‹ Dictionnaire de la conversation et de la lecture inventaire raisonné des notions générales les plus indispendables a tous (volume 5)Chapitre 484 sur 488 · BENSERADE · texte numérisé non relu

BENSERADE

ment conquis, et va tomber au pied du lit de Mazarin, qui se réveille en criant :« A la garde!» Benserade le rassure, baise a phusieurs reprises ses mains et sa courte-pointe, et lui témoigne enfin sa reconnaissance de ce qu’il a bien voulu se comparer & lui, épuisant sur ce texte tout l’esprit alors a la mode. Six jours aprés, le cardinal Mazarin lui fit une pension de deux mille livres sur un bénéfice, et lui donna plus tard plusieurs autres pensions, qui montérent, dit-on, a plus de douze mille hvres.

Si la muse de Benserade fut flatteuse et servile, avide de richesses autant que de succés , il faut cependant reconnattre au poéte une grande indépendance dans lesprit. 11 sacrifiait volontiers 4 la fortune, mais il savait aussi sacrifier la fortune au plaisir de la raillerie. 1) plaisantait les grands sans pitié, il n’¢pargnait méme pas ses protecteurs le plus haut placés; en un mot, il remplagait 4 la cour le fou du roi, qui avait le droit de tout dire. Un jour Mazarin, jouant au piquet , chercha chicane 4 son adversaire. Une discussion assez vive venait de s’engager , et Passemblée, qui faisait cercle , restait silencieuse et comme indifférente au débat dont elle devait ¢tre juge, lorsque Benserade entra. Mazarin s’adressant 4 lui pour décider le cas en litige : « Monseigneur, lui dit-il , vous avez tort. — Eh! comment peux-tu me condamner sans savoir le fait? s’écria Mazarin, qui ne le lui avait point encore expliqué. — Ah! vertubleu! monseigneur, répondit Benserade, le silence de ces messieurs m’instruit parfaitement ; ils crieraient en faveur de Son Eminence aussi haut qu’elle, si Son Eminence avait raison. »

Toute la cour fut partagée en 1651 sur le sonnet de Job par Benserade et sur celui d’Uranie par Voiture. Il y eut deux partis , les jobelins et les uraniens. Le prince de Conti fut 4 la téte du premier, et sa seeur, madame de Longueville , 4 la tte de autre. Il y eut moins d’animosité entre les guelfes et les gibelins, et cette vieille haine cofta moins de sang et de morts que celle-ci d’encre versée , d’épigrammes et de couplets. Ces deux sonnets seraient inconnus de nos jours, et n’eussent pas méme vécu de leur temps sans eette dispute bizarre.

La gloire et la fortune suivirent Benserade a la nouvelle cour. Il y plaisait surtout par sa conversation , toujours assaisonnée de plaisanteries, qui nous semblent aujourd@’hui trés-mauvaises et fort plates, mais qui lui gagnaient alors tous les curs et toutes les admirations , celles méme des gens sur lesquels il exergait son esprit railleur. I! excella surtout dans les vers des ballets qu’il fit pour le roi avant que l’opéra fot a la mode. II avait un talent particulier pour ces piéces galantes ;: il savait faire entrer avec assez d’adresse dans les personnages de l’antiquité ou de la fable les caractéres , les inclinations , les passions et les aventures de ceux qui les représentaient. Voici des vers pour le roi , représentant le Soleil, qui peuvent donner une idée de la grace de ces allusions :

Je doute qu’on le prenne avec vous sur le ton De Daphné et de Phaéton;

Lui trop ambitieux, elle trop inhumaine ;

Il n’est point la de pi¢ge ou vous puissiez tomber. Le moyen de s imaginer

Qu’une femme vous fuie et qu’un homme vous méne ?

