‹ Dictionnaire de la conversation et de la leture. Seconde edition. v.11Chapitre 405 sur 522 · L L. LAURENT · texte numérisé non relu

L L. LAURENT

JÉSUITES, COMPAGNIE ou SOCIÉTÉ DE JÉSUS.

C’est la dénomination qu’a prise un ordre religieux qui, sans exercer de fonctions dans l’église, sans qu'aucun de ses membres soit jamais revêtu d'une des hautes dignités ecclésiastiques, a su par son adroite politique parvenir rapidement à un degré de puissance qui en fait un des plus remarquables phénomènes de l’histoire. C’est bien moins, d’ailleurs, au fondateur même del’ordre, àlgnacedeLoyola, qu’on doit attribuer la grandeur et la puissance auxquelles il est arrivé, qu’à. l’habileté consommée de ses successeurs.

Le 16 août 1534, dans la chapelle de la Vierge de l’église de Montmartre, Loyola, alors étudiant de Funiversilé de

! Paris, faisait avec Pierre Lefèvre, originaire de la Savoie,

François Xavier, originaire de la Navarre, Jacques Lainez, Alphonse Salmeron et Nicolas Bobadilla, trois Espagnoks, gens d'esprit d’ailleurs, et Rodriguez, gentilhomme portugais, tous les six ses condisciples à l’université, le vœu solennel de se consacrer à la conversion des infidèles et d'entreprendre le pèlerinage de Jérusalem. La guerre contre les Tures les ayant empêchés de se rendre en Palestine, les sept associés s’éparpillèrent dans les universités dc la haute Italie, à l’effet d’y faire des recrues à leur projet. Loyola se rendit de sa personne, en compagnie avec Lefèvre et Lainez, à Rome, où, en 1539, il lui fut donné de pouvoir réaliser le projet qu’il avait conçu de créer un nouvel ordre organisé d’une manière toute particulière et différant complétement des ordres religieux déjà existants. Conformément à une vision, il lui donna le nom de Société de Jésus, et ses membres, dont les premiers furent les individus que nous avons nommés plus haut, aux vœux ordinaires de pauvreté, de chasteté et d’obéissance aveugle et perpétuelle à leurs chefs, durent encore en ajouter un quatrième : celui de se rendre sans hésitation ni rémunération en quelque lieu que le pape les enverrait comme missionnaires, et de consacrer toutes leurs forces ainsi que toutes leurs ressources à l’accomplissement des missions que le souverain pontife leur conficrait. Les novices, indépendamment des autres exercices de piété en usage, devaient être éprouvés en accom-

plissant les plus humbles fonctions auprès des malades dans les hôpitaux, l'exemple de Xavier faisant, au besoin, un point d'honneur aux membres de cette espèce de chevalerie ecclésiastique de sucer les ulcères les plus dégoûtants. Une bulle spéciale du pape Paul III, en date du 27 septembre 1540, approuva l’ordre, dont les membres, dans une assemblée tenue l’année suivante, élurent son fondateur pour leur premier général. Mais l'intelligence d’Ignace de Loyola n’était point à la hauteur d’un tel rôle; et ses projets informes, modifiés et amendés pour la plupart par Lainez, furent en réalité mis à exécution par ce dernier et ses savants amis. A l'exemple de Paul IT, Jules LIL accorda aussi à ces clercs réguliers des priviléges tels que n’en avait encore jamais possédé une corporation quelconque, soit dans l’Église, soit dans l’État. Il voulut qu’ils jouissent de tous les droits des ordres mendiants et des prêtres séculiers, et qu'ils fussent exempts, eux et leurs biens, de toute juridiction, surveillance ou imposition, tant épiscopale que temporelle, de telle sorte qu’ils n’eussent à reconnaître d’autres maîtres sur la terre que leurs supérieurs et le pape. En outre, ils devaient être en état d'exercer les fonctions sacerdotales de tous genres auprès des hommes de toutes les classes, avoir les pouvoirs nécessaires pour absoudre de tous péchés et peines ecclésiastiques, pour transformer en obligations de faire de bonnes œuvres les vœux formés par des laïcs, pour acquérir en tous lieux des églises et des biens sans autorisation ultérieure du saint-siége, pour créer des maisons de l’ordre là où ils le jugeraient convenable, enfin pour se dispenser euxmêmes suivant les circonstances de l’observation des heures canoniales, du jeûne, de l’abstinence des aliments interdits, et même de la lecture du bréviaire. En outre, leur général était investi d’une autorité illimitée sur tous les membres de l’ordre, du droit de les envoyer en mission là où il le jugeait opportun, de les placer partout en qualité de professeurs de théologie, enfin de leur décerner des dignités académiques équivalant à celles des universités.

Le principe fondamental de la constitution de la Société de Jésus, c'est que ses membres cherchent à se méler autant que possible au monde et à ses œuvres, tout en demeu-

rant intérieurement réunis comme ordre. En conséquence,.

ils sont divisés en cinq classes ou degrés: les novices, les coadjuteurs temporels, les écoliers approuvés, les coadjuteurs spirituels et les profès des quatre vœux.

