‹ Dictionnaire de la conversation et de la leture. Seconde edition. v.11Chapitre 196 sur 522 · IMMORTALITÉ — IMMORTALITÉ DE L'AME · texte numérisé non relu

IMMORTALITÉ — IMMORTALITÉ DE L'AME

ciens. Les historiens n’euregistraient alors que de grands noms, des rois, des ministres, de grands capitaines, ou de grand scélérats. Les satiriques sauvaient bien aussi quelques misérables de l’oubli ; mais ces satiriques n'étaient pas eux-mêmes certains de se survivre.

Si le moyen âge eût duré deux siècles de plus, fous ces témoignages de l’antiquité eussent été transformés peut-être en missels et en antiphonaires. Cette foule de belles actions qu'on nous offre pour exemples, ces grands hommes qu’on nous présente pour modèles , se seraient engloutis dans le poudreux abtme des cloîtres, qui aurait ainsi intercepté leur immortalité. C’est par hasard si l'éloquent Cicéron et le sublime Homère ont échappéau naufrage dans lequel ont péri tant de poëtes, d’orateurs et de philosophes. Au contraire, depuis la découverte de l'imprimerie, et surtout dans ces derniers temps, ce sera grand hasard si tous nos Mœævius ne vont pas à la postérité la plus reculée. Il n’y à point au monde, disait La Bruyère, de si pénible métier que de se faire un grand nom; la vie s'achève qu’on a à peine ébauché son ouvrage. Nous allons plus vite aujourd’hui : il n’y a pas longtemps encore qu'il suffisait d’un discours de tribune, saisi au bond par un parti bruyant et vaincu, d’une chanson bien séditieuse, recommandée aux chanteurs de taverne par une coterie puissante, des rêvasseries mystiques, prônées par un bureau d’esprit, pour immortaliser un homme. Depuis soixante-dix ans environ la France a mis plus de noms propres dans les livres que les huit premiers siècles de Rome.

Pour faire unimmortel de nos jours, nous ne parlons point de ceux que fait l’Académie (cela se borne à deux, bon an, mal an), mais de ceux qui surgissent tous les matins par la grâce de la camaraderie politique ou littéraire, il faut une plume de bonne volonté; il n’est pas besoin qu’elle ait un nom , il suffit que sa prose louangeuse et enthousiaste soit imprimée dans les colonnes d’un journal; et les fabriques d’immortels ont un agent accrédité auprès de tous les feuilletons de la capitale. Dix mille abonnés, cent mille lecteurs sont avertis qu'un grand homme vient de naître. Le fat en est convaincu lui-même. Il se hâte de produire, de grossir son bagage; les biographes s’en emparent, et le voilà lancé dans la postérité, qui en fera ce qu’elle voudra. Nous sommes grands épicuriens ; mais nous faisons peu de cas du précepte d’Épicure qui nous engage à cacher notre vie. Il est vrai, suivant la remarque de Montaigne, qu'il le démentit lui-même au lit de mort en souhaitant qu'on se souvint de ses discours et de son passage sur la terre. Le mépris de la gloire, tant prêché par Diogène, ne fut jamais une vertu commune, et le même Montaigne a eu raison de dire que de toutes les rêveries du monde la plus reçue et la plus universelle est le soin de la réputation. L’essentiel est de la bien soigner : ce n’est pas tout d’être immortel, il faut l'être à bon titre, et ne pas traîner dans l’avenir un nom que pendant sa vie on n’oserait écrire sur son front. Ce principe n’est pas celui de tout le monde. Le fracas et le pêle-mêle des réputations qui ont surgi dans les derniers bouleversements de l’Europe ont si bien arrangé l'opinion et le siècle, queles noms deFieschi, de Lacenaireetantres de la même famille font fermenter des ambitions comme ceux de Napoléon et de Malesherbes.

