‹ Dictionnaire de la conversation et de la leture. Seconde edition. v.11Chapitre 135 sur 522 · HUMBOLDT · texte numérisé non relu

HUMBOLDT

prévues le retinrent à Marseille, et encore une fois il fut contraint de renoncer à son projet. Alors il se rendit à Madrid, et, ayant obtenu du gouvernement la permission d'explorer dans toute leur étendue les possessions espagnoles dans le nouveau continent, il modifia ses premiers projets, et, s’'embarquant avec son ami Bonpland à la Corogne,

il fit voile pour l’Amérique méridionale , et débarqua à Cu- «

mana au mois de juillet 1799. Cette année fut employée à visiter les provinces de la Nouvelle-Andaiousie et de la Guiane espagnole ; puis, revenus à Cumana par les Missions Caraïbes, les voyageurs se rendirent à Cuba, où ils déterminèrent rigoureusement, suivant les trois coordonnées de l’espace, la position géographique, jusque alors mal connue, de la Havane. Au moiïs de septembre 1801, les voyageurs commencèrent leur célèbre exploration de la gigantesque chaîne des Cordilières : ils séjournèrent quelques mois à Quito; ils visitèrent le redoutable Toungouraga, le Vésuve de l'Amérique méridionale ; ils traversèrent les ruines encore frémissantes de Rio-Bamba, qu’un tremblement de terre venait d’éparpiller sur le sol, et ils parvinrent enfin, après des efforts inouïs, jusqu’au Nevado del Chimborazo, sur le revers oriental de ce géant des montagnes du Nouveau-Monde. Là leurs efforts redoublèrent : ni la difficulté de respirer à cette hauteur prodigieuse , où l'air raréfié suffisait à peine à oxygéner le sang dans leurs poumons; ni le froid glacial, ni l'aspect de ces neiges éternelles, étalées comme un linceul immense sur cette ossature du globle; ni ces abimes béants qui fascinent le regard et qui semblent attirer vers eux avec une invincible puissance, rien ne put les arrêter dans leur marche : déjà ils tendaient leurs bras vers le Chimborazo lui-même ; déjà ils touchaient de la main ce roi du Nouveau-Monde, ce fier dominateur d’un peuple de montagnes, lorsqu'une effroyante crevasse, taillée à pic, et qui leur semblait l'ouverture béante d’un gouffre sans fond, rompit la continuité de leur route, et leur ferma la voie. Au bord.de ce précipice, s'élevait un dôme de porphyre, qui se projetait en noir sur cette mer infranchissable de neiges ; et sur ce dôme de porphyre, à une hauteur absolue de 7,000 mètres au-dessus du niveau de lamer, ilsétablirent leurs instruments, et recueillirent une série d'observations de la plus haute importance en géographie physique. Ils avaient touché la limite extrême de la vie; mais ils n'avaient pas atleint le point culminant de la terre. Du Chimborazo, ils dirigèrent leur route vers Lima, et à Callao ils observèrent et notèrent l'immersion de Mercure sur le disque du soleil. En 1802 et 1803 ils visitèrent le Mexique, la Nouvelle-Espagne, la Philadelphie, les États-Unis, et enfin ils s'embarquèrent pour la France, après avoir pendant six années consécutives sillonné dans tous les sens le nouveau continent. Alexandre de Humboldt arriva en France dans les derniers jours de 1804, plus riche qu'aucun voyageur ne lavait été avant lui en faits nouveaux ou nouvellement vérifiés, en observations importantes, en dessins précieux, en manuscrits plus précieux encore : et les années qui suivirent son retour furent consacrées à la coordination et à l'impression de ces innombrables documents. En 1809 parut le premier volume de son Voyage aux régions équinoxiales du nouveau continent, ouvrage quine futterminé qu’en 1825 (3 vol., avec atlas; Paris, 1809- 1825). Mais, au milieu de ces travaux, le rêve de sa première jeunesse revenait sans cesse à sa pensée : il avait visité le nouveau continent parce que l’ancien continent lui était fermé, et maintenant que le monde savait son nom, el que toutes les barrières s’abaissaient devant lui, que toutes les voies lui étaient ouvertes, il revenait à sa première ambition, son premier but, l'exploration de l'Asie centrale. En 1828 donc, Alexandre de Humboldt entreprit, avec MM. Ehrenberg et Gustave Rose, un voyage de 4,500 lieues, aux mines de l'Oural et de l’Altai, aux frontières de la Songarie chinoise, aux rives de la mer Caspienne. Les voyageurs s'embarquèrent à Nischni-Nowgorod, et descendirent le Volga jusqu'aux ruines tatares de Bolgari : de là ils se rendirent, par Perm,. à Ekatherinebourg sur la pente asiatique de l’Oural, cetta

