‹ Dictionnaire de la conversation et de la leture. Seconde edition. v.11Chapitre 296 sur 522 · INTELLIGENCE · texte numérisé non relu

INTELLIGENCE

par le mouvement vital dans des êtres corporels, mais qui |

se sépare de ces matières au moment de la désorganisation | et de la mort.

Or, l'observation nous présente une échelle ascendante d'organisation, depuis les plus simples végétaux agames et cryptogames, les champignons, lichens, mousses, jusvaux végétaux compliqués, jusqu’à la sensitive et autres plantes décélant déjà des lueurs d’activité, et même d’instinet, pour s'ouvrir à la lumière et se fermer aux ténèbres , pour chercher les bonnes veines de terreau, etc. Mais c’est principalement dans la série du règne animal qu’on voit éclore et se développer depuis le zoophyte à molécules nerveuses, éparses ou fondues dans ses tissus gélatineux, jusqu’à l'appareil nerveux ganglionnaire avec des filets ramifiés chez les articulés (vers, annélides, insectes, crustacés), puis les masses nerveuses associées par divers cordons chez les moliusques ( testacés, bivalves, les univalves, les céphalopodes, etc.) ; ensuite le système régulier , symétrique, des nerfs céphalo-rachidiens et leurs dépendances anastomotiques avec le grand sympathique chez tous les vertébrés (poissons, reptiles, oiseaux , mammifères ) ; enfin, l'homme, chef suprême, animal nerveux et intelligent par excellence,

Les animaux présentent d'autant plus d’instinct qu'ils ont moins d'intelligence ; et c’est pourquoi l’homme, si intelligent, est le moins instinctif des animaux. Le siége unique, essentiel de l’intellect est le cerveau, centre auquel viennent aboutir, par les portes ou les fenêtres de nos cinq sens extérieurs, les impressions ou les éléments de nos idées, selon l’antique axiome d’Aristote : Nihil est in intellectu quod nonfuerit prius in sensu, proposition développée si bien par Locke, et par Condillac dans la supposition de sa statue animée. Ainsi, l'acquisition denotre connaissance, de nos sciences, est le résultat de cette absorption primitive des matériaux de la sensation, puis élaborés, comparés, jugés, combinés à l’aide de la faculté intellectuelle. 11 en résulte que les fonctions cérébrales se déploient sous l'influence de ces impressions ou transmissions externes, qu’elles se perfectionnentet s’agrandissent par l'éducation, l'instruction; que là volonté éclairée naît d’un jugement ou d’un choix entre deux ou plusieurs idées, et d’une préférence raisonnée; mais à la naissance l'esprit, dénué de toute idée, reste ignorant et dans l'obscurité, comme serait une table rase. Au contraire, l’instinct est déjà inné, vif, capable d’agir, de gouverner l'animal naissant , surtout dans les races les moins intelligentes. et à faible cerveau. C’est une impulsion interne, fixe, préétablie, en rapport avec l’organisation, pressentant déjà dans l’animal à cornes, par exemple, des défenses non encore saillantes. L'instinct , de même que les passions, agit sans le concours de la raison, et même contre la raison, comme lorsqu'il fait précipiter une mère au milieu d’un incendie ou des flots pour sauver son fils. L'instinct opère même d’autant mieux, dans les maladies, dans le délire, qu’il a moins d'intelligence libre. Chez les animaux, linstinct est parfait dès l’origine; il ne peut se perfectionner ni se détériorer; l’abeille ne construit jamais ni mieux ni plus mal ses rayons depuis des siècles, parce que les formes et les facultés de cet insecte demeurent également constantes et se correspondent, Ses besoins de nutrition, de conservation, de génération restent pareils, parce qu'ils sont inappris. 1

Si l'esprit réside dans le cerveau, l'instinct a son siége dans le cœur ou plutôt dans les entrailles. En effet, il est manifeste que des insectes privés de leur tête, et que des lapins, des oiseaux , des reptiles, vivant quelque temps encore après avoir été décapités , exercent néanmoins leurs instincts autant qu’ils le peuvent. De même, une multitude d'animaux naturellement acéphales et sans aucun organe tenant lieu de cerveau (les zoophytes, les échinodermes, etc.) ont des instincts très-earactérisés; c’est ce que ne peuvent nier ni expliquer le docteur Gall et les phrénologistes , qui s’obstinent, malgré l'évidence, ou par ignorance des faits À

DICT, DE LA CONVERS. — T. XI

à placer les instincts au cerveau et à les rattacher à l’intellect.

