HUERTA — HUET
cueillir des manuscrits anciens , et, de retour dans sa patrie, il les fit connaître au monde savant. Il publia d’abord un excellent traité sous ce titre : De optimo genere inter prelandi et de claris interpretibus. Après l'abdication de Christine, il refusa d'aller se fixer à sa nouvelle cour à Rome, et ne voulut pas accepter non plus la tâche que lui offrait le gouvernement de Suède d'élever Charles-Gustave, successeur de cette reine.
En 1668 il fit paraître sa traduction latine des Commentaires d’Origène, Commentaria in sacram Scripturam, (Rouen, 2 vol. in-fol.}); puis, deux ans après, le célèbre Traité de l’Origine des Romans, qu'ami de Segrais et de M" de La Fayette il avait composé pour être mis en tête de Zaïde. Le duc de Montausier, gouverneur du grand dauphin, fils de Louis XIV, fit agréer en qualité de sousprécepteur Huet, qui devint ainsi le coopérateur de Bossuet dans cette œuvre difficile. Arrivé à la cour en 1670, il ne la quitta qu’en 1680, époque où son royal élève se maria. Il avait profité de sa position et de la faveur dont il jouissait pour coopérer activement à la première publication faite en France d’une collection des classiques latins, avec des commentaires, ad usum delplini, travail d’un rare mérite, qui compte 65 volumes in-4°. Ce fut au château de Versailles qu’au milieu de la cour la plus bruyante, et durant les rudes fonctions du professorat, il écrivit en outre son plus célèbre ouvrage, Demonstratio Evangelica, imprimé à Paris en 1679, in-folio.
La haute réputation de Huet était établie depuis assez longtemps pour Ini donner des titres à l’Académie Française : aussi cette illustre compagnie, au milieu de laquelle siégeaient alors tant de maîtres célèbres, crut-elle de son honneur de l’admettre dans son sein en 1674. Quelques années après sa réception, Huet, qui jusque là avait hésité s’il embrasserait ou non l’état ecclésiastique, s’engagea définilivement dans les ordres sacrés. Louis XIV voulut récompenser son zèle, et lui donna l’abbaye d’Aulnay, près de Caen. Bientôt il fvt nommé évêque de Soissons, puis d’Ayranches (1692), Ce St alors qu’il composa la plus grande partie de ses ouvrages, et qu'il se livra avec le plus d'ardeur à l’étude : ceci fit qu’il négligea les devoirs de sa place, et qu’il fut peu acce ble à ses ouailles, dont l’une, à qui l’on disait un jour que l’évêque ne pouvait la voir, parce qu'il étudiait, s’écria : « Eh ! pourquoi donc le roi ne nous a-t-il pas envoyé un évêque qui ait fait toutes ses études? » Huet comprit qu’il vaudrait mieux quitter la place que de faire souffrir l'administration de son évêché; il se démit de ses fonctions, et obtint en échange l'abbaye de Fontenay, près de Caen; puis il se retira quelque temps après dans la maison professe des jésuites à Paris, où il mourut, le 26 janvier 1721.
Huet a laissé un grand nombre d’ouvrages , tant en latin qu'en français; mais l’énumération ne saurait en trouver place ici. Il excellait encore dans la poésie, et l’on a cinq éditions de ses vers, dont la dernière est de 1710; elle
contient des odes, des élégies, des églogues, des pièces
héroïques , son voyage en Suède, un poëême sur le sel, etc. Il écrivit aussi, dans les dernières années de sa vie, ses mémoires en latin, qui ont été traduits pour la première fois en français par notre collaborateur M. Charles Nisard, en 1854. Comme philosophe, Huet avait d’abord embrassé avec ardeur la philosophie de Descartes; plus tard non-seulement il l’abandonna, mais il la combattit même avec assez de violence. S'écartant tout à fait de la route suivie alors par le plus grand nombre de philosophes, il posa la foi comme critérium de toute certitude : ce système, qui a retrouvé de nos jours quelques adeptes , fut combattu par les partisans de l'école cartésienne, qui ne lui épargnèrent point les invectives. Il fit quelque bruit d’abord, puis on l'oublia, Mais ce que l'on n'oubliera jamais, c'est la profonde science, le goût de cet écrivain, qui fut un des ornements de son siècle, La bibliothèque de Huet, dont il avait fait cadeau aux jésuites, ses nôles, a passé en partie, lors de leur proscription, aans celle de l'hôtel de ville de Paris,
HUFELAND — HUGEL
HUFELAND (Curisropue-GUILLAUME), célèbre médecin allemand, naquit à Langensalza, dans la Thuringe, le 12 août 1762. Reçu docteur à Tubingen, en 1783, il pratiqua d'abord à Weimar, sous les auspices de son père, médecin du lieu. Le jeune Hufeland fut, à quelque temps de là, nommé professeur à Iéna; puis il succéda à son père comme conseiller-médecin aulique à Weimar, et resta dans cette ville jusqu’en 1801, où le roi de Prusse l’appela à Berlin, pour occuper aux mêmes titres près de sa personne le rôle distingué qu’il remplissait près du duc souverain de Weimar. Bientôt il devint en outre médecin-directeur de La Charité de Berlin, directeur du collége de chirurgie et conseiller privé.
Lorsqu’en 1809, la Prusse s’inspira de l’exemple de la France pour instituer une université hiérarchique, Hufeland fut pourvu d’un brevet de professeur ordinære à la Faculté de Berlin, et nommé l’année suivante conseiller d’État. Enfin, vers 1819, le gouvæænement le nomma directeur üe PAcadémie de Médecine et de Chirurgie militaires. Il serait difficile de citer une existence de médecin plus occupée que la sienne; peu de praticiens ont autant écrit, peu d'auteurs médecins ont autant pratiqué. Hufeland avait coutume de dire, et il a fini par écrire dans son dernier ouvrage ces tristes paroles : « Celui pour qui la médecine ne devient point une sorte de religion ne trouve en elle que la plus désolante, la plus fatigante, la plus ingrate des professions. »
Depuis 1795 jusqu’au terme de sa vie, Hufeland publia seul à Berlin un journal mensuel, sous le titre de Journal fur die praktische Arzneykunde und Wundazneykunst, au nombre quasi incroyable de 488 numéros. Il fit paraître en outre chaque année, à partir de 1801, un annuaire de l'hôpital de La Charité de Berlin. On connaît encore de lui quarante et quelques ouvrages, dont plusieurs ont été traduits en diverses langues. Les principaux sont : 1° 4r£ de prolonger la vie (léna, 1796), le plus célèbre de tous et qui a été le plus universellement traduit ; la France seule en possède deux versions (1524 et 1833). L'auteur voulut le rajeunir sous le nouveau titre de Macrobiotique ; c'est dans ce traité qu’il affirme que l’Europe a tué plus d’Américains avec son alcool qu'avec sa poudre à canon, et qu’il supplie ses lecteurs de laisser tomber chaque jour, sans l’enlever, une goutte de cire à cacheter dans le verre habituel où ils se versent de la liqueur, conseil fort sage, non-seulement en ce qui concerne une boisson pernicieuse, mais à l'égard de l’habitude qu'il ne veut réprimer que goutte à goutte; 2° Sys{ème de Médecine pratique, qui n’est pas achevé (Leipzig, 1808; Berlin, 1818); 3° Traité des Scrofules : à cette occasion il recommanda le muriate de baryte, qui grâce à lui obtint une vogue universelle ; cet ouvrage fut traduit à Paris en 1821, accompagné d’un mémoire du baron Larrey; 4° Histoire de la Santé (1812); 5° Conseils sur l'Éducation physique (1799) ; 6° Principales eaux minérales de l'Allemagne (1810), petit ouvrage qui n’a pas failli au succès de ses aures œuvres.