Au commencement de Vinclination de Louis XIV pour mademoiselle de La Vallitre, cette dame eut recours a la muse de Benserade pour répondre a son royal amant. Elle fit prier le poéte de passer chez elle, sans le prévenir de son dessein. Benserade, avantageux et bel esprit, y courut comme a un rendez-vous, sintroduisit avec mystére, et vint tomber, tout amoureux ef tout essoufflé, aux genoux de mademoiselle de La Valliere, comme il avait fait jadis au pied du lit de Mazarin, baisant le bas de sa robe , comme il avait baisé la courte-pointe du cardinal, et s’efforcant de guivre une main qu’i! trouvait moms complaisante que celle

de Son Eminence. Ce fut vainement que mademoiselle de La Valliére youlut s’opposer au flux de paroles qui s’échappait des lévres de Benserade : il lui fallut entendre d’un bout & lautre les improvisations érotiques qu’il avait préparées en accourant chez elle, joyeux et pimpant, le feutre sur Voreille , le manteau coquet , les noveuds d’épaule satinés , et les aiguillettes & ferrets d’argent. Son amour s’écoulait en torrents de madrigaux, de sonnets, de rondeaux et de poésies de toute espece , qui faisaient l’admiration et le désespoir de mademoiselle de La Valliére. « Hé! monsieur, s’écria-t-elle enfin, en appliquant sur la bouche opiniatre de Benserade ses deux mains blanches et mutines, hé! monsieur! ce n’est pas cela! gardez tant d’esprit pour un meilleur usage, je n’en ai que faire pour mon compte : cest pour le roi, monsieur, qu’il faut le conserver! Cest mon amour qu’il faudra traduire au roi! » Ce disant, elle plongea ses deux doigts dans son corset de satin, en retira un papier parfumé, et l’offrit gravernent 4 Benserade, en lui disant : « Lisez! » Benserade se releva, et lut. C’était une lettre de Louis. « Maintenant, lui dit mademoiselle de La Valliére, en le faisant asseoir devant une table de marqueterie , servez-moi de secrétaire; répondez au roi, qui m’adore et que j’aime; exprimez-lui pour moi, monsieur, ta passion que tout 4 Pheure vous m’exprimiez si bien pour vous. » Benserade ne se déconcerta pas, et devint le secrétaire assidu de la correspondance amoureuse de mademoiselle de La Vallitre. Louis XIV, charmé de l’esprit de sa maitresse, combla Benserade de faveurs et de bienfaits.

Ce fut 4 peu prés dans ce temps, ot se trouve la période la plus élevée de sa fortune, que sa gloire poétique recut un échec dont elle ne se releva pas. Il avait déja mis les fables d’Esope en quatrains ; il s’avisa, 4 la priére du grand monarque, de mettre les Métamorphoses d@’Ovide en rondeaux. Ce fut une véritable maladie de rondeaux : Ja dédicace est en rondeau; il n’est pas une métamorphose qui n’en subisse une seconde et qui ne soit travestie en rondeau; le privilége du roi est en rondeaux; en rondeaux sont les errata. Jamais on ne vit tant de rondeaux logés sous la méme couverture, et nous sommes obligé d’avouer qu’on n’en vit jamais de plus absurdes. Si Ovide avait pressenti au fond de son exil le sort qu’un grand poéte nommé Benserade devait infliger 4 son livre chéri sous la forme du rondeau, il edt ajouté sans doute une élégie de plus a ses Tristes. Ce rondeau épigrammatique, qui fut fait a Yoccasion de tant de rondeaux, vaut mieux que tous ceux qui sont échappés a la verve de Benserade :

A la fontaine ot senivre Boileau , Le grand Corneille et le sacré troupeau De ces auteurs que !’on ne trouve guére , Un bon rimeur doit boire 2 pleine aiguiére, Sil veut donner un bon tour au rondeau, Quoigue j’en boive aussi peu qu’un moineau , Cher Benserade , il te faut satisfaire , Ten écrire un, Hé! c’est porter de l'eau

A la fontaine.

De tes refrains un livre tout nouveau :

A bien des geus n’a pas eu Vheur de plaire :

Mais quant a moi, j’en trouve tout fort beau. Papier, dorure, images, caractére, Hormis les vers, qu'il fallait laisser faire

A La Fontaine,

Benserade fut trés-renominé par son govt pour les pointes, les équivoques et les calembours , qu’il jetait & profusion dans ses écrits et dans ses discours ; sa réputation ne le cédait en rien a celle qu’eut plus tard M. de Bidvre. Des compilateurs maladroits ont fait des volumes de ses plaisanteries, qu’ils oat données pour des bons mots, et qui ne sont que de fort plates choses. En voici une des plus attiques et des plus délicates ; une demoiselle, jeune et jolie, chantait devant lui en s’accompagnant sur le clavecin; sa voix élait belle, et son halcine un peu forte. Lorsqu’elle eut

achevé sa chansonnette, Benserade s’inclinant profondément devant elle ; « J’en aime les paroles, lui dit-il , mais l’air n’en yaut rien. » Boileau disait & ses amis que cette malheureuse faiblesse ne l’abandonna pas méme dans ses derniers moments ; car peu d’heures avant sa mort, son médecin lui ayant ordonné une poule bouillie : « Pourquoi du bouilli, répondit-il, puisque je suis frit? » Ceci est pitoyable, mais il faut bien pardonner quelque chose aux mourants.

