IGNORANCE
Aussi les philosophes que nous combattons montrent-ils en général un dédain superbe pour les faits bien établis, pour les faits qui ne comptent que trois ou quatre mille ans d’antiquité : l’histoire les gêne. Si parmi ces faits il en est quelques-uns qui les frappent, ce sont précisément ceux qui, au jugement des aufres hommes, indiquent la faiblesse de lenfance et son ignorance native, mère des croyances qui n’ont de fondement que dans l'imagination. Ainsi, on a cru à la magie, aux secrètes communications avec des esprits bons et mauvais, doués d’une puissance au-dessus de la nôtre, à l'efficacité de certaines paroles, de certaines formales, à la vertu évocatrice de certaines plantes, de certains métaux, à tout un ordre fantastique d’enchantements et de merveilles : à leurs yeux, ce sont là autant de preuves d’une science supérieure aujourd’hui perdue, des traces presque effacées du magnifique pouvoir conféré à l’homme originairement, et dont l’abus provoqua le déluge, époque d’abaissement pour l'humanité, qui, déchue de cet état de grandeur, n’en a gardé qu’un souvenir vagne, une tradition mystérieuse, Malheureusement pour ces philosophes, on ne sait rien du monde antédiluvien. L'idée qu’ils s’en forment repose uniquement sur des conjectures arbitraires destinées à élayer une théorie qui ne l’est pas moins. Il est vrai cependant que dès la plus hante antiquité connue de nous, on retrouve çà et là de clairs indices d’une admiration traditionnelle pour les hommes et les temps antérieurs. Quelque chose s'était passé dans le secret des premières origines qui avait vivement frappé la race humaine naissante , et encore aujourd’hui nous concevons que des esprits singulièrement distingués s’étonnent d’un certain caractère de grandeur attaché aux œuvres primitives. En tout, ce sont les commencements qui, avec raison, surprennent davantage. Or, les plus importantes inventions, celles qui, mères de toutes les autres, séparèrent en quelque façon la vie humaine de la vie de la brute, appartienpent aux plus anciens âges. Métiers, arts, écriture, calcul, toutes ces merveilleuses productions du génie de l’homme remontent à des temps qui précèdent les époques historiques, et se distinguent, dans leur ensemble et leurs relations réciproques, par je ne sais quoi de spontané et par une espèce de profonde synthèse, remarquable surtout dans la structure des langues primordiales.
Mais ces faits s’expliquent aisément sans qu’il soit besoin de recourir à des hypothèses opposées aux lois générales des êtres : ils ont leur raison dans notre nature même, Comme l'animal apporteen naissant les instincts spéciaux indispensables à sa conservation , l’homme aussi naît avec les facultés constitutives de son espèce et l’organisation nécessaire à leur exercice et à leur développement : et puisqu'il est un, ces facultés , liées entre elles par de mutuels rapports, se supposant, s’aidant, se modifiant l’une l’autre, sont ellesmêmes ramenées à l'unité, et concourent, suivant un ordre de subordination régulier, à l’accomplissement des fonctions naturelles et spéciales de l’être humain. Douées d’une puissance native de spontanéité, elles ne peuvent pas ne point agir, ne point reconnaître leurs relations avec le monde externe, ne point appliquer cette connaissance à l’entretien, à l'amélioration de la vie individuelle et de la vie sociale, et avant que l'analyse, qui vient plus tard, parce qu’elle suit l'expérience et la réflexion , ne joigne à l'intuition instinctive et directe un procédé nouveau, la liaison qui subsiste entre elles imprime nécessairement une forme synthétique à leur action. A mesure que l'univers se révélait à eux par le pouvoir intime qu’ils possédaient de pénétrer en lui et de réagir sur lui, à mesure que les richesses cachées de leur être propre se manifestaient par l'accroissément de la connaissance, le développement de la pensée et l'application de leurs forces internes aux choses extérieures; à mesure, en un mot, que leur magnifique nature se dévoilait à leurs regards, les premiers hommes durent contempler avec une vive admiration cet ensemble. de merveilles, et transmettre à leurs descendants cette ad-
IUNO \ANCE
miration originaire ; et c'est le mème sentiment qui, chez tous les peuples peu avancés dans la culture intellectuelle, a fait diviniser les premiers inventeurs, les premiers arlistes, les premiers poètes. Mais rien en cela qui contrarie la loi universelle du progrès, et si la science primitive apparait dans le lointain des âges sous de colossales proportions, on ne doit pas, trompé par cetle illusion d'optique, lui attribuer sur la science plus vaste, plus exacte, plus variée, des siècles postérieurs, une supériorité qu’elle n’a jamais eue ni pu avoir. Major e longinquo reverentia. Les anciens agrandissaient tout parce qu’en tout ils voyaient, ils sentaient la cause suprême, Reconnaissant dans l'homme une puissance indéfinie, mystérieuse, ils élevaient un autel à l'entrée de chaque route nouvelle que lui ouvrait son génie, comme ils plaçaient un dieu à la source de chaque fleuve.
