BARNABE — BARNAVE
mais depuis leur ordination, lorsquwils eurent entrepris Waller ensemble porter ’Evangile aux nations , nous voyons toujours saint Barnabé céder le pas a saint Paul, principalement lorsqu’il faut user de la parole. Saint Paul et saint Barnabé parcoururent ensemble PAsie, la Syrie, la Gréce et plusieurs autres contrées. L’an 51 de J.-C., ils furent envoyés @Antioche a Jérusalem, a l’occasion des discussions qui s’y étaient élevées sur l’observation des cérémonies légales mosaiques , auxquelles les Juifs youlaient assujettir les gentils convertis. Ils assistérent au concile de cette ville, et y furent reconnus apdtres des gentils.
Plus tard, saint Paul et saint Barnabé se disposant a quitter de nouveau Antioche pour continuer leur apostolat, le second youlut emmener son cousin saint Marc; mais le premier s’y étant opposé, ils se séparérent : saint Paul, accompagné de Silas, prit le chemin de l’Asie, et saint Barnabé avec saint Marc s’en alla en Chypre. D’aprés une relation d’Alexandre, moine de cette ile, qui vivait au sixiéme siécle, saint Barnabé aurait souffert le martyre 4 Salamine , aprés avoir converti une grande partie des habitants de Vile par ses prédications et par ses miracles. D’autres relations Penvoient précher en diverses contrées. L’Eglise de Milan le reconnait pour son apotre et pour son premier évéque; elle assure avoir recu de lui la premiére prédication de la foi. C'est en commémoration de ce bienfait qu’a été batie 4 Milan l’église de Saint-Barnabé, desservie par des clercs réguliers appelés barnabites. On ignore la durée de la vie de saint Barnabé et ’époque de sa mort. On rapporte qu’en 488 son tombeau fut découvert dans les environs de Salamine, et qu’on trouva sur sa poitrine l’Evangile de saint Matthieu , écrit en hébreu de la propre main de cet apdtre. C’est depuis, et vers la fin du cinquiéme siécle, que son culte commenga a s’établir dans POrient et dans la Gréce; la célébration de sa féte fut fix¢e au 11 juin, tandis qu’auparavant elle était célébrée le 30 du méme mois, jour consacré 4 solenniser en commun tous les apotres. :
L’épitre qu’on attribue 4 saint Barnabé est cifée par saint Clément d’Alexandrie et par d’autres Péres de l’Eglise comme étant de lui; mais saint Eusébe et saint Jéréme la mettent dans la classe des livres apocryphes. Quant aux Actes et 4 ’Evangile qui portent son nom, ce sont des impostures imaginées par les hérétiques des premiers siécles : dans un concile tenu 4 Rome en 494, le pape Gélase I** les anathématisa, comme les plus méprisables des livres apo- ¢ryphes. E. Lavicne,
BARNABITES. On appelaif ainsi les chanoines régulivs de Saint-Paul, dont ordre prit naissance en 1530 a Milan. Ils eurent pour fondateur Antoine-Marie Zacharie. Ils portaient habit noir, comme les ecclésiastiques séculiers, et firent leurs premiers exercices dans l’église de Saint-Barnabé, d’ou ils prirent leur nom. Le P. Bouhours dit , dans sa Vie de saint Ignace, que \archevéque de Génes fit des tentatives pour unir la congrégation des Barnabites de Milan a la Compagnie de Jésus. Cet ordre a produit bon nombre d’ hommes distingués. Indépendamment des trois yoeux communs aux différents ordres religieux, ses membres faisaient celui de ne point rechercher les hautes dignités de l’Eglise. Ils se dévouaient aux missions, aux prédications et 4 linstruction de la jeunesse. Ils enseignaient la théologie dans les académies de Milan et de Pavie, et avaient des colléges en Autriche, en Espagne et en France. Ce fut Henri IV qui les appela dans ce dernier pays, en 1608.
Depuis cette époque jusqu’a la révolution de 1789 ils y furent employés ainsi qu’en Autriche 4 la conversion des protestants. Is y avaient un provincial, et la France était la cinquieme province de leur ordre. Il n’existe plus aujour- @hui de Barnabites qu’en Espagne et dans quelques villes @Italie, Ils avaient 4 Paris un couvent, dans la Cité, et leur église. située place du Palais de Justice, a été démolie en 1862
BARNAVE (Anrorne-Pierre-Josepu-Manie ), inembre de l’Assemblée constituante, était un de ces tribuns ardents et sincéres que les révolutions suscitent et qu’elles dévorent, qui portent dans les commotions publiques trop de passion pour arréter le char, et trop de probité pour le suivre jusqu’au bout ; génies malheureux, que ta postérité admire , blame et plaint tout ensemble, parce qu’ils ont cherché le bien sans le trouver, fait le mal sans le youloir, et expié beaucoup aprés avoir beaucoup failli.
