ARNIM
Elle reporta dés ce moment sur Ga:the un enthousiasme dont Punivers seul avait jusque alors fait presque tous les frais, et c’est de cette époque que date celui de ses ouvrages qui a pour titre : Correspondance de Gethe avec un enfant (3 volumes, Berlin, 1835, trad. en frangais par M. Séb. Albin ). Voyez notre article ALcemacne, t. I%, p.377.
Or cet enfant, quand il s’éprit de Geethe, en 1807, avait bel et bien vingt-deux ans! Ajoutons que Bettina était de race italienne, au moins par son pére, Maximilien Brentano, qui était venu s’établir banquier 4 Francfort. Done elle s’enflamma un beau jour, sans trop savoir pourquoi, du plus prodigieux , du plus irrésistible amour pour Goethe, qu'elle n’avait jamais vu. Le monde est plein d’imaginations crédules , de jeunes tétes qui s’exaltent, s’égarent et prennent & la lettre les jeux rormanesques de leur esprit. Passe encore quand elles se contentent d’adorer, a distance , l’objet de leur passion!
Geethe comptait alors prés de soixante ans; il résidait a Weimar, dans toute sa gloire, dans toute sa puissance de grand poéte et de premier ministre , lorsque la jeune Bettina se déclara hautement la prétresse de sa divinité. A Francfort, qu’elle habitait alors, elle s’était liée avec la mére de Goethe, madame Rath, dont Vintervention entre le dieu, son fils, et la prétresse, sa voisine, ne laisse pas que d’offrir quelque singularité, Hatons-nous , toutefois , d’ajouter qu’en se prétant un peu trop peut-étre aux effusions mythologiques. de Bettina, madame Geethe chercha plus d’une fois 4 en régler Yexpression , 4 en tempérer l’ardeur.
Il est 4 regretter néanmoins qu’un homme tel que Geethe, loin de s’empresser de couper court a ces excentricités , se soit Jaissé adorer le plus tranquillement du monde par cette jeune folle. Il était certainement de son devoir de calmer la fidvre subite de cette petite pensionnaire émancipée. Au lieu de cela, il fit le plus froidement du monde tout ce qu’il fallait pour irriter le mal et accroitre l’incendie. Ti se donna évidemment la petite Bettina en spectacle. Un jour, il se hasarda pourtant a lui écrire : « Tiens-toi bien fort au balancier, et ne te perds pas ainsi dans l’azur ! » L’avertissement était bon; il devait suffire a faire comprendre a Bettina le genre d’intérét que lui portait le poéte; ils’amusait sans nul doute de ses sarabandes sentimentales, et pour l’en récompenser, de temps en temps il lui jetait de petits billets gracieux , et tournait ses pensées en vers.
Des paroles aux actions il n’y a souvent qu’un pas; mais cette fois le pas , dit-on, ne fut pas franchi. En publiant sa correspondance, Bettina a soin de nous prévenir que le /ivre a été écrit pour les bons, et non pas pour les méchants. Et comment en douter, en effet, quand nous voyons dans sa correspondance tout ce qu’eut d’innocent, de paternel, sa premiére entrevue avec le dieu? Elle entre seule dans sa chambre, cette jeune fille aux yeux ardents, aux joues brdlantes , aux cheveux noirs et crépus (c’est Bettina elle-méme qui parle ); elle entre, et Geethe l’invite poliment a s’asseoir. Mais s’asseoir loin de lui, en personne bien élevée ! « Non, non, s’écrie-t-elle; je ne puis rester sur ce canapé »; et elle se léve précipitamment. « Eh bien ! faites ce qui vous plaira, » lui répond le poéte. « Je me jetai a son cou, ajoute la narratrice ; et lui m’attira sur ses genoux, et il me serra contre son coeur. Tout devint silencieux , tout s’éyanouit. Des années s’étaient écoulées dans l’attente de le voir ; il y avait longtemps que je n’avais dormi (elle venait de passer trois nuits en diligence); je m’assoupis sur son ceeur, et quand je m’éveillai une nouvelle existence commengait pour moi. Cette fois, je ne vous en écrirai pas plus long. » A qui Bettina adresse-t-elle ce petit récit, tout empreint de naiveté, de sécurité allemande? A la propre mére de Goethe, « Et a partir de ce jour lesprit du poéte, dit-elle, m’enveloppe de tendresse depuis la premitre matinée du printemps jusqu’A la derniére soirée de Phiver. »
