BASTIAT — BASTIDE
dant trois mois. Alors il lit enfin Particle, et il reste frappé de loriginalité de vues et de la profondeur de pensées que révéle ce beau travail, dont il s’empresse de faire jouir ses abonnés comme d'une bonne fortune. Il était intitulé : De Vinfluence des tarifs francais e¢ anglais sur Vavenir des deux peuples. Frédéric Bastiat était déja auteur de deux opuscules publiés dans son département, et intitulés ; Pun, Aux électeurs des Landes ; Vautre, Réflexions sur les pétitions de Bordeaux, le Havre et Lyon concernant les douanes. Dans ces écrits on devine la plume qui tracera cing ans plus tard les Sophismes économiques. On y découvre le germe de la théorie de la valeur, qu'il développera dans les Harmonies a la fin de 1849.
Instamment invité par le rédacteur en chef du Jowrnal des Economisées & continuer ses enyois, Frédéric Bastiat lui adresse un nouvel article. Le premier était une vigoureuse attaque contre le systtme protecteur; le second prenait a partie le socialisme dans ses applications partielles comme dans ses tendances générales; il combattait spécialement la théorie du droit au travail, et marquait ainsi nettement dés son entrée dans la carriére le but vers lequel devaient étre dirigés les efforts de toute sa vie.
Dans un voyage en Angleterre, il fit connaissance avec Cohden, et se lia intimement avec lui. A son retour & Mugron, en 1845, il traduisait les discours prononcés dans les réunions des libre-échangistes d’outre-Manche, et les faisait paraitre précédés d’une remarquable introduction sous le titre de : Cobden et la Ligue, ou l Agitation anglaise pour la liberté des échanges. La publication de ce livre fut pour la France une yéritable révélation de Vimportance acquise dans la Grande-Bretagne par la ligue contre la loi des céréales. Frédéric Bastiat trace avec une verve pleine d’originalité et de profondeur le tableau des dangereuses conditions économiques et politiques dans lesquelles se trouvait alors placée la nation anglaise, et dont elle commengait 4 sortir, grace aux efforts de la ligue. Ses amis le déterminérent a venir 4 Paris. Dans cette capitale et & Bordeaux il préta en 1846 son concours a la propagation des principes de l’association du libre échange. Il accepta les fonctions de secrétaire de la Société parisienne et de rédacteur en chef du journal créé par les diverses sociétés libre-échangistes de France.
Cette année et la suivante furent pour lui deux années d@immense labeur. I] fit paraitre les Sophismes économiques, attaque vigoureuse contre le systéme prohibitif , qui produisit une sensation des plus vives; Propriété et Loi, justice et fraternité, nouveau brilot jeté a la téte des sectaires des diverses écoles socialistes ; Protectionnisme et Communisme, lettre & M. Thiers, dans laquelleil démontre que le protectionnisme douanier n’est que du communisme ; que le yéritable nom de lun et de l'autre est spoliation, et que la seule différence qu’il y a entre eux, c’est que le premier exerce la spoliation en faveur du riche, et le second en faveur du pauvre; Capital et Rente, brochure contre la gratuité du prét; Paix et Liberté, ou le Budget républicain, arguments pour la réduction des attributions et des dépenses gouvernementales; Incompatibilités parlementaires , contre les ministres maintenus dans l’Assemblée nationale quand presque tous les fonctionnaires en étaient exclus; /’ Etat, maudit argent! contre la décevante fiction qu’on appelle Etat et la confusion qu’on ne cesse de faire entre Vargent et la richesse; Harmonies économiques, rectification de la nomenclature et des lois économiques; Gratuité du Crédit, discussion avec Proudhon sur la légitimité et la nécessité de l’'intérét; Baccalauréat et Socialisme, sur les funestes directions données a l’enseignement public ; Spodiation et Loi, défense de l'économie politique contre les protectionnistes ; Ja Loi, définition claire et précise de ce qu’elle doit ¢tre; Ce que l'on voit et ce que lon ne voit pas, éco-
