INDIFFERENCE
ordinairement l’attention des hommes soit lournée plus vivement vers les choses qui les approchent davantage, ils sa montrent quelquefois plus attentifs au sort de la ville qu’à celui de la maison, préfèrent le soin des affaires de la province à celui de la ville, et attachent plus de gloire à se réunir sous la même bannière qu’à naître sous le même ciel. Mais, soit que nous regardions notre personne comme le centre de toutes nos affections, soit que nous en placions le principe ailleurs, il est bien certain que dans tous les cas nous laissons un grand espace à l'indifférence; elle n'est surtout jamais aussi étendue que chez les hommes dont :e cœur voudrait embrasser dans ses affections l’univers entier, parce que les affections de ces hommes s’affaiblissent en s’élargissant, et on n’est jamais plus froid enversles personnes qui devraient nous intéresser davantage que lorsqu'on veut aimer tous ses semblables également.
En somme, l'indifférence est un sentiment généralement répandu dans le cœur des hommes, c’est une qualité substantielle que la nature leur a départie pour qu'ils puissent vivre paisiblement en société. Elle consiste alors en une modération de désirs et d’affections qui les porte à employer leur zèle aux choses qui les frappent directement , préférant dans les affaires d'autrui éviter les dangers ou fennui, que de rechercher quelque profit ou quelque honneur. Cette indifférence a de profondes racines dans le cœur humain. Elle existe à fous les âges de la société, excepté dans létat primitif. L'homme alors est en même temps souverain pour gouverner sa famille, chef pour la défendre, pontife pour la bénir, chasseur, pêcheur ou pàtre pour lalimenter. Il doit donc toujours tenir éveillées ses facultés physiques et morales, afin de bien remplir fous ses devoirs. On a dit que les peuplades sauvages montraient la plus grande indifférence pour tout ce qui les concerne; nous croyons qu’on a mal interprété ce mot, quand on à voulu peindre leur état habituel de stupidité . les lois de la nature sont invariables : cette mère commune des hommes a voulu que celui qui ne peut pas partager
avec les autres les soins de sa conservation en sentit le :
besoin plus vivement. Privé de la protection et de lassis--
tance de ses frères , le sauvage doit nécessairement porter une attention plus soutenue à fous les événements qui lui arrivent, Mais dès que nous nous élevons à une société plus parfaite, la condition de notre esprit change sous ce rapport. Toute société politique est fondée sur des lois qui établissent les droits de chaque individu et sur la justice du gouvernement quiles protège. La crainte de la loi nous éloigne des choses qu’elle défend; la confiance que nous avons dans la protection du gouvernement nous dispense de nous
occuper aussi scrupuleusement de la défense de nos per- |
sonnes et de nos biens. Ainsi, l’homme, enchaînant ses désirs etapaisant son cœur par la certitude de sa tranquillité, réduit ses soins à un nombre très-limité, et, soit qu’il se dédommage sur le peu d'occupation qui lui reste, de l’activité qu’il na pas pu employer dans une sphère d'action plus étendue, soit que sa nature le porte à ne travailler qu'avec modération, toujours est-il qu’il contracte pour les affaires autres que les siennes une habitude de nonchalance qui commence par l'oubli et finit par l'indifférence.
Les premiers germes d’indifférence poussent avec plus de force encore lorsque la religion vient les féconder. La religion élève nos yeux vers le ciel. Ici-bas, nous ne faisons que naître et mourir, on vit seulement là-haut ; ici-bas, nous sommes entraînés maintes fois par le flot de la fortune plus haut que ne mériterait notre vertu, et maintes fois aussi plus bas que ne le mériteraient nos erreurs ; là-haut seulement on est sûr d’une récompense ou d’une peine appropriée à chaque action. Ici Îes plaisirs sont de courte durée, ou mêlés de douleurs; là-haut on goûte une joie pure et durable. Voilà le langage de la religion, voilà comment ceux qui l’écoutent, aspirant à une condition plus parfaite, dédaignent ou au moins regardent sans passion la choses périssables d’ici-bas. Et lors même ane la reli-
DICT. DE LA CONVERS. — T. XI
gion ne suffirait pas pour nous conduire à cet état d’apathie, nous y serions naturellement portés par un autre sentiment, celui de l'injustice des hommes. À quoi bon, disent loujours ceux qui en sont frappés, à quoi bon user nos facultés à faire quelque chose au-delà de ce qui strictement nous intéresse, lorsque nous savons ce qu’on doit espérer de la droiture et de la fidélité de nos semblables! L'histoire et l’expérience de tous les jours ne nous montrent-elles pas ce qui attend d'ordinaire ceux qui se vouent avec des moyens peu communs à la recherche de choses extraordinaires? Laissons aux autres leur ambition, réservons-nous c: qui est plus difficile à obtenir et à garder, la tranquillité del’âme. Il faut attribuer à cette persuasion de l'injustice habituelle dés hommes l'origine de cette philosophie moitié stoïque, moitié épicurienne, qui nous invite à ne pas nous soucier des choses de Ja vie.
