‹ Dictionnaire de la conversation et de la leture. Seconde edition. v.11Chapitre 191 sur 522 · IMAGINAIRE — IMAGINATION · texte numérisé non relu

IMAGINAIRE — IMAGINATION

” Xl y a une différence essentielle entre l'idée que l'on doit se faire de ces points et celle que nous attachons par exemple aux points de rencontre des courbes et de leurs asymptotes. Ces derniers sont situés à l’infini, c’est-àdire à une distance qui l'emporte sur toute grandeur assignable ; si l'infini ne peut être comparé à une quantité finie, ce n’est que par l’exclusion de l’idée de limite, idée qu’emporte toujours avec elle une grandeur déterminée. Cependant on peut dire que l'infini est plus grand que le fini ; on ne peut établir aucune relation du même ordre entre les expressions imaginaires et les expressions réelles. E. MERLIEUX.

IMAGINATION. C'est peut-être celle des facultés de l'intelligence que les orateurs et les poëtes ont le plus chantée; mais c’est aussi peut-être celle que les philosophes ont le moins étudiée et le plus mal définie. Il est des métaphysiciens qui n’en disent pas un mot. Ce que Locke lui consacre de mieux, se réduit à ceci : « C’est l’affaire de la mémoire de fournir à l'esprit ces idées dormantes dont elle est la dépositaire, dans le temps qu'il en a besoin, et c’est à les avoir toutes prêtes dans l’occasion que consiste ce que nous appelons invention, imagination et vivacité d'esprit. » Condillac confond l'imagination avec la réflexion et avec la mémoire : « Lorsque, par la réflexion, dit-il, on a remarqué les qualités par où les objets diffèrent, on peut, par la même réflexion, rassembler dans un seul les qualités qui sont séparées dans plusieurs : c'est ainsi qu’un poëte se fait, par exemple, l’idée d’un héros qui n’a jamais existé. Alors les idées qu’on se crée, sont des images qui n’ont de réalité que dans l'esprit ; et la réflexion, qui fait ces images, prend le nom d'imagination. » Il serait difficile de réunir en moins de lignes plus d’inexactitudes et plus d’erreurs.

L’imagination est la faculté que nous avons d’imager, |

qu’on nous permette ce terme, plus exact que celui d’imaginer, qui n’exprime qu’une moitié de cette faculté. Zmager, c’est concevoir des images. Nos images sont de deux sortes. Celles de la première sont des représentations d’objets réels

et sensibles, et celles-là introduisent dans notre intérieur |

une espèce de copie ou de portrait intellectuel des choses

qui sont en dehors de nous. Dans cette magnifique opéra- |

tion, qui établit dans notre intelligence un immense magasin d'idées et de matériaux de construction, l’imagination est la compagne inséparable de la perception, qui n’est elle-même que le sens intérieur mis en contact avec le dehors par les sens extérieurs. Le sens intérieur est précisément la faculté d’avoir des sensations et des intuitions purement intérieures. A cette puissance d’introduire au dedans les images des choses du dehors, se rattache le privilége de les y maintenir, de les y rappeler, ou de les y reproduire,

Dans cette seconde opération, non moins magnifique que la première, puisqu'elle nous permet de disposer, à tout ins tant, de nos richesses intellectuelles, sans jamais les épuiser, Vimagination est la compagne intime ou une sorte de forme nouvelle de la mémoire. Comme la mémoire est passive ou active, l’imagination est passive ou active, C’est-à-dire qu’elle rappelle et reproduit un objet involontairement ou volontairement. Ainsi que la mémoire, l'imagination suit, dans ces deux cas, les lois naturelles de l'association des idées. C’est à s’y tromper entre ces deux facultés, cest à les confondre l’une avec l'autre, Est-ce la mémoire, est-ce l'imagination, qui met devant nous l’ami absent, la contrée éloignée? Séparer , dans l'analyse, la mémoire et l'imagination est possible, mais faire nettement la part de chacune est difficile ; elles accomplissent ensemble l’œuvre commune. Elles y font pourtant chacune leur office et se distinguent par des nuances. Dans ces reproductions si merveilleuses, n'est-ce pas l'imagination qui dessine le plus nettement et le plus complètement les objets ? N’est-

ce pas elle qui pousse le plus toin les illusions? N'est-ce pas elle qui nous fait oublier tout le présent pour l’absent ?

| qui nous précipite de fantaisies en fantaisies, et finit par nous jeter dans les hallucinations ?