Barnave naquit 4 Grenoble, en 1761, au sein de la religion réformée, également rattaché par ses origines a la robe et & Pépée. Son pére était un avocat riche et célébre; son grandpére, un officier @infanterie estimé. Sa mére, mademoiselle de Presle, appartenait a une famille toute militaire. Femme dun mérite éminent dans une province ow les femmes se distinguaient par lVinstruction et les lumiéres , elle s’appliqua sans relache 4 développer dans ses fils les dons de la nature en leur prodiguant ceux de l’éducation et du savoir. Le plus jeune avait été youé A Ja carriére des armes; il mourut 4 vingt et un ans, officier du génie. L’ainé fut destiné a étude des lois; c’est celui que l’histoire nomme simplement Barnave. Barnave porta dans la profession a laquelle ses parents le consacraient un caractere trempé pour d’autres luttes que celles du barreau. Agé a peine de dix-sept ans, il eut, dans l’intérét de son jeune frére, une affaire @honneur qui le fit remarquer; il y fut atteint dun coup d’épée dont les suites mirent sa vie en danger. Cependant, il avait été regu avocat au parlement de Grenoble, mais sans y jeter l’éclat que ferait supposer ce qu’on sait aujourd’hui de son talent supérieur. Apparemment, ce talent enthousiaste et passionné avait besoin d’une plus vaste aréne. Ce fut par la polémique qu’il se révéla. Une grande lutte politique et sociale, la plus grande des temps modernes, allait étre engagée entre les pouvoirs, et I’était déja dans les esprits. La royauté absolue que Louis XIV avait fondée chancelait sur ses fondements, et avec elle tout l’ordre social dont elle était le pivot séculaire. Elle avait elleméme renversé les mceurs. Les croyances suivirent. Comment les hiérarchies seraient-elles restées debout? Il n’y avait plus d’autorité, plus de respect, plus de principes! A la fois absolue et impuissante, la majesté royale était réduite a une ombre superbe et vaine. Les remontrances opiniatres des parlements, leurs refus unanimes d’enregistrements réguliers, les lits de justice perpétuels auxquels le tréne recourait pour vaincre cet obstacle toujours renaissant , les pétitions universelles du clergé, de la noblesse et de la presse, déja libre alors, pour imposer 4 Louis XVI la réunion des étafs généraux, tous ces témoignages de l’affaissement du vieux corps politique, et mille autres, préludaient 4 une dissolution déja accomplie dans le sentiment public. De toutes les provinces, celle du Dauphiné se montra la plus attachée a revendiquer les vieilles libertés dela France. Barnave fit connaitre 4 ses concitoyens son caractére et son génie par un écrit qui cachait sous un titre de circonstance, VEsprit des Edits, un manifeste réiléchi en faveur de la constitution anglaise. Cette constitution, fille des siécles, mais qui n’était connue que superficiellement parmi nous, faisait depuis longtemps l’admiration du jeune jurisconsulte. Il l’avait embrassée dans un culte qu’il étendait a toutes les institutions et 4 fous les usages de l’Angleterre. Comme beaucoup de gens de cour et de gens d’esprit, il portait cette passion jusqu’a la frivolité. A voir l’élégante et minutieuse anglomanie qui respirait dans toute sa personne, on n’ett deviné ni un homme d’Etat profond, ni le législateur populaire qui deyait nous entrainer si loin de la monarchie constitutionnelle. Malheureusement, les conditions de ce beau et pé= rilleux régime étaient peu étudiées et mal comprises. A uke révolution de liberté devait étre substituée promptement une révolution d’égalité, qui rendrait impossible le systtme qu’on voulait fonder. Ce fut des conseils de Louis XVI que |’im- C6.
pulsion partit, tant la révolution était déjA universelle , profonde, invincible, au sein de la société frangaise! Les états généraux furent convoqués le 8 aodt 1788. En ordonnant, le 27 décembre suivant, le doublement du tiers, le tréne déclara Yavénement du tiers seul a empire. C’était proclamer par JA méme la déchéance de toutes les institutions de la France. La question n’était plus que de savoir comment le tiers état userait de sa soudaine domination. On le sut bientét.
Barnave futnommé par ses concitoyens, en méme temps que Mounier, député de cet ordre qui était dés ce moment le maitre unique de ’Etat. Il avait vingt-huit ans. Quelle carriére lui était ouverte! Cette tribune qui l’attendait allait dominer, le jour ov elle s’éleverait, le tréne des rois. Sur ce banc plébéien ov il venait s’asseoir devaient se fixer les destinées de la noblesse, du clergé, de la monarchie tout entiére! Toute cette société de quatorze siécles avait 4 compler avec les principes , avec le mandat, avec le vote qu’il apportait! Législateur de sa patrie , et de quelle patrie! il allait la repétrir au gré de ses théories et accomplir tous les biens que depuis soixante ans les philosophes révaient! Dans cesroutes nouvelles, la puissance comme la gloire était au plus digne!.., Tels étaient ses réves; et quand ses convictions marquaient sa place aux cdtés de Mirabeau, il devait plus que Mirabeau mesurer cette carri¢re-magnifique d’un cil assuré : car il y apportait, avec la sécurité infinie de la jeunesse, celle dune conscience pure, l’habitude et ’amour du bien, une foi absolue dans la vertu des hommes, parce que la sienne élait sans tache : disposition noble et redoutable! rien ne pouvant donner plus d’élan aux chefs des révolutions que de s’avancer vers l'avenir qu’ils méditent sans prévoir la possibilité d’un regret ni d’un remords.
Ce fut le 4 mai 1789 que Louis XVI, entouré de la reine et des princes de sa famille, ouvrit 4 Versailles la session des états généraux, ou plutét ce fut ce jour-la que le monarque comparut, avec la cour et la royauté, a Ja barre de celle des classes de la société francaise a laquelle les actes de la couronne, la marche du temps, l’esprit du siécle et la force des choses avaient livré sans défense la société, le tréne et la France. Cette classe souveraine , comme un prince absolu, n’avait plus de contre-poids : sa seule sagesse pouvait préserver l’Etat d’une commotion violente et profonde. Mais la sagesse est-elle possible a Ja toute-puissance ? L’estelle aux classes et aux partis? Pest-elle dans une révolution? Pétait-elle surtout avec Pinexpérience des hommes, I’empire des théories , la grandeur des prétentions , l’ancienneté des griefs, ardeur des représailles, le déchainement des passions? létait-elle, enfin, avec l’inévitable déréglement des résistances qui devaient surgir de toutes parts? Dés les premiers jours, l’emportement de la lutte et la témérité des destructions éclatérent. Dés les premiers jours aussi, Barnave prit rang, par une fatalité déplorable, entre les hommes destinés a se placer le plus haut sur les ruines de cette monarchie qu’il voulait simplement réformer, pour Vaffermir, en Jui donnant la barriére et le rempart du systéme représentatif! Dauphinois, protestant, avocat, 4 tous ces titres il appartenait au parti de la révolution ; dés lors, incapable de s’arréter devant un obstacle, il devait, comme VAssemblée, comme toute la France, se laisser entrainer au dela de ses voeux les plus extrémes par la passion du combat et la poursuite de la victoire. Barnave se distinguait tout a la fois par ’ardeur de son caractére et de ses opinions et par la gravité précoce de ses maniéres et de son esprit; alliance de qualités opposées qui est funeste dans les révolutions , car elle semble promettre aux factions la prudence pour guide, et les guides qu’elle leur donne ce sont l’enthousiasme, illusion, Paveuglement, lopmiatreté, la colére.
