‹ Dictionnaire de la conversation et de la leture. Seconde edition. v.11Chapitre 393 sur 522 · JEAN DE PARIS — JEANNE · texte numérisé non relu

JEAN DE PARIS — JEANNE

{ace VILI, dans son traité De regia Polestale et papali. Plus tard, ayant avancé en chaire quelques propositions erronées sur le dogme de la présence réelle, il fut déféré à Guillaume, évêque de Paris, qui lui interdit la prédication et l'enseignement. Il en appela au pape de cette décision, et se rendit à Rome pour se disculper; mais il y mourut peu de temps après son arrivée, en 1304.

JEAN DE TROYES, greffier de l'hôtel de ville de Paris, au quinzième siècle. On ne sait rien de sa vie; mais il a longtemps passé pour l’auteur de l’histoire de Louis XI connue sous le nom de Chronique scandaleuse. L'abbé Lebeuf a prouvé que ce livre m'était qu’une copie presque textuelle des Grandes Chroniques de France ou des Chroniques Martliniennes.

JEAN DU PLAN DE CARPIN. Voyez PLAN-Car- PIN.

JEAN-GEORGES. Quatre électeurs de Saxe ont porté ces noms réunis.

JEAN-GEORGES 1%, électeur de Saxe (1611-1656), fils de l'électeur Christian I”, et de Sophie, princesse de Brandenbourg, né le 5 mars 1585, succéda le 23 juin 1611 à son frère Christian II. Son règne occupa une grande partie de la guerre de trente ans, pendant laquelle il joua un rôle assez équiveque, s’attachant bien plus à obtenir l’agrandissement de sa maison qu’à assurer le triomphe de sa foi religieuse. Après avoir flotté indécis pendant quelques années entre les deux intérêts en présence, il finit par s’allier, en 1631,

dement ae l’armée impériale; quand la campagne suivante s’ouvrit, sa santé élait déjà fort affaiblie, et il mourut le 12 septembre 1691, à Tubingue.

JEAN-GEORGES IV, électeur de Saxe (1691-1694), fils et successeur du précédent, né en 1668, mort de la petite vérole en 1694, n’a laissé dans l’histoire de la Saxe d'autre trace que le souvenir de ses scandaleuses amours avec une demoiselle de Neitschutz, qu'il créa comtesse de Rochlitz et combla de richesses, mais qu’il eut la douleur de perdre en 1694, de la même maladie à laquelle il succomba lui-même moins d’un mois plus tard.

JEAN-JEAN. Chaque langue à ses noms sacrifiés, auxquels l’usage a donné, sans qu’on en devine le motif, un sens défavorable ou ridicule. Tel est celui de Jean, auquel s’adapte toujours quelque fâcheuse acception, soit que l'on appelle un Jean, sans nulle addition de mots, un époux trompé, soit que les termes de Jean.Bêle, Jean-l'arine, ou d’autres plus outrageants encore , servent à signaler un sot, un lâche, etc. Jean-Jean à été sous la Restauration la désignation, moins incivile, et seulement légèrement railleuse, du jeune conscrit arrivant de son village. Avant que les joyeux auteurs des Bonnes d'enfants nous l'eussent montré sur la scène des Variétés, qui ne l'avait pas remarqué dans nos jardins publics, tournant une baguette dans sa

| main pour se donner une contenance, et faisant si niaisement | Sa cour à /a payse, souvent beaucoup plus madrée que lui?

à Gustave-Adolphe; mais, abandonnant bientôt la cause

des Suédois et des protestants, il se jeta dans les bras de l'empereur moyennant la restitution de certaines parties de territoire. Jean-Gecrges ne gagna pas grand” chose à sa versatilité politique, car les Suédois et les Français ravagèrent alors ses États, devenus le théâtre des opérations militaires ; et les Impériaux ne les ménagèrent guère davantage. Le traité de Westphalie lui assura la possession de la Lusace, des évêchés de Meissen, de Mersebourg et de Naumbourg, ainsi que celle de l’archevêché de Magdebourg, pendant tout le temps de la vie de l'administrateur Auguste, à la mort duquel il devait faire retour au Brandebourg. Après le rétablissement de la paix en Allemagne, l'électeur s’occupa de guérir les plaies faites par la guerre à ses États. 11 mourut en 1656, laissant quatre enfants, dont les trois plus jeunes devinrent la souche de trois lignes collatérales de la maison de Saxe, à savoir: Saxe- Weissenfels, Saxe-Mersebourg et Saxe-Zeilz.

et successeur du précédent, naquit en 1613 et s’efforça, en

C’est là que les Molière des boulevards saisirent cette naïve physionomie, pour laquelle ils créèrent le nom expressif de Jean-Jean, que Charlet acheva de populariser par ses ingénieuses caricatures. Remarquons ici, en passant, les progrès de la civilisation. Jadis cetapprentigénéral était nommé brutalement un blanc-bec.

Au surplus, ce n’est pas chez notre nation, si disposée à prendre les goûts et l’esprit militaires, que le jeune soldat reste longtemps un Jean-Jean : quelques mois suffisent pour qu’il perde tous ses titres à ce nom, qu'il repasse, avec Jes corvées du dernier venu, au conscrit de la levée suivante; car déjà ci-devant'ingénu, son uniforme l’a entièrement métamorphosé. S'il a vu le feu, il est peut-être devenu un-héros ; s’il n’a été formé que par les garnisons, sa timidité a été remplacée par la jactance du métier, et Charlet va faire de lui un nouveau portrait sous le nom de Jean Chauvin. Les bonnes seules peut-être, ou par innocence, ou par une cause contraire, regretten{ encore de ne plus

. frouver dans ce voltigeur à conquêtes et à moustaches leur JEAN-GEORGES JJ, électeur de Saxe (1656-1680 ), fils :

se rattachant aux intérêls et à la cause de l’empereur, de ré- |

‘parer la brèche qu’avaient faite à ses États héréditaires les établissements indépendants créés à ses frères cadets par son père, qui, dans son testament, avait érigé en principautés souveraines les apanages créés en leur faveur. Quoique fort peu helliqueux par tempérament, il ne laissa point que de soutenir l’empereur dans ses guerres contre la France. II mourut le 22 août 1680.