Hufeland était l’ennemi né des systèmes : en cette qualité il combattit tour à tour la dichotomie de Brown, V'irritation de Broussais, lhomæopathie d'Hahnemann; mais il mit tant de modération, tant d’égards dans ses critiques, que plus d’une fois il se concilia l'estime de ceux dont il repoussait les doctrines. C’est à lui, par exemple, qu'Hahnemann adressait, pour être insérés dans son journal, ses lettres , ses réflexions, ses griefs même d’homme persécuté et de médecin incompris. Toujours à la recherche des faits et ne prisant que la réalité, Hufeland ne donnait accès dans son recueil qu’à des observations avérées, à des remarques pratiques. Ses cours publics avaient la même simplicité que ses écrits.
Hufeland a résumé non pas ses doctrines, il n’en avait point, à proprement parler, mais ses idées essentielles, ses opinions détachées, dans un de ses derniers ouvrages, qu’on à traduit dans toutes les langues, et qui a pour titre
DICT, DE LA CONVERS, — T, \]
banal + Manuel de Médecine pratique, fruit d'une expérience de cinquante ans , avec cette épigraphe : Natura sanat,medicus curatl morbas. Dans cetteœuvre l'auteur ns tient pas assez compte des recherches et découvertes françaises, auxquelles le diagnostic et le siége des maladies sont redevables de tant de lumières.
En 1833, Hufeland fêta le cinquantième anniversaire de son doctorat et de son heureuse pratique, et à cette occasion il lui fut adressé beaucoup de faveurs et d’hommages, Le roi de Prusse voulut, entre autres gracieusetés, que la société fondée en 1810 par son premier médecin portât désormais le nom d’Hufeland. Ce médecin célèbre mourut à Berlin, le 25 août 1836. k D' Isidore Bourpon.
HUGEL (CHaArLES-ALEXANDRE-ANSELME, baron DE), célèbre voyageur allemand, né le 25 avril 1796, à Ratisbonne, servit d’abord dans l’armée autrichienne, et de 1820 à 1824 fut attaché à l'ambassade d’Autriche à Naples. En 1830 il conçut le plan d’un grand voyage en Afrique, en Asie et dans la Polynésie; entreprise qu’il mena à bonue fin, grâce à une fortune considérable, à beaucoup de vigueur physique et à une énergie toute juvénile. Accompagné d’un médecin, d’un chirurgien, d’un peintre et d’un naturaliste, muni d’un riche arsenal scientifique, ii quitta le 2 mai 1835, à bord du vaisseau de guerre français le D’Assas, la rade de Toulon, et après un court séjour en Grèce et en Crète il débarqua à la fin de juin au vieux port d'Alexandrie, Là il fréta un vaisseau marchand anglais, qui le porta dans l’île de Chypre. De Latakieh, il alla par Antioche, Suedieh et Tortose, à Homs dans le désert, d’où il fit de nombreuses excursions dans les contrées environnantes; il visita les ruines de Baalbek, franchit la plus haute cime du Liban, et poursuivit sa route par la ravissante vallée Bescharræs, où la maladie le surprit ainsi que son domestique. Ce fut avec la plus grande peine qu’ils atteignirent Tripoli : le domestique mourut; Hugel guérit, il est vrai, maïs non sans peine. De Tripoli il gagna Beyrout, et y fréta un navire autrichien, avec lequel il fit voile vers Sidon, Tyr et Saint- Jean-d’Acre, où il quitta son vaisseau pour parcourir la Palestine. Après s’être rembarqué à Jaffa, il arriva à Alexandrie. Trois de ses compagnons restèrent en Égypte, deux y moururent, et ce fut tout seul qu’il arriva par Suez et Aden dans la rade de Bombay. De là il entreprit un voyage dans l'intérieur des terres pour étudier la race malaie, son état de civilisation et ses variétés provenant de son mélange avec les races mongole et caucasienne. Pendant son séjour dans les Ghats du nord, il s’enfonça souvent dans des vallées situées à plus de 1700 mètres de profondeur, où la chaleur est excessive, et y gagna la Jièvre des bois, comme l’'appellent les Indiens. Lorsqu'il fut rétabli, il se dirigea vers la presqu’ile méridionale, où il espérait trouver une population et une civilisation moins mélées d'éléments étrangers, parce que les musulmans n’ont guère pénétré jusque là. Il traversa ainsi la majeure partie du Dekan, Sattara, Bejapour, céièbre par ses monuments, si grandioses, descendit de là vers Goa, retourna de nouveau dans le pays haut, pour visiter Darwar, les merveilles de Bijnagger, Bellari, Bangalore, Seringapatnam et Mysore. Après avoir gravi les montagnes Bleues (Nil Gerri) et y avoir passé trois semaines, il continua son chemin par Coimbatore vers la çôte de Malabar, visita Cotschin et Travancore, atteignit le cap Comorin, et se rendit par mer de Tuttikorin, célèbre par ses pêcheries de perles, à Ramiseram et à Manar. Il séjourna plus de cinq mois dans la séduisante île de Ceylan, qn'il parcourut dans tous les sens. De à il revint sur la côte de Coromandel, visita Tranquebar, Pondichéry, Carical et Madras, où le capitaine Lambert, commandant de la frégate L'Alligator, envoyé en mission dans l’Archipel Indien, à la Nouvelle-Hollande et dans la Polynésie, l’invita à l'accompagner. Hugel accepta cette offre avec joie. Avrès avoir visité Sincapour, Sumatra, Bornec, Java, plusieurs des plus importantes îles de l’Archipel Indien, la Nouvelle- Hollande, la terre de Van-Diémen et enfin la Nouvelle-Zé
‘ande, il s’embarqua dans cette dernière île pour Manille. Après avoir visité Macao et Canton, il revint à Calcutta, pénétra par les monts Himalaya et le Kaschmir jusqu'aux frontières du Tibet, suivit le fleuve Tschilum jusqu’à Mozafferabad, gravit les montagnes qui se prolongent vers ?Indus, et revint d’Atock par Lahore et Ludiana à Delhi, en traversant des contrées peu visitées par des Européens. 11 était de retour à Bombay quatre ans juste après y être arrivé pour la première fois; et après un court séjour au Cap et à Sainte-Hélène, il débarquait à Portsmouth, environ six ans après son départ de Vienne.
