‹ Dictionnaire de la conversation et de la leture. Seconde edition. v.11Chapitre 462 sur 522 · JUIFS — JUILLET · texte numérisé non relu

JUIFS — JUILLET

JUILLET 1830 (Révolution de). La France en 1830 a donné au monde un rare et noble spectacle, celui d’une révolution accomplie pour la défense des lois, opérée sans déchirement et comme par un consentement unanime , pure de tout excès, de toute violence, et venant d’elle-même, le lendemain de son magique triomphe, se reposer dans l’ordre légal. C’est à notre patrie qu'était réservé l'honneur d’un tel exemple,

Malgré la triste coïncidence qui rattachait le retour des Bourbons aux désastres de la France, le pays, fatigué de combats et de pouvoir absolu, avait, en 1814, accueilli sans trop de répugnance des princes dont il avait oublié les antécédents, qui lui apportaient la paix et qui lui prometfaient la liberté. Avec des inspirations généreuses et françaises, la Restauration pouvait encore, à toute force, se faire pardonner le malheur de son origine : elle sembla prendre à tâche de l’aggraver. Cependant, Louis XVIII, prince sinon plus français de cœur, du moins plus éclairé que son parti, sentit le besoin de se modérer. Maë, par son principe et par ses antécédents, la monarchie restaurée était condamnée à ne pouvoir s’appuyer sur l'opinion nationale ; il lui fallut recourir à ce système de bascule, frèle ressource des gouvernements impopulaires, qui ne les soutient un moment que pour les précipiter plus sûrement ensuite, en ulcérant tous les partis, en décourageant toutes les confiances. Le succès de la contre-révolution d’Espagne parut un instant avoir affermi la Restauration. Des élections frauduleuses et violentées lui donnèrent nne immense majorité dans la chambre; la censure, de nouveau rétablie, fit taire l’opposition de la presse; un ministre habile, M. de Villèle, mania les finances avec dextérité. La Restauration prit courage ; ce fut sa perte. Dégoûtée de ses infructueuses tentatives de conspiration, l'opinion libérale se disciplina en opposition constitutionnelle; dès lors elle eut pour complice toute la France. Le pouvoir, de son côté, croyant n’avoir plus à se contraindre , ne se fit pas faute de lui donner des armes, en blessant de plus en plus le pays dans ses affections , en l’inquiétant de plus en plus dans ses intérêts.

Charles X venait de succéder à Louis XVIII, et ce prince, qui expiait dans les faiblesses d’une aveugle dévotion les légèretés d’une jeunesse frivole, se livra entièrement au clergé, déjà trop puissant sous son prédécesseur, La France eut à subir le joug le plus humiliant pour un peuple qui n'a plus de vives croyances , le joug du sacerdoce et de la théocratie. Ce ne furent plus de tous côtés que missions, congrégations, processions, poursuites pour Cause de religion. On parla sérieusement de rendre au clergé la tenue des actes de l’état civil et de lui décerner une indemnité pour ses biens vendus en 1789. En attendant, on lui accorda la redoutable loi du sacrilége. L'ordre dangereux des j ésuites, clandestinement accueilli sous le règne précédent, releva la tête, menaça d'envabhir l'éducation publique, et s’empara de la conscience du monarque. Au même temps, un milliard d’indemnité était donné à l’émigration pour prix de la guerre faite à la patrie; on tentait de ressusciter, au profit de l'aristocratie, le droit d’aînesse , et d’enchaîner la presse par une loi que les feuilles officielles osèrent nommer loi de justice ct d'amour. Ajoutez le scandale le moins supporté en France, celui de la corruption et de la fraude marchant le front levé; les élections escamotées, l’amortissement des journaux préparé par des marchés honteux. Ce fut alors que des demi-résistances, plus significatives qu'énergiques, commencèrent à se produire dans les corps jusque là les plus dévoués : intelligible mais trop inutile avertissement! Ainsi la chambre des pairs rejeta ou du moins amenda essentiellement plusieurs lois qu'avait accueillies la chambre élective, Ainsi, la magistrature, longtemps docile, commença de protester, par de rares mais notables acquittements, contre labus fait de sa complaisance. L'Académie elle-même, restée jusque alors étrangère à la politique, se permit d’in« tervenir, par dés représentations, en faveur de la presse menacée, Au lieu de s'éclairer, le pouvoir s'obstina. Il ré-

