INDUSTRIE
Hollande et les villes hanséatiques ont, au contraire, trouvé dans le commerce le fondement de leur force et de leur opulence, comme faisaient au moyen âge les républiques d'Italie. L'industrie manufacturière a fleuri dans les Pays- Bas de concert avec l’agriculture. Depuis quelques années la Prusse s'efforce d'encourager toutes les branches d’industrie. La forme irrégulière de ses États lui faisait une obligation impérieuse de chercher, par une confédération industrielle, à se procurer une enceinte possible de douanes protectrices ; toute l'Allemagne centrale est entrée dans cette confédération qui caractérise les temps modernes. Il en résultera des conséquences , non-seulement commerciales, mais politiques, d’une haute gravité; conséquences trop peu prévues par les grandes nations circonvoisines. Des confédérations analogues pourraient se former entre la France, la Belgique et la Suisse; entre lItalie, la Rou-. manie et l'Autriche, etc,
Une puissance qui fait de grands pas dans la carrière de l'industrie est l'immense empire de Russie. Les conquêtes opérées au midi depuis le règne de Catherine, les populations accrues sur les bords de la mer Noire, le débouché du Bosphore ouvert aux navires russes par la force inspirant la peur, la mer Caspienne conquise et tout autre pavillon militaire que celui de Russie interdit à ses eaux, Voilà des voies commerciales nouvelles qui jusqu’à ce jour n’ont excité qu’une envie impuissante de la part du premier peuple commerçant de l'univers. C’est du peuple anglais que je veux parler. Ces habitants d’une île exiguè, qu'ils ont fertilisée avec un art admirable, ayant eu le bonheur de posséder les premiers une admirable forme de gouvernement, qui protégeait les biens et les ‘personnes , ont perfectionné de front l’agriculture, le commerce et les manufactures. Lèes autres nations ont tour à tour fait des conquêtes par amour de vaine gloire, par esprit de proséiytisme , de haïne ou de vengeance ; les Anglais ont conquis pour mieux commercer, pour mieux vendre les produits de leur industrie, toujours croissante. Ils sont maîtres aujourd'hui d’un immense territoire et de postes admirablement choisis dans foutes les parties du monde. En Europe, ils possèdent Gibraltar et Malte (et jusqu’en 1867 les îles Ioniennes), aux débouchés de la Méditerranée et de la mer d'Égypte : ces possessions, en y joignant Jersey, Guernesey, Alderney, sur les côtes de France, Heligoland dans le Nord, sont parfaitement situées pour favoriser le commerce illicite ou licite avec les États du Nord, la France, l'Espagne et l'Italie. En Afrique , l'Angleterre possède, outre quelques points utiles sur la côte occidentale, la magnifique colonie du cap de Bonne-Espérance, conquise sur des amis, les Hollandais, Natal et Maurice, la féconde île de France. En Amérique, elle possède le pays du Canada, qui, joint aux possessions du New-Brunswick, de Newfoundland, etc, présente à la navigation britannique d’admirables ressources. Sous l'équateur sont les Antilles britanniques, qui naguère offraient une somme d’importations et d’exportations égale à 800 millions par année, mais dont la for-
tune, Pussamment menacée par l'émancipation des noirs, a été réduite de près des deux tiers; mais, grâce à une sage et libérale administration, son commerce général offre (en 1869) un chiffre de 240 millions. Dans l'Asie, lAngleterre possède 160 millions de sujets, conquis ou dominés par une compagnie de marchands qui, jusqu’en 1858, a fait el défait des rois. Un nouveau peuple britannique s’est rapidement développé en Australie, peuplée en 1870 de 1,683,700 habitants et donnant lieu à un mouvement commercial de 1,600 millions par an. C’est parce que l'Angleterre a fondé sa puissance sur les quatre bases de la force militaire, de la force navale, de Ja force commerciale intérieure, et de la force commerciale extérieure , qu’au lieu de bâtir, comme Athènes et Carthage, comme la Hollande et le Portugal, un colosse aux pieds ‘argile, elle a Jeté les fondements d’un empire devant le-
quel se sout brisés les efforts du plus grand, du plus puissant génie qu’aient produit les temps modernes.