L’utilité dont le voyage de Hugel a été pour les sciences en général, et particulièrement pour l’histoire naturelle et l'ethnographie, est prouvée par les importantes collections qu'il en rapporta, et qui furent toutes achetées pour le cabinet impérial et la bibliothèque de Vienne : celles qui se rapportent aux sciences naturelles contiennent à elles seules plus de 32,000 échantillons. Il n’a paru jusqu’à ce jour de la Relation historique de ses voyages que Le Kaschmir et le royaume des Sikhs (& vol., Stuttÿard, 1840-42); mais Endlicher a donné un catalogue latin des plantes recueillies par Hugel sur les bords du Swan-River (Vienne, 1837); et Heckel a décrit d’après lui Les Poissons du Kaschmir (Vienne, 1838). Hugel, président de la société autrichienne d’horticulture,
qu’il avait fondée, paraissait s’être entièrement consacré à cette science, lorsqu'il accepta, en 1849, le poste de ministre plénipotentiaire en Toscane. Après la chute du grand-duc (1859) il passa en la m ême qualité à Bruxelles. De retour en 1869 à Vienne, il y mourut le 2 juin 1870.
HUGO (Gusrave), l’un des plus célèbres professeurs de droit romain des temps modernes, né à Lœrrach, dans le le pays de Bade, le 23 novembre 1764, étudia à Gættingue, de 1782 à 1785, et fut nommé en 1786 précepteur du prince héréditaire de Dessau. J1 fonda sa réputation par son édition des Fragments d’Ulpien ( Gœttingue, 1788 ). Nommé en 1788 professeur agrégé, et en 1792 professeur titulaire de droit à Gœttingue, il obtint plus tard le titre de conseiller intime de justice, et mourut le 16 septembre 1844. Hugo fut l’un des premiers à suivre l'exemple de Leibnitz et de Pütter, et à exposer le droit romain actuel non d’après la suite des titres, comme c'était encore l’usage dans la plupart des universités, mais d’après les époques dominantes de l’histoire du droit, et à admettre la philosophie du droit comme base de l’enseignement général. C’est à lui, à Haubold et à Savigny, que la science du droit romain est redevable des importants progrès qu’elle a faits dans ces derniers temps. Son ouvrage principal, qui se distingue par la sagacité, l’esprit de recherche et l’érudition, est son Manuel d'un cours de Droit civil, composé de sept volumes, portant tous des titres différents.
HUGO (Vicror-Mane). M. Victor Hugo est venu au monde avec le dix-neuvième siècle. « Ce siècle avait deux ans ! » Comment il fut élevé, il nous l’apprend lui-même. 11 futun enfant pauvre; mais il eut une noble mère, ce qui est la plus grande des richesses, M. Hugo a parlé de sa mère dans ses vers, et il en a parlé avec le cœur dun fils et avec la passion d’un grand poëte. Du reste, il eut l’enfance de tout le monde, c’est-à-dire une belle enfance. Après l'enfance qui joue, la première et la meilleure enfance , arrive l'enfance qui travaille : alors le pauvre enfant joyeux se trouve jeté dans mille études qu’il comprend à peine. La science du collége fit peur au jeune Hugo. Un esprit vulgaire qui se serait ainsi abandonné lui-même, pendant que les jeunes esprits ses confrères se livraient ardemment à l'étude, se serait privé ainsi de tout espoir et de tout avenir; mais notre poëte avait un esprit d’une trempe peu commune, L'oisiveté lui profita pour le moins autant que le teivail à ses condisciples; pendant que sur les bancs où il était assis, écolier obseur et ennuyé, on étudiait avec ardeur les belles règles de l’art antique, il se faisait déjà à lui-même son art poétique, ce code nouveau qu'il a promulgué le premier pendant que toute l'école jurait par Aristote et par Boileau,
HUGEL — HUGO
l'enfant Victor ne jurait déjà que par son génie, qui fermentait, bouillonnait et jetait sa fumée, en attendant qu'il jetät tout le feu brûlant qu’il a jeté depuis. 11 était donc déjà un poète, pendant que ses petits camarades n'étaient encore que des écoliers ; il était donc déjà un novateur, pendant que ses frères d'armes revenaient de toutes leurs forces aux vieux préceptes du goût. Ainsi, l'opposition de M. Hugo à la vieille langue et à la vieille poétique de nos pères commence déjà au collége.
La première fois que M. Victor Hugo fitentendre sa voix à la France, ce fut pour célébrer, dans une ode pleine d’éclat et de douleur, la mort funeste du duc de Berry. La mort du duc de Berry, par M. Hugo, est une des plus belles choses qu’il ait écrites. Puis, lorsqu'on sut que le duc de Berry n’était pas mort tout entier, que la souche royate n'avait pas été blessée au cœur, et qu’un rameau vert allait refleurir sur ce noble tronc que l’on croyait à jamais desséché , aussitôt voilà le poëte qui reprend sa Iyre, le voilà qui rejette bien loin les crêpes funèbres qui la couvrent. IL chante encore, mais cette fois c’est un chant d’espérance. L’Ode sur la naissance du duc de Bordeaux est encore aujourd’hui une des plus belles de ce poète qui en a tant fait depuis.
M. Victor Hugo fut longtemps fidèle à la croyance politique qu’il avait adoptée. Son premier recueil, Odes et Ballades , est empreint à chaque page de cette préoccupation royaliste qui lui a fait produire ses plus beaux ouvrages ; quand le roi de la charte fut porté dans les caveaux de Saint-Denis, le jeune poëte chanta les funérailles de Louis XVIII. Je m’arrête à dessein sur les deux volumes d’odes et ballades, d’abord parce qu’à tout prendre c’est le plus beau recueil poétique de M. Hugo, et ensuite parce qu’on y voit dans toute leur limpidité les opinions généreuses et les croyances du jeune poëte. Ét toujours, quoi qu’il fasse, enthousiasme ou désespoir, chant d'amour ou chant de guerre, il écrit toujours sous l'inspiration de cette prophétie qu’il s'était faite à lui-même en commençant : L'histoire des hommes ne présente de poésie que jugée du haut des idées monarchiques et des croyances religieuses. Jamais il ne s’est montré plus chrétien et plus royaliste, c’est-à-dire plus grand poëte, que dans ses deux volumes d'essais.
