ART
la société se déyoue a alimenter les jouissances de notre imagination , nous pouyons concevoir et exécuter sans ornement un couteau pour découper les viandes, un vase pour contenir des boissons ; mais le sauvage ne fera ni un couteau ni un vase A boire sans l’orner a sa maniére; c’est alors seulement que chaque individu, isolé qu’il est , et devant satisfaire 8 presque tous ses besoins, a sa part d’organisation artistique, non-seulement comme impression, mais encore comme production. Dans les sociétés intermédiaires, telles que la société antique des Grecs et des Romains, Vindividu ne réunit plus V’action a la passivité ; le grand nombre commence a jouir des productions du plus petit. Ce n’est que dans notre organisation moderne, et quand la cohésion toujours croissante du lien social rend de plus en plus possible la division 4 V’infini des facultés humaines, qu’on comprend qu’il puisse exister des individus étrangers non-seulement & la production, mais encore a la perception de Yart.
Ainsi done, ce que nous avons ouce que nous croyons avoir sous les yeux ne doit pas nous faire considérer comme une exception l’une des lois les plus essentielles de l’organisation humaine, je veux dire le besoin de satisfaire ?imagination par l’imitation des objets extérieurs. Ce besoin, né, comme nous J'ayons dit, avec les besoins matériels, procéde en quelque sorte de ces derniers, ou du moins, quelque complet qu’on le suppose dans son essence 4 l’époque méme ou ilcommence a se développer, il ne s’enrichit d’applications nouvelles qu’A mesure que Jes besoins matériels, par les progrés de la société, s’étendent & un plus grand nombre Wobjets. Appliqué aux vétements et aux ustensiles primitifs, il emprunte & Ja nature méme ses productions , les fruits, les pierres, les coquilles, les fleurs, et les feuilles remarquables par leur élégance ou leur singularité ; ou bien il imite ces divers objets par les procédés du tissage, dela gravure, de la plastique et du dessin. Dés lors limitation étend ses emprunts aux objets méme que Vhomme a fabriqués pour ses premiers besoins, tels que les cordes, les voiles, les armes défensives ; ces divers objets, l’homme peut les imiter dune maniére isolée, confuse; plus souvent il leur imprimera un cachet symétrique, qui lui-méme, mais dans l’ordre intellectuel, est aussi un produit de limitation. Je développerai plus bas ce phénoméne essentiel, qui ressort immédiatement de Vidée de fini que ’homme se propose dans toutes ses ceuvres. C’est la concentration sur un seul point de Vimpression d’ordre et d’harmonie que la nature produit sur ’homme : c’est le cosmos des Grecs, qui est a la fois le monde entier et l’ordre imité de celui du monde. La méme pensée fait abstraire 4 Phomme certaines formes de la nature extérieure, telles que le rond, le demi-cercle, le carré, Je triangle, etc., qui représentent nettement les idées de finiet par conséquent d’ordre et de symétrie. Si lon y réfléchit attentivement, on s’apercevra que les sauvages, non dans une vie assurée, mais au milieu des angoisses auxquelles Jes livrent les besoins physiques de toute espéce, congoivent et exécutent ’ornement dans un systéme complet, et que nous, hommes civilisés, nous ne faisons que reproduire et copier.
Cette proposition est dune évidente vérilé. L'homme est done ornemaniste avant méme d’étre potier ou forgeron ; car il trace l’ornement sur le bois de ses armes avec le tranchant du silex : il grave la calebasse, son premier vase a boire. Aprés ’ornemaniste, vient l'architecte : !’ architecture, comme le mot paraitrait Vindiquer, n’est pas le produit du besoin que homme éprouve de se construire une maison : car homme est architecte longtemps avant qu'il batis: premiére maison, et, en revanche, i] peut, avec des branches Warbres, des feuillages, des peaux d’animaux, etc., se eréer des abris équivalant 4 des maisons, quant & Ia satisfaction du besoin physique, longtemps avant qu’il fasse muvre d’architeete, L’architreture a son principe
dans le besoin qu’éprouve ’homme de se rappeler certains lieux , certains faits, certaines idées. Dans ce but, il pose dans un endroit fixe une masse durable; il fonde un monument : ce dernier mot signifie avertissement, souvenir. L’architecture ainsi créée dés: l’origine, et, autant que le permet la nature des matériaux employés et des instruments inventés par homme, recoit pour auxiliaire ’ornement : elle peut rester étrangére 4 homme s'il continue d’étre nomade ; elle vit de son existence originaire, sans s’appliquer aux habitations, si Phomme, quoique nomade, contracte l’habitude de revenir aux mémes lieux; elle entre sous le méme toit que homme dés que la demeure de celui-ci devient fixe et invariable.