LVéloquence de Barnave, sa résolution, son sang-froid , ce contraste perpétuel de Ja vivacité de ses maximes avec le calme de sa parole, le désignérent @abord comme lun des chefs de Assemblée, Les résistances de la cour soule-
BARNAVE
vérent tous ses préjugés , tous ses principes, tous ses ressentiments; elle le reconnut pour |’un de ses plus redoutables ennemis. La popularité, cette popularité subversive qui allait renverser les bastilles et les trénes, le prit pour une de ses idoles, et en l’encensant l'enchaina. Mirabeau disait de lui que c’était un jeune arbre qui serait un jour un mat de vaisseau. Oui, sila foudre, avec laquelle il joua si témérairement , ne edt pas brisé presque a ses débuts! Dans la séance du jeu de paume, qui fut la prise de possession du tiers état, Mirabeau n’eut pas d’auxiliaire plus résolu. Les tribums réduisaient insolemment I’autorité royale a la force des baionnettes, et la mettaient en balance avec la volonté du peupie. La volonté du peuple ne pouvait manquer dés ce moment d’avoir d’autres moyens d’action que la tribune, et de faire intervenir une force bien autrement tyran- nique et brutale que celle des baionnettes. C’est ainsi qu’on disait 4 la monarchie constitutionnelle un long adieu, le jour méme ou on croyait linaugurer. La révolution francaise , dés ses premiers pas, désertait les théories anglaises, qui avaient tant coutribué ala susciter. Les Mounier, les Malouet, les Lally-Tollendal voulurent seuls leur rester fidéles. Barnave croyait l’étre ; il croyait marcher au méme but que son collégue Mounier, quand il faisait cause commune avee les exigences du parti populaire , comme Lafayette et Bailly, comme Adrien Duport et les Lameth, auxquels une yiye amitié lattacha bientot. Mais on ne pouvait a la fois fonder la démocratie et imiter l’Angleterre! Cette double prétention atteste ce qu’a cette époque, dans ce période fatal de notre histoire, instruction avait de superficiel, l’esprit de frivole , le jugement d’erroné, la passion d’étourdi et de destructeur. Derriére tous ces hommes, constitutionnels 4 des degrés divers, il y avait les Trente, fraction de l’Assemblée alors méprisée ou inconnue, que Robespierre, Pétion et tant d autres ne firent que trop connattre plus tard. Derriére l’Assemblée elle-méme éfait ’hydre populaire. La prise d’armes du 14 juillet fut son manifeste : une puissance nouvelle, l’insurrection armée, prenait, de par la révolution et la démocratie , possession de la France. Aprés Vinsurrection deyait venir lassassinat. Launay , gouverneur de la Bastille, Flessel, prévot de Paris, tombérent. On sait comment Vinfortuné Foulon fut massacré quelques jours plus tard. Lally- Tollendal demanda que M. de Berthier, arrété 4 Compiégne et destiné au méme sort, fdt sauvé des cannibales qui s’attachaient a souiller dans le sang la révolution naissante. La délibération aurait dd étre unanime. Loin de 1a, la discussion s’enflamma de toutes les passions qui remplissaient Assemblée et la France. Dans le débat retentit une parole immortelle : Le sang qui coule est-il done si pur qwil faille tant le regretter? s’écria un jeune homme dont les traits étaient nobles et réfléchis, dont les yeux bleus respiraient la douceur et la générosité, dont l’accent avait un charme singulier : c’était Barnave. Heureusement pour lui tout son sang a coulé! le mot fatal resta attaché a sa vie pour l’empoisonner ; sans cette expiation, il serait resté attaché 4 sa mémoire pour la flétrir éternellement, en le calomniant auprés de la postérité.
En vain, dans cette discussion méme, il avait demandé , avec l’indignation de V’honnéte homme, que les assassins fussent livrés A la vindicte des lois. Les légitimes coléres que sa funeste parole souleva contre lui et les applaudissements indignes qu’elle lui valut achevérent apparemment de Vexaspérer ; car, 4 dater de ce moment, il est au premier rang toujours dans la lutte et dans la destruction: il semble vouloir s’étourdir par le bruit des coups quwil porte au vieil ordre social. Le 23 juillet il propose V’établissement des municipalités, Porganisation des gardes nationales , l’institution dune justice extraordinaire pour les crimes politiques. Le 1°" aoadt il tonne dans la discussion des droits de Vhomme. Le 13 octobre il attaque vivement les propriétés ecclésiastiques , 4]’encontre de Sieyés, quis’écriait : « Vous
BARNAVE
voulez étre libres, et ne sayez pas étre justes! » Le 14 septembre il fait la motion que les résolutions de la nuit du 4 aout aient force de loi sans qu'il y edt besoin , pour les décrets révolutionnaires, de la sanction royale. Il fait mander a la barre, le 17 novembre, le parlement de Metz et la chambre des vacations de celui de Rouen, pour avoir protesté contre Pabolition des parlements. Le 26 décembre il pousse la rigueur de ses formules d’égalité jusqu’a assimiler les protestants , les juifs, les comédiens, et, le dirons-nous, les bourreaux, pour l’égal exercice des droits politiques ! Mirabeau se voyait dépassé. Tandis que Mirabeau , content des ruines qu’il avait faites, commengait a ne plus se soucier de passer outre, Barnave pensait encore qu’on n’avait pas assez repris la monarchie et la société aux fondements. Moitié conviction , moitié trafic, Mirabeau s’arrétait ou aurait youlu s’arréter avec lui la bourgeoisie victorieuse et débordée. Son jeune rival craignait en s’arrétant de s’affaiblir. Epouvanté de la cour et de ses desseins inconnus plus que des masses, de leurs attentats trop visibles et de leur ivresse croissante, il plagait sa force dans des progrés nouyeaux, dans l’esprit révolutionnaire , dans les clubs.
