JEANNE D'ARC
poëte, l'honneur de la nation par son génie , l’opprobre de la nation par l’usage qu’il en a fait trop souvent, hésita, jeune encore, entre deux sujets d’épopée, Jeanne d’Arc, et Henri IV, et qu’il eut le malheur peut-être de choisir le second, placé dans un ordre d’inspirations moins merveilleuses, dans un siècle moins chevaleresque, moins poétique, moins religieux , dans un système de mœurs moins convenable à la muse épique, et ne pouvant dès lors fournir que la matière d’une histoire élégante et pompeuse. La haine du christianisme, qui dévorait son cœur, le dirigea probablement dans ce choix mal entendu. Ses passions le trompèrent au préjudice de sa gloire. De l'héroïne de Donremy, de cet ange d’innocence et de grâce, qui a coûté des larmes à ses bourreaux et que l’histoire ne nommera jamais sans respect; qui à répandu tant de sang pour la patrie; qui lui à conquis tant de drapeaux et redonné tant de vil- LES... ; de cette pauvre jeune fille qui avait délivré la France, et que les Anglais ont brûlée à dix-huit ans, Chapelain à fait l'héroïne d’un poème sans chaleur et sans vie; Voltaire, le principal personnage d’un roman de prostitution, d’un roman dont l'exécution inimitable a peutêtre donné un rival à l’Arioste, mais qui souille notre littérafure d’une tache ineffaçable. Les étrangers Schiller et Southey ont été plus heureux. Les monuments, peu dignes d'elle, élevés à Rouen et à Orléans pouvaient faire dire que les beaux-arts ne l'avaient pas mieux traitée que la poésie, jusqu'au moment où une princesse, fille du roi Louis-Philippe, Marie d'Orléans, moissonnée toute jeune , sut enfin la première deviner et rendre la physionomie la plus poétique de notre histoire.
Des lettres de noblesse pour sa famille, l'exemption de la taille pour le village natal : voilà tout ce que Charles VII avait fait en faveur de l'héroïne morte pour sa cause. Seulement, en 1455, sur la requête de sa mère et de ses frères, il fit procéder à la révision de son procès et à la réhabilitation de sa mémoire.
Charles Nopier, de l’Académie Française,
En 1855 une statue équestre, due au ciseau de M. Foyatier, a encore été érigée à la mémoire de Jeanne d’Arc sur l’une des places d'Orléans. Nous emprunterons à l’éloquent panégyrique prononcé à cette occasion par l’évêque d'Orléans un passage qui complétera admirablement le travail de notre défunt collaborateur; c’est le tableau des derniers temps de la vie de l'héroïne française :
« Nous marchons vers Rouen. La sagesse humaine, dit M. Dupanloup, qui avait d’abord outrageusement repoussé la parole inspirée de Jeanne et ne l’avait suivie qu’axec hésitation quand elle appelait aux combats, refusait maintenant de la laisser partir, quoique Jeanne elle-même déclarât sa mission terminée. Cédant aux ordres du roi, à tort ou à raison, elle consentit donc à rester et suivit l’armée. Mais ce fut avec grande tristesse... On vit toujours en elle la même bonté de cœur, la même vaillance indomptable, mais ce n’était plus la même joie! Les fossés de Paris la virent encore, quoique blessée, garder sa bannière haute sous une grêle de boulets, de flèches et de pierres, et rester seule à lassaut jusqu'au soir. Elle criait aux assiégés : « Rendez la ville au roi de France! » Mais la joie n’y était plus. Elle laissait même parfois échapper de profonds soupirs de son cœur et les douloureux pressentiments de sa fin prochaine... C’est ainsi qu’au témoignage du due d'Alençon elle avait dit au roi lui-même : « Je ne durerai qu’un an, ou « guère davantage; c’est pourquoi voyez à bien employer « cette année. »
« À Saint-Denis , après avoir suspendu devant l’autel une riche épée qu’elle avait vaillamment arrachée des mains d’un chevalier anglais, vers la porte Saint-Honoré, à Paris, Jeanne demanda encore à quitter l’armée pour se rendre de là dans sa vallée natale : elle-même l’a déclaré devant ses juges. « Mes saintes me disaient que je ne devais pas aller plus « loin que Saint-Denis : je voulus aussi le faire, mais les « seignéurs ne me le permirent pas. »
DICT. DE LA CONVERS. — T, XI
« Elle n'avait jamais demandé à Dieu que deux choses : la délivrance du royaume et le salut de son âme. Dans ces derniers temps encore, et pressentant sa fin, elle disait souvent au bon frère Pasquerel, son confesseur : « Si je dois « bientôt mourir, dites de ma part au roi, notre maitre, « qu’il lui plaise faire bâtir des chapelles où on prie le Sei- « gneur pour le salut des âmes de ceux qui seront morts en « défendant son royaume, »
« Enfin, le secret de Dieu se déclara : ses saintes lui dirent « qu'avant la Saint-Jean elle tomberait aux mains de ses « ennemis; qu’elle ne devait point s’en effrayer, mais au « contraire accepter avec reconnaissance cette croix de la « main de Dieu, qui lui donnerait aussi la force de la porter « jusqu’au bout ! » Du reste, ses saintes ne lui dirent ni le jour ni l'heure; elles lui recommandèrent seulement d’être bien patiente et résignée…
« C'était encore, comme l’année précédente, le beau mois de mai, où les fleurs renaissent, et où tout s’anime dans la nature et seréjouit; mais cette fois Jeanne ne marchait plus comme vers Orléans d’un pas joyeux. L’épine blanche de lamère douleur était unique fleur que le mois de mai de l’année 1430 dût lui apporter.