La grandeur même des États-Unis et leurs progrès industriels sont l’œuvre de l'Angleterre : c’est le sang britannique qui donnela vie à cette puissance récente encore, et déjà colossale : elle fait partie des œuvres industrie’leg de la Grande-Bretagne, et c’est son plus bel ouvrage.
La France, avec son territoire de 528,576,000 kil. car. son climat tempéré, mais offrant aussi des localités qui diffèrent extrèmement, depuis les neiges perpétuelles des Alpes et des Pyrénées jusqu'aux climats brûlants de la Corse et de la Provence; la France, sillonnée de superbes fleuves, le Rhin, le Rhône, la Saône, la Gironde, la Loire, la Seine, etc., baignée par trois mers et richement traversée de routes et de canaux, la France peut porter au plus haut degré de prospérité toutes les branches de son industrie. J’ai calculé que les produits annuels de son agriculture surpassent 5,000,000,000 fr. ( voyez Forces productives el commerciales de la France); ceux de ses ateliers et manufactures surpassent 2,000,000,000 fr.; le reste des valeurs annuelles est créé par le commerce tant intérieur qu'extérieur. Ce dernier surpasse 6 milliards de fr. , tant en importations qu’en exportations. Aucun autre peuple, excepté le peuple britannique, ne présente un plus grand commerce. C’est le fruit de deux siècles et demi d'efforts, où quelques règnes illustres ont secondé le génie national.
11 faut remunter au règne d'Henri IV, à la fin du seizième siècle, pour trouver dans la volonté du monarque les premiers encouragements procurés à l’industrie manufacturière, tandis que Sully dirigeait ses efforts vers le progrès de l’industrie agricole. Colbert donne à la fois l’essor aux manufactures, au commerce, à la navigation. Il est facile aujourd’hui de critiquer des règlements quege progrès des arts a dù faire abandonner, mais dont un grand nombre produisit dans le principe des effets salutaires. En dehors de ces règlements reste l’impulsion immense donnée par le génie du grand miuistre, aux fabriques, à la marine, au négoce de la France; c’est ce que jamais ne doivent oublier les citoyens reconnaissants. Sous les ministres Sully, Richelieu, Colbert, la France a colonisé le Canada, Saint-Domingue, la Martinique, la Guadeloupe, les îles de France, de Bourbon, etc. Tant que le gouvernement métropolitain s’est montré puissant, et par là même efficace dans sa proteclion, les colonies françaises ont pris des développements qui ont frappé les peuples d’admiration. {1 y a soixante-dix ans, Saint-Domingue offrait à la France, tant en importations qu’en exportations, un commerce de beaucoup supérieur à 200,000,000 fr. par année. C'était la base d'une puissance navale que Colbert avait devinée, qui iut grande sous Louis XIV, qui périt sous l'administration d’un prêtre, le cardinal de Fleury, qui renaquit sous Louis XVI, et concourut à l’affranchissement des futurs États-Unis d'Amérique.
On a cru dire un mot profond en affirmant avec assurance que les Français ne savent pas coloniser. Ils ont fait à cet égard comme le philosophe auquel on niait le mouvement : ils ont marché. Mais sous des gouvernements de bon plaisir comme ceux d’un Louis XIII et d’un Louis XV, à défaut d'institutions conservatrices, trop souvent le pouvoir gouvernemental a fait défaut aux colonies, en à trahi les intérêts et sacrifié l’existence. Le pouvoir a rarement su comment administrer les colonies; mais les Français ont toujours su comment développer avec rapidité leur industrie coloniale. Puissent nos gouvernements se pénétrer profondément des conditions d’existence et de prospérité du petit nombre des possessions trans-atlantiques qui nous restent. Il y va d’un commerce annuel de 200,000.000 de fr.., et d’une navigation égale au tiers de nos transports maritimes. Une autre grande source de prospérité pour l’industrie nationale, c’est la conquête du pays d'Alger, égal en superficie à la moitié de la France, et susceptible de nous donner la suprématie sur le littoral de la Méditerranés occidentale.