JEAN-GEORGES IIT, électeur de Saxe (1680-1691), fils et successeur du précédent, né en 1647, commanda, dès 1673, le contingent de troupes saxonnes fourni par son père à l’empereur contre les Français. En vertu du traité qui le liait à l’empereur, il accourut à son secours, à la tête de 20,000

constant et imberbe Jean-Jean.

JEAN-LE-BLANC. Voyez CIRCAÈTE.

JEANNE (Papesse). Personne ne croit p.… -ce conte,

OuRRY.

que les écrivains protestants ont exploité perdant deux

hommes, quand les Turcs s’en vinrent assiéser Vienne |

en 1683, et ne contribua pas peu à la victoire de Jean Sobieski, dont le résultat fut la délivrance de cette capitale. L'année suivante, il conclut personnellement avec la république de Venise un traité par lequel il s’engageait à mettre à sa disposition pendant trois ans 3,000 Saxons pour aller combattre les Tures en Morée ; et en 1686 il secourut | empexeur avec un corps d'armée qui contribua à ia reprise de Bude sur les Tures par les Impériaux. Jean-Georges LIT se montra constamment l'adversaire de la politique de Louis XIV en Allemagne; en 1688 il fut le premier prince allemand à - prendre les armes contre lui. En 1690 il prit le comman-

siècles pour tourner la papauté en ridicule. Quand des hommes comme Bayle et Voltaire, qui ont tant et si souvent attaqué et baffoué la cour de Rome, déclarent et prouvent que l’histoire de la papesse Jeanne est une fable, il ne peut exister que dans les tavernes anglaises d’antipapiste assez déterminé pour y croire. Ce conte ne reste plus que pour démontrer avec quelle facilité se forment les croyances populaires ; et lorsqu'on cherche le fondement de celle-ci, on a besoin de se rappeler la triste époque d’ignorance, de barbarie et d’immoralité où elle a pris naissance, pour concevoir ce miracle de la crédulité humaine. Il est vraisemblable que ce fut pendant le grand schisme d'Occident, après une {rop longue série de papes indignes, que les ennemis de la cour de Rome accréditèrent cette fable; mais, ce qu'il y eut de plus étrange, c’est qu’ils l’appuyèrent sur le témoignage des auteurs les plus favorables au saint-siéce, Ainsi, à l’aide de copistes subornés ou malveillants, et d’intercalations frauduleuses, ils firent dire au bibliothécaire Anastase, historien contemporain de la prétendue papesse, qu'entre Léon IV et Benoît II, une femme occupa la chaire de , saint Pierre ; il existait un manuscrit plus authentique, celui . de Marianus Scotus, qui écrivait en 1050. Ce moine p

assuil

; vour un Saint homme et le meilleur annaliste de son temps

On lui fit répéter, deux cents ans après Anasfase, qu’une femme du rom de Jeanne avait succédé au pape Léon1IV, et régné deux ans cinq mois et quatre jours, sous le nom de Jean VIII. Or, il était difficile de placer un tel pontificat dans un pareil intervalle, car la date de la mort de Léon IV est bien constatée par les chronologistes : elle est fixée au 17 juillet 855, et la mort de Benoît ayant eu lieu le 10 mars 858, il ne reste entre ces deux événements qu’un. espace de deux ans huit mois et vingt-trois jours : comment y faire entrer le pontificat de Benoît III, qui dura deux ans et demi, et celui de la papesse Jeanne , auquel on assigne une durée à peu près égale P

On ne s’en tint pas à ces témoignages : on fit dire au moine de Gemblours Sigebert, qui écrivait en 1113, que cette papesse s'appelait ZL'Anglois, et qu’elle était née à Mayence. Martin le Polonais, savant chroniqueur du treizième siècle, fut censé avoir écrit à son tour que la papesse était accouchée en pleine procession, entre l’église de Saint-Clément et le Colysée, et qu’en détestation de ce crime la procession ne passait plus par cette rue, Vint après Théodorie de Niem, secrétaire de plusieurs papes, écrivain fort médisant, qui, par malice ou par crédulité, ajouta, en 1414, qu’une statue avait été érigée en mémoire de cet accident ; la chaise percée sur laquelle on faisait asseoir, dit-on, le nouveau pape pour qu'un diacre pût reconnaitre son sexe, fut mentionnée pour la première fois, vers la fin du quinzième siècle, par l'historien Platine, dont Ginguené a loué les lumières et la véracité. Mais cela prouve seulement que cette fable avait acquis à cette époqueun tel degré de créance, que les esprits les plus éclairés et les plus dévoués à la cour de Rome n’osaient pas même en douter. Enfin, tous ces détails, successivement inventés ou accumulés, toutes ces pièces de rapport, comme dit le protestant Blondel, furent rassemblées en un corps d'histoire par un certain Jean Crespin, qui, en 1548, s'était réfugié à Genève. « Jean VIII dit-il, lequel prit le nom de L’Anglois, à cause d’un certain Anglois, moine de Fulde, quant à son office a été pape, et quant à son sexe était femme. C'était une Allemande de Mayence, nommée Gilberte, qui sous la conduite du moine son amant, et sous des habits d'homme, alla étudier à Athènes. Après la mort du moine, elle revint à Rome. Son éloquence et son savoir lui firent tant d’amis et tant de partisans qu’elle fut élue pape après la mort de Léon IV, en 855, et qu’elle yrit le nom de Jean VII. Louis II, fils de l’empereur Lothaire, vint prendre la couronne de ses mains. La fraude ne fut reconnue qu’en l’an 857, et Jeanne mourut cette même année des suites d’un accident qui la surprit en pleine procession , car les anteurs racontent qu’elle se trouvait alors dans une situation intéressante. I\ est facile de comprendre quel parti les écrivains protestants ont liré de cette histoire, de même que de la fameuse chaise percée du pape.