Les novices, recrutés parmi les hommes et les jeunes gens les plus instruits et annonçant le plus de talents, sans acception de naissance ou de toute autre circonstance extérieure, et éprouvés par un séjour de deux années passées dans des maisons de noviciat au milieu d’actes de renoncement à soi-même et d’obéissance, ne sont point encore compris parmi les membres de la société proprement dite. Les plus humbles parmi eux sont les collaborateurs, qui ne font pas de vœux conventuels, et peuvent par conséquent être renvoyés. Leur position dans l’ordre est tantôt celle de subordonnés et d’aides ou assistants des membres des degrés supérieurs, tantôt celle de simples affiliés. C'est ce qu’on appelle aussi les jésuites derobe courte, Des hommes du monde appartenant aux classes les plus élevées, des fonctionnaires publics surtout et autres personnages influents, eurent quelquefois l'honneur d’être admis dans cette classe ; c’est ce qui arriva, var exemple, à Louis XIV lui-même dans sa vieillesse, sous le règne de la Maintenon.

Les coadjuteurs temporels sont des laïques qui ne prononcent que des vœux simples. On les emploie généralement à des travaux manuels; ils ne font qu'une année de noviciat, et ne peuvent exercer d’office public qu’au bout de deux ans.

Un degré plus élevé est celui des écoliers approuvés, qui sont versés dans la connaissance des sciences et des lettres, font des vœux secrets et doivent se vouer plus spécialement à l'éducation et à l'instruction de la jeunesse. On les emploie comme professeurs, prédicateurs, recteurs et instituteurs, comme gouverneurs et directeurs de consciences dans les familles, et comme assistants pour les missions,

JESUITES

Viennent ensulle les coadjuteurs spirituels, dont les vœux sont publics ; le supérieur les reçoit au nom du général, mais leurs vœux sont également réputés simples à l'égard de la Compagnie, qui en dispense ceux qu’elle congédie.

Le degré supérieur se compose des profès. On ne les choisit que parmi les membres de l’ordre qui ont le plus d'expérience du monde et qui ont donné d'irréfragbles preuves de prudence, d’habileté, d'énergie et de dévouement sans bornes pour l’ordre, et que dès lors on juge dignes d’être initiés à tous les secrets de la Société. Quand ils sont admis profès, à leur vœu de chasteté, de pauvreté et d’obéissance ils ajoutent celui d’entier dévouement aux ordres du pape, en s’obligeant à accepter toutes les missions qu’on pourra leur donner. Quand ils ne vivent point en commun dans les maisons professes, on les emploie comme missionnaires chez les idolâtres et les hérétiques, comme régents dans les colonies les plus lointaines, comme confesseurs des princes et comme résidents de leur ordre dans les lieux où il ne possède point de collége; et dans ce cas ils sont affranchis de l’obligation de se livrer à l'éducation de la Jeunesse. Il n’y a que les profès qui prennent part à l’élection du général de l’ordre, lequel doit lui-même avoir été profès, et il choisit parmi eux les assistants, les provinciaux, les supérieurs et les recteurs. r

Le général est nommé à vie, réside à Rome, et exerce un pouvoir absolu, illimité. Les membres de l’ordre lui doivent une obéissance aveugle et passive : il a le pouvoir de faire de nouvelles règles et de dispenser des anciennes ; il reçoit dans l’ordre et en chasse qui il veut ; il nomme à toutes les charges, hors celles d'assistant et d’admoniteur ; distribue les emplois et convoque les assemblées de l’ordre, qu’il préside et où sa voix compte pour deux. Ses ministres ou assistants, entretiennent groupés autour de lui des correspondances suivies avec tous les provinciaux du globe. Les supérieurs écrivent une fois la semaine à leur provincial, et les provinciaux tous les mois au général. Enfin, tous les membres ont la liberté de lui exposer leurs besoins et leurs griefs sans aucun intermédiaire. Par cette correspondance particulière, le général des jésuites est le monarque le mieux instruit de ce qui se passe dans ses États. Ses sujets, en outre, fréquentent partout non-seulement le peuple, mais les ministres , les grands, les princes, les rois ; et il se trouve ainsi dominer de Rome toutes les monarchies de la terre. Obligé de s'absenter ou malade, il confère l'intérim à un vicaire général. Seulement, si l’âge ou la maladie le rendent incapable de gouverner, c’est la Compagnie qui, moyennant sanction du pape, pourvoit au vacariat général, avec pouvoir absolu et droit de succession. Le général doit aussi avant sa mort nommer un vicaire général. A son défaut, le droit d’en élire un appartient aux profès qui se trouvent alors à Rome. Les fonctions de ce vicaire consistent à convoquer une assemblée générale pour l'élection du général et à gouverner pendant la vacance. Son autorité est limitée; il ne peut introduire de nouvelles règles, de nouvelles cérémonies, ni changer celles. qu’il trouve établies; et ses pouvoirs expirent à la nomination du général.

