BEAULIEU — BEAUMARCHAIS
Il fut nommeé conservateur de la tréve de deux ans conclue a Bordeaux le 23 mars 1357, puis I’un des plénipotentiaires du traité de pacification conclu dans la lande d’Evran le 12 juillet 1363. Fait prisonnier a la bataille d’Aurai, il fut délivré presque aussit6t lors dela reprise de cette place par les Frangais. La duchesse Jeanne, comtesse de Penthiayre le chargea de la défense de ses intéréts lors de la conelusion du traité de Guérande (12 avril 1365). Jean de Beaumanoir survécut peu de temps a ce dernier événement,
Beaumanoir est encore le nom d’une ancienne maison de
la province du Maine, que lon rattache aux Beaumanoir de Bretagne, quoique sa filiation ne soit bien connue qu’au quinziéme siécle, époque oii elle prit le nom de Layardin Philippe de Beaumanoir (voyez article suivant) appartenait a cette famille.
: BEAUMANOIR (Putuipre ve), Pun des plus anciens jurisconsultes frangais, né dans le Beauvoisis, vers le milieu du treiziéme siécle, fut conseiller et bailli de Robert, comte de Clermont, cinquiéme fils de saint Louis. I] présidaen cette qualité les plaids de Clermont en 1280, et en 1283 ceux du Vermandois. Les coutumes du Beauvoisis, qu’il recueillit en 1283, peuvent étre considérées a juste titre comme le monument le plus précieux de ancien droit francais. Elles ont été publiées pour la premiére fois, avec les Assises de Jérusalem, en 1692, par La Thaumassiére, in-f°. Cette édition, la seule qui existe, est devenue fort rare. Montesquieu, qui s’est beaucoup servi de ce recueil, l’appelle quelque part un admirable cuvrage. Le livre de Beaumanoir est en effet expression exacte de la société au treiziéme siécle; Pauteur y a réuni en corps presque toutes les lois qui régissaient alors les hommes et la terre, et il y met admirablement en relief le régime féodal avec ses guerres et ses taxes, les communes avec leurs franchises, les deux puissauces laique et ecelésiastique, armées chacune d’une épée, Vune temporelle, Vautre spirituelle. On y trouve jusqu’a des réglements de police relatifs aux poids et aux mesures, aux foires ef aux marchés, aux pélerins et aux marchands, aux hdtelleries et aux maladreries , aux insensés , aux usuriers, etc.
BEAUMARCHBAIS (Pierre-Aveustin CARRON pe) naquit & Paris, en 1732, et mourut en 1799. Ainsi sa vie embrasse toute la fin du dix-huitiéme siécle, et ses ouvrages représentent lesprit de cette époque. En méme temps ils ont un caractére d’originalité qui les distingue entre tous les ouvrages de l’école philosophique, et qui fait que le nora de Beaumarchais vivra auprés des noms de Voltaire, de Montesquieu , de housseau et de Buffon. Examinons tour a tour sa vie et ses écrits.
La vie de Beaumarchais fut singulidrement agitée, et Vintrigue de Figaro n’est pas plus compliquée. Il ne fut pas de ces gens qui ne mettent leurs talents que dans les livres et ne savent pas se servir de leur esprit pour réussir dans le monde. Fils @’un horloger, il s’introduisit A la cour par la protection de Mesdames, filles de Louis XV; il leur enseigna la guitare, et de musicien devint homme de cour, Plaideur par nécessité, il s’en fit un titre de gloire; tantot ami des ministres, et tantét enfermé a Saint-Lazare, expédiant des armes aux insurgés de l’Amérique septentrionale et faisant jouer Figaro, il méla tout, affaires de cour, de palais, de coulisses et de commerce ; ayant esprit de chaque — chose, comme s'il n’avait que celui-la, et fait pour réussir partout, parce qu’il avait mieux que personne ce qui fait partout le succes, lesprit net et décidé,
Les Mémoires judiciaires de Beaumarchais sont l’histoire de sa vie; c’est par ces mémoires qu’il a été autre chose qu’un homme de lettres, C'est 1a ce qui doit d’abord nous occuper, Disons-en le sujet. Beaumarchais avait fait — des affaires avec Paris-Duverney, et se trouvail débiteur a sa succession d’une somme de 15,000 francs, Il ayouait cette dette; mais le Iégataire de Duverney réclamait de
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lui 150,000 francs. De la un procés dont Goésman, conseiller au parlement Maupeou, fut rapporteur. Beaumarchais voulait visiter som rapporteur ; celui-ci n’avait pas le temps. Cent louis et une montre a brillants furent offerts, et Beaumarchais eut son audience; mais il perdit son proces. Les cent louis et la montre 4 brillants furent rendus; seulement Beaumarchais prétendit qu’on avait oublié de rendre quinze louis donnés en surcroit de cadeau, Goezman |’accusa comme calomniateur. Beaumarchais se défendit. Voila au fond toute l’affaire Goézman. Mais ce qu il faut chercher surtout dans ces Mémoires, c’est leur caractére politique ; cest le role public qu’ils tirent & Beaumarchais.