Pour mieux comprendre combien elle se fortifie par l'habituda, séparons les hommes en plusieurs classes, en commençant par la moins nombreuse, celle des hommes heureux. Le bonheur, qu’il nous vienne de notre vertu, de notre fortune, doit nécessairement être fondé sur ce sentiment de satisfaction intérieure , dégagé de toute crainte, par lequel l’homme, voyant que chaque chose lui réussit, jouit de cette uniformité constante entre ce qu’il souhaite et ce qui lui arrive. L'homme heureux redoute sans cesse les hasards de toute nouvelle épreuve, et reste par cela même cramponné à son sort. Ceux qui, d’une autre côté, ne savent pas régler sur les bienfaits de leur fortune la modération de leurs jouissances ont aussi des raisons particulières de devenir indifférents. L’ambition et la cupidité grandissent à leurs yeux la chose qu’ils souhaitent; non-seulement ils préfèrent pour l’obtenir les moyens les plus sûrs aux moyens les plus honnêtes, mais ils consentent même à abdiquer toute autre pensée et tout autre soin pour s’occuper exclusivement de l’objet vers lequel les entraîne leur passion. Voilà une autre indifférence, qui est fille du vice. Il en est encore une, fille du malheur, et que produit l’abattement de l'esprit, le désappointement, le manque d'espérance, tout ce qui attriste le plus grand nombre d'infortunés.
Il y a enfin une autre indifférence, résultat non pas de la position dans laquelle nous sommes placés par le sort, mais de celle que nous ont faite nos opinions; et c’est cette indifférence que nous voyons journellement dominer le cœur de la multitude dans tout ce qui a rapport aux affaires publiques. Elles sont considérées sous deux aspects par ceux qui veuleut bien s’en soucier. Il y a des approbateurs, il y a des mécontents. Celui qui approuve est en réalité bien peu éloigné de l’indifférent, c’est-à-dire que tant qu'il n’arrivera aucun changement dans les lois et les principes d’administration qui lui conviennent, il jouira du gouvernement qui existe comme on jouit de la sérénité d’un beau jour sans y faire grande attention. Celui, au contraire, qui est mécontent l’est ordinairement pour certaines raisons. Le redressement des griefs qui l’affligent ne lui procurera même aucun avantage personnel : dès lors le mécontentement s’insinue dans son esprit, et s’y établit d’une façon presque doctrinale. Rapportant à lui-même les dernières conséquences de ces doctrines, il se dira, lui aussi : « Eh ! que m'importe à moi, si je dois comme auparavant porter mon far deau ? » Il faut en convenir cependant, l'avantage général qu’elles attendent aveuglément de certaines réformes est bien suffisant pour réchauffer les âmes généreuses, comme le seul espoir de ce même avantage suffit pour entraîner les esprits inconsidérés; mais cela arrive très-rarement, à de grands intervalles ; et il n’en résulte pas moins que l’indifférence dans laquelle on va retomber aussitôt après l’accomplissement des nouvelles épreuves ne soit pas, comme nous disions, une qualité naturelle et universelle du genre humain.
Il est juste d'observer, toutefois, que la nature a sagement agi en façonnant ainsi notre âme. La condition des hommes serait encore beaucoup plus malheureuse si les
plaintes qu'on entend chaque jour partout sur la marche des affaires publiques étaient autre chose que des plaintes, et si l’indifférence, remède salutaire, n’avait déjà amolli et apaisé ceux qui les écoutent.