Les assistants composent le conseil secret du général ; ils portent le nom des États où ils ont vu le jour, et comme lui sont choisis par toute la Compagnie assemblée, S'il menait une vie scandaleuse, ou s’il dissipait les revenus de l’ordre, ils pourraient convoquer une assemblée générale pour déposer le général. Outre ces assistants, il y a près de Ini un officier préposé par la compagnie pour l’avertir en secret de ce qu'il remarque d’irrégulier dans sa conduite, Ce conseiller s’appelle admoniteur. Malgré ce contre-poids, il n’y a point de chef plus absolu, plus respecté, ni qui redoute moins d’être déposé que le général des jésuites.

Les provinciaux sont les gouverneurs des provinces de l'ordre, Ils nomment provisoirement les vice-provinciatux, les supérieurs de maisons professes et de noviciats, et les recteurs de colléges dans leurs provinces. Ils choisissent encore les maîtres des novices, les procureurs, les minis-

JÉSUITES

tres, les préfets spirituels, ceux des études, ceux de la santé, les prédicateurs, les confesseurs , les consulteurs , les admoniteurs, les supérieurs, les régents des colléges, les professeurs et les premiers officiers des universités, excepté les recteurs et les chanceliers ; mais tous leurs choix doivent être soumis à la sanction du général. Ils peuvent admettre au noviciat les sujets en qui ils trouvent les qualités requises, et renvoyer ceux qui sont déjà dans le premier et le second noviciat, à moins que le général ne les ait approuvés ou qu'ils paient apporté de grands avantages à la Compagnie. Ils ne peuvent qu’en cas d’urgente nécessité expulser les écoliers approuvés ou les coadjuteurs non formés, sans son autorisation préalable, et n’ont nul pouvoir pour renvoyer les profès et les coadjuteurs formés, spirituels ou temporels : au général seul appartient ce droit. Is ont quatre assistants, dont un fait toujours l'office d'admoniteur. Ces hommes, placés par le général auprès des provinciaux , l’informent exactement de leur conduite.

Les commissaires et les visiteurs sont des officiers extraordinaires envoyés par le général pour inspecter les maisons et colléges de l’ordre, écouter les plaintes et réformer les abus.

Chaque province, chaque maison professe, chaque collége, chaque noviciat, a son procureur particulier. Il y a en outre à Rome un procureur général, chargé de toutes les affaires de la Compagnie Ils perçoivent les revenus et les aumônes, régissent le tempore], et soutiennent les procès intentés à la Compagnie, qu’il leur est ordonné de terminer, autant que possible, à l’amiableiet sans intervention des tribunaux.

Outre ces hauts officiers, on en compte bon nombre de subalternes : des examinateurs, préposés pour éprouver les néophytes; des novices chargés d’un second examen; des ministres qui soulagent les supérieurs; des sous-ministres pour la cuisine, le réfectoire, le dortoir , la cave; des consulteurs, qui aident les supérieurs de leurs conseils ; des admoniteurs, qui les avertissent ; des préfets spirituels, qui président aux actes de dévotion; des sacristains, des infirmiers, des portiers, des maîtres de la garde-robe, des acheteurs, des dépensiers, des cuisiniers, des éveilleurs, des visiteurs de chambres, etc., etc., tous fonctionnaires dont les titres désignent assez le genre d’occupations.

A la mort de son fondateur, la Compagnie de Jésus comptait déjà 1,000 membres, répartis en douze provinces, dont la première était le Portugal, où Xavier et Rodriguez étaient venus s'établir dès 1540. Les développements pris par la Compagnie dans les États d'Italie et en Espagne ne furent pas moins rapides; dans ce dernier pays, l’exemple et la coopération des seigneurs, et notamment d’un grand d’Espagne fort influent, T. Borgia, duc de Gandia , y contribua beaucoup. L'ordre se répandit aussi avec une promptitude extrême dans l'Allemagne catholique, notamment en Autriche et en Bavière, dans les universités de Vienne, de Prague et d’Ingolstadt, où il acquit un ascendant dont il resta en possession pendant plus de deux siècles. Aux yeux des princes catholiques comme à ceux des papes, les principes rigoureusement hiérarchiques de l’ordre, son activité enthousiaste et infatigable, etsesiombreuses conversions paraïssaient le moyen le plus efficace à employer contre les progrès toujours croissants du protestantisme. Aux yeux des masses, les jésuites ne tardèrent point à être les représentants du nouvel esprit des temps ; esprit avec lequel sympathisaïent ceux-là même qui abhorraient le monachisme. Avec leurs manières polies, gaies et sociables, les jésuites devaient réussir auprès de ceux qui trouvaient les franciscains trop grossiers et trop communs, les dominicains trop sévères et trop tristes, comme moralistes et comme inquisiteurs. On ne pouvait point leur reprocher de perdre leur temps à marmotter machinalement des prières ; leurs exercices de piété n'étaient pas longs, ils avaient grand soin d’ailleur de ne pas paraître s’enorgueillir d’avoir inventé une nouvelle méthode de sanctification; par leur costumeils ne différaient en rien des prêtres séculiers, et leurs. règlements

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