Sur cette pente fatale, le parti constitutionnel se divisait chaque jour : c’étaient, @un cété, Mirabeau, Lafayette , Bailly, disposés, par probité, peur ou ambition, a maintenir tout ce qui restait de monarchie, mais n’ayant pas de parti pris, rompant la majorité existante sans en former une autre, allant du peuple a la cour, du cété droit a Vanarchie , sous Vimpulsion de leurs mobiles divers , et jetant ainsi, dans la dissoJution universelle, des dissolvants nouveaux; c’étaient, de l'autre coté, Barnave, Duport, les Lameth, gens d’esprit et de courage, mais logiciens rigoureux qui avaient foi au droit illimite de la révolution comme a sa vertu, et voulaient encore pour elle des conquétes quand la plus belle, déja impossible, aurait été le repos dans la liberté! On avait sous les yeux, en un mot, ce que toutes les révolutions présentent : les hommes du jour et ceux du lendemain : les uns et les autres faisant face également a la contre-révolution et a la république, mais les premiers, tentés, quand ils losaient, @accuser lentrainement irréfléchi des seconds qui les livrait a la merci de la multitude ; ceux-ci accusant cette modération intéressée , hypocrite, inconséquente , tardive, qui compromettaif la victoire en l’énervant; car elle risquait, disaientils, de décourager le peuple sans désarmer ni la noblesse, ni le clergé, ni l’émigration, ni l’étranger. Tous avaient raison, parce quiils étaient déja tous loin des voies de la sagesse et de la justice. Cependant, les deux partis, se cherchant des points d’appai dans les forces extérieures, opposaient les affiliations aux affiliations. Mais le prétendu club de 1789, ala téte duquel Lafayette s’était placé , palissait avec son chef, comme #] devait arriver de noms, d’actes et de dehors révolutionnaires employés pour tromper et enrayer la révolution. Seule dans le yrai, la société des Jacobins , que Barnave et ses amis avaient formée sous le nom des Amis de la Constitution, grandissait chaque jour ; elle devait bientot dépasser ses fondateurs. C’était la révolution organisée @un bout du royaume a l’autre. Ce devait étre bientét la démagogie ; la démagogie s’empara de ce levier terrible, et @une arme défensive contre les réactions royalistes, elle fit une arme offensive contre l’ordre social.
Mirabeau portait dans ses doctrines ef ses alliances, comme dans ses vices, une sorte d’indépendance grandiose ; il appartenait 4 la fois au club indécis de Lafayette et au club bien autrement tranché des Jacobins. Celui-ci fut souyent le théatre des luttes du géant et de Barnave. Barnave, comme cela devait étre, y trouvail plus de soutien; et par la il se sentait de force 4 accepter la lutte. L’Assemblée nationale A son tour se vit partagée par leurs débats. Dans la question du veto, dans la discussion sur le droit d’éligibilité aux fonctions publiques (10 décembre), le dissentiment éclata jusqu’a la violence. Le dictateur de la démocratie,
chatiar t une agression véhémente de Barnave , s’écria, avee sa hat leur de caractére et de langage, que les rhéleurs parlent pour les vingt-quatre heures qui s’écoulent , et les hommjs d’Etat pour Uavenir, Mirabeau se jugeait homme d’Ltat parce que, aprés avoir renversé les digues, il disait maintenant au flot déchainé ; C’est assez!
Ce duel des deux tribuns, l’un adolescent, |’autre blanchi dans les travaux, remplit les débats de ’année 1790. En février Barnave yota Vabolition des ordres religieux; en mars il fit décréter que chaque colonie énoncerait un voru sur sa future constitution ; en avril il tenta, malgré Thouret, d’obtenir l’établissement du jury en matiére civile ; en méme temps il s’opposa a institution royale des juges élus par le peuple, comme a un reste monstrueux de la féodalité. Mai fut rempli de la longue discussion a laquelle donna lieu le droit de paix et de guerre. Par son admirable éloquence, par sa logique insensée, qui s’appuyait au droit exclusif du peuple souverain, Barnave mérita d’étre porté par le peuple en triomphe. Mirabeau put s’enorgueillir de sa sagesse, pour avoir voulu diviser, moins précisément que les Lameth, entre le roi et ’ Assemblée , ce droit indivisible! Mirabeau , dans ce débat, retrouva toute la puissance de sa raison pour s’écrier qu’il savait de reste combien peu il y avait loin du Capitole ala roche Tarpéienne! Le mot était profond ; il ne pouvait manquer d’étre prophétique. Mais son jeune adversaire était loin d’en tenir compte encore. Dans la soirée du {9 juin, Maury insistant pour que toutes les propositions destructives qui venaient d’étre accumulées ne fussent point votées séance tenante, Barnave demanda que l’Assemblée décidat sans désemparer la suppression des droits et des titres féodaux. Ce fut lui qui détermina la formule du serment que le roi devait préter dans la solennité de la Fédération , 4 anniversaire de la prise de la Bastille (14 juillet ).