Pour intéresser il suffit souvent d’étre malheureux et accusé; mais pour se faire approuver et méme se faire aimer il faut quelque chose de mieux : il faut mettre en cause avec soi quelqu’un des droits de ’humanité. Beaumarchais n’y manque pas. Aux uns ila été peint comme un fayori de cour, a d’autres comme un homme dangereux, a d’autres comme un bouffon. Le public hésite, et ne sait pas s’il ne doit pas mépriser homme et laffaire. D’un mot Beaumarchais se reléve, et agrandit son procés : il se dit citoyen, citoyen persécuté et venant réciamer justice devant les tribunaux. A ce nom, si nouveau en 1774, tout change : ce titre inconnu enchante tout le monde. Depuis ce mot il n’est personne qui ose traiter légérement Vaffaire de Beaumarchais. Qu’il soit libertin, bouffon, insolent, et tout ce que disent ses ennemis, aprés tout il est citoyen , et de ce coté sa cause touche tout le monde. En revendiquant ce titre sur la sellette méme des accusés, Beaumarchais réforme les idées regues. Au vieux temps rarement un accusé semblait autre chose qu’un gibier de potence, que le juge voyait avec mépris, et le public avec horreur ou indifférence. Devant un accusé qui se disait citoyen tout changea.
La nature de la cause , avouons-le, servit merveilleusement Beaumarchais : les affaires de diffamation, comme les procés politiques, ont un privilége particulier ; Cest que Yopinion publique y intervient, faisant et rendant justice, tantdt corrigeant les arréts, tant6t méme les annulant mieux que ne le faisaient autrefois les lettres d’abolition, Dans ces sortes d’affaires il y a des choses que peuvent les arréts, ef @autres qu’ils ne peuvent pas. Ainsi, ils ne feront jamais croire au public qu’on soit un calomniateur pour avoir dénoncé un juge corrompu. Aujourd’hui ces choses et ces idées-la n’ont plus rien d’extraordinaire ni de nouveau; mais a ’époque de Beaumarchais Popinion publique n’avait pas encore appris a juger les jugercents , et son affaire fut la premiére ot elle prit ce droit. Le parlement Maupeou avait fini le procés par une sorte d’arrét de transaction qui donnait tort a tout le monde, admonestant madame Goézman et blamant Beaumarchais. Cet arrét excita une réclamation universelle. Beaumarchais avait depuis si longtemps gagné son procés tout entier devant le public que le parlement Maupeou eut mauvaise grace a vouloir le lui faire perdre en partie. La cour et la ville se firent écrire a Penvyi chez Beaumarchais. Le prince de Conti vint l’inviter A diner, disant qu’il était d’assez bonne maison pour donner exemple de la maniére dont il fallait traiter um si grand citoyen. Ainsi, ce mot presque républicain réussissait méme auprés @un prince qu’on savait étre fort attaché aux prérogatives du sang royal : tant était grand !’entrainement! Pour amortir un peu cet éclat et ce bruit, M. de Sartines, lieutenant de police, homme d’esprit et ami de Beaumarchais , lui écrivit par forme d’avis que ce n’était pas tout @étre blamé, qu'il fallait encore étre modeste. Beaumarchais partit pour l’Angleterre, et ce fut moins pour se dérober A sa peine qu’a son triomphe.
