ADORATION
sera pas moins effrayée de ses propres vices que des plus redoutables phénoménes ; il aura fallu apaiser ‘Teutatés ; la peur et les furies vengeresses auront eu un culte, et le temple de Mars sanguinaire se sera élevé & Rome auprés de celui de Ja Paix et de la Concorde.
Ainsi, de deux impressions diverses sont sorties deux adorations qu’un sentiment mieux éclairé a ramenées a une seule. Cependant ces fables, plus ou moins ingénieuses, seront a la fois un objet de pitié et de respect pour le philosophe, puisque si d’une part elles nous affligent par le triste spectacle de la faiblesse humaine abandonnée a elleméme, de V’autre elles s’offrent 4 nos yeux comme autant de témoignages irrécusables d’une adoration permanente sur la terre, et qui n’attendait , pour se régulariser, qu’une meilleure direction.
ll n’en est pas moins apparent que dans les anciens ages les hommes dont le génie a brillé d’une vive lumiére entre leurs semblables, loin de partager ’erreur commune, conservérent, a l’instar du feu sacré de Vesta, la pensée du Dieu unique, pour laquelle mourut Socrate. Certainement Homére, qui a peint a si grands traits la sagesse, la puissance et la justice du chef de son Olympe, n’a pas cru a cette foule de divinités colériques, jalouses et incestueuses, dont il fut probablement le pére. Tandis que l’Aurore, fraiche et vermeille, laissait tomber ses fleurs devant le berger matinal du mont Hymette et que le paysan de la Calabre plagait la foudre dans Ja main de Jupiter irrité, Platon rendait grace a cette Providence qui chaque matin replacait les campagnes de l’Attique sous les rayons d’un beau soleil , et Cicéron, par de belles pages, honorait 4 Tusculum quelques-uns des attributs de l’Eternel. Plus tard, Sénéque écrivait ses admirables lettres & Lucilius, lettres ou non-seulement la haute sagesse du Tout-Puissant a trouvé plus d’une fois un noble interpréte, mais ou sont encore pressentis quelques-uns des secrets de la nature destinés 4 étre découverts aprés dix-huit siécles d’études et de tatonnements.
Ainsi, pareille a ces flambeaux que l’on se passait de main en main dans les fétes d’Eleusis, ’'adoration d’un pouvoir supréme, conservateur et providentiel, a traversé les ages et est arrivée jusqu’a nous, maintenue par les méditations des philosophes, les travaux des artistes, les chants des poétes , et, & quelques exceptions prés (qu'il faudrait encore soumettre a une saine critique), par la profession de foi de tous les honnétes gens de toutes les conditions sociales et de toutes les contrées de ce globe terrestre.
En s’enfoncant dans Vantiquité la plus reculée, on trouvera bien des erreurs auxquelles nous en avons substitué quelques autres, mais peu d’irréligion absolue. On serait tenté de dire que, trop rapprochés de leur point de départ, Jes hommes u’étaient pas encore assez hardis pour élever des doutes sur leur propre origine. Serait-ce plutot qu'il était réservé aux passions de défigurer, au fond des cceurs, Yimage de la Divinité, avant de songer a l’anéantir? Quoi qu’il en soit, il n’est pas d’époque dans les annales des peuples ot il n’ait existé presque autant de temples que de hameaux sur la terre. Lisez Pausanias : i] vous montrera la Gréce couverte d’édifices religieux. Sous des formes, sous des dénominations différentes, la Divinité y était partout adoree. La timide innocence, qui abaisse timidement ses paupiéres sur lorbe d’un ceil d’azur, et le génie, qui, dans sa contemplation, tient sa vue ferme et arrétée vers le ciel, lui apportaient également leur hommage. Ot la simple paysanne de Samos déposait, dans sa gratitude, une corbeille de fruits, Pythagore , le plus religieux des hommes, offrait un taurobole.
Certes, c’est quelque chose que cette chaine d’adoration arrivée de si loin jusqu’a nous, et qui, dans des temps modernes, a compté, comme des anneaux encore.pius brillants, des Clarke, des Leibnitz, des Bossuet, des Fénelon, qui n’étaient pas non plus de trop faibles esprits ; et ne faut-il pas