Bon Joseph Manxo, de l’Académie de Turin.
INDIGENCE, INDIGENT (en latin indigentia, indigens, faits de la particule privative in, et du verbe digerere, qui signifie à la fois digérer et arranger, distribuer). L'indigence est un certain état de besoin, approchant de la pauvreté et en différant seulement en ce qu’elle semble moins intense. L'indigent ne manque pas absolument du nécessaire, mais de l’utile; il ne mendie pas, mais il n’a pas moins besoin de secours : sans quoi il tomberait bientôt dans le plus grand dénûment; ainsi l’indigent peut travailler, mais les forces lui manquent pour gagner assez, ou bien son travail est trop peu rétribué, ou bien le travail lui manque par un effet indépendant de sa volonté. Une trop grande quantité d’enfants amène aussi l’indigence. Enfin, l’indigence est relative, et telle personne habituée à l’abondance tombe
dans l’indigence avec des revenus qui en mettraient beaucoup d’autres à leur aise.
L’indigence n’est donc pas facile à constater. Bien des pauvres honteux échappent à la statistique. En général nous confondons d’ailleurs depuis la révolution tous les pauvres sous le nom d’indigents. La loi ne parle jamais de pauvres parmi nous, elle ne connaît que des indigents. Elle les admef aux secours distribués par les bureaux de bienfaisan ce; elle les admet gratuitement dans les hôpitaux et les hospices; elle les dispense de payer certaines taxes, elle leur fait remise de certaines amendes, elle a créé pour eux assistance judiciaire, enfin elle les fait inhumer gratuitement. En France, 9,236 communes possédaient en 1847 un bureau de bienfaisance. Dans ces communes, dont la population s'élevai t à 16,521,883 hab.,, lesindigents ins- Crits à leurs bureaux étaient au nombre de 1,329,659, ce qui donnait { indi gent sur 12 habitants. D'après M. de Watteville, la moyenne des secours annuels était alors de 12 fr. 70 ce. par indig ent. Cette moyenne était de 10 centimes dans l'Aveyron , au Truel; de 2 centimes dans le Rhône, à Mardose , et de { centime dans l'Ain, à Martignat, tandis qu’elle m ontait à 449 fr. 90 c. dans la Mayenne, au Genest ; à 899 fr. 12 c. dans le Doubs, à Monthéliard, Le baron de Watte ville se plaint de cette inégalités mais il oublie que les communes qui donnent de si forts secours neles trouveraient peut-être pas s’il fallait les distribuer à une certaine distance. 11 s'élève aussi contre l’éparpillement et la perpétuité des secours. « Nous voyons aujourd’hui, dit-il , inscrits sur les contrôles les petits-fils des indigents admis aux secours publics en 1802, alors que le fils avait été en 1830 également porté sur les listes. Les distril utions périodiques à jours et heures fixes donnent souvent à l’indigent un esprit d’imprévoyance qui aggrave sa situation, ajoute le même économiste. Ne vaudrait-il pas mieux en donnant quelquefois une somme assez forte à une famille indigente, la tirer à tout jamais de la misère et lui faciliter les moyens de venir un jour en aide à de plus malheureux ? »
Le nombre des indigents a été évalué en France aux chiffres suivants : en 1829, à 1,320,659 pour 32,300,000 hab.; en 1847, à 1,586,340 pour 35,500,000; en 1861, à 1,495,729 pour 36,700,000. Les statistiques officielles ne mentionnent, comme on sait, que les indigents secourus. Ce nombre s'élevait, en moyenne annuelle, à 751,311, de 1833 à 1837; à 982,516, de 1848 à 1852; à 1,150,615; de 1556 à 1860; et à 1,197,962, en 1868. La guerre de 1870 a dû accroître ce dernier chiffre. Pour obtenir la faveur d’être inscrit sur les registres de la bienfaisance publique, il faut être surchargé de famille, avoir au moins 60 ans, ou être affligé d’une infirmité qui rende le travail imposs:ble, « Ceux qui satisfont à ce triste programme, disent MM, Reclus, sont au nombre de 1,200,000, Mais
la circonscription des bureaux de bienfaisance ne s'étend