L'imagination est surtout puissante dans le domaine de la seconde sorte de nos images, dans celles qui ne lui viennent pas du dehors, qu’èlle compose librement avec les images de la première sorte. À côté de la puissance d’in-

. troduire dans l’entendement des copies de choses extérieures, elle a la puissance de combiner les images qu’elle y a introduites de façon à en composer d’autres, qui ne sont: des copies de rien, auxquelles ne répond rien au monde. Ces produits, on les appelle les combinaisons, les créations,

. ou leschimères de l'imagination. On les appelle des combi

naisons lorsqu'ils se bornent à rassembler, d’une manière simple et ordinaire, des traits épars, dont l’ensemble n’offre rien de brillant, rien d'élevé. Réunir en un seul dessin ce qu'on à vu de plus beau dans plusieurs édifices, et tracer avec ces détails, ces emprunts, le plan d’un nouvel édifice, c’est combiner, Assembler, au contraire, en un seul chefd'œuvre, plein de grâce, de majesté et de vie, les traits les plus beaux et les plus sublimes, et convertir avec un fer un bloc de marbre en un Apollon, c’est créer. C’est créer aussi que de planer, comme Homère, au-dessus de la terre et des mers pour écouter, dans les assemblées des dieux, le secret des combats et des luttes, des destinées présentes et futures de deux peuples. C’est créer que de peindre, comme le chantre d’Achille, de manière à intéresser tous les âges, les mœurs et les croyances d’un seul âge. C’est, au contraire, se livrer à des chimères que de bâtir des châteaux en Espagne avec l'argent qu’on va gagner à la loterie, ou d’accumuler en idée toutes les jouissances du luxe sur une existence qui doit s’épuiser en travaux et en privations. Dans ces cas, l’imagination est dite créatrice, et en apparence, elle ne copie pas. Cependant, au fond, elle ne crée pas : elle combine, elle compose, ou elle délire. A bien

, examiner les choses, en effet, chacun voit que l'architecte qui dessine l’église de la Madeleine, après avoir comparé la Maison-Carrée , le temple de Pœstum et le Parthénon,

| copie, mais ne crée rien; que le peintre qui fait un Apollon comme Apelles faisait sa Vénus, copie, mais ne crée rien ; que le poëte qui chante la colère d'Achille et les aven- | tures d'Ulysse, commeles chante le vieillard de Méonie, | copie, mais ne crée rien. L’imagination la plus créatrice agit de mémoire. Elle a sur les autres la supériorité d’une intussusception plus vive , d’une conservation plus fraiche, d’une reproduction plus éclatante, d’une combinaison plus merveilleuse; elle n’a pas d’autres avantages, elle n’est créatrice qu'en ce sens, qu’elle conçoit son modèle, son

type, son idéal, qu’elle façonne un personnage comme il

lui convient, le fait agir comme il lui plaît, le met dans les circonstances et dans les lieux de son choix. Mais tout cela, elle ne le produit qu'avec les moyens que lui fournit

| Ja mémoire; et si vous détaillez son idéal, vous en trouvez

aisément toute la friperie dans la réalité.

Cependant, ses combinaisons ne sont pas des mosaïques frappées de mort : ce qu’elle fait respire, a vie, a pensée et passion ; ses créations sont des puissances animées. Dans son audace, elle ouvre le ciel à la terre et met l’homme en commerce avec les dieux, évoque les grands hommes du passé et les peint avec des actions qui les élèvent audessus de l'humanité, représente les passions, les douleurs et les catastrophes de leur vie, ou expose leurs vices, leurs ridicules et leurs folies, de manière à vous commander successivement tous les sentiments qu’il lui plaît, la pitié, ladmiration , la terreur, la compassion, le sourire. Elle crée la poésie lyrique, l'épopée, la comédie, la tragédie. Elle crée tous les genres de littérature, car elle fait une satire aussi facilement qu’un idéal ; elle dicte une fable, un conte, un roman, comme elle inspire une ode, ou un drame; elle sait aussi bien le secret des fées et des bêtes que celui des amants et des héros. D’autres fois, elle dédaigne de s'adresser par la paroie à l'intelligence; elle crée alors les arts du dessin pour parler à la vue, la musique pour parler

à l'oreille. Tous les arts sont ses enfants. Elle les occupe, les varie, les enrichit, les excite sans cesse. Sans cesse, elle leur inspire de nouvelles créations. Ainsi que les lettres, elle les fait servir à tous les genres d'émotions et de passions. Magicienne, faisant de toutes choses ce qu’elle veut, elle les grossit ou les rapetisse, les dégrade ou les ennoblit, au moyen des sons et des couleurs, comme au moyen de la parcle et des caractères. Dans les arts, comme dans les lettres, tout est de son domaine, tout est à son usage, lal- Wégorie, le symbole, le mythe, la caricature.