Il n’y a là de sérieux que la statue mentionnée et vue par Théodoric de Niem, ainsi que la chaise percée, Cette chaise a existé. Le pape nouvellement élu y était solennellement assis ; et le père Mabillon en a donné une raison symbolique : on place, dit-il, le pape sur cette chaise pour lui rappeler le néant de sa grandeur, en lui appliquant ces paroles du psaume 112 : Suscilans a terra inopem et de stercore erigens pauperem, etc. Les auteurs de l’Encyclopédie trouvent cette explication vraisemblable : ils ne sont pas difficiles; nous aimons mieux nous rejeter sur les bizarreries du moyen âge, qui a créé la fête des fous, celle de l’âne, la procession du chameau à Béziers, et autres bôtes fériées sur toute l'étendue du monde catholique. Quant à la statue vue par Théodoric de Niem, nous dirons que c’est possible, mais que le secrétaire de Jean XXIII vivait près de six siècles après la prétendue papesse ; et tout prouve que dans le quinzième la cour de Rome avait pris son parti sur cette historiette. Nous en avons trouvé un témoignage irrécusable dans un poëme de Martin Franc, auteur normand, qui était, en 1439, secrétaire du duc de Savoie, Amédée VIIT, au moment où ce prince accepta la tiare et le nom de Félix V,

JEANNE

qui restait secrétaire de ce pape, et qui le fut plus tard de Nicolas V. Dans son poëme intitulé Ze Champion des Dames, un personnage appelé Malebouche, grand ennemi des femmes, leur fait un crime de cette papesse, qui osa, dit-il, vestir chasubleet chanter messe. Que fait son interlocuteur Franc-Vouloir, qui n’est autre que le poëte luimême ? Nie-t-il la papesse? Non. Il convient de son existence, lui secrétaire d’un pape; il dit seulement que si elle a causé de grands maux, elle à fait aussi de grands biens par la sagesse de ses règlements et de ses ordonnances, et qu’après tout il y a eu beaucoup de papes qui ne valaient pas mieux. Ces règlements si sages sont une invention du poëte; et c’est peut-être pour lui répondre à lui et à la crédulité publique, qu’Æneas Sylvius, avant d’être élevé sur la chaire de saint Pierre, attaqua cette fable, dont les ennemis de Rome commençaient à se servir pour la dénigrer.

Wiclef et Jean Huss avaient donné le signal de ces investigations, et Luther allait paraître. Le désavœu d’Æneas Sylvius ne tua pas la papesse, car Platine, qui écrit quarante ans après , parle le premier de la chaise percée : le témoignage d’un pape n’est pas d’ailleurs plus décisif sur cette question que celui des cardinaux Baronius et Bellarmin, et de tant d’autres défenseurs de l'Église romaine. Mais Jean Tourmayer, l’un des premiers disciples de Luther, plus connu sous le nom d’Aventin; mais les protestants Chamier, Dumoulin, Bochard, Basnage et David Blondel, ont reconnu et proclamé la fausseté de cette histoire scandaleuse, Bayle a démontré, par des témoignages et des arguments sans réplique, que les passages d’Anastase, de Marianus Scotus, de Sigebert et autres, sont des intercalations évidentes , et que les manuscrits primitifs ne les renfermaient pas. Voltaire, qui touche à tout dans ces sortes de questions, ne nomme une seule fois la papesse Jeanne que pour en nier l’histoire, et pour rappeler qu’on gratifia de ce sobriquet le pape Jean VIIE pour punir ce pontife de sa faiblesse à l’égard du patriarche Photius. C’est Baronius qui a donné le premier cette interpréfation; Aventin l'attribue de son côté au pape Jean IX, parce que. ce pape était une créature de sa concabine Théodora. Onuphre Panvini pense que les mauvais plaisants désignèrent sous ce tifre Jeanne Rainière, la maitresse favorite du pape Jean XII, parce qu’elle avait une grande influence dans les affaires ecclésiastiques de son temps. Ti serait aussi long de rapporter toutes les origines qu'ont données à ce conte les avocats de la cour de Rome que la nomenclature des écrivains protestants dont la plume s’est exercée sur un pareil sujet. Cette controverse a rempli des volumes. Ne nous moquons pas de nos aïeux, nous perdons aujourd'hui plus de papier sur des questions qui n'ont pas plus d'importance. IENNET, de l Académie Française,

JEANNE LA FOLLE (en espagnol {a Loca), fille de Ferdinand et d'Isabelle, mariée en 1496, à Philippe, archiduc d’Autriche, et mère de Charles-Quint : elle perdit son époux en 1506. La douleur que lui causa cette mort lui ôta l’usage de la raison, On fut obligé de la tenir enfermée, et sous une surveillance continuelle, Elle mourut à Torvesillas, en 1555, âgée de soixante-quinze ans. La reine Isabelle était morte en 1504, Son époux, le roi Ferdinand , craignant d’être obligé de quitter le trône de Castille, s’efforçait de retarder le retour de son gendre et de sa fille, alors en Flandre. 11 n'avait conservé le gouvernement «le la Castille qu’en sa qualité de tuteur de son petit-fils, don Charles. Mais il survéeut peu de temps à la reine Isabelle, et les cortès nommèrent alors pour gouverneurs Adrien d'Utrecht, doyen de Louvain, précepteur de l’infant Charles , et le cardinal Cisneros. La mort de l’archidue, la démence de Jeanne, causèrent des troubles funestes dans les Espagnes ; les nobles et le peuple n’obéissaient qu'à regret à un moine et à un cardinal. Telle fut la cause de cette longue guerre civile dite des comuneros. Les corlès voulurent reconquérir leurs anciens droits et rétablir l'ancien système

JEANNE

électoral. Elles auraient réussi si les nobles se fussent réunis au peuple ; mais la dissidence des deux partis porta un coup funeste à cette institution. La démence de Jeanne la Folle devint une véritable calamité publique. Son règne ne fut qu’une longue et déplorable anarcJue.

Durex (de l'Yonne).

JEANNE. Naples a eu deux reines de ce nom.