« Et ce même mois, le 23 mai, après avoir jusqu’au dernier moment, toujours secourable aux assiégés, soutenu l'attaque par des prodiges de valeur, et protégé la retraite de tous les siens, demeurant seule en arrière d’eux et en face de l’ennemi, tout à coup les cloches de Compiègne donnèrent l'alarme, le pont-levis se releva derrière elle, et elle tombait aux mains des Anglais! et on la traînait de prison en prison jusqu’à Rouen! Et toutes les portes des villes de France demeuraient fermées derrière elle! et nul n’en sortit pour la défendre, et nul ne sut mourir pour elle!
« Je l’avoue, parmi les iniquités de la terre, je n’en sais pas qui blessent plus profondément mon âme que les iniquités de la justice. Mais quand j'y rencontre un prêtre, quand un évêque y préside, l'atteinte est si cruelle que mon âme fléchit. Oh! c’est alors qu’il faut élever sa pensée plus haut. Les iniquités sont de la terre! il faut donc s’y faire; mais il faut savoir aussi que quand les indignités dcivent dépasser toute mesure, quand l’injustice et la bassesse humaine doivent aller au comble, Caïphe et Judas n’y manquent jamais! J1s ne manquèrent pas ici. Eh bien, je m’en réjouis; rien ne manquera donc à la grandeur de cette pauvre fille.
« Oui, elle est grande, parce qu’elle souffre ! elle est grande, parce qu’elle meurt pour son pays, pour la vérité et pour la justice! elle est grande, parce qu’elle n’y rencontre que le délaissement, l’ingratitude, le mensonge, l’atroce calomnie, le mal pour le bien! elle est grande, non pas seulement parce qu’elle a eu un évêque pour meurtrier, des juges pour bourreaux, non pas seulement parce qu’elle a été vendue le prix d’un roi, parce que c’est au nom d’un roi d'Angleterre qu’elle est tuée, et sous le regard impassible d’un roi de France! en sorte que tout serait royal dans sa mort, si tout n’y était pas abominable. Elle est grande, parce que c’est une puissante nation qui la tue, une puissante nation qui l’abandonne !…
« Enfin, quand je vois Dieu lui-même délaisser en apparence et abandonner ici-bas la vertu à de tels traitements, c’est alors que je m’élève au-dessus de tout jusqu’à Dieu lui-même, et que, lui demandant raison, j’atteins la certitude immortelle d’une vie meilleure et d’une gloire qui ne sera plus seulement celle des champs de bataille et des triomphateurs de la terre, mais celle des glorieux büchers, des vierges héroïques et des martyrs !...
« Jeanne d’Arc l'avait compris sans le bien définir. Mais est-ce qu’à vingt ans on a défini l'injustice des hommes et la grande justice de Dieu? Est-ce qu'à vingt ans, dans ce . premier épanouissement d’une âme généreuse, est-ce qu’on s'attend à rencontrer sur la terre le mal pour le bien, la haine pour Pamour? Elle sentait bien toutefois queses deux saintes, toutes deux vierges et martyres, ne lui avaient pas promis une autre couronne que la leur. Aussi elle ne leur avait de-
mandé que le salut de son âme et de la conduire en paradis.