A cette époque, une circonstance particuliére aidait a la popularité de Beaumarchais : c’était la défaveur du parlement Maupeou. On appelait ainsi Ja magistrature créée
par te chancelier Maupeou. Fatigué des remontrances politiques du parlement de Paris, il avait voulu, disait-il, retirer la courenne du greffe : il avait hardiment supprimé l’ancienne magistreture et remboursé les charges; en méme temps, il avait nommé d’autres magistrats. Désormais, plus de vénalité de charges ; le ressort immense du parlement de Paris restreint dans de justes limites, d’utiles réformes dans l’administration de la justice, voila pour le bien; mais aussi plus de remontrances publiques, plus @indépendance dans la magistrature , plus de contre-poids au pouvoir de la couronne, voila le mal et le danger. Le public ne s’y trompa pas, Il ne voulut pas de cette meilleure justice qu’on lui donnait aux dépens des derniers restes de ses libertés; il refusa l’échange, il prit parti pour la magistrature supprimée, Le parlement Maupeou fut bafoué , le vieux parlement regretté outre mesure, et Beaumarchais, qui arriva au milieu de la lutte, accusant de corruption un membre du nouveau parlement, se trouva servir 4 souhait la rancune publique. En vain il proteste de son respect pour les magistrats; le public ne veut pas y croire : cest le parlement Maupeou! il suffit; et quand Beaumarchais soufflette Goézman, le public en détourne quelque chose sur la joue de ses confréres.
Dans de pareilles circonsfances, Beaumarchais pouvait étre hardi impunément. Aussi voyez comme il bouleverse la routine ancienne des procédures, quelle publicité inusitée il donne aux inferrogatoires, recolements et con- Jrontations, renfermés autrefois entre les quatre murs du greffe. Il y fait assister le public; le voile est levé, et les mystéres de la justice mis a nu. Ainsi c’est par cette cause bouffonne que s’introduit au palais le salutaire principe de la publicité , et c’est encore 1a un des mérites des Mémoires de Beaumarchais : aprés les avoir lus comme des modeéles de plaisanterie et d’éloquence , relisez-les, vous y découvrirez a chaque instant le germe de quelques-uns des grands principes de justice ou d’humanité qui depuis ont passé dans les lois. Je ne connais aucun ouvrage qui donne une idée plus juste du travail des esprits 4 cette époque, en fait de législation. On y voit ce que Ja société voulait que fussent les lois. Beaumarchais, devenu par hasard au palais le représentant de la philosophie, exprime le voeu des opinions nouvelles. I] parle sans morgue comme sans timidité, en homme du monde, qui, ayant droit d'ignorer les régles et les formalités judiciaires, parait, en les écartant , pécher par omission plutot que par action. C’est ce qu’un avocat ne pourrait faire de bonne grace; car , forcé de connaitre et de respecter les formes de la loi, quelque minutieuses qu’elles soient, il serait coupable, quand Beaumarchais ne semble tout au plus qu ignorant.
Chose singuliére! cette publicité, qui était une infraction aux vieilles habitudes de palais, cette innovation hardie, ne choquait personne moins que les parlementaires zélés. Pleins de haine contre le parlement intrus de Maupeou, ils applaudissaient aux coups que Beaumarchais lui portait, sans s’aperceyoir qu’il en jaillissait quelque chose sur euxmémes : car enfin ces formes et ces régles n’appartenaient au parlement Maupeou que par occasion. C’était toujours, quoique usurpé, Pancien patrimoine du parlement, et il fallait beaucoup bair pour aider a la ruine du domaine afin d’en perdre les usurpateurs.
La gloire des plaideurs a, comme toutes les autres, ses revers et ses chutes. Dans |’affaire Goézman Beaumarchais était au faite de la célébrité; plus tard i] déchut. En 1781 , accusé d’avoir aidé a la séduction de madame Kornman, il eut a plaider contre Bergasse, orateur grave et sérieux, souvent exagéré et déclamateur; mais un pareil défaut ne deplaisait guére a cette époque, ov Vesprit moqueur de Voltaire cédait 4 Vinfluence sévére et sententieuse de Rousseau, & la veille d’une révolution ot les esprits semblérent se laisser séduire volontiers par |’emphase et la déclamation.