Mais ce jeune homme avait déjà bien une autre ambition que d'être tout simplement un grand poëte. Il était venu trop tard pour comprendre comment le poëte est fait pour vivre seul loin de la foule; il a donc voulu être non-seulement un poëte nouveau, mais encore un poëte révolutionnaire. Les odes ne lui ont pas suffi, il a voulu bâtir des théories. Il a voulu prouver et démontrer sa poésie, comme si la poésie véritable se démontrait autrement que par ses passions, par ses joies et par ses extases, et par ses douleurs. D’où il est résulté dans les œuvres de M. Hugo un triste pêle-mêle d’enseignement et d'inspiration, de préceptes et d'exemples. Être poëte et professeur, c’est trop de moitié. M. Hugo a été tout cela à la fois. Ainsi, à propos de ses Odes et Ballades, vous retrouvez déjà plusieurs opinions schismatiques en littérature. M. Hugo pose et développé ses principes littéraires ; il construit sa rhétorique, il perd déjà de cette naïveté aventureuse qui plaît si fort dans les essais de Gœthe, de lord Byron, de Schiller, de tous les novateurs naïfs et inspirés. M. Hugo est de bonne heure un novateur pédant et entêté : il prend soin de commenter luimême son propre génie. Il fait secte, 11 se nomme de son plein droit le Calvin peétique. 11 se sépare violemment du dixseptième siècle, ce grand siècle des grands génies, se faisant un homme de théories, pendant qu'il n'était dans le fond qu'un homme d'imagination.
A force de dire dans ses préfaces qu’il venait pour tout remplacer dans Part et pour tout remplacer en littérature, on avait fini par le prendre au mot et par avoir peur de cet usurpateur d'un nouveau genre, Le public, il faut le dire, n'avait pas tout à fait tort, Qui de nous n’a été affligé par la préface de-cette longue &agédie de Cromwell, premier
HUGO
essai dramatique de M. Victor Hugo? Dans cette préface, qui est à elle seule toute une poétique, M. Victor Hugo se mettait sans façon à la place de Racine et du vieux Corneille. Ilse nommait, de son plein droit, le chef d’une secte qu'il annonçait devoir remplacer tout à fait le dix-septième siècle, la grande époque de la vérité, du talent et du génie. M. Victor Hugo démolissait tout notre passé poétique en vrai jeune homme, et, qui plus est, il démolissait Racine comme un homme qui ne comprend pas Shakspeare. Quelle étrange idée en effet d’avoir voulu nous présenter Shakspeare comme le type de la tragédie dans le monde? idée aussi étrange que celle de Voltaire, qui appelait Shakspeare un barbare. Shakspeare n’est pas plus un chef décole pour la France qu'il n’est un barbare pour personne. Cette préface du Cromwell fit tant de peur au public de cette époque que le mécontentement général rejaillit même sur plusieurs charmants détails de cette vaste composition. Pourtant, que de belles scènes! que de grands passages ! Et quelle naïve figure c'était là , la jeune fille de Cromwell restée royaliste et pleurant sur les mains de son terrible père ce sang royal qui allait couler! Mais encore une fois Cromwell a été enterré sous la préface, et ne s’en est pas relevé depuis.
Tel fut le premier essai dramatique de M. Victor Hugo. Les critiques qui ont grande mémoire, une mémoire de critique, c’est tout dire, se souviennent encore de certain drame, joué au théâtre de l’Odéon, intitulé: Amy Robsart. Ce drame avait été composé par M. Hugo, en société avec M. Ancelot (M. Ancelot et M. Hugo, qui l’aurait jamais cru!). Ce drame d’'Amy Robsart, composé d’après toutes les règles de la préface de Cromwell, fut sifflé dans toutes les règles usitées depuis l'invention des sifflets à l’Aspar du sieur de Fontenelle. L'orage fut violent, et le lendemain de cette mésaventure M. Hugo écrivit une lettre dans les journaux pour anuoncer qu’il était l’auteur d’Amy Robsart. Ce fut là la première manifestation de la ferme volonté ou, comme disent les autres, de l’entêtement littéraire dont M. Hugo a donné tant de preuvres depuis Amy Robsart. C’était déjà la barre de fer qui ne savait pas plier. L’opposition le jetait dans tous les extrêmes, un coup de sifflet le révoltait dans les plus intimes secrets de sa conscience. Il sentait bien qu’il avait un immense avenir; mais comment dompter le public, comment parvenir à se faire entendre de cette foule inattentive et incrédule, comment prouver au public de France qu'il était un poëte naïf, et non pas la contrefaçon de lord Byron, qui venait de mourir? Savezvous ce que fit M. Victor Hugo? Il se mit à écrire le roman comme Walter Scott, sauf plus tard à attaquer Casimir Delavigne sur le théâtre qu'il s’était fait. Un beau jour il sortit de chez lui portant sous son bras une espèce de roman historique intitulé Han d'Islande. En ce temps-là M. Victor Hugo, comme c’est le lot de tout jeune homme qui commence, cherchait un libraire sans pouvoir en trouver un. Par grand bonheur Han d'Islande trouva un libraire : c'était un féroce et formidable roman , tout rempli de sang et de meurtres. Le héros principal mange des hommes tout crus et ne boit que de l’eau de la mer; il rugit comme un lion, il est absurde. Mais pourtant au milieu de ces difformités le lecteur attentif pouvait remarquer d’énergiques peintures, chaudement [accusées et colorées, des portraits
dessinés de main de maître, une ou deux scènes de ter- :
‘ reur et de désolation. Certainement il y avait un écrivain au . fond de ces bizarreries ; maïs il fallait du courage pour aller chercher un écrivain dans cette fange et dans ce sang C’est aussi à peu près dans le même temps que M. Victor Hugo publia un autre petit roman, Bug-Jargal. Bug-Jar. gal est un nègre affreux, aussi horrible que Han d'Islande. Il a toutes les passions et tous les vices. C’étaient là les premières tentatives de M. Victor Hugo pour réhabiliter le laid en poésie. En effet, la nouvelle école, fatiguée du beau antique, jalouse à la fois de la Vénus de Médicis et de PApollon du Belvédère, s’était mise à réhabiliter le laid. Oh!
c'était là une affreuse tentative ! la France eut peur du laid, et véritablement la France eut raison.
Avançons. Han d'Islande n’est qu'un essai, Bug-Jargal n’est qu’un essai encore, deux essais auxquels la public ne fait guère attention, Il s'agit à présent d'un roman qui est un grand livre , il s’agit d’une étude psychologique qui laisse bien loin le fameux livre de Beccaria sur les délits et les peines. M. Victor Hugo jetait en effet dans le monde ce livre formidable qu’on ne peut relire deux fois, mais dont on se souvient sans fin et sans cesse une fois qu’on l'a lu : Le Dernier Jour d’un Condamné. Vous pouvez penser de l'effet de cette histoire de la peine de mortracontée heure par heure , supplice par suplice, battement de cœur par battement de cœur, et racontée par l’homme qui va mourir. Affreux détails! mais que de vérités cruelles! mais quelabominable sangfroid! mais quelle patiente investigation des droits de l’homme considéré comme chair et comme sang! comme chair qu’on ne peut trancher, comme sangi qu’on ne peut répandre ! Dans son livre, M. Victor Hugo laisse de côté le crime, pour ne voir que la peine de mort. Il n’attaque pas la loi, il n’accuse pas la loi, il attaque la peine de mort. Il calcule les lentes minutes de cette horrible agonie, avec quelle patience et quel sang-froid, vous le savez !