Ici se présente une nouvelle loi intellectuelle, qui tient une grande place dans le développement de V’art. Pour abréger ce que notre sujet renferme de trop exclusivement philosophique, il me suffira de dire, qu’abstraction faite de toute croyance 4 une intervention divine, le sentiment religieux chez l’homme, et la croyance en Dieu, qui est le mobile de ce sentiment, proviennent directement du besoin qu’éprouve Yhomme d’expliquer la cause de tous les phénoménes qui frappent ses regards. Or, le procédé le plus simple qu’il emploie, c’est d’animer cette cause, de la personnifier, de lui attribuer les traits de homme en méme temps qu’il lui préte des actions analogues a celles que homme produit. L’anthropomorphisme est done le résultat obligé de cette opération, et transforme dés lors la plastique, et presque immédiatement la peinture, de procédés secondaires qu’elles étaient, en formes essentielles de Vart. On comprend, au reste, combien les phases historiques de ce développement de l’art chez tous les peuples, si curieuses A étudier quand on yeut se rendre compte de l’organisation intellectuelle particulitre & chaque nation, importent peu & Ja connaissance de la théorie générale. Ainsi, que telle peuplade ait restreint la causalité supréme a la forme de souffle et d’esprit, que telle autre ait préféré les images du sabéisme, que telle tribu nomade ait fabriqué des dieux yvoyageurs comme elle, et leur ait fait partager toutes les phases de la vie errante; que telle autre ait fixé & ses lieux de repére des masses auxquelles elle ait imprimé, tant bien que mal , limitation des formes humaines, ces diverses questions sont accessoires pour nous. Nous ne prétendons pas établir que Yanthropomorphisme soit une loi absolue de Vorganisation humaine; nous remarquons seulement sous quelle forme Yanthropomorphisme se présente toutes les fois qu’existent les conditions favorables 4 sa production.
Ainsi donc, pour nous restreindre aux circonstances dans lesquelles le développement de l’art recoit une extension réelle , nous admettons un peuple agriculteur, 4 demeures fixes et couvertes. Ce peuple congoit l’anthropomorphisme plus directement qu’aucun autre: dés qu’il s’est fait un dieu ison image, il lui veut une habitation semblable a celle dont il jonit : de JA le premier temple, et presque toujours la premiére statue. Ici l’art est aussi complet qu’il le sera jamais ; il posséde toutes ses formes essentielles, et se développe dans le sens le plus naturel, le plus riche et le plus élevé. La statuaire, sous ses faces plastiques, métallurgiques, sculpturales, selon les matériaux que le pays fournit A Phomme, occupe le sommet de I’échelle. L’architecture, réduite du réle @expression essentielle 4 celui d’expression secondaire, compléte Vidée que la statuaire a fournie, La peinture, qui d’abord, simple colorage, n’était que lauxiliaire de Parchitecte et du figuriste, devient presque immédiatement , par Vidée abstraite du contour et le sentiment des phénoménes de la perspective, une forme dart a expression compléte. Tl n’y a rien dans les prétendus développements de lart chez les modernes qu’on ne puisse rapporter a ces rudiments, en apparence grossiers, qu’on retrouve non-seulement A lorigine des Egyptiens et des Perses, nonseulement & celle des Grecs et des Ilaliotes, mais encore