Pour prix de ses funestes victoires , l’Assemblée l’éleva en octobre a la présidence. Plus tard (25 janvier 1791 ), il prit la défense de la Société des Jacobins, dont les constituants s’épouvantaient comme d’alliés préts a les dominer, et il foudroyale club monarchique comme un ramas de vils factieux. La fuite de Mesdames, tantes du roi, l’entraina 4 porter ses altaques jusque sur la maison royale. Par de tels chemins, Barnave était parvenu a un crédit immense. Le second du parti de la révolution 4 la tribune, il était maintenant le premier dans la faveur du peuple et dans la haine de la cour. A la différence de Mirabeau, il se battait; sa rencontre a Pépée avec le vicomte Louis de Noailles, son combat au pistolet avec Cazalés, qu’il blessa griévement, avaient achevé de jeter sur lui un vif éclat; ce qui marque bien quel caractére attachant et généreux cachaient ses passions ardentes ou plutdt ses utopies fatales, c’est qu’il inspira dés ce jour une amitié solide 4 ses deux nobles: adyersaires. Sur le terrain, on se voit de prés. Barnave gagnait a étre vu ainsi; on reconnaissait en lui le coeur d’ot s’était échappé ce bel éloge de la France, gwelle sait bien mieux aimer quwielle ne sait hair! On y reconnaissait aussi l’'me ¢élevée, incapable de retenir son mépris mérité, et le versant du haut de fa tribune sur ces hommes gui grandissent dans les troubles et s’y engraissent comme les insectes dans la corruption. Aussi devait-il arriver un moment ou la position de Barnave changerait entiérement , et ce moment approchait d’une facon rapide,
Mirabeau mourut le 2 avril 1791. Cette mort laissait une grande place vacante : soit qu’elle fit réfléchir Barnave sur la situation de sa patrie et sur la sienne propre, soit que son ambition fit tentée de travailler 4 son tour a enchainer hydre populaire, soit simplement qu’une haute rivalité ne Yanimat plus 4 l’assaut de lordre social, qu’il fut satisfait enfin des conquétes accomplies, qu’il s’effrayat 4 la longue de la carriére de folies et de crimes oii la faction anarchique
1 s’Clangait, il accueillit , ainsi qu’Adrien Duport et les La~
meth, les avances de Lafayette. Lafayette , toujours flottant dans ses relations et ses espérances contraires, ayant des infelligences avec Bouillé, en ayant avec Brissot, craignait de se tromper en cherchant la gloire, et croyait trouver la puissance, avec l’ordre et la liberté, sous le drapeau tenu d'une main ferme par les Lameth. Le parti constitutionnel se trouva rallié ainsi dans un méme camp. Cette alliance renfermait la derniére chance de salut. Déja, on avait vu Barnave, au nom du comité colonial (11 mai), présenter, sur Pétat des colonies et la condition des gens de couleur, un rapport qui produisit une vive impression par sa sagesse comme par son talent.
A ce moment, le bruit se répandit tout a coup qu’effrayés aussi du volcan creusé sous leurs ps, le roi, la reine, toute leur famille, venaient de s’évader de leur prison royale des Tuileries! Barrave mesure les dangers nouveaux de la réyolution, avec son sang-froid et son courage. Il fait (22 juin) décréter sur-le-champ que toutes les autorités militaires et civiles préteront serment 4 !’Assemblée nationale. L’ Assemblée, grace a tout ce qui a été fait depuis deux années, s’est bientdt saisie de tous les ponvoirs. Le fantéme de la royauté absent ne laisse pas de vide dans cette prétendue constitution royale : il y a seulement un rouage inutile de moins. Le parti républicain triomphe de cette démonstration, et Parrestation de Varennes met, ala place de la royauté inutile et suspecte , ’embarras d’une royauté prisonniére et ennemie. Barnave est désigné avec Pétion et Latour-Maubourg pour aller au-devant des augustes captifs. C’est A Epernai que les commissaires arrivent prés d’eux. Voila le jeune avocat de Grenoble dans les carrosses du roi ! Cette maniére de s’y trouver parle plus 4 son Ame que si c’etit été au femps des splendeurs de Versailles. Barnave , avec son cceur ardent et pur, ne pouvait en vain se rencontrer en la présence de Louis XVI, de madame Flisabeth, de la reine, du dauphin, de la jeune et noble Madame Royale, ses vaincus et ses prisonniers ! La majesté , la vertu , la beauté, la grace, l’enfance, tout ce qui parle aux cceurs des hommes, et, par-dessus tout, le malheur, était rassemblé devant lui. Cette cour, dont il a tant redouté les desseins cruels, elle est la dans Louis XVI! cette cour, dont il a tant accusé les corruptions , elle est 1A dans madame Elisabeth , un ange expatrié du ciel; elle est 1a dans Marie-Antoinette , la premiére des femmes, la plus auguste, la plus touchante , s’oubliant sans cesse dans cette adversité immense pour ne penser qu’a ses deyoirs de reine et de mere, et belle comme avant ses malheurs, d’autant plus belle qu’en une seule nuit ses cheveux blanchissent , accusant ainsi l’activité dévorante de son Ame sous ses traits si calmes et si imposants! A cété delle brillent de tous les charmes que peuvent déployer Yinnocence du cceur et la dignité du sang, les royaux enfants que tant d’infortunes attendent en place de tant de grandeurs. Sous le regard de Marie-Antoinette, de madame Elisabeth, de Madame Royale, que se passa-t-il dans PAme de Barnaye, déja ébranlé? On n’aurait pu le savoir que par lui-méme; malheureusement il ne Va pas écrit. Quelles réyélations il aurait pu laisser! Quel drame que son admiration, sa douleur, ses combats, ses regrets, ses craintes, ses remords! Quel poéme que son histoire intérieure! Ce sont les événements qui nous la révéleront. Nous saurons ainsi ce que peuvent les unes sur les autres les nobles Ames! Chacun de ses actes attestera la révolution qui se fait en lui, ou plutét qui le rend A lui-méme. Tandis que Pétion se dresse au-lessus de ces tétes royales, et y appesantit a plaisir Je faix du malheur, usurpant ainsi sur le hourreau , Barnave s’incline devant ces infortunes si hautes. Ses égards, ses respects, touchent ses prisonniers, qui retrouvent un Frangais et un sujet en lui, La reine en est frappée ; madame Elisabeth s’en montre émue; la vertueuse princesse voit avec attendrissement l’éme du jeune tribun bouillir au spectacle des outrages qui accucillent ga et 1a la voiture royale. Un prétre
BARNAVE
qui s’est approché trop prés est sur le point d’étre massacré; Barnave s’élance : « Tigres! s’écrie-t-il , avez-vous cessé d’étre Francais? étes-vous devenus une nation d’assassins ? » Le peuple s’arréte devant lui; le prétre est sauvé & sa Voix, Il avait fallu, pour arréter ses transports généreux , que madame Elisabeth elle-méme le retint par le pan de son habit.
