BARBES
« comparant 4 un sauvage. » Barbés lui répondit aussitét : « Lequel est le plus sauvage, monsieur, de celui qui offre « sa téte au scalpel, ou de celui qui prend le scalpel pour « la couper? » Dans cette réplique, qui, s’il faut en croire les apologistes de Barbés, atterra le président de la cour des Pairs, on reconnait les traces des vains sophismes mis en circulation par les charlatans de la philanthropie moderne , au sujet de la peine de mort, et de la confusion d’idées que leurs prédications produisent chaque jour dans les esprits. Tous ces docteurs font en effet profession d’horreur pour la peine capitale et dénient hautement a la société le droit de venger dans le sang du coupable les forfaits a permis. IIs ont des larmes et de Vindignation dans la voix quand il s'agit de qualifier les justes représailles 4 l’aide desquelles on persiste 4 se débarrasser de monstres qui déshonorent Vhumanité, La société, suivant eux, serait fout au plus autorisée 4 détenir ces misérables pendant un temps plus ou moins long; et les crimes qu’ils ont commis imposeraient en méme temps a cette société Vobligation sacrée de faire tous ses efforts pour essayer de ramener au bien ces intelligences que les vices seuls de l’ordre social dans lequel le hasard les a ietées ont pu pervertir. Par contre, surprendre et égorger de sang-froid les ommes machines, les soldats qui font obstacle 4 la réalisation des sublimes théories de tous ces niveleurs, de tous ces amis exclusifs du peuple, est chose non-seulement licite, mais sainte et héroique, C’est la guerre de la liberté contre l’esclavage! Est-il besoin d’ajouter qu’ici Pesclavage, west la société établie; et la liberté, Yarrivée de quelques centaines d’aventuriers au pouvoir, aux honneurs, avec les richesses et les jouissances matérielles qu’ils procurent?
Barbés fut condamné a la peine de mort, et a tous les frais du procés; disposition parfaitement inutile, soit dit en passant, car, sachant bien qu’au métier de conspirateur il risquait de perdre tout ce qu’il possédait, Barbés avait eu, plusieurs années déja auparavant, la précaution prudente de faire des actes de vente simulés, et de confier sa fortune a des mains tierces. Quand l’arrét rendu par lacour des Pairs fut connu dans Paris, les sociétés secrétes firent mine de youloir entraver le cours de la justice et de s’opposer a l’exécution de la sentence capitale. Louis-Philippe, contrairement a Yavis de ses ministres, recula devant la possibilité dun conflit; et la peine de Barbés fut commuée en celle de la détention perpétuelle. Les instances du duc et de la duchesse d’Orléans en faveur du condamné ne contribuérent d’ailleurs pas peu a cet adoucissement apporté a son sort. A quelques années de 1a les sollicitations dela famille de Barbés furent encore favorablement accueillies par Louis-Philippe, qui consentit & ce que le héros de la journée du 12 mai fot transféré 4 a maison centrale de Nimes, sous un climat moins pre, et 4 proximité plus grande de ses proches. La seule condition mise par le gouvernement a l’obtention de cette faveur, acheminement 4 une grace compléte promise pour un temps peu éloigné, & une famille dont les membres étaient loin de partager le fanatisme politique de leur parent, cest qu’elle fit réclamée par Barbés, dans une lettre qui témoignerait de son repentir. Le prisonnier en passa par ce qu’on lui demandait; et i) ne manqua pas alors dans le parti républicain de puritains qui traitérent de faiblesse et méme de lAcheté l’acte de contrition fait en cette occasion par le condottitre républicain. =
La réyolution de février 1848 rendit Barhés a la liberté ; et le gouvernement provisoire s’empressa aussitét de le nommer colonel de la 12° légion de la garde nationale de Paris. Barbés se trouvait 14 dans son élément, et les fonctions toutes de parade qu’on lui confiait étaient parfaitement assorties & la portée de cette intelligence médiocre, mais essentiellement vaniteuse, qui se crut largement payée de ses longues luttes et de ses pénibles sacrifices dans lintérét de la cause répub’ caine du moment ou il lui fut enfin donné de
BARBES — BAKBI
caracoler & cheval et en grand uniforme a la {¢te des pro- Iétaires du faubourg Saint-Marceau. Envoyé A !’Assemblée constituante par le département de l’Aude, Barbés y prit place sur la créte de la montagne, et, avec le citoyen Flo con, fut le seu! qui se conforma au stupide décret rendu ‘par le gouvernement provisoire au sujet du costume officiel des Wielatenrs, produit du suffrage universel. On sait que le gilet de piqué blanc, aux grands revers rabattus sur Ia poitrine, dit & Ja Robespierre, constituait la partie essentielle et indispensable du nouveau vétement législatif.