JEANNE °°, reine de Naples et comtesse de Provence, fille de Charles, duc de Calabre, et de Marie de Valois, était née en 1326. Son aïeul Robert lui donna pour mari le prince André de Hongrie, issu d’une branche collatérale de sa famille; mais l’incompatibilité d'humeur, qui ne tarda pas à se déclarer entre les jeunes époux, présagea les malheurs qui devaient assombrir et ensanglanter cette union. Jeanne aimait les arts, elle s’entourait de poëtes, elle donnait des fêtes brillantes ; tandis qu'André, d’un caractère austère, ne pouvait vivre que dans la solitude. Jeanne succéda à son aïeul en 1343. L'éloignement que les deux époux manifestaient l'un pour l’autre ne permettait pas d’espérer un rejeton de sang royal; aussi la branche de Hongrie avait le projet de marier Louis, frère d’André, à Marie, sœur de Jeanne. Ce plan renversait les espérances des princes de Tarente et de Duras, autres branches collatérales de la maison d’Anjou. L'un d'eux, Charles de Duras, qui aimait passionnément la princesse Marie, destinée au roi de Hongrie, l’enleva et Pépousa. Philippine la Catanoise, femme née dans une condition obscure , et qui tenait auprès de la reine le premier rang, décida Jeanne à se déclarer seule maîtresse du royaume. Jeanne interdit à André de se mêler du gouvernement; tous les actes furent expédiés au nom seul de la reine, les em-

plois distribués suivant ses ordres : elle seule régnait. Mais |

ce n'était pas assez pour les partisans de la reine, qui craienaient de voir le souverain pontife se prononcer en faveur d'André. Le 18 septembre 1345, ce malheureux prince périt sous les coups d’une troupe d’assassins. La pensée et ordre de ce crime furent attribués à Jeanne; mais on ne put qu’alléguer contre elle de vagues soupçons. Toutefois, son imprudente légèreté et la faveur dont les meurtriers du roi continuèrent à jouir auprès d’elle accréditèrent les rumeurs de l’indignation publique.

Le roi de Hongrie, Louis, frère d'André, faisait retentir de ses plaintes toutes les cours de l’Europe, et le pape Clément VI fulmina, le premier janvier 1346, une bulle dont les expressions sombres et graves ressuscitèrent contre les assassins d’André l’ancienne formule romaine de l'interdiction de l’eau et du feu. 11 commit, en outre, le grand-justicier du royaume pour instruire le procès de la reine, menacée de tous côtés dans son pouvoir et même dans sa vie. Assiégée dans son palais par ses propres sujets, qui lui demandaient les coupables, elle est forcée de ne: aux bourreaux ses plus chers amis. Mais le roi de Hongrie n’était pas encore satisfait. Jeanne, voulant se donner l’appui d’un époux, s’unit à Louis de Tarente, son cousin. Le mariage fut célébré le 20 août 1346.

Louis de Hongrie, après avoir annoncé qu'il envelopperait dans une même ruine Jeanne et les princes de sa famille, parut sur les frontières de Naples, déployant un drapeau noir sur le fond duquel se détachait, ruisselante de sang, l’image de la tête d'André. Toutes les villes lui ouvraient leurs portes; la reine, épouvantée, s’'embarqua le 15 janvier 1348, et fit voile vers la Provence. Les seigneurs de ce pays, qui s’entendaient secrètement avec Louis de Hongrie, la retinrent prisonnière au château Arnaud, forteresse de la ville d'Aix. Pendant ce temps les princes d’Anjou avaient fait leur soumission au roi de Hongrie, se flattant de le désarmer en lui amenant le jeune Charles, fils de Jeanne et d'André. Louis , dissimulant sa vengeance, les admit à sa table : le pain et le vin de l’hospitalité semblaïent sceller une réconciliation inattendue. Après le repas, le roi monta à cheval, et dit au duc de Duras : « Menez-moi à l'endroit où l’on a fäit étrangler mon frère. — Hélas! répondit le duc, je n’y étais pas. » Le roi les conduit tous

alors au lieu où le meurtre s'était accompli; arrivé à la galerie où André avail péri, Louis montra à Charles da Duras une lettre de sa main qui prouvait qu’il avait eu connaissance de la conspiration, et le fit mettre à mort par un de ses gardes.

Jeanne venait de recouvrer sa liberté, grâce aux sollicitations du pape; elle se rendit à Avignon, où Louis son époux vint la trouver. Elle comparut devant une cour de cardinaux pour être jugée : ceux-ci proclamèrent son innocence. C’est alors qu’elle vendit Avignon à Clément VI, pour la somme de quatre-vingt mille florins d’or. Puis elle s’embarqua pour Naples, que Louis de Hongrie, fuyant la peste noire, avait évacuée, et où elle fut reçue au bruit des acclamations. Mais son compétiteur reparut presque aussitôt, et rentra dans la capitale, qu’une formidable émeute l'obligea encore de quitter. Enfin, le pape parvint à décider Louis de Hongrie et Louis de Tarente à signer une trêve jusqu’au 1% avril 135 ; les cardinaux délégués pour juger la reine déclarèrent que sa haine pour son premier époux ne provenait que d’un maléfice jeté sur elle. Jeanne et Louis revinrent à Naples. Le roi de Hongrie retourna dans ses États, après avoir établi des garnisons dans les places dont il s'était emparé.

Deux nouveaux ennemis se levèrent contre la reine. Louis de Duras, jaloux de la faveur dont jouissaient Robert et Philippe de Tarente, vint attaquer le royaume de Naples, et Charles IV, empereur d’Allemagne, faisant revivre d'anciens droits, le comté de Provence.