En résumé, la supposition qu’il a jadis existé une science supérieure à celle que l’homme a depuis péniblement reconstruite est une hypothèse arbitraire et directement opposée à ce que l’on connaît des lois générales du monde. Elle contrarie les faits constatés pour toutes les époques dont il reste des monuments , et, en tant qu’elle se lie à la croyance de communications possibles avec des esprits bons et mauvais, à l’aide desquels on peut opérer ce qui ne pourrait l'être naturellement, elle favorise une superstition également vaine et dangereuse. La magie , la sorcellerie, les arts divinatoires et toutes les aberrations semblables de l’esprit humain ont avec elle une étroite connexité. Nous n'avons ni ne pouvons avoir aucune notion précise de ce qu'a été l’homme à son apparition dans l'univers. Nous savons seulement qu’aussi haut qu’on puisse remonter, on voit, non dans chaque peuple particulier, mais dans l’universalité du genre humain, un travail interrompu pour reculer les bornes de la connaissance, toujours progressive ; de sorte qu’à partir des premiers temps dont le souvenir se soit conservé, on arrive, par une, série de degrés appréciables , à la science moderne, plus certaine, plus étendue, plus féconde en résultats applicables, que ne l'était la science précédente.
Le développement dela science se mesure en effet, comme sa réalité se vérifie, par ses résultats; et comme elle se compose de deux branches principales, elle engendre deux ordres de conséquences pratiques, souverainement intéressantes à suivre dans l’histoire de l’humanité. Ainsi, le progrès de l’homme dans la science de la natnre est prouvé par le pouvoir qu'il a successivement acquis sur la nature même qu'il maîtrise, soumettant à sa volonté ses forces les plus énergiques et en disposant pour accomplir certaines fins d'utilité. 11 sait , puisqu'il fait. Voyez ce que la terre, transformée dans une immense portion de sa surface, est devenue sous sa main. Il l’a peu à peu assujettie à sa domination : il dompte les fleuves, parcourt les mers, et sa puissante pensée, que nulle distance n'arrête, ramène encore sous son empire, pour les faire servir à sés besoins, les astres mêmes, qui fuient en vain dans les déserts de l’espace.
On doit cependant remarquer deux choses à l'égard de cette branche de la science. Si la nature mieux observée est aussi mieux connue , cette connaissance ne s'étend pas au-delà d’une certaine série de faits secondaires, liés par des lois également secondaires, Les bases d’une genèse universelle manquent complétement. On n’a pas fäit un pas dans la connaissance des lois premières, et toutes les origines sont restées un mystère impénétrable. En physique, en chimie, en physiologie, on sait que tels phénomènes se
manifestent infailliblement dans des circonstances déter-
minées, qu’il existe entre eux une dépendance qui permet
d’en prévoir le retour, et même de le produire à volonté,
lorsque les conditions de leur existence ne sont pas en de-
hors de notre sphère d'action, Mais si loin qu’on suive cette
chaîne d'effets, on en trouve un dernier devant lequel
l'esprit s'arrête, impuissant à remonter jusqu’au premier DICT, DE LA CONVERS, — Ti Xl
terme de la série, et par conséquent à l’énergie primitive et spéciale qui l’engendre. Ici la conception faillit avec la
science. On touche à la région de l’incompréhensible, car l’homme ne comprend que le fini, et dès lors même il ne le comprend que d’une manière imparfaite, sa cause, sa
raison, qui est au delà, restant toujours insaisissable. Le nuage qui recouvre les essences ressemble au voile d'Isis, qu'aucune main mortelle ne souleva jamais.
