BEAU
Deux guides peu sirs, par cela méme aus s’étaient mis hors ligne, Goethe et lord Byron, se sont présentés : le paradoxe auquel ils empruntaient leurs lettres de créance avait quelque chose d’effrayant; c’était un motif de plus pour qu’elles fussent acceptées. Qu’a produit une recherche entreprise sous de tels auspices dans Jes arts, dans les sciences et dans la morale? La peinture a méprisé Pétude de Pantique , sans s’attacher davantage A celle du modéle; ou plutdt, dédaignant @arréter ses yeux sur ce quia répondu le plus dignement a la parole du Créateur, elle s’est mise en quéte de Pignoble et quelquefois de Vhorrible. La sculpture, qui ne pouvait se racheter par le prestige des couleurs, a senti au moins qu’clle n’edt pas impunément offensé nos regards en s’abandonnant a de pareilles hardiesses.
Mais a quel degré infime n’avons-nous pas yu descendre les sciences, les lettres et la poésie! Les premiéres, peu soucieuses de leur céleste origine, ont paru ignorer que dans ses moindres investigations homme ne doit jamais la perdre de vue. A bien dire, elles ont répudié lesprit, pour ne s’occuper que des jeux prétendus fortuits de la matiére organisée on Wilenisante, Les autres ont été conaamnées 4 jouer un plus triste rdle encore. Ce sont elles principalement qui ont oublié que le premier devoir des arts d’imitation , jusque dans leur plus grande audace, est de choisir. Quoi! serait-on fondé a leur dire, votre but est d’émouvoir, d’impressionner yivement par la reproduction des scénes de la vie publique , de nous rendre meilleurs par le touchant spectacle des vertus, ou de nous attendrir par celui des malheurs privés ; vous aviez aussi 4 nous montrer l’innocence jouissant de la paix des foyers domestiques ou menacée dans son bien le plus précieux : et c’est le crime dans sa nudité; nous nous trompons, c’est le crime paré de couleurs mensongéres que vous offrez a nos hommages ! Vous nous demandez effrontément pour lui nos larmes et notre intérét! s‘il triomphe, il faut que par vous nous deyenions complices ; s'il succombe, 4 nous la honte de gémir sur sa défaite! Aprés cela, le beaw dans les arts et dans la morale pourra-t-il étre autre chose qu'une maniére de probléme insoluble? +
Ce serait peut-étre le cas de remarquer ici que !es fax ases notions de beau idéal et de spiritualisme, qui de Ja ,:hilosophie du Nord ont fait irruption dans la ndtre, ont porte un coup funeste aux lettres frangaises et a nos arts d’imitation. Nourris dillusions , l’artiste et le poéte ont tout foulé aux pieds, se sont cru tout permis. De labsurde ils deyaient nous conduire 4 immoral ; du caprice, a ce qu'il y a de plus désordonné, Ainsi que toutes les vérités se tiennent par la main, les erreurs s’enchainent et se suivent. Les mauyais littérateurs nous donneront de méchants peintres et des architectes sans gout.
Nous ignorons s’il est permis, ou simplement possible, 4 exemple des platoniciens, de considérer le beau dans un sens abstrait. Quant a nous, il ne nous sera jamais loisible de l’étudier ailleurs que dans ses rapports avec nos impressions affectives, nos besoins latents , et nos jouissances présentes ou ajournées. Tout ce qui est au dela, tout ce qui est en deca, n’est que conjecture, indigne dun examen philosophique. D’autres ¢tres, avec d’autres organes que les notres, auraient peut-¢tre des apergus différents de ceux qui nous sont échus en partage; mais notre économie actuelle a des points de contact, des appétits , des maniéres de sentir qui lui sont propres , des entraves, si on le veut; et il faut en tenir compte quand on traite de ce qui touche a ’homme d’aussi prés.