HUMBOLDE — HUME

vaste cnaîne à rangées parallèles, dont les sommités culminantes atteignent à peine 1,400 à 1,500 mètres d’élévation absolue, mais qui, comme la Cordilière des Andes, suit la direction d’un méridien, depuis les formations tertiaires du lac Aral jusqu'aux roches de grunstein, qui bordent la Mer de glace. Là ils explorèrent les riches alluvions de platine et d’or, et les gisements de béryls et de topazes, les mines de malachite; puis, dirigeant leur course à travers la steppe de Barbara, à travers les myriades incalculables d’insectes qui l’infestent, ils pénétrèrent jusqu'aux bords du lac Kolivan, jusqu'aux mines d'argent placées sur la pente sudouest de la chaîne de l’Altaï, dont le plus haut sommet, la Montagne de Dieu, ne dépasse pas la bauteur du pic de Ténériffe. Enfin, ils arrivèrent à la frontière de la Songarie chinoise, et, longeant la steppe de la horde moyenne des Kirghises et la ligne des Cosaques de l’Ischim, ils gagnèrent l’Oural méridional ; puis, suivant cette chaîne jusqu'aux carrières de jaspe vert où la rive du Jaïk brise sa continuité de l’est à l'ouest, ils se dirigèrent par Orenbourg : ils atteignirent la fameuse mine de sel gemme, située dans la steppe de la petite horde des Kirghises; ils visitèrent le grand lac salé d’Elten, dans la steppe des Kalmoucks, et ils terminèrent leur pèlerinage dans l'établissement des frères moraves, près d’Astracan.

Cet immense voyage a jeté un grand jour sur la distribution géographique de l’Asie centrale; et les renseignements directement recueillis par Alexandre de Humboldt, et qui se lient à ceux que MM. Abet-Rémusat et Klaproth ont puisés dans les travaux statistiques des Chinois et des Mandchoux, ont permis de redresser d'innombrables erreurs que des données incomplètes avaient introduites dans la géographie de l’Asie. M. de Humboldt lui-même a recueilli dans ce voyage les matériaux de ses nombreux Mémoires sur les systèmes de montagnes de l'Asie centrale, sur les volcans qui y ont été actifs depuis les temps historiques, sur la grande dépression de l’Asie occidentale, dépression dont les surfaces de la mer Caspienne et du lac Aral forment la partie la plus déclive, et qui semblent former sur notre monde sublunaire un pays cratère tel que sont sur la surface de la lune les taches désignées sous les noms de Hipparque et Archimède. Enfin, Alexandre de Humboldt a pu dresser une carte qui indique la direction des quatre grands systèmes de montagnes qui divisent l’Asie contrale et le terrain volcanique qui s’étend depuis la pente méridionale des monts Célestes jusqu’au lac Darlaï. (Cette carte est la première sur laquelle se trouvent indiqués les voleans de l’intérieur des terres et les hauteurs absolues des principaux points au-dessus du niveau des mers.) Les résultats de ce grand voyage n’ont été complétement publiés qu’en 1848, sous le titre de Asie australe, Recherches sur les chaînes de montagnes, et la climatologir comvoarée (3 vol. ; Paris, 1843-1848),

Les agitations de 1830 donnèrent aux trava,1 d’Alexandre de Humboldt une direction plus politique, sans apporter d'interruption à ses recherches scientifiques. Après avoir, en mai de cette année 1830, accompagné le prince royal de Prusse à Varsovie pour assister à l'ouverture de la dernière diète de Pologne, puis le roi de Prusse à Teplitz, Frédéric-Guillaume LIL l’envoya à Paris porteur de la reconnaissance de Louis-Philippe en qualité de roi des Français, mission à laquelle le rendaient plus propre que tout autre les nombreuses relations qu’il avait déjà eues avec ce prince alors quil n’était encore que simple prince du sang. En 1832, en 1834 et en 1835 il servit aussi d'intermédiaire aux relations diplomatiques particulières suivies entre les cabinets de Berlin et de Paris. De 1835 à 1847, il fit encore douze voyages à Paris, où d'ordinaire il passa chaque année près de six mois consécutifs. Mais depuis janvier 1848 . Alexandre de Humboldt cessa ses visites à la grande ville,

retenu par son grand âge au foyer domeslique. Cependant il continua de se livrer à ses travaux scientifiques

avecautant d’ardeur que dans sa jeunesse et son dernier

| ouvrage, Cosmos (1845-1862, 5 vol. in-8c), témoigne de ce qu'il y avait encore de verdeur dans son esprit.