Outre les Fables d’Esope alignées en quatrains et les Métamorphoses d’Ovide coulées en rondeaux, on a de lui deux volumes de poésies légéres, qui, réduites a leur essence, pourraient faire deux petites pages qui ne seraient pas sans quelque grace naive et coquette. Il nous a laissé deux énormes in-quarto de tragédies, qui ne valent pas ses ballets, lesquels ne valent pas grand’chose. La Mort d’Achille, ou la Dispute de ses armes, tragédie en cing actes et en yers, est un monument curieux de tout ce mauvais goit auquel parfois sacrifiait Corneille , mais qui s’épurait 4 son vaste génie. Tous les personnages y parlent

langage des héros de mademoiselle Scudéry : Homére y est parodié plus impitoyablement que ne le fut Ovide dans le livre aux rondeaux. En un mot, il était impossible d’avoir moins de respect pour les morts et pour les vivants. L’auteur n’en fut pas moins choyé des grands, caressé des rois, recherché des femmes, regu a Académie, chargé de pensions et de gloire : la fortune s’est toujours vengée du génie en élevant la médiocrité. Durant les triomphes de Benserade, Je Cid était critiqué 4 Académie par ordre ministériel ; Académie, od tronait ’auteur du sonnet de Job, laissait languir 4 sa porte homme qui avait écrit Cinna, et refusait de les ouvrir 4 auteur du Misanthrope. Au reste, le dix-septiéme siécle fit justice lui méme de ses erreurs et de son engouement; la gloire de Benserade se coucha pale et terne dans la solitude et Poubli. Nous avons rappelé le portrait un peu rude qu’en trace La Bruyére; Boileau ne ’épargna pas davantage, ni Cassaigne, ni Voiture, ni Furetiére non plus.

Lorsque Benserade vit son astre palir, lorsqu’il se sentit délaissé de ses admirateurs , un profond dégodt du monde le prit, lui qui s’était yu grand homme, et que le ridicule diminuait d’un pouce chaque jour, Las de la cour, las de la ville, le cour plein d’amertume au souvenir de ses triomphes passés, il se retira 4 Gentilly, ot il vécut et mourut solitaire, entouré de quelques amis, qui, moins inconstants que la gloire, ne l’abandonnérent pas a la justice des temps. Il passa le reste de ses jours 4 méditer sur les vicissitudes humaines , 4 courtiser la muse, qui lui fut toujours un peu rebelle , la méchante! a corriger ses ceuvres , qui n’en valent guére mieux , ef 4 embellir sa retraite de diverses inscriptions en vers. Il en couvrit ses murs, ses plafonds et ses arbres ; tout son petit domaine avait Pair d’un album barbouillé sur toutes les pages. Plusieurs de ces inscriptions sont pleines de grace et de mélancolie, par exemple, celle-ci, écrile sur l’écorce Wun chéne :

Adieu, fortune, honneurs; adieu, yous et les yétrés!

Je viens ici yous oublier.

Adieu, toi-méme, amour, bien plus que tous les autres Difficile a congédier.

Le meilleur livre de Benserade fut sa propriété de Gentilly. 11 y mourut en 1691, 4gé de soixante-dix-huit ans. Tl avait élé regu a Académie Francaise en 1674. Nous terminerons par le portrait que fit de lui Senegay :

Ce bel esnni! vot trois talents divers, Qui trouveront [ayewr peu ecrédule ; De plaisanter les grants U su St yu scrupule, Siiw quills le prissen. de avers; Mi fat vieux et galant sans Cire ridwule, Et s'enrichit & composer des ters.

Ce talent pour tes vers faillit le conduire aussi aux hon-

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