Beaumarchais publia des mémoires; mais il ne rencontra plus les mémes adversaires ni les mémes temps. Le ridicule n’avait pas prise sur Bergasse comme sur madame Goézman et le grand cousin Bertrand. Les contemporatns avaient des prétentions au sérieux, et le rire commengait A avoir mauvaise grace au milieu des discussions de la politique. Bergasse, au nom de la morale, accusant Beaumarchais d’avoir aidé 4 profaner la sainteté du mariage, obtenait auprés des admirateurs de |’ Héloise et de l’ mile un succés qu’il n’eft guére obtenu auprés des lecteurs de Crébillon fils ou des romans de Voltaire. Les bonnes fortunes commencaient a sentir l’ancien régime , et il n’y avait plus que les grandes passions qui se fissent excuser, grace encore A Saint-Preux et A Julie. Aidé par cette disposition des esprits, Bergasse attaquait avec avantage un adversaire comme Beaumarchais, homme de cour, ami du plaisir, et qui, 4 ne le juger que par les agitations de sa vie, pouvait aux yeux de la malveillance ou du rigorisme passer pour intrigant plutét que pour actif. D’ailleurs , autre avantage : Bergasse quand il déclame, quoique exagéré, a de la chaleur et de la force; on sent que ce Géfaut-la est le penchant naturel de son talent. Quand Beaumarchais déclame, comme ce n’est pas le tour de son esprit, il est froid et guindé. De 1a l’infériorité de cette partie de ses Mémoires; de 1a aussi la faiblesse de ses drames. Cette fois il gagna son proces: il avait raison; mais le public n’était pas habitué a voir Beaumarchais gagner ses procés par le fond plutét que par la forme.
Enfin, comme si ses adversaires devaient grandir 4 mesure qu’il avangait dans la carriére, sa derniére affaire fut contre Lecointre et la Convention. Il s’agissait de fusils achetés pour le compte de la république, retenus en Hollande faute de payement, et que Beaumarchais, disait-on, voulait, sous ce prétexte , livrer aux ennemis de la France. Les Mémoires qu’il publia dans ce déhat n’ont plus d’autre mérite que celui de la clarté des idées et de la netteté de la discussion. On y reconnait encore homme qui a le talent des affaires, mais onn’y voit plus ce plaideur vif et ingénieux qui se jouait du parlement Maupeou. Aussi bien le rire et la plaisanterie ne convenaient plus 4 cette époque, et la Convention né prétait guére au ridicule. Dans ces Mémoires , ilest curieux d’observer comment, devant cette terrible force de la révolution, Beaumarchais, l’antagoniste et le vainqueur d’un parlement, se sent faible et petit. Il n’a plus, comme autrefois, derri¢re lui lopinion publique pour l’a-
puyer; opinion publique a maintenant autre chose 4 faire qu’a s’occuper de Beaumarchais. Il y avait eu un temps ou un homme tel que Beaumarchais, tel que Linguet, était une puissance; c’était le temps de la décadence de la vieille monarchie. Aujourd’hui tous ces vieux athlétes des ministéres et des parlements de l’ancien regime tombaient sans résistance et sans bruit. Linguet montait sur |’échafaud ; Beaumarchais était poursuivi, sa maison était envahie par des brigands , et sa vie menacée.
Mais il ne suffit pas de considérer les Mémoires de Beaumarchais sous leur cété politique et sous le rapport qu’ils ont avec les événements de sa vie et les diverses époques de son sidcle, il faut encore apprécier leur mérite littéraire. Ceci nous améne naturellement 4 )’examen du Thédtre de Beaumarchais.
En effet, dans ses Mémoires Vauteur comique éclate A chaque instant : ce n’est pas seulement par son habileté a raconter les incidents de son procés, de maniére a ne jamais lasser la curiosité; ce n’est pas méme par son talent A disposer les différentes scénes de son affaire, & faire de ses interrogatoires et recolements des dialogues, tantot gais et grotesques, tantot nobles et hardis; car enfin, depuis que la Gazelle des Tribunaux nous fait assister aux séances de la cour d’assises et de la police correctionnelle, nous savons qu’en dépit des solennités de la justice et des
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entraves de la procédure, il se joue parfois au palais des comédies plus gaies que sur nos théatres. Ainsi, ces scénes plaisantes , ces détails amusants, peuvent appartenir a l’affaire de Beaumarchais plutot qu’a son talent. Mais ce qui n’appartient qu’a lui, c’est art avec lequel il trace le caractére de chaque personnage; c’est 4 cette marque qu’sn reconnait l’auteur dramatique. Dans les procés ordinaires, Pintérét est toujours dans les événements, quelquefois dans V’accusé, jamais aiileurs. Les témoins défilent devant nous sans exciter notre attention autrement que par leurs dépositions ; ils n’ont ni caractére ni allure propre; c’est le sine nomine vulgus. Dans Beaumarchais c’est tout différent. Personne ne figure dans son proces qui n’ait sa contenance et sa marque distinctive : ne craignez pas de les confondre, comme gens insignifiants qui se ressemblent tous; chacun a son caractere, et se fait reconnaitre. Marin, le grand cousin Bertrand, madame Goézman, M. Goézman, madame Lejay, tous enfin, depuis le petit laquais blondin , qui ne fait que paraitre un instant, jusqu’au président de Nicolai, qui fait arréter Beaumarchais, sous prétexte qwil lui a fait la grimace.