JUILLET

pondit aux avertissements de la pairie par une large promotion de nouveaux pairs, aux arrêts des magistrats par une insulte et par le rétablissement de la censure, aux suppliques de l’Académie par un sec refus de la recevoir. Rien n'éclairait l’aveugle monarque; une revue de la garde nationale ayant fait éclater des manifestations peu favorables à son ministère, il ne vit là qu’un prétexte pour la dissoudre et pour supprimer une institution qui lui portait ombrage.

Cependant, la chambre de 1824 s'était usée avant le temps par sa ferveur contre-révolutionnaire. Le ministère se crut en position d'affronter un renouvellement qui lui eût assuré plusieurs années d'existence. Il comptait dominer encore les élections : il se trompa; la mesure d’impopularité était comblée, et l'opinion constitutionnelle se trouva en imposante majorité dans la nouvelle chambre. Le ministère Villèle dut alors se retirer, et fut même menacé d’accusation. Un autre ministère se forma, sous la présidence de M. de Martignac, esprit conciliant et doux. Mais quoique les membres qui le composèrent n’eussent donné peut-être que trop de gages à la Restauration , la cour ne le vit qu’avec défiance; et toujours suspect, toujours contrarié, il ne put entrer que d’un pas douteux et chancelant dans la voie de réparation où l’appelaient les espérances du pays. Une loi favorable à la presse périodique, une autre contre les fraudes électorales, parurent au prince et à la camarilla des concessions dangereuses faites à l'esprit révolutionnaire. On se souleva aux Tuileries contre les faibles restrictions que le ministère tenta d’apporter aux empiétements du jésuitisme; et lorsqu'il voulut essayer d'introduire dans le système municipal le principe de l'élection, ce fut à des conditions tellement aristocratiques que la chambre dut les repousser, préférant encore un provisoire défectueux à la création d’une oligarchie départementale.

A part cet échec, le ministère Martignac n’avait point rencontré dans les chambres d’hostilité sérieuse. A défaut des actes, on lui tenait compte des intentions; on voyait en lui du moins un temps d’arrêt dans la contre-révolution : une forte majorité avait voté son budget. Aucune cause parlementaire n’avait donc présagé sa chute, et ce fut avec stupeur qu'en l'absence des chambres la France lut dans le Moniteur l’avénement du ministère Polignac. Le nom seul du chef de ce ministère révélait assez l'esprit qui lavait formé. Des nominations audacieusement impopulaires, le mot fameux « Plus de concessions ! » achevèrent de le caractériser; nul ne put se méprendre sur les tendances d’un cabinet qui ne voyait que des concessions, et des concessions qu'il était temps d'arrêter, dans le peu d’améliorations qu'avait pu réaliser son prédécesseur. Chacun comprit que la Restauration était incorrigible et que l'instant ape prochait d’une collision entre la royauté et le pays.

Déjà, prévoyant le refus du budget, le ministère laissait percer l'intention de briser cet obstacle par des ordonnances. Ses écrivains cherchaient à préparer lopinion à ce coup d'État, qu’autoriserait, suivant eux, l’article 14 de la charte constitutionnelle : c'était voir dans la charte la négation de la charte elle-même. L'opposition leur répliquait par la grande maxime anglaise, Le roi règne et ne gouverne pas, et organisait à l’avance des associations pour le refus de tout impôt qu’on voudrait lever par ordonnance. On attendait surtout avec anxiété quelle attitude prendrait la chambre. L'effet fut immense lorsque, dans son adresse d'installation, elle annonça positivement que le ministère ne devait point compter sur son concours. Le château s'irrita; la chambre fut dissoute, et la nation dut se préparer aux élections nouvelles dont allaient dépendre sa liberté et son avenir.