Il y aurait un gros livre à écrire sur le fort que fait à la morale publique la nécessité de remplir fous les jours 1es douze colonnes d’un journal ; mais il faudrait y réserver un assez long chapitre sur les appétits désordonnés de Ja curiosité publique. A Dieu ne plaise que nous voulions renouveler la sottise des Éphésiens, qui, après l'incendie de leur temple, donnèrent un brevet d'immortalité à Érostrate par le décret qui défendit de prononcer le nom de cet incendiaire. Mais ce serait une noble et grande nation que celle dont le silence et loubli anéantiraient par le seul effet d'un sentiment public le nom d’un grand criminel. Nous n'en sommes point là malheureusement. Le plus obscur assassin ne peut échapper aujourd’hui à ia publicité,

et court la chance d’être immortel, tout aussi bien que l’auteur d’un drame à la mode. La société est réellement à la merci du méchant ou du sot, que tourmente l’envie de se faire un nom. Ce n’est pas précisément à la gloire qu'on vise, c’est seulement à faire du bruit dans le monde, ou plutôt à une immortalité qu’on puisse escompter en beaux écus. Nous ne savons pas un de ces admirateurs de notre vieux Corneille qui voulût de sa gloire si on le condamnait à faire raccommoder ses souliers et ses bas par le savetier du coin. On ne désire plus arriver au temple de mémoire qu’en équipage. C’est très-bien quand on le peut, la gloire n'exclut point la fortune; mais qu’ils y entrent à pied ou en voiture, la postérité rira bien de certains immortels que nous lui fabriquons. VIENNET, ce l'Académie Francaise.

IMMORTALITE DE L’AME. Le fil de induction à la main, puisque les sens eux-mêmes, principaux organes de notre entendement, semblent nous refuser leur témoignage, examinons ce qui nous approche, ce qui végèle, ce qui respire, ce qui agit à nos côtés, soit spontanément, soit par impulsion ; et voyons si le placement du plus sociable des êtres sur la terre a eu un but par rapport à lui-même, si quelque autre y a été intéressé, si la création a été le résultat d’un caprice improvisé, ou si elle tient à un système dont le premier jet se montre ici-bas, et dont l’ensemble justement préconçu doive se réaliser ailleurs, dans un temps prescrit, mais enveloppé de ténèbres nécessaires à son exécution?

Dieu n’est pas l’abstraction d’une pensée inerte; l'activité et la perfection du mouvement font partie de son essence. Cette activité l’a poussé à donner de l'exercice à sa force, parce que les conséquences devaient en être bonnes. C'était lui demander la création. Une main libérale a semé partout les étincelles de la vie; quoique plus économe de celles du sentiment, elle a versé sur des myriades d'êtres le bonheur que comportent leurs organes; mais, avant l’appel de l’homme, elle n’avait pas encore allumé le flambeau de l'intelligence appliquée aux sublimes notions de l’ordre; celles du devoir étaient également à naître; il ne s’accomplissait sur la terre que par une sorte d’impulsion automatique. Cependant Dieu voulait se faire des relations; car l’ouvrier en aura toujours avec son œuvre, dès qu’il y aura déposé une grande pensée; il ne la perdra pas de vue, il se gardera bien de la briser, surtout quand l’œuvre, par le plus grand des miracles, aura été douée de la faculté de s'élever jusqu’à l’ouvrier et de lui rendre grâces de l'existence dont elle jouit par son bienfait. Non, le statuaire ne frappera pas de son marteau la Galatée qu'il a forcée de sortir du marbre pour recevoir avec la vie l'impression de ses propres sentiments !

Ainsi, sur notre globe sublunaire, la solitude du Tout- Puissant devait cesser. Comment et où chercher le mot de cette grande énigme? L’adjonction de l’esprié à la matière, et, par lui, de la pensée à un organisme, pouvait seule le donner. L'espèce humaine y a trouvé son berceau. Que seraient en effet des âmes sans organes (à supposer leur existence possible), si ce n’est de pures et simples extensions de l'essence divine? Nées du concept d’un Dieu, elles n’en pourraient avoir que les perfections, Dans leur nature homogène, elles seraient en similitude exacte entre elles ; aucune ne jouirait d’un caractère qui lui fût propre, et l’individualité ne serait nulle part. Celle-ci en réalité ne saurait surgir que dun rapport à un centre commun, de perceptions, d'idées, de besoins à satisfaire, d’actes résolus par la volonté et enchaînés l’un à l’autre par la mémoire. La créature mixte, sous ces conditions, s’est trouvée constituée, Jetez un coup d’œil rapide sur cette échelle des étres animés, dont l'homme est le point culminant : en partant de sa base, où la matière commence à recevoir un principe d’aclion, qu'y voyonsnous? Des légions d'animaux dirigés par un seul et même instinct, soit dans les mers, soit sur le sol qui leur sert de pâture, IL n’y a rien là qui mérite d’être différencié, rien de caractéristique pour chacun, En montant de quelques de-

grés dans cette échelle, on voit l'instinct, de simple existence presque végétative, arriver à l'instinct de conservation; allant plus hant, on apercevra un éclair de réflexion, mais encore rien de réellement distinct, rien qui de l'effet puisse remonter à la cause, de la créature au Créateur! et c'était là le vrai but, probablement le seul but de la grande intention primitive. S'il n'avait été atteint, autant eût valu laisser les mondes dormir dans le néant.

