils laissérent croifre leur barbe entitre, 4 Vinstar de la noblesse et du clergé. Des ordonnances enjoignirent aux serfs de se raser complétement le menton. Longtemps le sceau des lettres qui émanaient des souverains porta pour plus de sanction trois poils de leur barbe. Une charte de 1120 se termine par ces mots : « Pour que ceci demeure délibéré et stable 4 jamais, j’ai corroboré le présent écrit de Vapposition de mon sceau avec trois poils de ma barbe. » La meilleure garantie qu’un suzerain pit donner a un vassal ou un allié de sa résolution dele prendre sous sa protection était de lui couper la barbe de sa main. Pour l’ordinaire, il se contentait de la toucher. A ’époque de Charlemagne, nous voyons les bourgeois de Spoléte se rendre auprés du pape, dont ils implorent le secours, et ne le quitter qu’aprés lui avoir fait accepter leurs barbes. Charlemagne, pour infliger aux Lombards une marque de vasselage, voulut les obliger 4 se raser, tandis que lui-méme, en prenant le titre d’empereur d’Occident, s’empressait de laisser pousser sa barbe ala comaine. Cette barbe, relique précieuse du grand homme, se conserve encore, dit-on, a Spire.

La division des Eglises grecque et latine, qui date du méme temps, devint le signal d’une effroyable perturbation dans la toilette de la figure. Jusque alors prétres et nobles, empereur et pape, éloignaient scrupuleusement le rasoir de leur auguste face. Léon III, pour se distinguer du patriarche de Constantinople, dépose sa barbe, et présente a Ja chrétienté stupéfaite le spectacle d’un pape ras¢. Enviror trente ans aprés, Grégoire IV, persévérant dans le méme systéme, fulmine une bulle qui enjoint a tout clerc de faire le sacrifice du poil de son visage, et menace les réfractaires de la confiscation de leurs biens. Au douziéme siécle, la prescription qui avait fauché tous les mentons des cleres s’attaque a ceux des laiques et méme des monarques. En l'année 1105 Godefroi, évéque d’Amiens, renyoie de l’offrande tout ce qui porte barbe. Plus tard, un prédicateur dirige les foudres de son éloquence contre les poils grisonnants de Henri I", roi d’Angleterre, et le monarque obéissant va se livrer aux mains d’un barbier. Pareil exemple de résignation fut donné par le superbe Frédéric I‘, dit Barberousse. Notre Louis le Jeune s’estima de méme trop heureux de sortir du confessionnal absous, mais barbifié. Quel était son crime ? Aprés la prise de Vitry, il avait fait rétir dans une église trois cents bourgeois qui y avaient trouvé asile.

Ce régime de terreur ne pouvait durer. Les caprices de la mode triomphent de tout, méme de Vanathéme, et, admirez les voies de la Providence! c’est & la machoire d’un pape, Honorius III, que la barbe vient refieurir au commencement du freiziéme siécle! Elle orna successivement celles de plusieurs autres pontifes et de plusieurs souverains ; mais l’époque de triomphe pour la barbe fut le siécle de Francois I*". Par suite de lun de ces jeux que laa

rois modernes auraient peine 4 concevoir, un courtisan maladroit l'avait atteint d’un tison enflammé a la téte. La blessure était grave; elle nécessila le sacrifice enlier de la chevelure. Le héros, par mode de consolation, donna liberté de croitre 4 tous les menus poils ombrageant son ovale facial; les courtisans se hatérent de Vimiter. A la ville aussi bien qu’a la cour, cet usage fit fureur, Les élégants évéques qui vivaient plus ala cour que dans leur diocése, brilaient d’en faire autant, mais les canons des conciles les effrayaient ; car, malgré exemple donné par des papes au treiziéme siécle, les antibarbistes avaient triomphé de nouveau en France au quatorziéme siécle. C’était presque matiére a schistne entre ’Eglise gallicane et 'Eglise romaine, puisque deux papes contemporains de Frangois I** ne se firent pas scrupule de porter barbe aussi bien que lui: Jules 11, qui, élu jeune, imagina cet ornement pour se donner laspect grave d'un vieillard ; Clément VII, qui, ayant perdu lhabitude de se raser dans sa prison, ne jugea pas & propos de la reprendre aprés sa rentrée au Vatican, Cependant Frangois 1°, a qui ses maitresses codtaient cher, imagina de spéculer sur la coquetterie de son haut clergé. Il obtint du pape un bref qui Pautorisait 4 lever un impot sur tous les clercs portant barbe. Grande division entre le clergé riche et Je clergé pauvre; mais lopposition la plus rude fut celle que firent les parlements. La magistrature, généralement dévote, prit parti pour le clergé puritain. Un édit de 1535, appelé édit des barbes , défendit aux plaideurs de paraitre devant la cour avec une barbe. Un maitre des requétes fut obligé de sacrifier la sienne pour étre admis a préter serment. En 1561 la Sorbonne décida, aprés madre délibération, que la barbe était contraire 4 la modestie sacerdotale.

Guillaume Duprat, revenant du concile de Trente, allait prendre possession de I’évéché de Clermont; la cérémonie avail été remise au saint jour de Paques. Il se présente porteur d’une barbe qui edt fait honnear au yvénérable Priam , une barbe descendant a flots d’argent jusqu’a la ceirture : que rencontra-t-il sous le porche de son église métropolitaine? le doyen du chapitre, escorté de deux acolytes, et brandissant d@immenses ciseaux. Le péril était imminent, la résistance impossible; mais Guillaume Duprat n’était point homme 4a faire a l’ambition le sacrifice de son indépendance. Au moment oli l’orgue et la foule entonnaient les hymnes pieux, au moment ou le trio barbicide étendait les bras, il lui jette son surplis, et prend la fuite jusque dans sa demeure. « Je sauve ma barbe, s’écria-t-il, et j'abandonne mon évéché, »

Malgré la perte que les barbes, beaucoup plus que les lettres , avaient faite dans la personne de leur véritable protecteur, Francois I*, et dans celle de ‘son successeur, Henri II, les fortes tétes de la cour imitérent Duprat et ne fléchirent ni devant les arréts des parlements, ni devant les canons des conciles provinciaux , ni devant les décisions de Ja Sorbonne. Henri III, antibarbiste, ful en proie aux vers satiriques et aux épigrammes mordantes. Henri [V, mieux inspiré, se servit de sa large barbe grise comme d'un: auréole ; mieux que son panache blanc, elle rallia 4 lui les hommes de tous les partis. Sous son régne brillérent du méme lustre les barbes pointues, les barbes carrées, les barbes rondes , en éventail, en queue d’hirondelle, en feuille Wartichaut; ce fut age d'or de la barbe. Elle ne fit que décroitre sous le régne de Louis XII. Le Mercure de janvier 1732 nous a transmis le nom du dernier personnage qui ait porté la barbe @ Paris. Il se nommait Richard Mithon; i] était bailli et juge criminel an comté d’Eu. En 1752 revint de Constantinople un peintre de portraits nommé Liotard , portear dune superbe barbe. Cette singularité le mit promptement & ta mode. [] fallut, pour couper court a cette vogue, le mot un peo dur de madame de Pompadour ; » Votre barbe fait tout votre mérite. » Dans un portrait de la

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