De tout temps, au contraire, on a distingué le cœur de

l'esprit : or, le cœur et les passions qu’il éprouve, les af-

fections internes qu'on y rapporte, sont du domaine des

instincls, Le cœur diffère tellement de l'esprit, que les fonc-

tions cérébrales sont troublées et égarées par les passions. Impedit ira animum ne possit cernere verum.

Enfin, on sait que l’esprit est souvent la dupe du cœur. On n’aime pas avec son cerveau, et on ne réfléchit pas avec ses entrailles. Voilà donc deux sources bien distinctes et antagonistes de nos facultés morales, l’une naissant de l'extérieur pour la pensée, la réflexion ; l’autre de l’intérieur, pour les affections, les désirs, les besoins. L’intellect est adventice, contingent , non indispensable, factice , de quantités et de qualités variables ; l'instinct est naturel on natal, invariable , nécessaire à l'existence, machinal , irréfléchi. Il se transmet aux descendants , comme la structure, mais l'intelligence, étant acquise, ne passe pas du père au fils. L'homme habitué, dans nos éducations perfectionnées , à comprimer ses penchants et ses instincts, suivant qu’il convient à ses intérêts ou à son ambition, se déguise, ne montre qu’une physionomie de commande (vultus jussus , comme Tacite le dit de Tibère); mais c'est en vain : empreint dans les chairs avec la vie et l’organisation , ce sentiment intime renaît invinciblement, et sa racine indestructible, immortelle, persiste de génération en génération pour réagir sur le physique. ‘

Naturam expellas furca, tamen usque recurret.

Un cerveau, des sens externes et internes, également bien conformés , sont les instruments à l’aide desquels le système nerveux déploie la plénitude de ses facultés, tant qu’il est imprégné de l'esprit de vie. L’'attention est la condition préliminaire pour obtenir des impressions pour comparer et combiner les idées qui en résultent et asseoir nos jugements. A l’aide de réflexion, l’on obtient des idées composées, abstraites, plus ou moins complexes, sur les matériaux primitifs avec lesquels on opère. Les faits vu les idées se classent dans la mémoire ; la chaîne des ralsonnements ou des déductions se noue, et l’imagination, le génie, peuvent enfin tisser la trame plus ou moins brillante dont se compose l’esprit humain. Mais une haute question philosophique a été ressuscitée de nos jours, savoir si tout notre système intellectuel émane uniquement de la sensation, des impressions reçues par nos sens extérieurs , comme l'établissent Aristote, Locke, Condillac, Cabanis (en y ajoutant les impressions des sens internes ), puis D estutt de Tracy, Volney et toute l’école sensualiste du dix-huitième siècle; ou s'il existe en outre un principe intellectuel par sa propre essence, ayant sa forme ou ses attributs indépendants, originels, innés, d’après Descartes, Leibnitz et la philosophie spiritualiste moderne de l’Écosse et de l’Allemagne. Dans cette dernière opinion, Descartes établit que la pensée a son existencetellement spéciale, et constituant le moi humain, que par son intermédiaire senl le monde extérieur et toute matière nous sont connus. L'esprit pur pourrait exister et voir, comme en un songe ou dans un panorama, cel univers, qui ne serait qu’un spectacle phénoménal, sans réalité autre que celle des idées. Tel est l’idéalisme de Berkeley, et celui des ioghuis de lIndoustan; telles sont encore les hypothèses des 2n0nades, miroirs dans lesquels se réfléchit l'univers, selon Leibnitz; celle de Malebranche, qui fait de Dieu l’intellect universel par lequel nous apercevons toutes choses ; celle de Schelling ou de l'être absolu (Dieu-monde ), constituant l’universalité intellectuelle et matérielle, renour velant sous d’autres formes le panthéisme des anciens philosophes stoiïciens et le mysticisme des Hindous,