Une fois qu'il eut tiré de ses entrailles et de son cœur ces terribles pages d’analyse, une fois qu’il eut dompté le parterre jusqu’à la boue de l’échafaud, M. Victor Hugo aspira à un plus grand théâtre. Depuis longtemps il s'était dit qu’il serait le maître d’un parterre. Il s'était fait des lecteurs enfin! Aussitôt le voilà qui recommence de plus belle, il reprend son courage à deux mains, et sur le patron, sur la poésie, sur la vieille passion, disons plus, sur les vieux héros du gran Corneille, voici que notre jeune poëte se met à construire une tragédie en vers pour le Théâtre- Français, Hernani, passions espagnoles, mœurs espagnoles, costume espagnol. Tout Paris voulut voir Hernani : c’est que d’abord tout Paris était excité par cette nouveauté étrange, une tragédie de M. Hugo. Toutefois, le succès d’Hernani ne füt pas un succès décisif; on y retrouvait, il est vrai, plusieurs des grandes qualités du poëte lyrique, l’enthousiasme, le coup d'œil profond et aussi quelquefois quelques douces et tendres lueurs d’un amour exalté, naïves et dramatiques passions d’un jeune cœur. Mais là s'arrétaient toutes les qualités de la tragédie de M. Hugo. M. Hugo, et ill’a prouvé depuis à cinq ou six reprises, n’entend rien à la contexture du drame. Disposer son action dramatique, l’arranger convenablement, préparer toutes choses pour que l'émotion du spectateur ne soit ni brusquée ni ralentie, mettre assez d’art dans toutes les combinaisons de cette œuvre difficile pour que l’art n’y paraisse pas, voilà ce qui était impossible à M. Victor Hugo, voilà aussi à quel piége il s’est laissé prendre. Sa tragédie d’Hernani était longue, invraisemblable, mal arrangée; le dénouement en était impossible : non, non, par Corneille ! malgré cette affectation de vérité, ce n’était pas là le Cid !
Et pourtant Hernani est encore le meilleur drame de M. Victor Hugo! Tout ce qu’il a fait depuis pour le théâtre nous paraît chose misérable, tout à fait indigne de ce noble esprit. Comme dramaturge, M. Victor Hugo est bien loin, mais bien loin de Victor Ducange et de Guilbert de Pixérécourt. A force d’imiter Shaskspeare, dont il n’a jamais connu la portée poétique, M. Victor Hugo nous a tout à fait rejetés dans l'enfance de Part. Et puis, c’est surtout dans les drames de M. Victor Hugo que vous retrouverez cette tendance absurde à réhabiliter le Zaid déjà signalée dans Bug-Jargal et Han d'Islande. Ainsi, après Hernani, Victor Hugo fit jouer Marion Delorme. Marion Delorme, c’est la tréhabilitation de la courtisane ! Elle seule dans tout ce drame elle a de l'esprit, elle a du dévouement, elle a du courage, elle a du cœur. Toute cette époque de l’histoire de France est misérablement sacrifiée à cette vile fille de joie que l’histoire nous représente non-seulement comme la maîtresse, mais encore, chose plus horrible ! comme l’espion du cardinal.
Et, plus tard, savez-vous ce que M. Hugo a fait de Marie Tudor, cette pédante et sanglante Marie d'Angleterre, à qui l’histoire peut bien reprocher ses cruautés, mais non pas ses faiblesses ? M. Hugo en a fait une reine honteusement débauchée, qui paye à prix d’or l’amour d’un vil Italien qui la trompe pour une autre femme. Marie Tudor (ce grand nom de Tudor ainsi avili, juste ciel! qu'aurait dit Shakspeare de son élève M. Hugo?) Marie Tudor trahie et volée par un Ilalien, assemble sa cour et son conseil, et en présence de tous elle accuse cet Italien, elle le livre à la justice; bien plus, elle fait appeler le bourreau, et elle dit au bourreau : Je te donne cette téle charmante! Et tout ce drame est ainsi fait, Quand l'Italien de la reine est perdu par elle, elle veut le sauver, elle imagine donc un
certain tour de passe-passe, qui ne réussit pas. On voit
donc l'Italien marcher au supplice, un voile noir sur la tète, et à la main un cierge de cire jaune! Et voilà ce que M. Hugo appelle un drame! et voilà comment il s’imagine imiter Shakspeare!
M. Victor Hugo ne s'arrête pas à Hernani, à Marion Delorme, à Marie Tudor. Ce sont là autant de leçons inutiles ! Plus le parterre résiste au poëte, et plus la difficulté l'excite. Ni conseils sévères du public, ni prières de l’amitié, ne peuvent éclairer M. Hugo sur les dangers de la route nouvelle dans laquelle il est entré. Il arrive donc qu’un jour en plein Théâtre-Français, dans une pièce intitulée Le Roi s'amuse, M. Hugo, laissant toute pudeur historique, s’abandonne follement aux plus tristes, aux plus misérables, aux plus absurdes inventions. Figurez-vous que cette fois M. Hugo prenait la défense, non plus de la fille de joie, mais des bossus et des fous de cour. Pendant quatre actes le public français supporta toutes les horreurs de ce mélodrame; ce ne fut qu’à la fin que d’horribles sifflets éclatèrent tout d’un coup avec un épouvanfable fracas. Rude leçon, que M. Hugo avait méritée, et qu’on fit bien de ne lui pas épargner, même en présence de sa femme et de sa fille aînée, qui pleurait sans savoir de quoi il s’agissait.
Parlerons-nous des deux mélodrames de M. Hugo , Zucrèce Borgia et Angelo, tyran de Padoue? Lucrèce Borgia, mère d’un soldat qui a nom Gennaro , est poignardée par son fils, comme ferait une des mères de Sophocle. Le poison joue un grand rôle dans ce drame, et non-seulement le poison, mais encore le contre-poison. La dernière scène se termine par une longue file de cercueils destinés à recevoir sept convives imprudents qui ont été souper chez une fille de joie : car la fille de joie domine partout dans les drames de M. Victor Hugo. Tous ces moyens vio- ‘ents, tous ces horribles coups de théâtre, ces hommes qu’on empoisonne et qu’on sauve, ces coups de poignard, ces mystères qui rappellent beaucoup les mystères des romans , d'Anne Radcliffe, sont-ce là, je vous prie, des moyens bien liléraires ? disons mieux, sont-ce là des moyens dramatiques dignes d’un esprit de cette trempe el de cette élévation? Angelo, tyran de Padoue, est tout à fait un mélodrame taillé sur le patron de Zucrèce Borgia; c’est toute une histoire très-compliquée de portes secrètes, de jalousies fermées au cadenas, d'appartements dérobés, de longs couloirs sombres à travers lesquels les espions circulent comme font les vieux rats dans une masure abandonnée. Du reste, rien du cœur, rien de l'esprit, tout ce drame-là appartient aux sens. Le poëête celte fois s'amuse à nous montrer des dangers physiques, des morts violentes, des résurrections inattendues, Cette fois encore le poison et le contre-poison des Borgia jouent un grand rôle dans ce drame, Cette fois encore nous avons à faire à une courtisane.