Beaumarchais remercie gaiement le ciel de lui avoir donné de pareils ennemis ; et & chaque nouveau remerciment, nouveau portrait; mais Dieu, j’imagine, n’est pour rien dans cette bonne fortune. Il n’a fait que donner 4 Beaumarchais cet esprit observateur et pénétrant, qui découvre dans Yhomme le plus insignifiant en apparence des traits ineffacables de caractére. Dans le monde, Marin et le cousin Bertrand n’étaient peut-étre que des sots sans physionomie particuliére; mais Beaumarchais , avec sa sagacité de poéte comique , a découvert !a marque caractéristique qui distingue entre tous les autres leur genre de sotbise : les voila devenus des types originaux, l'un de la sottise médisante et orgueilleuse, Vautre de la sottise étourdie et indécise. C’est par la que son procés semble étre en méme temps une piéce dintrigue et une piéce de caractére. Quand madame Goézman entre au greffe ayec Beaumarchais, voyons, disonsnous avec impatience, voyons! C’est pour nous comme le moment de quelque grande scéne de comédie entre deux personnages principaux. Est-ce le détail des faits qui nous intéresse? Eh, non! c’est le développement des sentiments ; c’est le plaisir de voir jaillir du dialogue ces traits de vérité naive qui dévoilent d’un coup tout un caractére. Un auteur dramatique crée des personnages; Beaumarchais fait quelque chose de mieux et de plus difficile, car il donne du relief aux personnages insignifiants qu’il trouve sous sa main, Aussi, malgrél’amertume de ses plaidoyers, il se garde bien de pousser l’invective jusqu’’ la monotonie, chose assez ordinaire dans les proces, ou, 4 force de maudire et de décrier son adversaire, on finit par en faire un scélérat ou un fripon qui ressemble aux fripons de tous les temps. C’est ainsi qu’on efface les caractéres par des injures maladroites, et qu’on détruit Vintérét. Beaumarchais aime mieux faire de chacun de ses adversaires une caricature originale, que de tous une sorte de monstre uniforme. C’est par li qwil soutient Vintérét. Ordinairement les répliques sont plus faibles que les plaidoyers, parce que déja les faits et les arguments n'ont plus le mérite de la nouveauté. Ici, c’est tout oppose. Le second mémoire vaut mieux que le premier, et le quatridme est encore un chef-d’cuvre; l’intérét augmente au lieu de s’affaiblir. Quelle verve intarissable d’esprit, de gaieté et d’éloquence! L’avocat qui plaide pour autrui fait son métier; Beaumarchais fait son affaire. De la ce ton de vivacité et de naturel. Il n'y a que dans les causes politiques oi l’avocat, en défendant sa cause, défend son opinion, il n’y a que 14 ot se sente parfois Iéloquence d’un homme qui se met tout entier dans l’affaire ; ailleurs, il y a du talent et de expérience; Vorateur et le jurisconsulte se mon trent, mais l'homme ne se fait pas voir.
Aussi, dit Figaro, « le client un peu instruit sait toujours mieux sa cause que certains avocats, qui, suant a froid,
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eriant a tue-téte, et connaissant tout, hors le fait, s'embarrassent aussi peu de ruiner le plaideur que d’ennuyer !’auditoire. » La scéne du jugement, dans le Mariage de Figaro, est curieuse & observer; Beaumarchais y a résumé toute son expérience du palais : juges, avocat, chacun y a son mot. Brid’Oison, avec sa niaise importance , Doublemain, avec sa routine chicaniére, sont peut-étre des souvenirs de Vaffaire Goézman et du parlement Maupeou ; et Figaro lui-méme, qui, quoique partie et accusé, semble diriger les débats, n’est-ce pas Beaumarchais conduisant les interrogatoires de madame Goézman?