Dans l’ordre même des connaissances accessibles pour nous, ce que l’on sait est bien peu de chose comparé à ce qu’on ignore. La science est un trésor qui s'accroît lentement, et outre la science réelle il en existe une autre, simplement apparente, qui, née de la vanité de se faire un nom tel quel, ne sert guère qu’à retarder l'avancement de la vraie science et à y porter le désordre. Expliquons-nous : le génie de la synthèse, un des plus beaux et des plus rares attributs de l’intelligence, forme, des faits épars qu'il | enchaîne et généralise , comme une sorte d'organisme, un tout vivant, où chaque partie, considérée sous la double relation de cause et d’effet, a sa place assignée et sa fonc- | tion propre, dépendante des lois de l’unité totale. Quelque nombreux que puissent être les phénomènes connus, jusqu’à ce qu’ils aient été ainsi coordonnés, ils ne constituent point la science, ils en sont seulement des matériaux. Mais il n’est donné qu’à bien peu d'hommes d'opérer cette espèce de création , d'animer, si on peut le dire, d’une vie commune ces éléments inertes, Cette gloire, la plus grande que la science puisse offrir, venant à tenter des esprits médiocres avides de renommée , ils se mettent à l’œuvre, et de là tant de théories hâtivement construites et plus vite encore renversées, de systèmes incohérents, ridicules, absurdes, qui, semblables aux ombres de Virgile, se pressent incessamment aux portes de l'oubli. Or, une des conséquences de ces impuissants efforts est d’obliger à dénaturer plus ou moins les faits eux-mêmes, pour les accommoder aux principes qu’on veut établir, à les présenter sous un faux jour, à substituer la conjecture à l’observation, à obscurcir dès lors la connaissance réelle , et à multiplier les préjugés qui en retardent le progrès.
D'une autre part, le besoin de se reconnaitre au milieu des faits innombrables dont se compose la science de la nature a rendu nécessaire de les ranger dans un certain ordre, de les diviser en plusieurs groupes, selon leurs analogies et leurs différences respectives, de les classer, de | les dénommer systématiquement : travail épineux, quiexige, avec la connaissance la plus étendue des faits mêmes, une analyse aussi sûre qu’exacte, aussi déliée que profonde. Aristote en offre le premier modèle, et il a eu chez les modernes des imitateurs dignes de lui. Mais d’autres sont venus ensuite, qui, pour mettre en relief quelque petite découverte imperceptible, leur unique titre à l'attention publique, ont, sur ce seul motif, changé, bouleversé en tout ou en partie les classifications admises; espèce de manœuvres, qui se croient architectes parce qu’ils remuent au hasard les pierres de l’édifice ; fabricateurs infatigables de noms prétendus savants, dont le moindre défaut est de n'être d'aucune langue. Leur stérile labeur n’aboutit qu’à jeter dans les sciences auxquelles ils l’appliquent une confusion inextricable, à en rendre l’accès difficile et rude, et souvent à cacher dans l'obscurité d’un langage inintelligible une ignorance qui serait trop apparente sans cela.