Ce n’est donc pas dans ce qu'il apporte au théâtre qu’il faut chercher M. Victor Hugo dans sa puissance et dans sa liberté, Pour le trouver tel qu'il est, lisez ses vers quand son inspiration est belle et pure; lisez Le Dernier Jour d'un “ondamné ; lisez surtout son chef-d'œuvre, Notre-Dame
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de Paris, cette entraînante résurrection du vieux temps, des vieilles mœurs et des vieilles passions de notre histoire. Notre-Dame /e Paris, terrible et puissante lecture, dont l'esprit se sonvient avec terreur comme d’un horrible cauchemar. C'esl là surtout que la verve, le génie, l’audace, Pinflexible sang-froid et l'incroyable volonté du poëte s’étalent dans toute leur puissance. Que de malheurs entassés dans ces tristes pages! que de ruines relevées ! que de passions terribles ! que d'événements incroyables:! Toute la fange et toute la croyance du moyen-âge sont pétries , remuées et mêlées ensemble avec une truelle d’or et de fer.
Et pourtant ce livre, brillante page arrachée à notre histoire, qui jettera son plus grand éclat dans la vie littéraire de l’auteur, et qui dans une plus sage tête aurait décidé de sa vocation, à savoir le drame et le romaa, Notre-Dame de Paris, qu'est-ce autre chose encore cette fois que la réhabilitation de la laideur ? Quasimodo est un être encore plus difforme que Triboulet; l’auteur a épuisé tout ce qu'il avait d'imagination et de verve à tordre cette épine dorsale, à noircir ces dents jaunes, à faire grimacer cette bouche horrible, à charger ce visage abominable de pustules et de verrues. Quasimodo est sans contredit la plus abominable création de la laïdeur ; jamais crapaud n’est sorti plus horriblement doué de son écume infecte que Quasimodo, le sonneur de cloches sortant du crâne de M. Victor Hugo. Quant à sa belle Esmeralda, cette chanson qui danse, ce rêve aérien qui sort tout éclatant de pureté et de blancheur de la boue du drame, qu'est-ce autre chose après tont que la fille de joie réduite à son plus simple état d’innocence? Cette fois encore éclate dans tout son jour et dans toute sa naïveté la passion poétique de M. Victor Hugo pour cette enfant perdue de nos civilisations pourries qu’on appelle la fille de joie. Je vous ai déjà fait remarquer cette prédilection du poëte pour ces humbles et équivoques créatures de la nuit,
À chaque nouvel ouvrage de M. Victor Hugo, vous retrouverez la même tendance, au moins bizarre, à réhabiliter ainsi ce pauvre métier de vice et de corruption. Même cela va si loin que dans un de ses meilleurs recueils, Les Feuilles d'Automne, et dans la plus belle pièce de ce recueil, La Prière pour tous, et dans ses Chants du Crépuscule, vous retrouverez encore étalée à plusieurs reprises cetle espèce d’obsession funeste. Avant ces deux poëmes il faut placer Les Orientales. Ce que nous avons dit des premiers vers de M. Hugo se peut dire à bon droit de tôus les autres. C’est toujours le même poëte qui s’abandonne volontiers à l'inspiration de l'heure présente, amoureux à ses heures, royaliste quand il n’obéit qu’à son cœur, quelquefois emporté par l’ardeur révolutionnaire, comme tout le monde, jugeant les événements et les hommes de très-haut, mais quelquefois de si haut qu’il réduit à rien les événcments les plus importants et les hommes les plus illustres. Homme de colère et d'inspiration, de passé et d'avenir, homme de fantaisie avant tout, d’un cœur mobile, changeant à volonté d'amitié et d'amour, comme c’est son droit de poëte ; puis quand il a bien erré dans les vastes landes ou les belles campagnes d’une imagination chargée d’épines e de fleurs, et qui n’a peur de rien, le voilà rentrant tout à coup dans l'intimité du foyer domestique, et là célébrant doucement toutes les passions tendres, se livrant à toutes les émotions naïves, simple et bon père de famille, le moins poétiquement qu'il lui est possible.
Les Orientales, comme suite aux Odes et Ballades, ne sont, à tout prendre, qu'une contrefaçon de lord Byron. L'Orient ne se devine pas, il faut le toucher des mains at du cœur, M. Hugo a va l'Orient dans l'âme, dans le cœur et dans les vers des poëtes ses devanciers. Il a vu l'Orient dans Châteaubriandet Lamartine, à peu près comme Fénelon a vu la Grece dans Homère; M. Hugo a rêvé le reste, Ce rève s'appelle Les Orientales.
M. Hugo, pour chercher à deviner l'Onent, qu'il n’a pas
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vu, à besoin de grossir sa voix et de perdre sa poésie dans mille efforts extraordinaires. Mais le poëte des Feuilles d'Automne est le poële de la famille, il chante son bonheur domestique, il a des vers pour tous ceux qu’il aime. Il célèbre les frais paysages qu'il a vus, les petits sentiers qu'il à parcourus, les fleurs qu’il a cueillies, les beaux arbres qui l'ont protégé de leur ombre, le beau soleil qui lui a dit : Je suis le Printemps, et la source limpide qui lui a chanté en murmurant : Je suis l’Été, et le verger de l’Automne, et la montagne chargée de neige qui est venue à lui en s’écriant: Voici l’Hiver! Voilà le grand charme des Feuilles d'Automne. Ce sont des sentiments sentis, des douleurs éprouvées, des joies réelles, des paysages qui evistent, des émotions toutes vivantes, des plaies saignantes ou ‘icatrisées. Ce livre, enfant d’une révolution, ne se ressent nullement de l’époque à laquelle il a vu le jour. Quel que soit le tumulte de la place publique, le poëte reste fidèle à lui-même, car la poésie n’est pas faite pour reculer devant une révolution.
Quedirons-nous des Chants du Crépuscule ? C’est un mélange de bien et de mal, d'Orient et d'Occident, de politique et d'amour; c’est un souvenir en partie double des Odes et des Feuilles d'Automne. Ces Chants du Crépuscule, remplis de souvenirs et d’imitations, poésie indécise comme toute poésie sans opinion arrêtée et sans conviction bien résolue, sont encore, à tout prendre, une belle œuvre, bien que ce soit l’œuvre d’un poëte qui doute après avoir été un poëte plein de foi. Jules Janin.
M. Victor Hugo est né à Besançon, le 26 février 1802.
Son père, Joseph-Léopold-Sigisbert Huco, né à Nancy en 1774, engagé volontaire à quinze ans, officier en 1790, fit toutes les guerres de la révolution, et passa ensuite au service de Joseph Bonaparte, roi de Naples , qui le nomma colonel; il le suivit en Espagne, fut promu au grade de général, et battit en plusieurs rencontres le fameux Empecinado ; nommé en 1812 au commandement de la place de Madrid, il eut encore celui de l’arrière-garde pendant toute la retraite de l’armée française. L'année suivante il défendit Thionville contre les alliés, qu’il empêcha de nouveau d’y entrer durant les cent jours. 11 avait été nommé comfe par l’empereur, fut mis à la retraite en 1824, et mourut en 1898. Outre le grand poëte dont nous apprécions les écrits et la vie, le général comte Hugo eut deux fils : l’aîné, Abel Huco, auteur d’une Histoire populaire de Nagvléon et de La France pittoresque, est mort en 1855; le cadet, Zugène Huco, « esprit qu'hélas! Dieu submergea, » annonçait un beau talent avant d’être frappé d’aliénation mentale. Il est mort en 1838.