Figaro fait & lui seul tout le thédtre de Beaumarchais. Beaumarchais n’a pas, comme les autres poetes comiques, mis en scéne des sujets et des personnages différents. II n’a qu’un sujet et qu'un personnage; c’est Figaro. Depuis le Barbier de Séville, oi nous avons commencé a faire connaissance avec lui, jusqu’a la Mére coupable, c’est lui qui figure partout sur la scéne; c’est lui qui conduit tout. Rosine ne trompe son tuteur, le comte ne cherche a séduire Suzette; la comtesse, dans la Mére coupable, ne se réconcilie avec son mari, que pour fournir a Figaro Voceasion de montrer son talent & nouer et a dénouer les intrigues. Le personnage de Figaro donne au théatre de Beaumarchais un genre d’unité que n’a aucun autre théatre. C’est un personnage dont Beaumarchais n’a pas seulement créé le caractére, il en a créé aussi histoire. Le Barbier, le Mariage, la Mére coupable , forment une sorte de trilogie comique, de roman dialogué en trois parties, dont Figaro est le héros principal. Examinons donc ce personnage singulier.
Pendant la derniére moitié du siécle dernier, l’esprit philesophique régnait au théatre comme dans le reste de la littérature. Dans la tragédie , des tirades contre le fanatisme; dans les comédies et les drames, des maximes d’égalité ;
dans les opéras-comiques , des legons de morale données en couplets ; partout enfin de ces chases qu’on appelle hardies, faute de pouvoir mieux définir ce qu’elles sont. Car ces grandes sentences présentent toujours deux faces : elles ont un sens général, qui n’a rien que de vrai et d’innocent, et un sens particulier, qui est parfois inquiétant. Leur rdéle est Wétre des vérités de tous les siécles, et cependant de n’avoir de portée et de force que pour certains temps et pour cerfaines choses. Aprés tout, c’était de la hardiesse, mais de la hardiesse de genre des prédicateurs qui attaquent les vices de ’humanité sans s’adresser particuli¢rement a personne, chacun reconnaissant qui bon lui semble. JI fallait gue quelqu’un parlat net et haut. Vint Beaumarchais : il prit ses contemporains ot Voltaire et Rousseau les avaient laissés, et les conduisit plus Join. Il appliqua les idées aux choses. Avant lui, les philosophes semblaient avoir écrit des lettres sans oser y mettre l’adresse : Beaumarchais s’en chargea. Dans ses drames, il avait sacrifié a une partie du gout de son siécle, il avait pris un ton déclamatoire et enthousiaste ; mais dans Figaro il semblareprendre son langage naturel. Pas de tirades sur le vice et la vertu, des épigrammes vives et mordantes; pas de maximes générales, des mots piquants et qui frappent au but; par-dessus tout, un style si plein et si acéré, que sa prose se retient presque comme des vers, et que ses phrases ont fait proverbe. Qu’est-ce qu’un noble? Quelqu’un qui s’est donné la peine de naitre. Cette définition épigrammatique n’est pas de nature a s’oublier, surtout quand elle s’adresse 4 un parterre roturier.
Le tiers état était, pour ainsi dire, personnifié dans Figaro, et il y avait une sorte de rapprochement que la vanité ne pouvait manquer de saisir. D’un cété, l’esprit , P’industrie , activité, et avec tout cela une condition inférieure, voila le sort de Figaro : e’était aussi celui du peuple; de autre , la naissance , la richesse , sans avoir rien fait pour les obtenir, sans faire grand’chose pour les mériter; voila quel est Almaviva : voila aussi ce qu’étaient la noblesse et
DICT. DE LA CONVERS. — T. [i.
la cour. Almaviva est le moins habile, et c'est lui pourtant qui est le maitre. Figaro est le plus spirituel; il fait et dit tout mieux que les autres: c’est pourtant lui qui est le valet. Voila Vinégalité bizarre que Beaumarchais met sur la scene, Aussi, sans s’arréter au fameux monologue ot Figaro semble plutdt un tribun populaire qu’un personnage de théatre, Vidée de ce role est déja une allégorie satirique du gouvernement et de la société a cette époque.