Louis de Tarente étant mort, en 1632, sans laisser d'enfant mâle, sa femme prit un troisième époux, Jacques d'Aragon, comte de Roussillon et de Cerdagne ; et veuve une troisième fois, elle épousa un condottiere, Othon, duc de Brunswick, issu de la noble famille d’Est. Cette union irrita Charles de Duras, le seul prince du sang qui fût demeuré vivant, auquel Jeanme avait fait épouser Marguerite, fille de sa sœur, et qu’elle avait déclaré son héritier. Nullement rassuré par les cinquante ans de Jeanne, il voyait dans la fraicheur de cette princesse des indices d’une fécondité dont son ambition craignait les résultats. Urbain VI, nouvellement promu à la chaire pontificale, favorisait ces projets de Charles, et quand la reine reconnut comme chef de l’Église son concurrent Clément VII, il l’excommunia, et offrit la couronne de Naples à Charles de Duras. La reine, menacée de fous côtés, pour se ménager l’appui de la France, nomme Louis, duc d'Anjou, frère de Charles V, son héritier, par son testament du 23 juin 1380. Naples, apprenant cette dernière disposition de la reine, fait entendre des murmures, ef se prépare à la révolte; Charles, voulant profiter de l’heureuse disposition des esprits, se rend dans cette ville, en donnant à peine à Jeanne le temps de se renfermer au château Neuf. Là, elle attendait ses galères provençales pour fuir en France. Mais Charles , qui craignait qu’une si belle proie ne lui échappât, tient la reine étroitement bloquée. Othon, mari de la reine, était découragé, et restait à Averse dans une fatale inaction. Il tenta un coup désespéré ; mais dans le combat qu’il livra à Charles, il fut fait prisonnier. La reine se mit au pouvoir de son ennemi. Le lendemain, Louis d'Anjou et les galères provençales arrivèrent : ce secours fut la perte de Jeanne, Charles de Duras la fit étouffer entre deux matelas, au château de Muso, dans la Basilicate. Sa mort arriva le 22 mai 1382, après cinquantesept ans d’âge et trente-sept ans de règne. Louis MÉRy.

JEANNE II, reine de Naples, naquit en 1371. Elle était fille de Charles de Duras, et succéda en 1414 à Ladislas, son frère. Princesse sans mœurs et livrée à un favori, Pandolfo Alopo, elle épousa Jacques de Bourbon, comte de la Marche, qui la fit enfermer en même temps qu’il livrait son amant au bourreau. Mais les Napolitains délivrèrent Jeanne, et son mari devint son prisonnier à son tour. Le pape Martin V obtint la liberté du roi, qui se fit cordelier. Jeanne se donna alors un nouveau favori, Caracciori, qu’elle combla d’honneurs et de richesses et qu’elle fit mettre

à mort quelques années après. Cependant le fameux condottiere Jacques Sforza menaçait le trône de Jeanne, auquel il avait suscité un prétendant dans la personne de Louis LIT d’Anjou. La reine, en quête d’un défenseur, adopta Alfonse V, roi d'Aragon, qui tout d’abord remporta quelques succès sur son compétiteur ; mais soudain il tourne ses armés contre celle qui l'avait appelée’, et Jeanne révoque au profit de Louis d'Anjou l'adoption qu’elle avait consentie. Sforza passe aussitôt sous ses drapeaux, et Alfonse est contraint à la retraite. Jeanne mourut en 1435, après avoir désigné pour son successeur René d'Anjou, qu’elle avait adopté à la mort de son frère.

JEANNE DE BOURGOGNE, reine de France, épouse de Philippe le Long. Elle était fille d’Othon IV, comte palatin de Bourgogne et mourut en 1325, à Roye en Picardie, après avoir fondé à Paris le collége de Bourgogne. Jeanne fut atcusée d’adultère, en 1313, et condamnée à un emprisonnement perpétuel dans le château de Dourdan. Mais son époux la reprit au bout d’un an. Plusieurs écrivains modernes ont accusé cette princesse de désordres généralement imputés à la mémoire de Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel.

Il ne faut pas la confondre avec Jeanne de Bourgogne, première femme de Philippe VI de Valois et fille de.Robert II, duc de Bourgogne, morte en 1348.

JEANNE DE FRANCE, duchesse de Berri, fille de Louis XI et de Charlotte de Savoie, née en 1464, épousa en 1476 Louis d'Orléans, son cousin germain, qui régna depuis sous le nom de Louis XII. Ce mariage étonna toute la cour. La plupart des historiens en attribuent le motif à la haine de Louis XI conire la maison d'Orléans. La princesse Jeanne était d’une constitution débile, bossue et de petite taille. Louis X[£ ne laissait pas ignorer ce qui l’avait surtout déterminé. I1 écrivait au comte de Dammartin, « que les époux n'auraient pas beaucoup d’embarras à nourrir les enfants qui naîtraient de leur union; mais que cependant elle aurait lieu , quelque chose qu’on en pôt dire. » Il le proposa à Marie de Clèves, veuve de feu Charles d'Orléans. Cette proposition était un ordre : « le contredire, dit l'historien Saint-Gelais de Montlieu, ou lui faire des remontrances, n’était pas un parti sûr, vu l’homme que c’élait. » La princesse n'avait que douze ans, le duc d'Orléans quatorze ; il était bien fait et fort aimable ; le mariage fut célébré en 1476. Il avait été conclu dès le 28 octobre 1473. Cet historien assure encore que le jour des noces le duc d'Orléans protesta, « même en présence d’aucuns des familiers, qu’il n’entendoit, ni ne vouloit donner aucun consentement à ce mariage ». Il obéit cependant, et ne maninifesta aucune répugnance marquée tant que vécut Louis XI ; il n’y allait pas moins que de sa vie. Le roi avait placé auprès du jeune époux des surveillants, des espions. Cependant, le duc ne pouvait pas toujours dissimuler son éloignement pour sa femme, II s’oublia un jour, jusqu'à faire de cette princesse, en présence du roi, un éloge ironique, jusqu’à vanter sa beauté, la noble et imposante régularité de sa taille. Louis XI s'était contenté de lui répondre qu’il ne disait pas tout : « Vous oubliez, ajouta-t-il, de dire que la princesse est non-seulement vertueuse et sage, mais fille d'une mére dont la sagesse n’a jamais été soupçonnée. » Cette réponse était une épigramme contre la duchesse douairière d'Orléans, que toute la cour savait être mariée en secret avec Rabodange, son maître d'hôtel, lequel avait été son amant, avant même le décès du feu duc d'Orléans.