nomie politique démontrée en une legon; divers articles
enfin dans le Journal des Economistes et dans le Libre- Echange. ‘
Aux élections de 1847 Frédéric Bastiat avait été déja porté comme candidat 4 la Chambre des Députés ; mais sa nomination avait échoué par une manceuvre de parti. Peu de temps apres éclatait la révolution de Février, et ses concitoyens, appelés a jouir du suffrage universel, ’envoyaient a |’Assemblée nationale constituante, puis al’ Assemblée législative. Mais la faiblesse de son organe et sa santé, déja fort altérée, ne lui permirent que trés-rarement d’aborder la tribune. Ses amis voyaient avec effroi le dépérissement du peu de force qui lui restait. Pour obéir au conseil des médecins, il se décida vers le milieu de septembre 1850 a aller demander au climat de l’Italie une guérison qu’il n’espérait guére et qu'il ne devait pas obtenir. Le 24 décembre Bastiat mourait 4 Rome, alage de quarante-neuf ans, laissant incomplet le manuscrit ou il écrivaitla seconde partie deson plus important ouvrage, les Harmonies Economiques , mais ayant eu, néanmoins, le temps de se créer, dans sa carriére si courte, des titres 4 admiration des rares adeptes d’une science dont il fut Yun des plus remarquables représentants. Les ceuvres complétes de Bastiat ont été réunies en 6 vol. (1852-1855).
BASTIDE (Ju es ), ministre des affaires étrangéres sous la commission exécutive et sous la dictature du général Cavaignac, c’est-a-dire depuis le 10 mai jusqu’au 20 décembre 1848, lune des personnifications les plus honnétes du parti républicain portées 4 la direction des affaires publiques par la révolution de Février, est le fils d’un agent daffaires qui s’était fort enrichi dans cette lucrative industrie. Né a Paris, en 1800, il recut son éducation au lycée Henri IV (Napoléon), dont il fut Pun des plus médiocres écoliers. Au sortir de ses classes, il n’en eut pas moins un instant, 8 ce que nous apprend un complaisant biographe , lintention de se préparer a Vécole Polytechnique ; mais la réflexion le conyainquit bientét que sous la monarchie la carriére des emplois publics était incompatible avec ses principes en matiére de gouvernement, et il renonca alors, non sans de vifs regrets, ajoute-t-on, aux fortes et sévéres études qwil lui edt fallu faire avant d’étre admis dans cette pépiniére de savants et de héros. Le barreau et ses luttes retentissantes souriaient d’ailleurs assez 4 ce cerveau exalté par les fumées de Pambition ; car sous le régime représentatif , dont les Bourbons avaient doté la France, un brillant avenir de gloire, d’influence et de popularité était inévitablement réservé aux princes de la parole, appelés tantét a défendre devant les tribunaux , dans des procés de presse ou d’autres affaires politiques, les grands principes de la liberté civile et religieuse, tantot 2 proclamer bien haut a Ja tribune nationale les vrais principes du gouvernement constitutionnel. Mais, aprés avoir pris quelques inscriptions a I’Ecole de Droit, le jeune Bastide s’apercut que la nature lui avait décidément refusé celui de ses dons qui est le plus indispensable au défenseur de la yeuve et de lorphelin, le talent de la parole; et il eut en conséquence le bon esprit de se résigner pendant quelque temps a n’étre, comme la plupart des membres de sa famille, qu’un industrieux négociant. Dans cette modeste mais si honorable carriére, il avait dailleurs, grace a la sage prévoyance de son pére, l’avantage de se trouver dispensé de tout lent et pénible apprentissage. Héritier d’une fortune assez ronde, il put en effet entreprendre tout de suite un commerce de bois a braler; genre d’affaires qui, 4 Paris surtout, exigeait en ce temps-la une mise de fonds assez considérable, et qui dés lors yous classait tout de suite un homme, sinon parmi les princes, du moins parmi les hauts barons de la bourgeoisie.