Les chambres devaient s’assembler le 3 août 1830. Aux approches de juillet, la lutte électorale s’engagea; le ministère fut vaincu. Dès lors il ne restait plus à la royauté qu’à changer de ministres où qu’à frapper un coup d’État : elle choisit le coup d'État. Alger venait d’être conquis, et ce succès avait enflé le cœur des absolutistes ; ils croyaient

avoir étonné l'opposition, ébloui les masses, s'être attaché l’armée. Ils ne voyaient pas que la question intérieure était trop grave, trop fortement engagée pour qu’une conquête lointaine y püût faire diversion. Le beau fait d’armes d'Alger passa presque inaperçu. Le choix seul du général avait été remarqué; C'était l’homme qui avait trahi nos drapeaux à Waterloo.

Enfin, Charles X n’hésite plus ; il fulmine ces ordonnances trop fameuses. L'une suspend la liberté de la presse; unt autre dissout la chambre; une troisième efface la loi électorale, et la remplace par des dispositions arbitraires ; une dernière convoque la chambre, qui doit ainsi être élue sous la dictée du pouvoir. Le Moniteur du 26 révèle ces monstruosités à la capitale étonnée. A sa lecture, l’indignation est générale , la résolution de résister unanime. Les journaux protestent et refusent de se soumettre : chacun d’eux, dans l'attente d’une voie de fait, se prépare à la résistance lésale. Des groupes se forment ; tout Paris s’agite. Le chà- {eau se riait de cette fermentation, 11 se rappelait avec quelle facilité, trois ans plus tôt, s'était évanouie l’émeute de la rue Saint-Denis , et n’imaginait pas que cette fois la force püt rencontrer plus d’obstacles. Le mardi 27, la police envoie saisir les presses des journaux réfractaires : partout ses agents sont obligés d'employer la violence. Le National a fermé ses portes, il faut les forcer. A limprimerie du Temps, M. Baude proteste, la loi à la main, et arrête pendant sept heures les soldats de la police. Ces effractions, qui se prolongent accompagnées de bruit et d’appareil , remplissent la cité de rumeur, provoquent des rassemblements, irritent, exaltent les esprits. Vers le soir, de nombreux attroupements se forment dans Je quartier populeux du Palais-Royal, bravent la force armée qui veut les dissiper. On tire sur eux ; le sang coule: la guerre a commencé.

Le 28, Paris est mis en état de siége : la capitale du monde civilisé se voit livrée aux exécutions militaires ; ses citoyens sont ravis à leurs juges naturels ; le commandement est remis à Marmont, au maréchal qui avait rendu Paris à l'étranger en 1814. Mais dès le matin de cette journée l'insurrection était devenue générale : le tocsin sonnait, chacun courait aux armes ; les rues se hérissaient de barricades ; le drapeau tricolore , si longtemps voilé, flottait sur l'hôtel de ville et sur les tours de Notre-Dame. Marmont veut resserrer le foyer de l'insurrection en isolant Paris de ses vastes faubourgs. De la place de la Concorde, où son quartier général est placé, il lance deux colonnes, l’une le long des quais, l’autre le long des boulevards. Ces dispositions ne manquaient pas d’habileté, mais la difficulté ou plutôt l'impossibilité d'établir les communications les rendit stériles. Sur les boulevards, les troupes étaient arrêtées à chaque pas par les arbres qu’on avait renversés sur leur route; s'engageaient-elles dans les rues, elles rencontraient d’innombrables barricades, et derrière ces remparts improvisés, des tirailleurs qui décimaient leurs rangs, tandis que des toits, des fenêtres, des terrasses pleuvaieut sur elle, les coups de fusil et les projectiles. Sûrs de trouver partout sympathie, retraite et appui , les citoyens se portaient par tout avec ardeur et sécurité; les soldats, au contraire, n'avançaient qu'avec défiance. La colonne de droite s'empara néanmoins de l’hôlel de ville ; la colonne de gauche, après avoir à grande peine balayé les boulevards, vint pour la rallier , en descendant la vieille rue du Temple; mais elle ne put franchir les barricades et dut rebrousser chemin. Le poste de l’hôtel de ville, alors, se trouvant isolé, n’osa garder sa position, et se retira, favorisé par la nuit, aux premiers coups du tocsin de Saint-Sulpice qui annonçaient la reprise des hostilités.