Nous voudrions et nous devrions, pour rendre cette note biographique quelque peu complète, donner ici l'indication et l'analyse des principaux travaux publiés par M. de Hum boldt; mais un catalogue purement bibliographique de ses travaux dépasserait de beaucoup l’espace que nous avons

| déjà consacré à cette notice, et nous sommes forcé, mal- | gré nous, de nous borner à un résumé sommaire des principaux résultats qu’il a acquis à la science. Par ses obgervations sur les distances lunaires, sur les éclipses des sa tellites de Jupiter, sur l'immersion de Mercure, il a rendé des services essentiels aux sciences astronomiques; par ses recherches sur la distribution des plantes suivant les les latitudes et suivant les hauteurs absolues du sol, il a presque créé la géographie botanique; par ses recherches sur la distribution des lignes isothermes, dont il a le premier constaté l'existence, et sur la position de l'équateur magnétique, qu’il a étudié l’un des premiers; par l’étude | approfondie qu’il a faite de la constitution géologique des pays qu’il a parcourus; par les savantes coupes qu'il a dressées; par les innombrables mesures barométriques et trigonométriques qu’il a exécutées, il a changé la face d° la géographie physique, et, en reculant les bornes, en élargissant le cercle de nos connaissances, il a émis des considérations générales qui peuvent servir de lien aux matériaux qu’il a colligés, créant une science là où il n’existait que des faits épars : par la multitude d'espèces exotiques, animales et végétales qu’il a rapportées en Europe, il a enrichi nos cabinets de minéralogie, de botanique et de zoologie plus que jamais voyageur ne l’avait fait avant lui. Enfin, par les nombreux renseignements qu’il a publiés sur les monuments du Mexique et cm Pérou, par les nombreuses traditions qu’il a recueillies sur les civilisations primitives du Nouveau-Monde et sur les théogonies sociales des ‘Aztèques, des Toltèques, des Péruviens, etc., il a singulièrement contribué à l’avancement des sciences s0ciales et historiques.

Alexandre de Humboldt a fait partie de presque toutes les académies : ses travaux ont ajouté aux richesses de presque tous les recueils scientifiques; seul peut-être de tous les savants de notre époque, il peut être nommé pour la presque universalité de ses connaissances après Aris-

, tote et Haller. Il est mort à Berlin, le 6 mai 1859,

BELFIELD-LEFÈVRE,

HOMBUG. Voyez Hoax,

HUME (Davm), ingénieux sceptique et historien classique anglais, né à Édimbourg le 26 avril 1711, était le fils cadet d’un lord d'Écosse de la famille des comtes de Home. Il perdit son père dans un âge fort tendre ; mais sa mère se dévoua entièrement à l'éducation de ses enfants. De bonne heure le jeune David Hume se sentit entrainé vers l’étude de la philosophie et de belles-lettres. Mais sa

; famille était pauvre, et la faible part qui lui revenait dans

l'héritage paternel le força d'accepter la proposition qu’on lui fit d’entrer dans une maison de commerce de Bristol. Il avait alors vingt-trois ans, et ne tarda point à éprouver une invincible répugnance pour sa nouvelle profession. Il y renonça donc bientôt pour s’en revenir à Édimbourg terminer ses études universitaires, que sa mauvaise santé l’avait un instant contraint d'interrompre. 1l résolut alors de se soumettre à toutes les privations pour pouvoir suivre ses penchants et conserver son indépendance. Il vint en France, pensant avec raison qu'il y pourrait vivre avec plus d'économie que dans son pays natal. Ce fut sous le beau ciel de l’Anjou qu’il écrivit son T'ealise upon human nature. Il revint à Londres après trois ans d’absence, pour faire im- | primer cet ouvrage, qui n’eut aucun succès, mais où l'on retrouve tout le scepticisme et le génie particulier de Hume, | La philosophie du dix-huitième siècle était alors dans son ! premier éclat, et commençait à jeter les fondements de ce