A quelques jours de la éclatait ?échauffourée du 15 mai, au milieu de laquelle le local des séances de |’Assemblée fut envahi par l’émeute, dont les orateurs furent admis a proférer & la tribune les discours les plus violents. Huber ayant fini par donner lecture, au nom du peuple souverain, d’un décret qui pronongait la dissolution de ’Assemblée , Barbés en lut tout aussitOt un autre de sa fagon, mais rendu également au nom du peuple souverain, qui ordonnait la création d’un impdt spécial dun milliard a prelever sur les riches, et a répartir entre les travailleurs pauvres, eg peu dinstants aprés la salle se trouva complétement vide. Chacun en effet avait compris que c’en était fait, quoi quil pdt arriver désormais, de la république proclamée et acclamée si solennellement onze jours auparayant. La foule des curieux , qui jusque alors avait suivi machinalement, comme @habitude, les émeutiers pour les voir 4l’ceuvre et juger de la prestesse de leurs coups, s’était dispersée, croyant réver en songeant a tout ce dontil lui avait été donné d@’étre témoin dans espace d’une couple d’heures, et dont le lecteur trouvera le récit a l'article spécial de ce livre consacré a Péchauffourée du 15 mai. Les législateurs, frappés pour ia plupart de terreur, étaient allés se cacher ov ils avaient pu, et faire leurs dispositions pour fuir loin de Paris, tandis que les émeutiers, Barbés, Huber, Raspail, Blanqui, Louis Blanc et consorts 4 leur téte, couraient s’installer comme nouveau pouvoir exécutif 4 hotel de ville, dont le maire de Paris, M. A. Marrast, n’avait pas un seul instant essayé de leur disputer l’entrée.
Le soir méme Barbés et ses complices étaient transférés a Vincennes, qu’ils ne quittérent que pour comparaitre devant une haute cour nationale convoquée 4 Bourges, sous la prévention de complot fendant au renversement du gouvernement républicain. Déclarés tous coupables ils furent condamnés a la déportation; mais faute d’un établissement spécial, cette peine se trouva commuée en celle de la détention.
Aprés sa condamnation, il fut transféré 4 Doullens avec les autres condamnés, puis a Belle-Isle. Il s’y trouyait encore en septembre 1854 lorsqu’il écrivit 4 l’un de ses amis une lettre dans laquelle on lisait ce passage : « Si tu es affecté de chauvinisme parce que tu ne fais pas de veux pour les Russes, je suis encore plus chauvin que toi, car jambitionne des victoires pour nos Frangais, Oui, oui, qu ils battent bien 1a-bas les Cosaques, et ce sera autant de gagné pour Ja cause de la civilisation et du monde. » Cette lettre fut communiquée a Vempereur , qui ordonna de mettre le prisonnier en liberté sur-le-champ et sans condition. Barbés protesta en vain contre son élargissement : il lui fallut partir. Aprés s’étre retiré en Belgique, puis en Espagne, il alla s’établir en Hollande (1856), et refusa d’accepter le bénéfice de l’amnistie générale, Barbés est mort & la Haye, le 26 juin 1870. La maladie de coeur A laquelle il a succombé l’avait réduit depuis plusieurs années a un état d’affaissement tel qu’il n’était plus que l’ombre de lui-méme. On a de lui deux brochures publiées en 1848 : Deux jours de condamnation & mort et Quelques mots & ceux qui possedent en faveur des prolétaires sans travail.
Dans le parti républicain, Barbés est devenu plus que jamais une figure héroique; et ses admirateurs ne manquent pas de faire valoir ’honorabilité de sa vie privée *
DICT. DE LA CONVERS. — T. Il.
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