La première enfance de M. Victor Hugo se passa tantôt en France, tantôt en Italie, car son père se faisait suivre de sa famille dans presque tons ses changements de garnison. De 1809 à 1811 il séjourna à Paris, et y commença son éducation sous les yeux de sa mère, Sophie Trépucuer, qui habitait une maisen perdue au milieu de vastes jardins et située tout au fond de l'impasse des Feuillantines. Un vieux prêtre lui enseigna les premiers éléments du latin et du grec, ainsi qu'à son frère Eugène, compagnon de ses études et de ses jeux. En 1812, le jeune Victor alla rejoindre son père en Espagne; il fut admis au nombre des pages du roi Joseph, et entra en cette qualité au séminaire des nobles de Madrid. Les événements politiques abrégèrent son séjour dans cette maison ; mais il eut le temps d’apprendre la langue espagnole, et cette circonstance a dû beaucoup influer sur son génie littéraire.
Cependant de fâcheux dissentiments avaient troublé Vunion du général Hugo et de sa femme; à la chute de Napoléon, la politique acheva de les séparer à peu près complétement. Le père, usant de ses droits rigoureux, reprit ses fils et les fit entrer dans une pension où ils devaient se
préparer aux examens äe l’École Polytechnique. L'un et l'autre , du reste, avaient une singulière facilité pour les mathématiques, et leurs noms retentirent aux distributions
de prix du concours général. Pourtant ils ambitionnaient d’autres triomphes; ils étaient poëtes tous deux. Docile à l'influence de sa mère, fille de la Vendée, qui lui avait inspiré une chevaleresque sympathie pour les Bourbons, Victor avait composé une tragédie classique, intitulée Irtamène, où le retour de Louis XVIII se trouvait mis en action sous des noms égypliens. Il en commençait une autre qui devait s'appeler A{hélie, ou les Scandinaves , lorsque l’Académie Française ayant mis au concours le sujet suivant : Des avantages de l’étude, il entreprit de le traiter, et envoya une pièce de vers très-spirituelle et trèsbrillante, qui obtint une mention. Elle eût même remporté le prix, s’il n'avait pas commis l’imprudence de confesser son âge au docte aréopage; personne ne voulut admettre que l’auteur de ce morceau remarquable fût un enfant de quinze ans, et on lui fit payer cette prétendue inconvenance en reléguant sa pièce au second rang.
Le père du jeune lauréat lui permit alors de renoncer aux mathématiques et de suivre en toute liberté son irrésistible penchant. L'Académie des Jeux Floraux de Toulouse le couronna deux fois pour ses odes sur a Slatue de Henri IV et les Vierges de Verdun ; une troisième, Moïse sauvé des eaux , lui valut le grade de maître ès Jeux Floraux (1820). Dans cette même année il fonda avec ses frères le Conservateur littéraire, et il y publia des articles de critique sous un pseudonyme. C’est encore à cette époque que M. de Châteaubriand lui donna ce nom, qui fit fortune, d'enfant sublime.
En 1823 le roi Louis XVIII lui accorda une pension de 2,000 francs. Il épousa alors une belle jeune fille qu'il aimait depuis l’enfance, M'° Foucher, fille d’un employé du ministère de la guerre.
Le 96 février 1830 eut lieu la première représentation d’Hernani. On sait que le parterre servit ce soir-là de champ clos aux romantiques et aux classiques. On sait aussi que pendant cinq soirées consécutives, la salle, entièrement occupée par les amis, les fanatiques, et surtout par la claque, cette institution inconnue des perruques du grand siècle, et qui doit tant à M. Hugo, faillit crouler sous les bravos ; mais qu’à la sixième épreuve le publie se montra beaucoup plus froid, et qu’on entendit même plus d’une protestation formulée en sifflets. Cela importait peu au poëte; il avait fait son 10 août littéraire, et les plus féroces de ses amis avaient dansé une ronde infernale dans le foyer du Théâtre-Français, en criant : ÆEnfoncé Racine!
L'Académie, scandalisée des témérités impies du novateur que l’école romantique avait acclamé son chef, sollicita Charles X d’interposer sa volonté souveraine pour réduire au silence les révolutionnaires; mais le vieux roi, qui voyait avec plaisir le discrédit de l’école libérale et voltairienne , répondit finement : « En fait d’art, je n’ai d'autre droit que ma place au parterre. »
Déjà l’année précédente M. Victor Hugo avait donné au Théâtre-Français Marion Delorme; mais la censure en empêcha la représentation, à cause du rôle que le poëte y faisait jouer à Louis XIII. Comme dédommagement, M. de Labordonnaye fit porter à 6,000 francs la pension de M. Victor Hugo; mais celui-ci crut de son devoir et de son honneur de refuser.
Dans la lettre qu'il écrivit en cette occasion au ministre, M. Victor Hugo disait : « Mon dévouement au roi est sincère et profond. Ma famille, noble dès l’an 1531, est une vieille servante de l'État. J'ai moi-même peut-être aussi été assez heureux pour rendre quelques obscurs services au roi et à la royauté. J'ai fait vendre cinq éditions d'un livre où le nom de Bourbon se trouve à chaque page. Rien d’hostile ne peut venir de moi. Le roi ne doit attendre de victor Hugo que des preuves de fidélité, de loyauté et de dévouement. »
Cependant l'interdiction de Marion Delorme jeta tout à faitle poëête dans le camp du libéralisme, qui deouis long-
temps lui faisait les plus séduisantes avances et lui montrait en perspective une popularité inouïe. En 1827 déjà l’Ode à la Colonne avait offert quelques traces de patrioterie bonapartiste. C'était un avertissement au pouvoir, et le pouvoir n'avait pas voulu l’entendre!
Marion Delorme ne fut jouée qu'après la révolution de Juillet, à la Porte-Saint-Martin. M. Victor Hugo avait rompu avec son passé. En 1831, au sein du comité dramatique, il s’oubliait jusqu’à traiter d'inféme le gouvernement de la Restauration, et M. Théodore Anne lui répondait par ces paroles sévères : « Retirez done, monsieur, de votre boutonnière ce ruban rouge que vous tenez des Bourbons. » Quelque temps après il écrivit pour l’anniversaire des journées de Juillet une cantate, dont Hérold composa la musique. En 1831 parut Notre-Dame de Paris ; le 22 novembre 1832 le Roi s'amuse fut représenté au Théâtre-Français, et interdit presque immédiatement; deux mois plus tard la Porte-Saint-Marlin fit jouer Lucrèce Borgia; Marie Tudor suivit bientôt. La Revue de Paris insérait Claude Gueux et une Étude sur Mirabeau, et le public accueillait avec empressement deux nouveaux recueils de poésies : Les Feuilles d'automne et les Chants du Crépuscule. Le 28 avril 1835, Angelo fut joué au Théâtre-Français par Me Mars et M°° Dorval; depuis il écrivit pour M'° Louise Bertin, fille de M. Bertin l’aîné, dans l'intimité duquel il était depuis longtemps admis, le libretto de la Esmeralda.