On a parfois prétendu que, semblable à la somnambule, elle marchait avec d’autant plus d’audace et de force, qu’elle s’ignorait davantage, qu'il fallait se garder de la réveiller, de l’atteindre, de mettre la raison sur ses pas, de crainte de la paralyser. La raison et l'imagination, a-t-on dit, sont ennemies ; lune tue l’autre. Rien n’est plus faux. Il est très-vrai qu’en analysant une opération quelconque de l’intelligence, on l’arrête ; on la met sous le verre de l'observation; mais une opération arrêtée n’est pas une faculté anéantie ; l'observation faite, l'opération reprend son cours avec d’autant plus d’assurance qu’elle a mieux mesuré ses forces. Comme toutes les autres facultés, l’imagination gagne à se connaître; mieux elle se sait, mieux elle dispose de ses moyens. Supposer que chez elle tout est, ou enchantement, ou caprice, que rien ne suit de règle, et qu’au moment où la vue de l'intelligence y touche, tout s’évanouit, c’est faire l'hypothèse la plus gratuite. Son jeu est aussi naturel, aussi réel, aussi observable que celui de toute autre faculté de l’âme, que celui de la raison ellemême, dont elle est loin d’être l’ennemie, avec laquelle elle entretient, au contraire, les rapports les plus intimes. En effet, l'imagination n’est qu'une des facultés secondaires de l'intelligence, une des nuances de ce grand pouvoir. Elle en est tout à fait inséparable. Elle est, sans cesse, soumise à la raison, qui la surveille, la juge, la dirige, excepté l’état de rêve ou de fièvre, état où toutes les facultés sont à l’abandon, état où l'imagination l’est plus particulièrement. T1 est vrai que, dans l’état de veille et de raison, nous nous laissons aller quelquefois au gré de celle de nos facultés qui veut bien nous conduire, et que, dans cette situation, c’est le plus souvent l'imagination qui nous mène; mais alors, c’est en vertu d’un parti pris, d’une tésolution formellement ou tacitement arrêtée.

D'ailleurs, la raison peut, quand elle veut, reprendre son empire : d'ordinaire elle ne distribue à l'imagination que trois degrés de liberté. Le premier et le moindre de ses degrés , c’est celui où elle enjoint à cette faculté de tracer des images, des figures données et précises, d'inscrire, par exemple, un hexagone dans un cercle. Au second degré, elle lui laisse une demi-liberté. C’est lorsqu'elle lui donne commandement d’aller à un but déterminé, sauf le choix de la route ; par exemple dans le conte moral, où l’imagination est maîtresse des personnages, des détails, de la broderie, mais où elle est, sans cesse, obligée de calculer chaque trait conformément au dessein qui lui est prescrit. Au troisième degré, la raison lui donne une liberté encore plus complète : Elle lui permet d’aller comme elle l'entend, soit pour son amusement, soit pour celui des autres, à la seule condition de se posséder elle-même, et de se distinguer de ce qu'elle est dans le rêve, ou dans la fièvre. Mais cette situation, complétement stérile et peu digne de l'intelligence, est rarement accordée à l'imagination, et son activité est presque toujours dirigée par la raison.

Selon l'opinion vulgaire, c'est dans les créations de la poésie ou de l’art qu’elle agit le plus librement, II n’en est rien, C’est précisément dans ces créations qu’elle est le plus soumise aux lois du goût, qui sont les lois de la raison, du bon sens et de la morale. Le beau, l’honnète, le bon, l'utile, le sublime, ne s'apprécient, en dernière analyse, que par la raison ; ce sont les plus pures idées, les plus hautes conceptions de cette faculté, Dès que, dans ces créations, imagination franchit les lois de la raison, elle n’enfante

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