La seconde branche principale de la science comprend le droit et le devoir, c’est-à-dire tous les développements que les immuables principes de justice et d'amour, qui sont le fondement de la vie sociale, ont successivement reçus à mesure que la raison elle-même s’est développée. Sans doute ils ont en Dieu leur origine incontestable, ils dérivent de lui. Nécessaires à tous les hommes, nul homme ne les ignore entièrement. Ils sont cette Loi écrite dans les cœurs, à laquelle la conscience rend témoignage (Rom., 1, 15), comme parle $aint Paul. Mais la notion en ! peut être plus ou moins étendue, plus ou moins nette; le sen-
timent plus ou moins vif et délicat. Comparez, sous ce rapport, les nations modernes aux anciennes nations, les peuples chrétiens aux peuples que n’a point éclairés la lumière de l'Évangile: la différence est-elle assez marquée, assez frappante! Et chez les peuples chrétiens eux-mêmes, comment méconnaître de siècle en siècle le progrès social? L’esclavage et le servage ensuite presque universellement abolis, la distinction des races et des castes rejetée par l'opinion, ainsi que les priviléges odieux qu'elle entraine ; les gouvernements forcés de rendre hommage, au moins extérieurement, à des lois reconnues supérieures à leur volonté ; les lois mêmes devenues plus équitables, plus douces ; ka faiblesse mieux garantie contre l'abus de la force; l’égalité, la liberté, la fraternité humaine proclamées hautement : tels sont quelques-uns des fruits de l’accoissement et de la diffusion des lumières dans la sphère de l’ordre moral. Beaucoup de temps néanmoins sera nécessaire pour qu’elles achèvent de pénétrer au fond de tous les esprits, sans parler même du développement jusque ici inconnu qu’elles peuvent recevoir dans l'avenir. Il est triste de le dire, de grandes masses d'hommes sont encore plongées dans les ténèbres du passé, dominées par des habitudes, des préjugés qui ont disparu devant une raison plus avancée. Mais leur jour viendra ; elles ont déjà le sentiment, l’ins-
tinct impérissable de ce qu’elles connaîtront plus tard |
clairement. Jamais le soleil intellectuel, qui illumine tout homme venant en ce monde, ne descend sous l’horizon : des nuages peuvent le voiler, mais il se remontre bientôt. Une génération succède à une autre, et dans l’héritage qu’elle recueille, elle n'accepte que ce qui a vie. De là le progrès continu, quoique lent quelquefois, de la société; et ce progrès, qui se compose des conquêtes de l’homme
dans ce que nous avons appelé les deux branches princi- |
pales de la science, n’est en réalité que la succession des victoires remportées sur l'ignorance, une des sources générales du mal.
Les peuples donc s'élèvent d'autant plus dans léchelle de l'humanité que la connaissance du droit et du devoir est parmi eux plus parfaite et plus répandue; de même que leur prospérité matérielle ou la richessecommune croît avec la connaissance de la nature et de ses lois, et la facilité que tous ont de s’instruire de ce qu’elle offre d’applicable aux défférents genres d'industrie : car l'emploi de la force, ou le travail, est productif proportionnellement à la mesure de science et d'intelligence qui le dirige. La supériorité des nations chrétiennes sur le reste du genre humain a pour unique cause ce doublé progrès, en vertu duquel, jouissant, d’une part, de plus de liberté et de sécurité par le développement du sens moral, et par l'influence de ce développement sur les mœurs publiques, sur le gouvernement et la législation, elles exercent, d’une autre part, une puissance plus grande sur la création inférieure : et telle est l'harmonie des lois divines , que ces deux ordres de perfectionnement se supposent, s’aident, se provoquent l'un et l’autre, et sont de fait inséparables. Pourquoi devons-nons ajouter que cela même est ce quiles rend moins rapides? I1 n’est que trop vrai pourtant. L'introduction pratique, dans les institutions sociales, des éternelles maximes de justice et d'amour combat tous les intérêts égoïstes, qui, vivant d’arbiraître, de priviléges, de monopoles, divisent le peuple comme en deux portions, l’une exploitante, l’autre exploitée. Ces intérêts privés, forcément ennemis de la liberté et de l'égalité, qui constituent le droit, et de la fraternité, d’où naît le devoir égal pour tous, sont menacés directement par les progrès de l'intelligence, et doivent dès lors tendre à l'arrêter. De là cet effroi des lumières, qui forme un des caractères de la politique de certains États; de là ces interminables déclamations sur le danger de répandre l'instruction parmi le peuple. On ne saurait longtemps le priver de ses droits qu’en l’empêchant de les connaître. Pour l’abaisser suuialement, il est nécessaire de l'abarsser intellectoellement : il