Cependant une telle position ne pouvait longtemps suffire aux vastes aspirations de cette intelligence d’élite, nous apprend encore le biographe précité. Sur les bancs de l’Ecole de Droit, le jeune étudiant s’était déja beaucoup plus occupé de politique et de conspirations que du Digeste on du Code
Civil, et avait été des premiers a se faire affilier 4 la Charbonnerie francaise. Négociant, M. J. Bastide se délassa des soucis et des tracas des affaires en prenant une part active, quoique au total assez circonspecte, aux manceuvres employées par les ennemis de la maison de Bourbon pour amener le renversement de la dynastie, mais oontribuant personnellement en maintes occasions aux sacrifices d’argent imposés par le parli pour assurer le triomphe de ses plans, et acquérant de la sorte des titres réels 4 Vestime de ses coreligionnaires politiques.
La réyolution de 1830 arracha M. J. Bastide 4 obscurité toute d’abnégation a laquelle il s’était jusque alors condamné. Sia Pannonce du coup d’Etat il se fit remarquer par son ardeur & pousser & linsurrection, pendant les trois glorieuses journées on admira son activité sans égale, sa froide intrépidité et son omniprésence une fois que la lutte se trouva irrémissiblement engagée entre la population de Paris tout entiére, retranchée et embusquée derriére ses innombrables et formidables barricades, ou encore derriére les persiennes de ses croisées, et dix mille hommes environ, tant infanterie que cavalerie et artillerie, garde royale et troupes de ligne, disséminés sur les différents points stratégiquement importants de la capitale; forces jugées plus que suffisantes par limbécile ministre Polignac pour mettre a la raison ces grands enfants de Parisiens s’ils osaient bouger. A M. J. Bastide, s’il faut en croire le méme kistorien, revient l'insigne honneur Wavoir de ses propres mains substitué alors le drapeau tricolore au blanc étendard des lys qui depuis 1815 -flottait sur les Tuileries. Le mérite de cet acte héroique fut, il est vrai, revendiqué en méme temps par un certain Massey de Tyrone, lequel au 29 juillet 1830 commandait l'une des nombreuses bandes qui saccagérent la demeure royale. Mais la réclamation de ce Massey de Tyrone ne fut point admise, parce que, notoirement connu la yeille encore pour l'un des agents les plus compromis du ministére Polignac, sa présence au sac des Tuileries ne pouyait s’expliquer que par des motifs de pillage ou d’espionnage. Elle prouverait tout au plus, selon nous, que, la bataille une fois gagnée par le peuple, M. J. Bastide ne fut pas le seul qui eut lidée de s’en attribuer toute la gloire en montant sur le faite du pavillon de ’horloge et en accrochant le drapeau du vainqueur 4 la hampe en fer qui le surmonte. Quoi qu’il en ait pu étre, ses amis politiques, aprés avoir commencé par s’adjuger les ministéres et les grandes positions officielles, s’empressérent de récompenser son vieux patriotisme en l’appelant a faire partie de la commission chargée de la distribution des croix et des médaiiles de juillet ; mission grave et délicate assurément, car il s’agissait de faire un petit nombre de choix entre les cent et quelques mille pétitions adressées de tous les points de la France 4 la commission pour obtenir cette distinction , et de peser consciencieusement Jes droits de chaque candidat. La commission, comme on sait, n’accorda que cing mille croix et dix mille médailles!