Il est évident qu’en réduisant l'intelligence à n'être que le produit de la sensation, l’on arrive à ne reconnaître aucnn principe intellectuel actif, mais seulement des résultats de l’organisation matérielle; une sécrétion de l’encéphale , la-

quelle est la pensée, dernier degré d'élaboration des im-

pressions des sens. Mais dans cette hypothèse on ne peut | expliquer la formation des idées supérieures aux éléments |

matériels, s'élever aux causes premières, établir les types immuables du vrai et du beau, les lois innées de la conscience, du juste et de l’injuste , le criterium des plus hautes vérités de notre nature, comme l'avaient fait voir Hume et Kant dans leur critique. Or, il existe en nous une règle, un sentiment du bon, de l'équité, de l’ordre , antérieur à toute sensation, comme l’a développé Hutcheson et l’école écossaise , d’après les platoniciens. Notre âme veut et agit; elle se soulève spontanément contre l'injustice, même profitable à notre intérêt. L'esprit peut s'élancer au delà du présent dans les espaces éternels que n’atteignent aucune sensation. fl ne s’emprisonne jamais dans l'étroife demeure de notre corporalité ; il est d'autant plus puissant qu’il est plus séparé des sens par une profonde méditation, tandis que les animaux possèdent des sens d’autant plus vifs et énergiques qu’ils sont moins intelligents. Plus onéparpille ses sensations et ses idées, moins l’intellect a d'intensité :

Pluribus intentus, minor est ad sifgula sensus,

On recherche sans cesse les causes de cette éclatante supériorité intellectuelle qui resplendit dans les grands hommes, les vrais génies. On suppose en eux une organisation cérébrale d’une perfection extraordinaire. Sans doute, un encéphale étroft ou comprimé, comme chez le crétin, le stupide Hottentot, ne permet pas un large développement aux fonctions intellectuelles ; sans doute, les hommes et les animaux à long col sont lents et sots, tandis qu’un sang chaud et pétillant avive sans cesse la cervelle des individus à col court; maïs ces observations n’ont rien d’absolu. Ce ne sont pas les nations les plus intelligentes qui montrent les têtes les plus volumineuses ; le Russe en a une plus grosse que le Suédois; le Kalmouk, le Tatar, présentent des crânes plus grands que tous les peuples civilisés de l’Europe et surtout de l’Asie, comme l'ont prouvé Sandifort, Blumenbach, etc. Des recherches récentes faites sur les volames des têtes d’élèves à l’école vétérinaire d’Alfort ont donné pour résultat des développements de facultés intellectuelles en raison inverse du volume des cerveaux, selon MM. Leuret et Guerry; mais ces faits sont peu concluants. La tête de Napoléon n'avait que 0, 563 de circonférence, d’après Antommarchi; celle du sublime géomètre Lagrange était encore moins étendue, quoique les os de la face fussent assez développés, d’après l’autopsie que nous en avons faite. Xav. Bichat, homme d’un grand génie anatomique, avait un côté du cerveau plus resserré que l’autre; eette inégalité cérébrale était manifeste aussi chez Louis XVIII et chez l’astronome Lalande. Aujourd'hui, ce n’est plus uniquement d’après la masse de l’encéphale, de ses lobes antérieurs et supérieurs surtout, que l'on évalue les fonctions intellectuelles, bien que les cerveaux volumineux de G. Cuvier (pesant 1,856 grammes) et de Dupuytren, etc., en montrent l'importance.

On attribue plus d'efficacité au grand nombre de circonvolutions et d’anfractuosités que présentent les hémisphères cérébraux ; ce qui multiplie beaucoup leurs surfaces. Or, cette loi, préconisée par Pesmoulins et d’autres anatomistes, se trouverait démentie chez beaucoup d'animaux : le castor, si industrieux, par exemple, manque de ces circonvolutions. Les proportions relatives entre la masse du cervelet et celle des hémisphères, celles de la prédominance de l’encéphale sur la moelle épinière, d'après Sœmmering et Ebel; la quantité des lamelles du cervelet, selon Malacarne, Reil et Tiedemann; enfin, les rapports entre l'angletacial, mesuré par P. Camper, ou entre les os de la face et ceux du crâne, suivant Daubenton et Cuvier, ele., n'offrent aucune infaillibilité ni constance pour établir la mesure intellectuelle, Les énonciations de Gali ot de Spurzheïm sur la valeur des protubérances encéphaliques, quoique modifiées par de modernes phrénologistes,

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