Jeanue aimait son époux, mais elle ne se faisait pas illusion sur l’indifférence de ce prince; elle prévoyait que dès qu’il pourrait agir librement, il saisirait la première occasion de rompre son mariage. Le prince en effet s'était contraint par peur sous le règne de Louis XIet pendant la régence de la dame de Beaujeu; Jeanne savait que dès les premières années du règne de Charles VIII des propositions de mariage avaient été faites à la princesse Anne de Brelagne; mais elle n’en-manifesta aucune plainte, elle n’en

JEANNE

remplit pas moins tous ses devoirs d’épouse, ec pendant la captivité du duc, après la bataille de Saint-Aubin, elle sollicita et obtint sa liberté du roi Charles VIII. Mais après la mort de ce monarque, auquel il succéda, le duc d'Orléans s’occupa sérieusement des moyens de rompre son mariage , et de donner sa main à la princesse de Bretagne, qu’il aimait depuis longtemps. Il proposa ce divorce dans son conseil. Il alléguait pour motif : 1° qu'il n’y avait pas eu consentement libre de sa part; 2° qu’il n'avait cédé qu’à la crainte et à la violence; 3° qu’il y avait parenté entre lui et la princesse Jeanne, et une alliance spirituelle avec Louis XI, qui était son parrain; 4° enfin que le mariage n'avait jamais été consommé. Il obtint du pape Alexandre VI des commissaires. Ferdinand, évêque de Setta , légat du pape en France, Philippe de Luxembourg, évéque du Mans, et Louis d’Amboise, évêque d’Alby, furent chargés de décider cette affaire. Il n’y avait de motif grave que le défaut de consommation; les autres moyens ne pouvaient soutenir l'épreuve d’un sérieux examen. Jeanne répondit aux Commissaires qu’elle ignorait lors de son mariage la parenté spirituelle de Louis XI avec le due, et qu’elle avait contracté de bonne foi, qu’elle n’avait éprouvé aucune violence, qu’elle respectait assez la mémoire de son père pour penser qu’il n'avait pris que des voies légitimes, et quant au dernier motif, le défaut de consommation, que l’honnêteté ne lui permettait pas de s’expliquer nettement, mais que sa conscience l’empêchait d’en demeurer d’accord, Le mariage n’en fut pas moins déclaré nul. Le pape accorda une dispense au roi pour épouser Anne de Bretagne, veuve de Charles VIII. Jeanne garda le silence. Louis XII lui donna pour son entretien le duché de Berri, les domaines de Chätillon-sur-Indre, Châfteauneuf-sur-Loire, de Pontoise, et une pension de 12,000 écus. Elle se retira à Bourges, et y fonda le couvent des religieuses de l’Annonciation. Elle fit venir à cet effet dix jeunes filles de Tours, auxquelles elle donna pour directeur etconfesseur le cordelier Nicolas Gilbert, qui changea son nom en celui de Gabriel de l'Ave Maria. « Jeanne de France, dit Brantôme, fille du roi Louis XI, fut bien spirituelle, mais si bonne qu'après sa mort on la tenoit comme sainte et quasi faisant des miracles, à cause de la sainteté de la vie qu’elle mena après que le roi Louis XII son mari l’eut répudiée et qu’elle se fut retirée à Bourges. » Elle fit profession le jour de la Pentecôte, en 1504, et mourut dans la nuit du 4 au 5 février 1505. Durex (de l'Yonne). JEANNE, comtesse de Flandre et de Hainaut, fille aînée de ce Baudouin, comte de Flandre, premier chef de l'empire latin fondé à Constantinople en 4204, qui, fait prisonnier par les Bulgares, à la bataille d’Andrinople (1505), disparut sans qu’on ait pu savoir ce qu'il était devenu, succéda à son père en Europe, comme comtesse de Flandre et de Hainaut. Le comte de Namur, son tuteur, l’enleva aussitôt et la fit conduire à Paris, où Philippe-Auguste la retint environ six ans. Illa maria, en 1211, à Ferrand ou Ferdinand, prince de Portugal, qui fut pourtant assez ingrat pour prendre part à la bataille de Bouvines contre Philippe-Auguste, 11 y fut fait prisonnier. Jeanne, ambitieuse et infidèle, n’offrit de son mari qu’une rançon insuffisante. Louis VIII, qui maintint la comtesse en Flandre, lui rendit le service, dit M. Michelet, de garder son mari prisonnier à la Tour du Louvre. « Cette Jeanne, continue lemême historien, était fille de Baudouin, le premier empereur latin de Constantinople, qu’on croyait tué par les Bulgares. Un jour le voilà qui reparaît en Flandre. Sa fille refuse de le reconnaitre ; mais le peuple l’accueille, et elle est obligée de fuir près de Louis VII, qui la ramène avec une armée. Le vieillard ne pouvait répondre à certaines questions ; et vingt ans d’une dure captivité pouvaient bien avoir altéré sa mémoire, Il passa pour imposteur, et la comtesse le fit périr. Tout le peuple la regarda comme parricide, » Pour quelques auteurs, ce Baudouin, qui reparut en 1225, n’était qu’un ermite, nommé Bernard Rains. Fatigués d’un joug que les exactions et les caprices de leur souveraine rendaient lourd,

JEANNE

les Flamands s’empressèrent de croire à la résurrection de Baudouin. Jean d'Angleterre, intéressé à l’admettre pour acquérir un allié contre la France, se déclara non moins promptement convaincu, et promit ses secours.-Malheureusement Louis VII, dont la politique avait besoin de la conviction contraire, parce qu’une femme discréditée lui convenait mieux qu'un guerrier célèbre à la tête d’un des grands fiefs du royaume, se sentit incontinent aussi l'opinion utile à sa situation. Cité par-devant le roi et ses barons, dans Péronne, le prétendant y fut jugé un imposteur. On ne viola pas toutefois le sauf-conduit sur la foi duquel il était venu; mais à peine sorti de France, il fut appréhendé par les agents de Jeanne, qui l’envoya presque aussitôt à la potence. A son avénement, la reine Blanche, mère de saint Louis, rendit la liberté au comte Ferrand, qui était resté douze ans captif. 11 mourut en 1233. Trois ans après, Jeanne, malgré ses déréglements, trouva un second époux en Thomas de Savoie, oncle de Marguerite, femme de saint Louis. Jeanne cessa de vivre en 1244. Sa doublé unionet beaucoup de faiblesses ne lui avaient pas donné de postérité. Marguerite, dite de Constantinople, sa sœur cadette, lui succéda. La vie de cette femme ne fut pas marquée d'événements moins bizarres. L. Louver.