L’un des premiers soins du pouvoir nouveau avait été de réorganiser la garde nationale parisienne, dissoute depuis 1827, et a laquelle on accorda le droit d’élire ses propres chefs. Qavait été 1a, soit dit en passant, un acte d’intelligente politique de la part du gouvernement né des barricades. 1] satisfaisait ou tout au moins neutralisait de la sorte une foule d’ambitions vulgaires, dont une paire d’épaulettes d’argent et la perspective d'un morceau de ruban devaient faire autant d’ardents dévouements. Mais vint le moment ou la discorde se glissa dans les rangs des vainqueurs, ou ceux qui n’obtinrent ni épaulettes d’argent, ni croix , ni places, se regardérent comme vo/és, criérent & la trahison, et de dépit arborérent hautement les couleurs de la République. Systématiquement repoussés de tous les honneurs ¢lectifs dans les différentes légions de la garde nationale aaxyuelles ils pouvaient appartenir en raison de leur
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domicile, les républicains se groupérent bientét dans la Iégion d’artillerie indistinctement recrutée dans tous les arrondissements de la grande ville, et dont ils parvinrent a se distribuer fraternellement tous les grades. On tint compte alors dans le parti des scrupules de délicatesse qui douze années auparayant avaient empéché M. J. Bastide de donner suite 4 son intention de se préparer a Vécole Polytechnique et d’acquérir ainsi une teinture méme superficielle des notions rudimentaires indispensables pour exercer un commandement dans cette arme spéciale. En conséquence on Yacclama chef d’escadron,
La collation de ce grade, en méme temps qu’elle faisait désormais de M. J. Bastide une notabilité politique incontestée, lui imposait des devoirs qu’il sut remplir. C’est ainsi que nous le trouvons dés 1831 membre d’une société secréte fondée par le vieux Buonarotti, ’ami de Bab cuf, pour organiser le parti républicain dans le midi de la France, et qui dés lors préparait une prise d’armes a Lyon et a Grenoble. Obligé de parcourir les départements pour y approvisionner son chantier, M. J. Bastide avait ’avantage de pouvoir se déplacer incessamment sans éveiller les défiances de la police, et il en usait largement dans les intéréts de la propagande républicaine. Le mouvement insurrectionnel organisé par Buonarotti, ayant éclaté 4 Grenoble avant le jour fixé par le comité d’action pour le soulévement général du midi de Ja France , n’aboutit qu’a un avortement complet. Compromis dans cette échauffourée, M. J. Bastide fut arrété et traduit en justice. Mais, suivant Pusage de tous les conspirateurs, il nia les faits mis 4 sa charge. Renyoyé de accusation faute de preuves, il arriva encore assez & temps a Paris, vers la fin de mai 1832, pour jouer un réle des plus actifs dans la terrible émeute qui ensangtanta, le 5 juin suivant, les funérailles de Lamarque. Condamné a mort pour la part qu’il y avait prise, M. Bastide parvint a s’échapper de prison, parce que le gouvernement, embarrassé de sa victoire, le voulut bien, et se réfugia & Londres, ov il resta deux ans. Gracié alors, il revint 4 Paris en 1834, mais pour y avoir tout aussitot de nouveaux démélés avec le parquet. Traduit devant les assises, le jury, travaillé et intimidé par la presse républicaine, rendit encore 4 son égard un verdict d’acquittement. Quand en 1836 Armand Carrel eut été tué en duel par M. Emile Girardin, fondateur du journal la Presse, les actionnaires du National appelérent M. Bastide & partager avec M. Thomas, déja son associé dans son commerce de bois, les honneurs de la rédaction en chef du plus important des organes de Popinion republicaine. L’un et lautre figuraient depuis longtemps au nombre des principaux propriétaires de ce journal; et il ne vint jamais & l’esprit de personne de les prendre méme pour la menue monnaie de l’écrivain éminent que la mort venait de fatalement ravir 4 son parti. Sous cette direction bicéphale la prospérité et influence du journal allérent donc toujours décroissant, jusqwau moment ou le talent incisif et mordant, le style chaleureux et imagé de M, A. Marrast, rentré en France & la suite de Y'amnistie rendue en 1837 sur la proposition de M. Molé, vint redonner au National une nouvelle verdeur et un bonheur de polémique dont ses abonnés étaient sevrés depuis la mort de Carrel. En 1846 des mésintelligences intestines déterminérent M. J. Bastide 4 abdiquer des fonctions qui, aussi bien, depuis arrivée de M, Marrast, n’étaient guére que nominales ; et il fonda en 1847 la Revue Nationale, dont jamais il ne fut parlé, mais ot s’étala sans vergogne la prose prétentieasement soporifique de M. Buchez et de quelques autres adeptes d’un néo-catholicisme,dans lequel on représente Jésus-Christ comme le premier des républicains pratiques ; these qui, en détinitive, n’a rien de bien neuf, puisque Chaumette n’appelait jamais le divin fondateur du christianisme autrement que le Sans-Culotte Jésus,
La révolution de Fevrier 1848 trouva les hommes du Na-