Les deux premiers volumes de la Correspondance de Ret. tina contiennent ses lettres 4 la mére de Gasthe, ainsi que celles quelle a échangées avec le poéte; le Journal de sa vie forme le troisitme. Un admirateur passionné de notre héroine, le professeur Daumer, a eu le courage de mettre en vers ce livre entier (Nuremberg, 1837). Une conception qui tient du lyrisme le plus élevé, un style naif, hardi, charmant, quelquefois tout a fait anti-littéraire, trés-négligé et aussi souvent attrayant que repoussant , par des traces du dialecte particulier & VAllemagne méridionale, des réflexions souvent baroques et ridicules, et qui quelquefois vous frappent par leur rare profondeur, une lutte naive et ingénieuse de la jeunesse contre la vieillesse, une ironie aimable et quelquefois mordante, poignante, distinguent cea lettres et ce journal, dont la lecture offre le plus vif attrait, & cause des personnages dont le portrait y est esquissé d’une maniére aussi hardie que fine et spirituelle. On ne saurait néanmoins se dissimuler que la naiveté de Bettina atteint trop souvent les dernié¢res limites de cette qualité, que les jeux d’esprit de la jeune fille dégénérent quelquefois en puérilités, son sans-géne en licence, la ferme confiance qu’eile a dans sa jeunesse en coquetterie, sa causerie, ordinairement aimable, en vain bavardage de femme. En tous cas, il y a danger a publiquement révéler ses pensées les plus intimes, comme le fait souvent Bettina. On a d’ailleurs élevé des doutes assez fondés sur sa véracité.
Quoi qu’il en soit, on se lasse de tout dans ce monde, et méme de l’adoration d’un génie de soixante ans. Notre héroine songea donc a se marier, et comme elle ne pouvait rien faire comme tout le monde, elle se maria comme personne ne se marie. Un soir, le poéte Achim d’Arnim se promenait 4 Berlin sous les Tilleuls. Il était jeune, beau et déja célébre. Bettina, qui ne le connaissait que de nom et de vue, s’approche, et lui dit, en le prenant par la main et lui langant un regard de feu : « Si vous voulez, je vous épouse; » et d’Arnim 1l’épousa. C’était un poéte. Son bonheur ne fut pas sans doute sans mélange, car le propre frére de Bettina, Clément Brentano, dit quelque part : « Arnim vécut jusqu’a la fin tourmenté de Vhistoire avec Goethe. » Quoi qu’il en soit, Geethe fut profondément blessé de ce mariage, et la correspondance cessa, au grand regret de madame d’Arnim, qui n’épargna rien pour la renouer. Six ans aprés, elle écrivait au poéte que « son souvenir ne cessait de lui apparaitre dans ta solitude ». Et quatre ans plus tard elle ajoutait dans une nouvelle lettre : « Dix ans de solitude ont passé sur mon cceur, et m’ont séparée de la source ov. je puisais la vie.... Tout ce que j’avais senti, espéré, tout svest évanoui. »
Aprés la Correspondance de Gathe avec un enfant, Bettina fit paraitre sa Gdinderode (2 volumes, Leipzig). C’est un recueil de lettres échangées entre elle et sa compagne de couvent, cette pauvre Caroline, qui avait pourtant de lesprit et de la beauté. Dans ce livre on remarque une douceur de pensées qui a tout le caractére de l’idylle; mais il y a bien plus d’originalité dans les lettres écrites par Bettina que dans celles de la chanoinesse. Par-ci parla il est possible de relever quelques anachronismes assez violents, de sorte que beaucoup de passages de cet ouvrage sembleat n’étre que de pures fictions , ce qui du reste ne détruit pas, tant s’en faut , le talent romanesque et poétique de l’auteur.
Durant ses vingt années de mariage ou de solitude , de 1311 4 1831, madame d’Arnim , pour se désennuyer sans doute, écrivit son livre de l’Amour. C’est encore un hymne a Goethe, un éternel adleluia, ov se trouve un peu de tout : de la physique, de la métaphysique , de la poésie, de la politique, sans compter lhistoire des trois premiers baisers qu’a recus Bettina. :
En 1843, madame Bettina d’Arnim adressa au rei de Prusse un ouvrage intitulé: Ce livre appartient art Tot.