Nous avons rencontré l'être qui seul est en possession de discerner le juste et l'injuste, le beau et le difforme dans les mœurs, de se livrer au crime en cédant à ses passions déréglées, de leur résister par une vertu souvent pénible, de respecter les lois ou de les enfreindre, de concourir enfin à l’ordre voulu par la Providence ou de le fouler aux pieds! Ce n’est pas tout : la portée de cet être va plus loin; essayons de la suivre.

Peu occupé du moment présent, qui a été l’objet de ses longues attentes, il s’élance résolûment vers un avenir illimité. Il s’en empare comme d’un poste élevé, d’où il puisse régner sur tout ce qui l'entoure. Faible d’organes, borné dans ses forces, qui ne résisteraient pas à une simple céphalalgie, il a dans le cœur les désirs d’un souverain et dans la bouche les paroles des immortels. Passionné pour le beau, le révant sous toutes les formes, ne le rencontrant jamais tel qu’il l’a imaginé, de déception en déception, il porte ses vœux dans un monde inconnu, sur lequel il prend et donne hypothèque. Après avoir à peine ébauché ses amours dans cette vie, il les renvoie à une autre, où il se propose de les parachever. Riche en projets, pauvre dans ses moyens d’exécution, par les livres, par les monuments, par la pierre des tombeaux, par les testaments, il veut les continuer, lui qui ne sera bientôt que poussière ! Le temps frappe incessamment à ses côtés ; le temps lui enlève chaque jour quelques débris de son existence; c’est ce qui le décide : à tout prix, il faudra qu'il se survive ; car il en sent intérieurement le besoin et la possibilité. Pour y parvenir , il fera an appel à sa mémoire et à ses prévisions. Est-ce qu’il n’a pas le don de rétrograder dans sa carrière terrestre, par des souvenirs, comme le jeune guerrier de Virgile, qui en mourant se rappelle sa douce Argos? Ses vœux sans cesse renaissants ne tendent-ils pas à prolonger sa carrière, même par delà la tombe? Pourquoi ces réminiscences et ces désirs projetés aussi loin, si l’inanité nous en était démontrée ? Leur raison, la voici : c’est que la conscience de chacun jui montre dans l’espace parcouru un système et une suite d'arguments qui doivent conclure à quelque chose. Conséquent à lui-même, l’homme, avec une audace dont il n'a pas le simple soupçon, jette deux arches d’une vie à l’autre: Yune s’appuie aux jours laissés derrière lui, l’autre s’accule sur l'éternel avenir.

Tout est dit pour l'animal dont les facultés sont les plus élevées entre ceux qui foulent avec nous ce globe terrestre. Au delà de la perpétuité de son espèce, rien ne lie dans son sensorium le passé au futur. Il n’a pas d’historiens pour se rappeler l'un, de philosophes pour prévoir l’autre, et un cœur plus vaste que l'univers pour s’y trouver à l'étroit. Un rapport de,son être tel qu’il est constitué, avec les divers érénements de ce bas monde, serait tout à fait superflu. Il meurt, et avec lui l’élincelle de sentiment qui lui avait été départie. Où il lutte contre une destruction organique, l’homme combat sans relâche pour une prolongation de vie spirituelle. Ici la différence des deux natures et des destins qui les attendent est parfaitement indiquée. I] n’a rien manqué à l'animal ; ilne pouvait prétendre àrien de plus que ce qu'il a obtenu. Sa fin le plus souvent sera pour lui un bienfait. Mais lorsque après des années consacrées au service d’un pays, je vois ravir à son siècle un de ces êtres qui en ont été les bien‘aiteurs ou la lumière, ou lorsque seulement un honnête pèrs de famille est arraché à des affections vertueuses, je crois lire un de ces beaux ouvrages auquel man querait un dernier volume, Avec toutes ses vertus, toutes ses qualités, tous ses souvenirs, toutes ses prévisions, 050n4

Page 1