Maintenant, sous les yeux de ces victimes augustes, tout sang lui parait ¢rop pur pour étre abandonné A la multitude! Dorénavant, sa parole ne sera plus entendue de la France que pour préter a la sagesse et a la justice de nobles accents, et jamais son éloquence n’aura été plus abondante, plus persuasive, plus haute, plus puissante que dans cette carriére nouvelle. Quand le royal cortége est entré dans Paris, Barnave rend compte de sa mission en termes qui saisissent l’Assemblée. Il lave hardiment Lafayette des accusations proyoquées contre ce Falkland nouveau, qui réve tour 4 tour de Monk et de Washington, et en qui le peuple voyait un Cromwell. II le défend avec certitude; car, ayant supplié la reine de lui permettre une question sur la supposition généralement répandue que M. de Lafayette aurait eu part au projet d’évasion : « Oh, non! lui avait répondu Marie- Antoinette; lorsque je sortais des Tuileries avec madame de Tourzel , voyant passer sa voiture escortée de ses gardes, je me mis a rire; madame de Tourzel me demanda quel pouvait étre dans un tel moment le motif de ma gaieté? — Je pense, lui dis-je , a la figure qu’il fera demain quand on nous saura loin d'ici. Vous voyez que, quoique reine , on est toujours femme par quelques cétés. »
Barnave, pour sauver les captifs augustes, fit renvoyer aun comité, au sein duquel elle devait s’oublier, la proclamation fatale que le roi avait laissée 4 son départ. Enfin , la déchéance fut demandée. Alors, il attaque, il foudroie la faction républicaine ; il défend la couronne dans ce péril immense. Au milicu de tant de fautes et de passions, il fait proclamer l’'inviolabilité royale. La voix de Mirabeau était muette sans retour ; son empire sembla revivre dans ce jeune homme, l’un des derniers représentants de ordre monarchique, lorsque, pour en sauver les restes, il s’écria : « Au moment oi nous manifestons notre puissance, prouvons aussi notre modération ; présentons la paix au monde inquiet — des événements qui se passent au milicu de nous; donnons © une occasion de triomphe a tous ceux qui, dans les pays étrangers , ont pris intérét a notre révolution ; ils nous crient ; de toutes parts : Vous éles forts; soyez sages , soyez modérés , usez de la victoire avec générosité : c’est 1a que sera le terme de votre gloire; c’est ainsi que vous montrerez que dans des circonstances diverses yous savez employer des moyens divers et de diverses vertus. » Fier de lui-méme, parce qu’il Pest de la cause qu’il défend, il ne répond aux | huées du peuple qu’en promenant sur les tribunes un regard de mépris. Les calomnies, les périls ne l’arrétent point. Ti attaque (25 juillet) Pesprit de dénonciation qui désorganise et flétrit ’armée ; i] attaque l’esprit démagogique par la proposition de plus hautes conditions d’éligibilité aux fonctions publiques; il attaque la tyrannie révolutionnaire dans les lois portées contre les prétres réfractaires , et si ses triomphes n’ont plus le méme retentissement sur la place publique , ils contribuent & donner a la réyolution un point @arrét; le torrent semble enchainé.
La proclamation du pacte constitutionnel et son acceptation par le roi (14 septembre 1791) furent une époque de joie et d’espérance universelles. Barnave aussi espéra; sur son noble et grave visage, ol se reflétait un rayon de Vivresse publique , on lisait la persuasion que l'avenir justitierait les deux parts de sa carridre , en associant la monarchie a la réyolution, Mais en ce moment l’Assemblée législative succédait & PAssemblée constituante; et, par une faute qui seule deyait tout perdre, les constituants s’étaient rendus inéligibles, C’était donc & une nouvelle couche d’hommes de la
BARNAVE
révolution qu’arrivait la puissance ; tous les fruits d’une expérience de plus de deux années étaient perdus, On descendait A des passions toutes vives , 4 des lumiéres plus étroites , A des intéréts plus exigeants. Aussi, le parti constitutionnel, qu’on appelait les Feuillants, a cause du lieu de ses réunions, était-il loin d’avoir une majorité certaine dans |’Assemblée. Le parti révolutionnaire dominait sous le nom des Girondins, nom emprunté des députés de la Gironde, les principaux chefs de ce parti. Les Girondins, illustrés plus tard par la maniére bruyante dont ils moururent, et honorés de Vhistoire comme modérés parce qu’aprés avoir youlu la république au prix de tous les attentats, ils ne veulent pas la terreur, dont ils seront les premiéres victimes, ces détestables Girondins s’apprétaient a triompher par les décrets , par les complots, par Vinsurrection.