Ardente a poursuivre V’émancipation de la femme, démocrate et socialiste avant tout, ayant conseryé dans son style le feu de la jeunesse, elle se fii la sibylle et la pythonisse de la Jeune Allemagne. En 1848, elle fit paraitre /lius Pamphilius et ’ Ambrosie, puis elle édita les Le/tres de son frére. Elle est morte a Berlin, le 20 janvier 1859.
ARNIM (Caantes-Ornon-Louts v’), littérateur allemand, naquit a Berlin en 1779. Apres avoir terminé ses études, il parcourut presque toute |'Europe centrale, et en 1835 il fit un long voyage en Orient. A plusieurs reprises il fut chargé del'intendance des thédtres royaux a Berlin. Le roi Frédéric-Guillaume TV lui donna & sa cour la charge de grandéchanson. Poéte élégant et musicien instruit, d’srnim traduisit quelques poémes de Byron, et publia un recueil de Mélodies nationales (1816). L’ouvrage qui assure sa réputation littéraire a pour titre Flichlige Bemerkungen (Ber- Jin, 1827-1850, 6 vol.). I] est mort le 9 février 1861.
ARNIM (Henni-Frtpiric, comte v’), né le 23 septembre 1791, s’engagea dans la diplomatie et occupa Vambassade de Prusse a Paris (1841), puis celle de Vienne (1845). Du 24 février au 3 mai 1849, il figura comme ministre des affaires étrangéres dans le cabinet Brandebourg-Manteuffel. En 1851 il retourna a Vienne en qualité d’ambassadeur, et il venait d’étre remplacé lorsqu’il mourut le 18 avril 1859 & Berlin.
ARNO, une des grandes riviéres d’Iralie, prend sa source sur le revers méridional de |’Apennin, en Toscane. Il coule d’abord au sud-est, contourne Arezzo, dont il n’approche qu’a une lieve de distance, et parcourant la belle et fertile vallée qui porte son nom, aprés avoir traversé Ja ville de Florence, il va baigner les murs de Pise, et se jette, & quelques lieues de cette ville, dans la Méditerranée, aprés un cours de prés de 240 kilom.
ARNOBE naquit a Sicca, ville d’Afriqne ; il y professait la rhétorique avec une haute réputation, sous le régne de Dioclétien, quand, frappé, dit Eusébe , par une vision miraculeuse, il abandonna le paganisme, dans lequel il avait été élevé, pour se convertir au christianisme. A peine initié a la religion nouvelle , néophyte encore, Arnobe voulut donner 4 l'Eglise un gage éclatant de son adhésion et de sa foi, et qui pa lui mériter la grace du baptéme. 11 composa donc, n’étant encore que catéchuméne, un ouvrage en sept livres contre quarante-cing gentils. L’ouvrage, et sous le rapport du plan et sous celui de la doctrine, se ressent de cette précipitation.
Sous le rapport de la doctrine, Arnobe reproduit plusieurs des erreurs du gnosticisme, les erreurs d’Hermogéne surtout. Arnobe péche par un exces de respect envers la Divinité. Tl trouve la situation et les conditions de Phomme si malheureuses , qu’il nozame impie, blasphématoire, cette affirmation ; « Dieu est l’auteur et l’ordonnateur de univers. » Suivant lui, les calamités infinies, les désordres perpétuels de la vie de !homme, ne s’expliqueraient point et ne se justifieraient point suffisamment par la liberté de la volonté; ear si Dieu, qui connait tout et qui peut tout, n’empéche pas ce qui doit ¢tre empéché, la dépravation de ’humanité doit lui étre imputée : ne pas la prévenir, c’est l’autoriser. Ceci seul le rassure, c’est que le mal peut provenir d'une autre source que de Dieu. I) inclinerait done a penser, sans Paffirmer, qu’il y a un autre, un second principe du monde, la matiére. Arnobe, on le voit, est bien prés du dualisme oriental. Arnobe ne peut non plus se résoudre a croire que l’Ame soit immortelie, qu’ellesoit une image de la Divinité. Des ames si faibles, si mobiles, si flexibles aux vices, si portées a toutes sortes de péchés, peuvent-elles rien avoir de commun avec la Divinité? Si elles avaient avec Dieu quelque rapport, les edt-il envoyées dans un corps qui renferme en lui le germe de tout mal? Non, l’Ame n’est point née de Dieu. Mais d’ot vient-elle? C'est ici qu’Arnobe trahit ses affinités avec le gnosticisme; ici que, se rattachant Ala