JEANNE, duchesse de Bretagne. Voyez BRETAGNE, tome III, page 689.

JEANNE, comtesse de Montfort. Voyez Monrrorr et BRETAGNE.

JEANNE D’ALBRET, reine de Navarre, mère de Henri LV, née à Paris, le 7 janvier 1528, mourut à Paris, le 10 juin 1572. A l'exemple de sa mère, Jeanne d’Albret fut habile, spirituelle, éloquente, belle sans art, émule et bienfaitrice des savants et des poëtes. Mais les qualités qui, dans la destinée paisible de Marguerite de Valois, s'étaient converties en grâces douces etséduisantes, prirent au milieu des orages dont la vie de sa fille fut agitée un caractère de force et d’élévation qui à fait de cette dernière légale des plus grands hommes. Dès l’âge de onze ans, malgré ses refus et ceux de sa mère, l'autorité violente de François 1° donna sa main au duc de Clèves. On ne cite ce lien, borné dès lors à une cérémonie extérieure, et bientôt rompu légalement, que parce qu’il servit de prétexte aux ligueurs pour soutenir soit la nullité du mariage que Jeanne d’Albret contracta ensuite avec Antoine de Bourbon , soit la bâtardise de Henri IV, qui en était issu. On remarqua, lors de ce mariage avec le duc de Clèves, que le roi avait tellement chargé sa victime d’or et de diamants, qu’elle succomba’sons le poids de ce luxe barbare, et que le connétable se vit, en murmurant, obligé de ja porter dans ses bras à l’autel.

Son peuple, son fils et son Dieu se partagèrent les affections de Jeanne d’Albret. Comme reine, elle gouverna avec sagesse et douceur ; encouragea l’agriculture, les bonnes études et les bonnes mœurs ; conserva et agrandit les établissements de Marguerite , et laissa dans le Béarn une mémoire encore adorée. C’est en chantant une chanson béarnaise qu’elle donna le jour à Henri IV ; c’est par une éducation mâle et populaire qu’elle l’arma contre le sort ; c’est par un choix d’instituteurs habiles , entre lesquels elle fut toujours elle-même le premier et le plus vigilant, qu’elle le prépara au trône. Comme chrétienne, elle fut l'honneur et l'appui du culte évangélique. Les lecons de sa mère , l’injustice du saint-siége envers sa maison, et le scandale des mœurs ecclésiastiques, avaient poussée vers la doctrine des réformés. Elle contribua également à la propager par lautorité de ses vertus et par les productions de sa plume, que distinguaient une logique entraînante et une concision nerveuse; elle se montra dans sa croyance, comme dans tous les actes de sa vie, sincère, constante et magnanime.

Ses chagrins les plus vifs furent l'ouvrage de l’époux qu’elle avait choisi par tendresse, et que l’histoire a flétri de ses mépris. Antoine de Bourbon, léger, crédule, indécis, voluptueux, incapable de tenir son rang à la cour de

France, y demeura opprimé par les Guise, et exposé au poignard dont le débile François II avait promis de le frapper ; il finit par se vendre à ses ennemis, et sacrifia sa religion et sa femme à l’appât des plus grossières séductions, telles que la principauté de Sardaigne, la main de la trop célèbre Marie Stuart, la perspective des couronnes d'Écosse et d’Angleterre. Catherine de Médicis, qui haïssait Jeanne d’Albret, comme le vice doit haïr la vertu, joignit à ces folles illusions les pratiques de son art : on sait qu’elle dressait elle-même à l’espionnage et à l’impudicité un essaim de filles d'honneur, destiné à la défaite de ses ennemis. L’ingrat Antoine préparait son divorce , lorsqu'il fut blessé au siége de Rouen, et termina des jours avilis, entre les bras de la concubine ( Du Rouet de La Béraudière ) tirée pour lui du sérail de Catherine.

Jeanne d’Albret vitalors se conjurer contre elle les plus terribles adversaires, l'Espagne, la cour de Rome et la France. Philippe IL conçut l’horrible dessein de la faire enlever et périr avec son fils; déjà son or avait payé et disposé les artisans de ce crime. La reine de Navarre dut son salut à la noble pitié d’Élisabeth de France, troisième femme de Philippe, qui put la prévenir à temps de cet infernal complot, et tromper l'espoir de l’inquisition, qui attendait sa double proie la torche à la main. De son côté, le pape Pie IV excommunia la reine de Navarre, la déclara déchue du trône , et l’assigna par un monitoire à comparaître en personne devant lui, afin que son procès lui fût fait par ie saint-office. Mais, sans se déconcerter, elle dénonça à tous les souverains de l’Europe cet attentat emprunté des siècles les plus barbares. Sa vigueur et son éloquence obtinrent un plein succès, et l’animadversion générale éteignit dans la main du pontife des foudres qui m’étaient plus de saison.

Mais Catherine de Médicis, qui mêlait à un esprit faible et brouillon un cœur faux et sanguinaire, retombait toujours par ses propres ruses dans la guerre civile, et s’en consolait en dirigeant ses vengeances contre Jeanne d’Albret. Le féroce Montluc fut surtout chargé d’environner de piéges cette malheureuse veuve, et se flattant de la saisir vivante , il s’écriait déjà d’une voix cynique, et en vrai soldat de Médicis : Je veux connaître s’il fait aussi bon avoir affaire avec une reine qu'avec les autres femmes. Jeanne d’Albret, poussée à bout, conduit enfin son fils au camp des opprimés, et montre tout ce que peuvent le courage d’une mère, l’exaltation de la piété, et les mouvements d’une âme forte et généreuse. Après la défaite de Jarnac la mort du prince de Condé et la blessure de Coligny, c’est elle qui harangue et rallie l’armée, qui devient l'âme du parti, reprend ses États envabis un instant, négocie avec les cours, anime les guerriers , et veille sur Henri IV. Son héroïsme et ses talents réduisent ses ennemis à faire la paix, mais la paix telle qu’on peut l’attendre de la politique des méchants.