Les troupes, dans la journée du 28, n'avaient pas été battues ; presque partout, au contraire, le champ de bataille leur était reste. Mais leur découragement, leur fatigue étaient extrêmes, Elles voyaient l’unanimité de la population, l’énergie de la résistance ; il leur avait fallu combattre sans

esse, sur tous les points, sous un soleil brûlant, sans vi-

vres, sans fourrages, sans repos. Beaucoup répugnaient à tirer sur le peuple, et pour une cause injuste, et pour des princes qui n'étaient pas aimés. Chez les Parisiens, au contraire, ’ardeur et la confiance étaient doublées. Ils avaient éprouvé leurs forces, bravé la fusillade et le canon. Assiégés par des troupes régulières et par un maréchal, ils avaient résisté, et résister en ce cas, c’est vaincre. Désormais les rôles allaient changer : les assiégés allaient prendre l’offensive ; les assiégeants allaient être forcés de se défendre. Toute la nuit, des tirailleurs inquiétèrent les troupes campées sur la place de la Concorde et dans les Champs- Élysées.

Le lendemain, 29 juillet, la bataille recommence au point du jour. Les faubourgs débloqués courent aux armes; les corps-de-garde sont envahis, les pannonceaux aux armes royales brisés; le musée d’artillerie fournit des moyens de combat. La banlieue, peuplée d’anciens soidats, descend et s'empare, après une vive résistance, de la caserne de Babylone. Celle de la Pépinière est prise presque sans coup férir ; celle de l’Ave-Maria rend ses armes au peuple; celle de la rue de Tournon, occupée par la gendarmerie, est forcée. Les régiments de ligne fraternisent avec les citoyens et tirent leurs cartouches en Pair. Le peuple s’arme des fusils qu’il vient de conquérir ; les élèves de l’École Polytechnique, instruits à la tactique militaire, accourentse mettre à sa tête. On se porte sur le Louvre, que défendaient les Suisses : il est emporté, et le pavillon tricolore flotte sur ses colonnes. On court aux Tuileries; le Pont-Royal est franchi sous le feu des Suisses et sous les yeux des gardes du corps sortis en vain de leur caserne voisine. Bientôt l’étendard tricolore brille aussi sur les Tuileries. A deux heures, la journée était finie, Paris évacué, et l’armée royale, réduite aux régiments de la garde, se retirait sur Sèvres et Saint-Cioud.

Dans ces grandes journées, le peuple de Paris jona le principal rôle, et sa conduite fut admirable. Privé de chefs, il improvisa lui-même sa résistance avec une intelligence extraordinaire ; privé d'administrateurs , il fit lui-même la police la plus sévère. Nul vol ne fut commis, nulle victime frappée hors du champ de bataille; quelques malheureux qui voulurent tenter des soustractions furent immédiatement fusillés. Le château pris, des factionnaires veillèrent aux portes pour empêcher le pillage. Pendant la bataille, les combattants les plus pauvres n'acceptaient des citoyens aucun présent ; ils refusaient jusqu’au vin qu’on leur offrait, craignant que l'ivresse ne les conduisit au désordre. Dans ces journées, disaient-ils, on ne boit que de l'abondance. Durant les jours qui suivirent, on voyait la Banque, le Trésor gardés par des sentinelles en veste et en haillons, Des tnalfaiteurs échappés de leurs prisons durent y rentrer volontairement, tant l’ordre social se trouva promptement assuré, et jamais Paris ne fut plus tranquille , plus sauf de désordres en tous genres que dans ces trois semaines passées sans force publique et presque sans gouvernement, Cette sublime attitude d’un peuple insurgé et victorieux est sans exemple dans l’histoire,