Malgré nos perles au dehors, depuis un demi siècle, l’industrie nationale, obligée par la guerre et pour la défense du pays de se suffire à elle-même, cette industrie, dis-je, a fait d’'admirables progrès. Les théoriciens spéculatifs et des spéculateurs plus étrangers que Français ont voulu nier ces progrès ; ils ont attaqué, outragé, flétri, s’il était possible, Findustrie nationale! A les entendre, l'étranger nous surpasse en tout; nous ne pouvons en rien soutenir une libre concurrence, si ce n’est en quelques produits, tels que les vins de Bordeaux. Pour répondre à ces clameurs insensées non moins qu'intéressées, il a suffi d'offrir à l'admiration des citoyens le spectacle périodique des inventions et des perfectionnements de notre industrie progressive. Voilà ce qu’on a fait par Exposition des produits de l’industrie, conception grande et belle, qui suffirait pour honorer le bienfaisant ministère de François de Neufchâteau.
Le temps qui s’est écoulé depuis la paix d'Amérique en 1784 est le plus digne d’être étudié, relativement aux progrès de tous les arts utiles, arts dont la face, la nature même, ont changé, pour satisfaire aux besoins d’une société métamorphosée et d’un peuple régénéré. Le caractère de cette grande époque, c’est le perfectionnement de la pratique par la théorie, c’est l'application des sciences aux arts. La géométrie, la mécanique, la physique et la chimie, ont prêté leurs secours à l'industrie. Elles ont créé des forces nouvelles ; elles ont fait naître des arts dont on n’avait aucune idée; elles ont, par degrés, propagé leurs lumières des savants aux manufacturiers, des artistes aux ouvriers. Depuis trepte-six ans, l’enseignement aux ouvriers de la géométrie et de la mécanique s’est propagé, de Paris comme centre, dans un grand nombre de villes de France. Le cours normal fait au Conservatoire a successivement été répété dans les départements, ps à l'étranger, en Belgique, en Hollande, en ‘Suède, en Russie, en Pologne, en Allemagne, en Italie, en Espagne, au Brésil, Les effets de cet enseignement mathématique et de l’enseignement chimique ont paru dans tout leur jour lors des diverses expositions. Des récompenses nombreuses, du premier et du second ordre, ont été méritées et reçues par des chefs d’atelier et de manufacture, qui avaient commencé par être simples ouvriers; ils ont allié des connaissances théoriques à leur savoir pratique, et cette alliance a facilité leurs découvertes et leurs améliorations.
Dans un discours intitulé : De l’influence de la classe ouvrière sur les progrès de l’industrie nationale, prononcé le 30 novembre 1834, pour l'ouverture du cours de géométrie et de mécanique appliquées aux arts, nous avons tâché de montrer tout le mérite des simples artisans qui font avancer Pindustrie : « C’est ici qu'il faut apprécier, avons-nous dit, toute la valeur des perfectionnements découverts par les artisans, qui sont obligés, pour vivre, d’exercer un métier manuel qui les occupe sans cesse. Déjà nous admirons à juste titre ces talents favorisés par la fortune et par l'éducation, qui, tirant parti de leurs loisirs, ont étudié les sciences et s’en sont fait un instrument pour perfectionner les arts. Ne devons-nous pas une estime plus profonde et des éloges plus éclatantsaux artisans qui, privés des secours d’uneinstruction vaste et profonde, n’ont pour eux queles ressources de la nature, et qui s’habituent à penser profondément en laissant leurs membres travailler, pour ainsi dire, par tradition mécanique ? C’est celte faculté pensante de l’ouvrier que je me suis surtout proposé d’exciter ; c’est pour lui rendre faciles les applications à l’industrie que je me suis efforcé de populariser les plus simples éléments de la géométrie et de la mécanique, et d'expliquer clairement un petit nombre de principes généraux qui peuvent guider les artisans, afin de perfectionner leurs outils, leurs instruments, leurs machines, et jusqu’à l'emploi de leurs sens, de leurs mains et de leur corps. Je serai plus heureux et plus fier d'avoir contribué même indirectement au progrès des facultés pensantes de la classe ouvrière qu'à l'essor d’un petit nombre d'élèves favorisés par la fortune, et qui partout trouveront