E. DE CHABROL
JUGEMENT DE DIEU. On appelait ainsi au moyeu âge les épreuves judiciaires imaginées pour tenter la justice du ciel. Que Dieu protège l'innocence, c’est une idée consolante; mais c’est une témérité de penser qu’on verra sans cesse un miracle en sa faveur, la faiblesse triompher de la force, les éléments changer de nature, les organes de l'homme refuser au coupable leurs fonctions accoutumées, et la mort du parjure venger dans l’année les reliques du saint attestées pour un mensonge. C’est ainsi que la justice de ces temps était un jeu de hasard, qui se joua souvent avec des dés pipés', et qui laissa dans le peuple une impression si profonde qu’il en est resté dans son langage des locutions fréquemment usitées : Se battre par procureur.…..; que ce vin me serve de poison, où que ce Morceau de pain nétrangle, sijen’ai pas dit la vérité...; j'en mettrais au feu ma main. Enfin, saint Louis nous ramena la justice des peuples civilisés, et remplaça ces coups de la fortune, de la subtilité ou de la force brutale, avec la preuve par témoins, par écrit, par acte authentique et la discussion des droits en plaidoiries contradictoires.
L'origine de cette coutume superstitieuse a été attribuée aux peuples du Nord; elle remonte néanmoins à une plus haute antiquité. Onla lrouve chez les Hébreux et dans le plus ancien des livres. Ces eaux amères dont le breuvage innocent ou funeste justifiait la chaste épouse ou démasquait la femme adultère, qu’était-ce évidemment, sinon un jugement de Dieu? Ailleurs, un guerrier a porté les armes contre sa patrie: on punit son cadavre, qui n’aura point de sépulture; mais une maïn inconnue lui rend ces derniers honneurs sans être aperçue, et l'infraction de la défense est imputée au garde même de ces restes condamnés. Il affirme son innocence, et se dit prêt à [a prouver, soit qu’il faille porter dans ses mains un fer rougi au feu, ou marcher au travers d’un brasier, ou jurer par Dieu. Voilà bien l'épreuve du feu, du fer chaud et du serment : on se croit au moyen âge; et cependant le poëte qui fait parler ce soldat grec est Sophocle, dans son Antigone, cinq siècles avant J.-C. Hippolyte Faucne.
JUGEMENT DERNIER. Par ces mots on désigne ordinairement la fin du monde, qui coïncidera avec la résurrection universelle des morts et leur comparution devant le tribunal de Dieu, comme il est dit au Symbole des Apôtres. Alors, suivant les opinions de l’Église, Jésus- Christ reparaîtra sur la terre, et séparant les bons des méchants, emmènera les uns dans le ciel, et enverra les autres au feu éternel. Quoique déjà les anciens prophètes eussent parlé, mais figurément, il est vrai, d’une résurrection des morts et d’un jugement universel qui aurait lieu à l’arrivée du Messie, ce n’est qu'aux temps de Jésus-Christ que l’idée juive apparaît plus arrêtée sur ces points. On pensait que le Messie commencerait par ressusciter les justes et qu’il vivrait pendant mille ans avec eux , ainsi qu’avec les justes alors vivants et avec ceux qui dans l'intervalle se convertiraient à Jéhovah, dans le royaume terrestre du Messie. A Ja fin de cette période, une nouvelle et terrible lutte conire Satan devait éclater, mais pour se terminer par le triomphe du Messie; et c'est alors que devait avoir lieu la résurrection universelle des morts et le jugement dernier des peuples, afin que commencçât avec un nouveau ciel et une nouvelle terre le règne éternel de Dieu. Tantôt Jésus-Christ a expressément confirmé lui-même ces idées juives, en n'expliquant cette résurrection des morts IUe
Par sa puissance de ranimer moralement les hommes ; tantôt, parlant de sa venue future et du changement qui en résultera pour le monde, il semble n'avoir voulu que nous présenter symboliquement le triomphe de sa sainte cause. Les apôtres, au contraire, notamment saint Paul et Yauteur de l’Apocalypse, ainsi que toute l’Église primitive, ont admis positivement le retour de Jésus-Christ.
JUGEMENT DES MORTS. C'était un usage chez Jes Egyptiens de faire comparaître les morts devant des juges pour apprécier leur vie avant de leur accorder la sépulture. La famille du défunt avertissait les juges, les amis et les parents, du jour des funérailles. Les juges, au nombre de plus de quarante, choisis parmi les pairs du défunt, siégeaient en demi-cercle auprès d’un lac situé dans le nome habité par celui qui venait de mourir. On plaçait le corps dans une barque, dont le pilote s’appelait en langue égyptienne charon, ce qui a donné lieu à la fable de Caron chez les Grecs. Ce batelier avait droit à quelque argent pour son service; de là l’usage de placer une pièce de monnaie sous la langue du mort. Avant d'admettre le cercueil dans la barque, on recevait les accusations que chacun pouvait porter contre le défunt. Les juges prononçaient ensuite : si les accusations leur paraissaient fondées , le mort n’était point honoré de la sépulture; si elles étaient reconnues injustes, leur auteur était sévèrement puni. Quand il n’y avait point eu d’accusateur, ou quand il avait été confondu, les parents déposaient le deuil et louaient les vertus du mort. Le cadavre était porté ensuite dans la sépulture de sa famille, si la famille en avait une; autrement, on le plaçaïit dans sa demeure, debout contre la muraille, Quant à ceux contre lesquels l’accusation avait été admise, ou qui laïssaient des dettes, on les enterrait chez eux. Quelquefois les enfants de leurs enfants rébabilitaient leur mémoire en payant leurs dettes, et leur faisaient rendre les honneurs qui leur avaient été refusés. Plusieurs monuments sont couverts de représentations faisant allusion à ce jugement des morts, qui se pratiquait même à l'égard des rois. En outre de ce jugement solennel, les Égyptiens croyaient à un jugement rendu au delà de cette vie, par Osiris, lequel décidait du sort de l’âme selon les bonnes ou mauvaises actions du défunt. Les Grecs embellirent encore ces traditions. Ils établirent aux enfers trois juges chargés d'apprécier les actions des hommes après leur mort et de leur attribuer la place qu’elles leur méritaient dans les Champs Élysées ou dans le Tartare. Les Romains conservèrent le mythe grec, et les chrétiens font paraître deux fois leurs morts devant le souverain juge: en sortant de la vie, l’âme paraît devant Dieu pour subir un jugement particulier, qui sera renouvelé, au jour de la résurrection , contre l’âme et le corps réunis , devant tous les hommes assemblés au jugement dernier.