Barnave, dans cette situation, tenta d’opérer Valliance sincére de la couronne et des Feuillants. Les Lameth l’aidaient de tout leur pouvoir dans cette tache nouvelle. 1 avait été longtemps sans accés a la cour; depuis le voyage de Varennes, la bienveillance du roi et la confiance de Marie- Antoinette lui étaient acquises. Il fut admis dans les conseils intimes des Tuileries. Madame Campan raconte qu’a sa premiére entrée dans ce palais, ol sa voix avait porté tant de fois la douleur et l’épouvante , Louis et la reine restérent une heure de suite dans une attente pénible , appliqués a la porte qwils voulaient ouvrir eux-mémes au généreux citoyen : Car, disait le roi, si sa visite était connue, le malheureux serait perdu! Sa pensée, celle de ses fidéles amis, était de sauver le roi, en séparant le tréne a la fois du parti de l’émigration et de celui de la démagogie, pour Ventourer fortement du parti constitutionnel uni en un seul faisceau. On combattrait ainsi dans le champ de la Constitution, avec tous les bons citoyens, contre l’étranger d’une part, de autre contre le désordre.... Résolution généreuse, ou plutdt généreuse illusion, qui reposait sur Vespoir de réaliser encore Vutopie difficile de la monarchie constitutionnelle, quand on ne lui avait laissé ni bases ni appuis !
LUhiver de 1791 et été de 1792 se passérent dans ces périlleuses négociations. La reine en était venue a ne pas écrire une lettre sans |’ayoir soumise 4 Barnave. Dans leurs espérances précipitées, les royalistes n’apprirent point cette alliance sans inquiétude. C’était la révolution consacrée par la couronne! Ils s’indignérent; ils représentérent de tous cétés qu’on perdait ainsi la royauté, qu’il fallait laisser faire le jacobinisme, que 1a était le salut commun, que la France et Europe se souléveraient contre les démagogues , et que le tréne vengé ferait justice de tous les pervers. Barnave , de concert avec ses amis, réfutait avec éloquence , par ses lettres et ses discours , cet optimisme du mal qui perd souvent les Etats, mais qui perd toujours ses auteurs. Cependant, la cour, ballottée, la cour, qui voyait des périls de tous les cétés, la cour allait d’un parti a Pautre, ne se fiant pas plus aux idées tmpossibles de l’ancien régime qu’aux sentiments monarchiques des hommes de 1789, et délaissant ainsi les chances secourables de tous deux. La guerre allait éclater. C’était le moment d’adopter des résolutions décisives. Barnave ne put obtenir que ses conseils prévalussent. Comment blAmer cette hésitation d’un roi, d’une reine, d’une mére, A remettre leur monarchie, cette fois comme du temps de Mirabeau, aux mains d’un seul homme, 4 celuia méme qui l’avait battue en bréche si longtemps et qui festait séparé d’eux, maintenant encore, par les intéréts, les sentiments, les opinions, les préjugés de toute sa vie.
Barnave, & ce spectacle, fléchit sous le poids du plus lourd fardeau que puisse porter un homme de cceur dans des circonstances si grandes, le sentimeut de son impuissance. I résolut de s’éloigner (avril 1792). Il voulut prendre congé de la reine. Elle le regut avec sa douce majesté , toujours calme, toujours courageuse, belle encore malgré les ravages de ses infortunes, belle de cette beauté touchante
et royale qui semblait ’empreintede son ame sur ses nobles traits. « Vos malheurs, madame, dit Barnave, et ceux que je prévois pour la France, m’avaient décidé 4 me dévouer pour vous servir, Je vois que mes avis ne répondent pas aux vues de Vos Majestés. J’augure peu de succés du plan que |’on yous fait suivre ; vous serez perdus avant que les secours ne parviennent a vous. Bien sdr de payer de ma téte l’intérét qué vos malheurs m’ont inspiré , je demande peur toute récompense |honneur de baiser votre main. » La main auguste lui fut tendue avec une émotion profonde. Moment solennel et cher! En inclinant ses lévres sur cette main sacrée, il la baigna de ses larmes , auxquelles répondirent les larmes de sa souveraine. Elle sentait qu’elle perdait une chance d’étre sauvée. Il perdait toutes ses chances de la servir. La reine et le sujet, ’'4me également remplie de sombres présages, se séparérent pour ne plus se revoir, quoique destinés & se suivre de prés au rendez-vous prochain de tout ce qu’il y avait de grand en France, celui de l’échafaud. Barnave courut cacher sa douleur et sa vie dans sa ville natale.
On a dit 4 tort que Grenoble élut maire le grand citoyen qui avait illustrée. Le temps edt manqué. On raconte aussi dans toutes les biographies qu’il y épousa la fille d’un conseiller 4 la cour des aides, qui lui apportait une grande fortune. Barnave avait ’dme trop blessée pour former de tels nceuds; il disait, peu de temps auparavant, que le mariage n’était pas fait pour lui, qu’il se sentait dévoué au bourreau ; et en effet a peine était-il arrivé parmi ses concitoyens qu'il se vit décrété d’accusation par l’Assemblée législative (15 aodt) en méme temps qu’Alexandre de Lameth. Les Tuileries étaient tombées sous la tourmente du 10 aot. Le roi, la reine, étaient passés du tréne dans un cachot. Les Girondins, par ces crimes qui étaient leur ouvrage et leur orgueil, avaient donné la mesure de la dignité de leur politique, de l’étendue de leur sagesse, de la légitimité de leurs titres au respect de l’avenir. Lafayette, qui voyait le sol manquer sous ses pas, avait clos son rdle en prenant la fuite du milieu de son armée. Les Feuillants restaient vaincus et muets. L’armoire de fer livra aux Girondins , maitres de la France, des piéces qui faisaient connaitre les relations de quelques-uns d’entre eux avec Ja cour. On suit que Barnave et Alexandre de Lameth avaient conseillé , de concert avec les ministres, l’usage du veéo contre les décrets qui frappaient les prétres de déportation et les émigrés de mort. Barnave fut arrété dans sa maison de campagne, le 19 aodt, prés Grenoble. Il demeura quinze mois dans les prisons. Du fort Barreaux, ou il avait été enfermé d’abord, approche de larmée sarde le fit transférer a Saint- Marcelin, ot il attendit dans le calme d’une méditation grave et douloureuse , au milieu d’études et de travaux sur Phistoire de la révolution francaise , ce que lui réservait le sort. Indifférent sur lui-méme, comme un homme qui n’avait plus rien a espérer de la vie, il semblait appeler Ja mort de ses veeux ; elle devait l’affranchir du spectacle des malheurs publics. Pressé de s’évader a l’exemple de Lafayette , quand tous les moyens lui en étaient offerts : « Je pourrais émigrer, répondait-il, si 'avais été étranger aux affaires; mais lorsque j’y ai pris une part aussi active, les dangers qu’on redoute pour moi me défendent de quitter ma patrie si malheureuse. »
Dans la Convention méme, tant de vertu, que rehaussaient tant de talent et tant de renommée, inspirérent un intérét profond. Danton et quelques-uns des princes de la démagogie voulaient sauver Villustre constituant. On convint que lui-méme demanderait sa liberté par une pétition a Assemblée, et qu’un vote presque unanime ferait tomber ses fers ; mais il fallait que Barnave consentit a écrire ce qui était convenu. Ce fut Théodore de Lameth qui réclama ce sacrifice de Vaffection qui les unissait tous deux. Il refusa. « Non, mon ami, écrivit-il; j'aime mieux soufirir et mourir.