système d'investigation hardie qui cherche la cause de tout,

et qui nie tout ce qu’elle ne peut expliquer onu comprendre. Hume était nn des adeptes de cette philosophie, dont il fut bientôt un des apôtres les plus audacieux. Peu d'années après, il fit paraître à Édimbourg la première partie de ses £ssays moral, political and literary (1742). Ce second ouvrage fut mieux accueilli quele premier, etil publia successivement la suite de ces Essays, où il étonna les hommes les plus distingués de l'Europe par la profondeur et la nouveauté de ses aperçus. On admira la raison forte, calme et subtile à la fois, de ce génie élevé; cette supériorité d'intelligence que rien n’étonnait et à laquelle rien ne paraissait étranger. Législation, économie sociale, politique, morale, philosophie spéculative, métaphysique, sciences, beaux-arts, commeree, industrie, tout était du domaine de cet esprit fécond et doué de connaissances universelles. Dans ses Resherches sur l'antiquité, il fit briller cette sagacité de critique que Voltaire depuis porta dans l’histoire, et qui a mis en doute des points jusqu'alors incontestés.

Ce qui faisait le principal mérite des ouvrages de Hume fut précisément ce qui les empêcha de jouir de la réputation dont ils étaient dignes. Il traitait des sujets avec lesquels le public n’était point encore familiarisé; et comme il ne s’adressait qu'aux esprits éclairés, il n’eut aucune popularité, Aussi, malgré tout son mérite, il dut sacrifier au besoin d'exister cette indépendance qu'il chérissait tant. En 1745, il accepta la place de mentor près du fils du marquis d’Annandale, jeune homme dont l’esprit était affaibli; puis il devint le secrétaire du général Saint-Clair dans son expédition contre les côtes de France. Une chaire de philosophie morale étant venue à vaquer à Édimbourg , Hume se mit sur les rangs pour obtenir. Mais ses écrits l’avaient rendu odieux au clergé, et on lui préféra un de ses concurrents. Il se détermina alors à accompagner le général Saint- Clair dans son ambassade à Vienne et à Turin. De retour dans sa patrie, il fit paraître à peu d’intervalle son £nquiry concerning human understanding (Londres, 1748), où il développait son système de scepticisme universel d’une manière bien autrement complète. Revenu en Écosse en 1752, il y publia son Enquiry concerning the principles of morals, ouvrage dans lequel il recherche avec plus d'exactitude qu’on ne l'avait encore fait la base du sens moral. Le sentiment moral est à ses yeux le motif de toutes les actions morales; et il fait consister le caractère de la vertu dans la possession des qualités intellectuelles qui nous rendent utiles ou agréables aux autres. Ces efforts redoublés fixèrent enfin l’attention du public; la réputation de Hume s’étendit en Angleterre et sur le continent.

En 1752, ayant été nommé bibliothécaire de l’ordre des avocats d'Édimbourg, il fut amené à s’occuper de recherches historiques, et conçut alors l’idée d'écrire l'histoire de son pays. De 1754 à 1756 il fit paraître l'Histoire d'Angleterre, depuis l’avénement au trône de la famille des Stuarts ; travail suivi, en 1759, de l'Histoire de la maison de Tudor, et complété, en 1761, par le récit des faits des périodes antérieures. L'ouvrage fut ensuite réimprimé sous le titre général de History of England from the invasion of Julius Cesar to the revolution of 1688. En dépit de l'envie et des critiques, cette histoire d'Angleterre acquit bientôt une célébrité méritée, et devint classique, même du vivant de l’auteur; sa fortune et son indépendance furent assurées, et il obtint une pension du roi. L'envie se tut ; l'Angleterre honora dans Hume son plus illustre historien. Un témoignage d’estime plus flatteur peut-être que les hommages tardifs qu’il recevait dans sa patrie, l’attendait en France. En 1763, il consentit à accompagner, en quantité de secrétaire d’ambassade, le lord Hertford dans son ambassade à la cour de Versailles, Il y reçut l'accueil le plus flatteur et le plus distingué, On lit dans la correspondance de Grimm (tom. V, p. 124) des détails piquants sur sa personne et sur la réception qui lui fut faite, « Paris et la cour se sont disputé l'honneur de se surpasser. Ce qu'il y a de plaisant, c’est que toutes les jolies femmes se le sont arraché, et que

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