Ce qui feral’éternel a-propos de Figaro, c’est que c’est une sorte demanifeste vivant contre les inégalités, justes ou injustes, de la société. Un homme se croit-il placé au-dessous de son mérite, un peuple a-t-il ou croit-il avoir plus d’esprit que ses ministres, il aime et applaudit Figaro. Quand Figaro se compare, lui qui n’est rien, au comte Almaviva, quiest tout; quand il s’écrie avec un orgueilleux dépit : dandis gue moi, morbleu ! que de gens se disent aussi: e¢ nous, morbleu ! Ce moi, morblew! est la devise de la pauvreté contre la richesse, de l’esprit en disgrace contre la sottise en faveur ; c’est aussi la plainte de la vanité mécontente. A ce compte, puisque Figaro répond 4 tant de sentiments bons et mauvais de notre nature, c’est un personnage qui cessera plus téf d’étre joué que d’étre applaudi.
Il ne faut pas s’étonner de la prédilection que Beaumarchais a pour Figaro. C’est un personnage qui lui appartient. Figaro ne ressemble pas aux valets ordinaires de Ja comédie. Ce n’est pas un Jodelet, qui amuse par sa naiveté, ou un Crispin, qui fait rire par ’impudence de ses friponne-
| ries; c’est un homme a part, ot Beaumarchais a mis beau-
coup de son caractére. Il est spirituel, hardi, fier, intrigant ; mais avec tout celail est bon. Malin sans étre méchant, s'il aime les intrigues, c’est surtout parce qu’il peuty faire éclater son esprit. Il se pique d’y réussir, parce que dans de pareilles affaires le succes est la preuve de Vhabileté; et , comme un bon jodeur, il veut gagner moins par intérét que par vanité. Partout ou Figaro intervient, c’est pour bien faire. Dans le Barbier, il réunit deux amants ; dans le Mariage, il ~ooncllioMen époux; dans la Mére coupable, il démasque un imposteur; dans Calpigi, qui n’est autre que Figaro, avec quelque chose de moins, il sert un brave guerrier. Est-ce 1a un rédle immoral? Ce qui trompe, c’est qu’en voyant Figaro déployer tant d’esprit et tant de iardiesse, on craint involontairement qu’il n’en abuse pour mal faire. Mais cette peur-la est encore une maniére d’hommage : Figaro dans la piéce, comme Beauinarchais dans le monde, donne prise a la calomnie, sans jamais lui donner raison. Beaumarchais eut sans doute plus de peine & faire jouer sa piéce qu’ala composer, et l’intrigue de son ouvrage, quelque compliquée qu’elle soit, n’est rien auprés de l’histoire de ses démarches et de ses sollicitations. Jouera-t-on Figaro, ne le jouera-t-on pas? Ce fut un événement politique : la cour et la ville se diviserent en partis pour ou contre, et personne ne resta neutre. Le manuscrit fut plusieurs fois renvoyé de la police 4 la comédie, et de la comédie a la police. Enfin le roi et la reine voulurent eux-mémes en juger. Voici comment madame Campan raconte cette anecdote : « Je recus un matin un billet de la reine qui m’ordonnait d’étre chez elle a trois heures, et de ne pas venir sans avoir diné, parce qu'elle me garderait fort longtemps. Lorsque j’arrivai dans Je cabinet intérieur de S. M., je la trouvai seule avec le roi. Un siége et une table étaient déja places en face d’eux, et sur la table était posé un énorme manuscrit en plusieurs cahiers. Le roi me dit : « Cest la comédie de Beaumarchais; il faut que « vous nous la lisiez. Il y aura des endroits bien difficiles, A « cause des ratures et des renvois. Je l’ai déja parcourue ; « mais je veux que la reine connaisse cet ouvrage. Vous ne « parlerez a personne de la lecture que vous allez faire. » Je commeng¢ai; le roi m’interrompait souvent par des exclamations toujours justes , soit pour louer, soit pour blamer. Le plus souvent il <’écriait « C’est de mauvais got! Cet
« homme raméne continuellement sur la scéne l’habitude «des concetti italiens. » Au monologue de Figaro, mais surtout a la tirade des prisons d’Etat, le roi se leva avec vivacité, et dit : « C’est détestable! Cela ne sera jamais « joué; il faudrait détruire la Bastille pour que la représen- « tation de cette piéce ne fat pas une inconséquence dange- « reuse. Cet homme joue tout ce qu’il faut respecter dans «un gouvernement. — On ne la jouera donc pas? dit la « reine. — Non, certainement ; vous pouvez en étre sire, » répondit Louis XVI.