Demander justice , ce serait reconnaitre la justice de tout le reste, et ils ont fait périr le roi! » En effet, ils avaient fait périr le roi, et Barnave avait vu du fond de sa prison Louis XVI marcher a l’échafaud ; il vit, aprés Louis XVI, se presser sous le fer assassin les chefs les plus illustres de la réyolution , les orateurs, les généraux, les savants, tous ceux qui s’étaient associés au long réve de la liberté et de ’égalité par les masses populaires. Il vit le sang le plus pur couler a flots, ia Gironde dépossédée subir cette loi commune : la Gironde, a qui la Montagne faisait bonne justice, en attendant que justice lui vint a elle-méme par ses propres fureurs. Le jour arriva ot Barnave, du fond de sa captivité, vit s’ouvrir, une fois encore, la porte du Temple; une femme, une mére, la reine en sortir; la Conciergerie recevoir pour héte Marie-Antoinette, et la victime auguste passer de la sur le tombereau homicide, pour aller rejoindre le roi au tréne sanglant de la place de la Révolution ! Alors, comme s'il y avait un lien caché entre ces deux destinées , les tyrans se souvinrent de Barnave oublié. Il avait mérité en effet de suivre la reine, et, selon toute apparence, ce sort maintenant lui était plus doux que de vivre. II fut mandé a Paris. Sur la route , a Dijon, il regut les adieux de sa malheureuse mére et ceux de ses deux sceurs , madame Dumolard , et madame de Saint-Germain, qui vit encore. Il entra dans Paris, au milieu des fétes d'un culte nouveau. C’était la Raison, dont un peuple en délire inaugurait les autels. Les cendres de Mirabeau étaient chassées du Panthéon pour faire place a celles de Marat. La mort ne sauvait pas Mirabeau de passer, lui aussi, du Capitole a la roche Tarpéienne! C’était vivant que Barnave voyaitla prophétie s’accomplir pour lui. Un de ses amis de l’Assemblée constituante , qui osa le visiter, Baillot, le trouve pale et abattu; il s’en afllige, il s’en étonne. Barnave le comprend : « Mon ami, lui dit-il, ce n’est pas que |’épreuve soit plus forte que moi; mais ce n’est pas assez de prendre ma vie, on veut m’enlever l’honneur de ma mort. Je succombe a la faim! » Baillot, indigné, fit tant que cet affreux artifice des tyrans populaires fut abandonné. Barnave obtint des aliments. I] fut heureux! « Quel service vous m’avez rendu! disait-il, je pourrai maintenant mourir comme je le dois. » @était 14 lunique ambition que cet effroyable régime laissat 4 |’honneur et au génie! Encore l’ayait-on disputée & Barnave par un raffinement abominable. Les prétendus ministres du peuple voulaient dépouiller aux yeux du peuple leur jeune adversaire de ce mérite de bien mourir, si facile sous leur tyrannie.
Il quitta Abbaye, ou il avait été renfermé d’abord; il vint a son tour habiter la Conciergerie, consacrée par les derniers souvenirs de Marie-Antoinette. Ll était la, dans le méme lieu, 4 la méme place oui elle avait passé. Traduit, comme la reine , et peu de jours aprés elle , devant le tribunal réyolutionnaire , il étonne les assistants par son éloquence, par #a vertu, par son courage, dans cette enceinte qui avait vu tant de courage et de vertu. Sa contenance, sa jeunesse, sa parole, imposérent & ses juges. La multitude semblait épouvantée du forfait nouveau qui allait se commettre en son nom; elle garda le silence sous le poids de cette parole puissante qu’elle avait tant applaudie. On le crut sauyé; mais il avait mérité de mourir des mains de la démagoyie par tout ce qu’il avait dit et fait pour elle. La démagogie le ‘condamna, II sortit du tribunal en promenant des regards de mépris sur ses juges , sur ce peuple dont il avait youlu la puissance. Conduit & la mort (18 novembre 1793) avec Vancien ministre de la justice, Duport-Dutertre, son ami, tous deux s’entretenaient avec calme sur la route de I’échafaud. Les furies du temps leur épargnérent les injures. Barnave ¢tait défendu par le respect public. Parvenu a la place fatale , il regarda les Tuileries, et franchit avec Duport les degrés que le roi, que Marie-Antoinette avaient montés, La, quelque chose des sentiments et des indignations de