L’intention qui a créé le vaste univers étant essentiellement bonne et intelligente, on peut ¢tablir un principe peu susceptible d’étre contesté en affirmant que le beau, en ce qui concerne cette création, résultera @abord a nos yeux de Vharmonie de son ensemble; qu’abaissant ensuite nos regards. nous ie trauverons, pour chaque objet, dans /a
conformité des parties avec le tout , €t du tout avec sa destination. Cette régle peut s’appliquer 4 tout ce qui vé~gete, a tout ce qui respire, méme 4 la matiére brute et insensible. Nous ajouterons que lorsque nous aurons reconnu quelque part des caractéres de beauté, c’est que nous y aurons été déterminés dans le sentiment instinctif de no besoins , sans oublier que ceux-ci tiennent autant 4 notr nature intellectuelle qu’a notre nature organique.
Tout é¢tant évidemment coordonné ici-bas, c’est de la convenance réciproque des étres que naitra pour nous | sentiment de leur perfection, quine sera jamais une perfection absolue, réservée a Dieu seul, mais une perfection relative; vérité que le célébre Burke, qui avant nous écrivait sur le beau et le sublime, a totalement méconnue quand i] s’est cru fondé & remarquer que le propre des attraits des plus belles femmes est de réveiller chez le spectateur des idées de faiblesse, de maladie et méme d’imperfection. Bien que lun des interprétes les mieux inspirés de la science médicale se soit également cru autorisé 4 regarder la femme comme un étre maladif par nature, nous ne conseillerons jamais 4 une saine philosophie de prendre une pareille licence. Ce ne sera pas elle qui, calomniant une des créatures tes plus richement dotées qui soient sorties des mains de l’Eternel, taxera d’imperfection ce qui est tout harmonie, charme et accord. Est-ce que cette faiblesse, remarquée improprement par l’écrivain anglais, n’est pas destinée 4 trouver bientét son point d’appui? Est-ce que cette délicatesse et cette rondeur de formes, en captivant les regards d’un autre étre, en réveillant méme chez lui le sentiment de sa puissance, ne feront pas un appel a sa protection? L’opiniatreté dans le travail, la force musculaire qui en assure le succés, la fermeté de la voix, le prononcé des traits, ont été placés ailleurs, et 1a ils sontune beauté, parce qu'il leur appartenait de signaler la présence d’un chef de famille ; la grace dans les mouvements, la morbidesse des contours, la paix de l’ame réfléchie sur un visage agréablement nuancé, la douceur d’un organe dont les sons vont a l’ame, ont cherché un autre asile, et 1a aussi elles sont une beauéé , car elles convenaient parfaitement a celle qui, livrée aux soins sédentaires d’un ménage, devait chaque jour rappeler un héte chéri sous le toit domestique.
Mais tout n’est pas dans la beanté physique. Que quelque qualité morale vienne se refléter sur un visage, celuici fiit-il moins correct, il aura encore son genre de beauté, il attachera, il aura méme certaines préférences; et ainsi que chaque partie du corps humain, dans les deux sexes, se rapproche de la beaulé en ce qu’elle indique une aptitude ou une perfection physique relative 4 l’espéce ou personnelle a Vindividu, de méme chaque trait de la physionomie aura également le don de plaire par la promesse que nous y démélerons dune qualité essentielle ou d’une beauté de caractére. Alors Ventrainement sera justifié, et sans contredit, de toutes les séductions , ce sera la plus durable et la plus faite pour flatter ’amour-propre dune créature intelligente. Dans Ja mesure de la sphére ov cette qualité agira, elle deviendra grande et digne d’intérét. Si sa concentration la rend un instrument de bonheur pour un seul étre, nous en féliciterons celui-ci, sans y voir autre chose que le beau saisissable 4 un des derniers degrés de l’échelle, & moins qu’elle ne soit de nature 4 étendre plus loin ses heureux elfets. Par exemple, parlons-nous de sobriété, elle gagnera de importance & nos yeux comme gage de boniic couuuite dans le pére de famille et dincorrupt?bi= lité dans le magistrat. Est-ce de pudeur et de chasteté quwil s’agit, l'une, chez la jeune fille, sera le gage de la candeur @une ame qui pour s’attacher attend un amour honnéte ; autre, chez la femme mariéc, attestera que I’époux peut marcher en toute sécurité vers ses travaux, et etapa) son absence ses pénates ne seront pas humiliés.