La reine était presqu’au nombre des protecteursde Figaro. M. de Vaudreuil et la société de madame de Polignac, favorite de Marie-Antoinette, s’employaient a l’envi pour faire jouer Youvrage. Malgré la défense du roi, les rdles avaient $té distribués aux acteurs du Théaitre-Frangais, et lon soulut au moins jouir d’une représentation. Le premier gentilhomme de la chambre autorisa M. de La Ferté a préter la salle de spectacle de l’hdtel des Menus-Plaisirs, qui servait aux répétitions de ’Opéra. On donna des billets aux gens de la cour, et déja la salle était 4 moitié garnie de spectateurs, quand arriva un ordre du roi qui défendait cette représentation. Aussit6t chacun cria 4 l’oppression et a Ja tyrannie : jamais dans les jours les plus violents de la réyolution on ne déclama contre le despotisme avec plus de chaleur, et Beaumarchais, emporté par la colére, s’écria : « Eh bien, messieurs! il ne veut pas qu’on la représente ici; et je jure, moi, qu’elle sera jouée, peut-étre dans le choeur méme de Notre-Dame! »
Cependant on répandit bientét le bruit que Beaumarchais avait supprimé tout ce qui pouvait blesser le gouvernement ; il n’en était rien, Alors le roi permit de jouer la piéce, et crut que Paris allait étre bien attrapé en ne voyant qu’un ouvyrage mal congu et intérét depuis que toutes les satires avaient été supprimées. « Eh bien! dit-il 4 M. de Montesquiou , qui partait pour voir la premiére représentation, qu’au-. gurez-yous du succés ? — Sire, j’espére que la piéce tombera. — Et moi aussi, » répondit le roi. Monsieur, frére du roi, alla en grande loge a la comédie pour assister a la chute de la piéce; il vit son triomphe. « Il y a quelque chose de plus fou que ma piéce , disait Beaumarchais, ¢’est son succes. »
Comme si tout ce qui se rattachait au Mariage de Figaro devait exciter le scandale, on fit circuler dans Paris une réponse de Beaumarchais 4 M. le duc de Villequier, qui lui demandait sa petite loge pour des femmes qui voulaient voir Figaro sans étre vues. « Je n’ai nulle considération , monsieur le duc, pour des femmes qui se permettent de voir un spectacle qu’elles jugent malhonnéte, pourvu qu’elles le voient en secret : je ne me préte pas 4 de pareilles fantaisies. J’ai donné ma piece au public pour Pamuser et pour linstruire, non pour offrir a des bégueules mitig¢es le plaisir d’en aller penser du bien en. petite loge, a condition d’en dire du mal en société. Le plaisir du vice et les honneurs de la vertu, telle est la pruderie du siécle. Ma piéce n’est pas un ouvrage équivoque; il faut l’ayouer ou la fuir. Je vous salue, monsieur le duc, et je garde ma loge. » Beaumarchais pensait sans doute que Chérubin nest immoral que lorsqu’on le voit en petite loge. Voila les lions et les tigres, comme il le dit dans une de ses lettres, qu’il eut a— vaincre pour faire jouer le Mariage de Figaro.
En méme temps il entreprenait de vastes spéculations, et écrivait contre Mirabeau pour la compagnie des eaux de Paris. Il ayait un génie souple et fertile, qui suthsait A tout. « Aprés le travail foreé des attaires, dit-il dans une de ses lettres , chacun suit son attrait dans ses amusements : l'un chasse, Vautre boit, celui-la june; et moi qui n’ai aucun de ces gots, je broche une piece ae theatre, » A cette époque on avait ouvert a Paris un jardin appelé Redoute ; ce jardin devint A la mode, et un jour le. comte de Maurepas, avee tous les ministres, alla y passer quelques heures, La semaine suivante, Beaumarchais alla voir M. de Maurepas,