La fourberie prit la place de la violence : Jeanne d’Albret fut appelée à la cour de France, et on lui offrit pour son fils la plus belle des filles de Henri IT; elle résista longtemps, et quand elle céda, ce ne fut point par conviction, mais par condescendance pour des amis aveuglés, qui commencçaient à calomnier sa prudence. Sa mort suivit de près son arrivée. Selon le bruit général, elle fut empoisonnée par des gants que lui fournit un Italien, parfumeur de la reine ; et, deux mois après, l’affreuse catastrophe de la Saint-Barthélemy ne justifia que trop ces soupçons, en découvrant l'intérêt que les ordonnateurs de ce massacre avaient eu à fermer par un crime des yeux trop clairvoyants. Au reste, quoique cet empoisonnement soit plus vraisemblable que démontré, on risque peu de l'ajouter aux forfaits avérés de Catherine de Médicis.

La reine de Navarre a laissé des souvenirs glorieux pour son sexe, et que n’a pu effacer l’ingratitude de Lous X1IL. Ce monarque, oubliant trop qu’il était fils de Henri IV, se hâta de supprimer les belles ordonnances que Jeanne d’Albret avait données au Béarn et le fameux collége d’Or-

thez, fondé aussi par elle, et qu'on avait, à juste titre, surmommé la nouvelle Athènes.

LEMONTEY, de l’Académie Francaise.

JEANNE D’ARC. Il n’y a rien à comparer, ni chez les anciens, ni chez les modernes, ni dans la fable, ni dans l’histoire, à la pucelle d'Orléans. Donnez à la muse épique le choix de l'invention la plus touchante et la plus merveilfeuse, interrogez les traditions les plus imposantes que les Ages d’héroïsme et de vertu aient laissées dans la mémoire des hommes, vous ne trouverez rien qui approche de la simple, de l’authentique vérité de ce phénomène du quinzième siècle. La France, à la suite du règne le plus malheureux dont les annales dela monarchie fassent mention jusqu'alors, envahie par ses ennemis, à peine soutenue sur le penchant de sa ruine par la vaillance de quelques preux, n’oppose plus à la force de ses destinées qu’une vaine résistance. Paris est occupé par le duc de Bedfort, régent pour un roi anglais. L'infortuné Charles VIT, errant de ville en ville, sans espérance et bientôt sans royaume , cède à l’infortune qui l’opprime. Près de chercher un asile dans une cour étrangère , il jette un dernier regard, un regard de désespoir sur cette belle France, qui ne lui offre de toutes parts que d’affreux déchirements et un petit nombre de braves mourant

sans vengeance sur les ruines des villes incendiées qu’ils ont |

‘éfendues. À peine quelques places arrêtent encore les pro- £rès de l’ennemi. A peine une vieille prophétie, qui annonce än'une jeune fille, venue des environs du Bois-Chenu , dé- Evrera le royaume, soutient encore la confiance des esprits faibles. Tout va périr, quand cette jeune fille paraît. C’est une paysanne de seize à dix-sept ans, d’une taille noble et élevée, ü'une physionomie douce, mais fière, d’un caractère re- Larquable par un mélange de candeur et de force, de modestie et d'autorité; d’une conduite , enfin, qui fait l'admiration de toutes les personnes qui l'ont connue. Les mères né désirent point de fille plus parfaite, les hommes n’ambitionnent pas le cœur d’une femme plus digne d’être aimée ; mais dès l'enfance elle a renoncé au bonheur d’être épouse et mère. Appelée à une vie d’héroïsme et de sacrifices par la voix même des anges, elle a voué sa virginité à Dieu à l'ège de treize ans.

On ne sait rien autre chose de ce temps-là, sinon qu’elle naquit vers 1410, à Donrémy, village relevant du roi de France, sur les marches de Ja Lorraine et de la Champagne (Vosges), où la guerre et les partis qui divisaient le royaume, avaient de tout temps laissé des traces profondes ; que son père se mommait Jacques d’Arc, et sa mère Isabelle Romée; qu'ils avaient cinq enfants, vivaient du produit d’un champ et de quelques bestiaux ; qu’elle menait enfin une vie toute pastorale dans le hameau qui l’a vue naïtre, conduisant les troupeaux de son père, ou s’occupant à coudre et à filer le chanvre et la laine. Seulement, à certains jours de fête, on la voyait prosternée, à l'ermitage de Bermont, devant la sainte image de la Vierge, ou bien elle se réunissait aux jeunes filles de son âge, pour chanter et danser sous l’Arbre des Fées, qui existait encore en 1628. C'était un hêtre magnifique où, pendant toute la belle saison, les bergères allaient suspendre les chapeaux de fleurs et les guirlandes qu’elles avaient tressées dans la prairie; mais Jeanne d’Are les réservait pour la chapelle de Donrémy. On dit aussi qu’elle dansait peu , mais qu’elle chantait avec an charme inexprimable, probablement des hymnes et des cantiques à la louange des saints. Quand les habitants de son village furent interrogés quelques années après sur ces différentes circonstances , ils affirmèrent presque {ous que quand elle était petite et qu’elle gardait les brebis, on avait vu souvent les oiseaux des bois et des champs venir manger son pain dans son giron, comme s'ils fussent privés.

Telle est la puissance que Dieu suscite tout à coup pour lever le siége d'Orléans, faire sacrer le roi dans une ville occupée par les Anglais, et réduire leurs armées, si longtemps triomphantes, à abandonner à la France. Les rebuts réitérés qu'elle essuie d'abord ne fatiguent point son cou-

Page 1