« Et dans tout le cours de cet affreux procès, n’est-ce pas ce qu’elle nous fait entendre dans l'accent inspiré de ses mâles réponses ? Ne sentons-nous pas là, présentes et comme personnifiées en elle, avec une naïveté, une grâce, une force incomparables, la vérité, la justice, la sagesse, j'oserai le dire, une souplesse et comme une habileté céleste, en même temps que la grandeur et la majesté de celui qui juge les justices mêmes? « Oh! s’écrie-t-elle, j'en appelle à « Dieu, le grand juge des grands torts et injustices qu’on me « faict! Ah! vous écrivez ce qui est contre moi, et vous n’é- « crivez pas ce qui est pour moi! — Évêque , évêque, dit- « elle deux fois à son juge, c’est par vous que je meurs! »
« Puis elle lui pardonne; mais pour moi je suis bien aise qu’elle ait fait sentir à son cœur, s’il lui en restait, la pointe du glaive de la justice. « Vous vous mettez, lui dit-elle, «en grand danger. Ef je vous en avertis, afin que si Notre « Seigneur vous en châtie, j'aye fait mon devoir de vous « le dire. » L’avertissement fut inutile ; il mourut bientôt comme il avait vécu.
« Et lorsqu'on descendait jusqu'aux plus odieuses questions, lorsqu'on lui demandait lâchement : « Dieu haït-il les « Anglais? — De l’amour ou de la haine de Dieu pour les « Anglais, répondit-elle, je n’en sais rien ; mais je sais qu’ils « seront tous chassés de France avant peu d’années , excepté « ceux qui y mourront, et que Dieu accordera définitivement « Ja victoire aux Français! »
« Comment Dieu vous a-t-il choisie ? — S'il m'a choisie, « et non une autre, c’est qu'il lui a plu rechasser les en- « nemis du royaume par une simple fille. N’était la grâce de « Dieu, je ne saurais que devenir. Mais j'aimerais mieux « mourir que de renier ce que Dieu m’a fait faire. »
« Et lorsqu'on lui fait cette basse et insidieuse question : « Savez-vous si vous êtes en état de grâce? — Si je ne suis pas « en état de grâce, répondit-elle, Dieu daignem’y mettre; sij'y « suis, qu’il veuille m’y conserver ; car je serais la plus mal- « heureuse des créatures, et j’aimerais mieux mourir si je me « savais hors de grâce et de amour de mon Créateur, »
« Et lorsque enfin on demande à cette douce et vaillante créature, qui ne savait porter que sa bannière en avant au inilieu des combats, et nese servait jamais de son épée afin de ne tuer personne, si son espérance de victoire était fondée sur sa bannière ou sur elle-même : « Elle était fondée « uniquement sur Dieu, répond-elle. — Mais alors pour- « quoi votre bannière fut-elle portée devant celle des autres « chefs dans l’église de Reims, le jour du couronnement? » Jeanne les regarda: « Ah! elle avait été à la peine, il était « bien juste qu’elle fût aussi à l'honneur! »
« Quand la tempête eut éclaté, quand le feu eut été mis au bûcher, quand la foudre fut tombée sur la victime, quand son dernier regard fut venu, à travers les flammes, se reposer et mourir sur la croix de Jésus-Christ qu’elle avait demandé à une main charitable de lui montrer toujours de loin, quand ses oreilles eurent entendu les dernières paroles du bon prêtre qui ne quittait pas le bûcher, quand enfin le dernier cri de ce cœur et le dernier mouvement de ces lèvres expirantes eurent dit trois fois le nom de l'éternel amour : Jésus! Jésus ! Jésus! alors, comme au Calvaire, tous les bourreaux pleurèrent. »
JEANNE HACHETTE se mit à la tête des femmes de Beauvais et défendit vaillamment celte ville, assiégée en 1472 par Charles le Téméraire, duc de Bourgogne. Elle monta sur la muraille, arracha un étendard des mains d’un Bourguignon, précipita le soldat au bas de l'échelle, et porta son trophée à l’église des Jacobins, où il resta déposé. On trouve la gravure de ce drapeau dans la collection des costumes de Villemin,
Le surnom de Hachette vient sans doute de la petite hache darmes dont elle se servit dans cet exploit. On l’a jusqu'à nos jours désignée sous cette seule dénomination, et peu s'en est fallu que le véritable nom de l'héroïne ne parvint pas jusqu'à nous. Louis XI, dans ses lettres patentes d'Am-