Elargissez le cercle, les vertus croissent aussitét en résultats, par conséquent en beauté. Fabricius et Régulus ne se borneront pas a se nourrir frugalement : ’'un repoussera Vor des ennemis de Rome pour les combattre; lautre , dédaignant sa propre vie, ira chercher des supplices pour lui préférables au traité par lequel s’atténuerait la force de YEtat , dont il est le premier citoyen. La fille des Scipions, Cornélie, ne se contentera pas d’étre une bonne mére, ce sont de males courages que dans ses enfants elle voudra former pour la patrie.
Le point de départ de chaque vertu est donc l’étre agissant dans l’intérét propre de son unité. Elle ne parvient a un degré supérieur qu’en sortant de cette étroite enceinte , et selon que la personnalité se perd plus ou moins de vue. Je le confesse, il est bien &4 vous de défendre vos jours eontre le fer des brigands qui vous assaillent dans votre route, la nature vous y convie; toutefois, vous en conviendrez , le mérite sera plus grand d’arracher au péril d’autres personnes que la vétre. Si celles-ci cependant vous touchent de pres; si votre fille, votre épouse ou votre amante ont été menacées, protecteur né de leur faiblesse , vous aurez rempli seulement envers elles un devoir, et il y aurait en de la lacheté a vous en affranchir. Accourez-vous aux cris d’un inconnu pour lui apporter le secours de votre bras, le mouvement sera plus beaw, car il sera plus désintéressé, Au lieu d’un homme, avez-vous sauvé une ville ; nourri de la foi des siécles héroiques, étes-vous résolu a vous jeter dans un gouffre, comme Curtis; étes-vous prét, comme Codrus, a engager la querelle qui, suivie de votre mort, assurera 4 votre pays le bénéfice de Yoracle, Poubli de la personnalité ici sera complet; vous touchez dés lors au sublime, dont le premier caractére, dans la morale, sera toujours l’abnégation.
La gloire est une monnaie avec laquelle les Etats payent les plus grands services qui leur soient rendus : ete leur codte fort peu; il n’est pas moins vrai que ceux qui consentent a la recevoir la tiennent pour bonne. Dés lors que pour la mériter on affronte les chances les plus périlleuses, et qu’on va jusqu’a braver une mort certaine, telle que celle qui attend le soldat 4 la tranchée, nous n’aurons garde d’en parler avec mépris : force est qu’elle posséde en soi des éléments de beauté. Il y aen effet quelque chose d’enivrant dans approbation d’une foule qui vous contemple. La vie, sous ses regards, est dans un état d’exubérance; elle déborde de V’étre, ou plutét elle semble se multiplier pour lui avec le nombre des spectateurs témoins de son triomphe. S’il ne peut assister en personne a celuici, s'il n’est pas accordé a son oreille de recueillir des suffrages flatteurs, il les prévoit, il les entend dans l’avenir, et il se les rend présents par la pensée. Ce n’est done pas pour rien qu’il a tout donné ;|’échange est consommé : c’est celui qu’il faut aux grandes ames.
Il est aussi des vertus plus solides et absolument désintéressées si nous nous bornons 4 les envisager dans |’économie actuelle. Par cette raison, elles touchent de plus prés que les autres au beau moral ; mais il leur faut encore un salaire; bien examinées, elles se mettent méme a tréshaut prix. Ne demandant rien ici-bas , dans un orgueil peutétre légitime, n’y voyant rien qui soit digne de devenir le loyer de leurs ceuvres, elles laissent aprés elles, sans Phonorer d’un regard, tout ce qui est au pouvoir des hommes. Que leur ferait la gloire pour un nom dont le possesseur va disparattre, pour une cendre qui sera bientAt dispersée au souffle des vents? Mais, soyons-en convaincus une fois pour toutes, l’abnégation de l’'Ame protondément religieuse n’est pas si enti¢re; son désintéressement ne va pas par-dela Ja vie du jour; elle ne la foule aux pieds que pour obtenir en échange une ¢ternité; elle n’abandonne les biens présents que pour tirer sur Pavenir. C'est plus qu'un diadéme qu’il y aura 4 appréter pour son front. Du sein de