Officier de la Légion d'Honneur en 1837, il publia successivement deux nouveaux volumes de vers, Les Voix Intérieures et Les Rayons et les Ombres, qui ne le cèdent à aucune de ses plus belles inspirations lyriques. C’est toujours la même mélodie du rhythme, la même musique de la rime, et toutes les richesses de cette imagination prodigieuse, cette magnificence de descriptions, ce luxe d’images, de tableaux, cet éclat, cette pompe qui n’appartiennent qu'à ce beau et vigoureux génie. Mais on y retrouve aussi tous ses défauts, encore exagérés peut-être, une préoccupation constante de la partie matérielle de l’art, un retentissement magnifique, mais vide, le son étouffant presque partout le sentiment, la couleur et la forme déguisant l'absence de la pensée, la passion fausse et théâtrale faisant tort aux accents vrais du cœur humain, sans parler des expressions bizarres, affectées, obscures, outrées, des rapprochements forcés et de mauvais goût, des naïvetés travaillées etdes antithèses puériles, tout ce strass que M. Victor Hugo préfère au plus pur diamant de son écrin poétique,
Ruy-Blas, drame en vers, fut joué le 8 novembre 1838, au théâtre de la Renaissance; mal accueilli d’abord, cet ouvrage, le meilleur du poète, fut repris plusieurs fois, toujours avec succès.
En 1840 M. Victor Hugo brigua les suffrages de l’Académie française, mais on lui préféra Flourens; le 3 juin 1841 il fut élu en remplacement de Népomucène Lemercier, On s'attendait à un chant de triomphe du chef des romantiques, mais la curiosité publique fut déjouée, et le discours de M. Hugo fut un discours tout politique.
Les Burgraves, trilogie en vers, représentée au Théâtre- Français en 1843, tomba complétement. L'action y est peu de chose, et ce n’est, à dire vrai, qu’une perpétuelle tirade débitée entre trois ou quatre personnages. Le Rhin, lettres à un ami (1844), est un livre consacré à la description et aux légendes du Rhin; il manque de goût et même de pittoresque. Mais le poëte avait d’autres soucis ; il enviait les lauriers politiques de Lamartine. Le gou-vernement de Juillet eut la bonne volonté de se prêter aux désirs du poëte : il fut créé pair de France, le 13 avril 1845, Il parla beaucoup au Luxembourg et s’y montra en général conservateur indépendant. d
La révolution de Février ne surprit point M. Hugo, qui l'avait en quelque sorte annoncée, Aux élections compléplémentaires de Paris en juin 1848, son nom sortit le sep tième du serutin avec un contingent de 86,965 voix. Il parla tout de suite contre les ateliers nationaux, et
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siégea parmi les membres de la majorité jusqu’aux approches de l’élection présidentielle. A cette époque L’Événement, journal fondé par lui au mois d’octobre, posa d’'abord à mots couverts et puis ouvertement sa candidature à la présidence de la république. D'abord presque rétrograde, cette feuille passa rapidement, après l’élection du 10 décembre, par toutes les nuances de la démocratie. 11 n’est pas besoin d'ajouter que son patron accomplissait la même évolution dans l’Assemblée législative, où il avait été réélu. Dans la discussion qui précéda la nomination de la commission chargée de préparer, conformément à l’article 13 de la constitution, les lois relatives à la prévoyance et à l'assistance publiques, M. Victor Hugo donna des gages à ses nouveaux amis en soutenant la thèse socialiste. Au mois d'août 1849, il préside le congrès de la paix et y prononça un discours en plusieurs antithèses. « Un jour viendra, dit-il, où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes. Un jour viendra où l’on montrera un canon dans les musées comme on y montre aujourd’hui des instruments de torture en s’étonnant que cela ait pu être. » Au mois d'avril 1850 il attaqua avec éloquence le projet de loi sur la déportation, et sut trouver des accents véritablement inspirés.
Opposé à la rtélection du président, et l’un des plus violents adversaires de l'Élysée après le coup d'État du 2 décembre, il fut inscrit sur la liste de proscription qui bannit de France un certain nombre de représentants. M. Victor Hugo avait d’ailleurs courageusement pris part à la lutte que l'extrême gauche essaya de soutenir dans les rues de Paris. Après avoir séjourné quelque temps en Belgique et à Londres, il se retira avec sa famille dans l'ile de Jersey, où il s'occupa de travaux littéraires.
A peine dans l'exil, il écrivit Napoléon le Petit (Bruxelles, 1852), pamphlet d’une extrême violence. L'année suivante, il publia Les Châtiments (Bruxelles, 1853), volume de poésies, où déborde l’indignation, et dont quelques pièces sont des plus belles qu’ait produites l’auteur. Ces livres furent interdits en France, où cependant ils circulèrent secrètement de main en main. Bientôt, sur les rives de Jersey, l’illustre exilé remonta dans la sérénité des hautes régions poétiques; il donna en 1856 Les Contemplaulios (2 vol. in-8), recueil divisé en deux parties, dont la première, Autrefois, est composée de souvenirs, dont la seconde, Aujourd’hui, aborde les questions sociales et philosophiques. Rarement le poète avait déployé plus de qualités, avec moins de défauts. Aux Conéemplations succédait /a Légende des siècles(1859, 2 vol. in-8), œuvre inégale, mais dont certaines parties ont un grand éclat.
Fidèle à la parole qu’il s'était donnée dans Les Châliments,
S'il n’en reste que mille, eh bien, j'en suis quand même, S'il n’en reste que cent, je brave encor Sylla;
S’il n’en reste que dix, je serai le dixième,
Et s’il n’en reste qu'un je serai celui-là ;
M. Victor Hugo ne voulut pas profiter de l’amnistie du 15 août 1859, et y répondit par une protestation publique. Les Misérables (10 volumes in-8), qui parurent en 1862, se répandirent dans toutes les classes de lecteurs, et accrurent encore sa popularité; ce roman social, mélange de qualités saisissantes et de défauts non moins grands, eut un très-grand succès. Un nouveau recueil de vers, qu'il publia en 1865 , les Chansons des rues et des bois, excita des admirations et des critiques également passionnées. 11 semblait s’y être joué des difficultés de la forme poétique, sans crainte d’aller parfois jusqu'aux plus étranges bizarreries ; mais, en bien des passages, le charme pittoresque des détails rachetait ces singularités de mauvais goût. Il donna encore dans l'exil Les Travailleurs de la mer (1866, 3 vol. in-8), roman qui n'est au fond qu'un épisode, où les peintures réelles et fantastiques sont prodiguées jusqu'à la satiété, et 2’Æomme qui ril (1869, 4 vol.