Tandis que le combat durait, quelques députés présents à Paris s'étant réunis chez l’un d'eux, avaient député au château Laffitte, Gérard etLobau, pour tâcher d’arrêter leffusion du sang par le retrait des ordonnances et le renvoi du ministère. Ils n'avaient pu rien obtenir, Le 29 au soir, Laffitte vit arriver chez lui MM. de Mortemartet d'Argout, porteurs d'ordonnances nouvelles, qui rapportaient les premières, révoquaient le ministère Polignac, appelaient aux affaires étrangères, à la guerre, aux nnances, MM. de Mortemart, Gérard et Casimir Périer ; fs apportaient en outre un blanc-seing de Charles X pour souscrire aux autres conditions qu'on voudrait exiger. Le lendemain, les négociateurs furent introduits dans la réunion des députés, 14 est trop tard, fut la réponse qu'ils reçurent. Le jour même Charles X évacua Saint-Cloud, et

JUILLET

se retira sur Versailles, qui lui ferma ses portes. Il se rendit à Trianon, et la nuit suivante il se dirigea sur Rambouillet. Ce fut de là que, le 2 août , il envoya au duc d'Or. léans, nommé lieutenant général du royaume, son abdication, celle du duc d’Angoulème, son fils, en faveur du jeune Henri, fils de la duchesse de Berry. Encore à la tête d’une force assez imposante, il paraissait ne pas vouloir quitter Rambouillet que son petit-fils n’eût été proclamé roi. A cette nouvelle, Paris se lève, se porte en masse de 20 à 30,000 hommes sur Rambouillet. De grands malheurs pou-

.vaient arriver. Sûr de ses troupes , Charles eût pu combat-

tre avec avantage, en rase campagne , celte multitude, plus brave qu’expérimentée ; maïs il n’osait plus compter sur elles. M. Odilon Barrot pénétra jusqu’à lui, et lui montrant l’inutilité de la résistance, sut le résoudre à s’éloigner. Charles , entouré de sa famille et d’un reste de sa garde, prit à petites journées la route de Cherbourg, avec cinq commissaires chargés de veiller à sa sûreté. Il espérait sans doute, en gagnant du temps, trouver de l’appui dans l’armée, dans la Vendée, dont le rapprochait son itinéraire. Dernière illusion, qui lui fut bientôt enlevée! Sur sa route il ne rencontra que l'indifférence ou des manifestations hostiles : la Vendée ne bougea point : l'armée d'Afrique fit sa soumission, et laissa partir son général : le commandant du camp de Saint-Omer voulut se porter sur Paris; il se présenta devant Amiens, dont il trouva les portes fermées , se détourna vers la Normandie, apprit en route la déchéance de Charles X, et se soumit également. A Nantes, le sang coula, et les patriotes furent vainqueurs ; partout ailleurs la révolution fut accueillie avec un enthousiasme unanime. Ainsi tomba en trois jours cette dynastie qui n'avait su ni rien oublier ni rien apprendre; qui deux fois avait consenti à régner de par les baïonnettes étrangères; qui dans quinze années de règne n’avait pu jeter la plus faible racine sur le sol français : elle tomba sans résistance , sans déchirement, comme ces chairs gangrenées que sépare le doigt de l'opérateur,

Le magnifique drame des trois journées appelait un dénoùment, l'érection d’un gouvernement nouveau. Plusieurs combinaisons pouvaient s'offrir. Le jeune Henri V? C'était encore la légitimité, c’est-à-dire la négation du droit national; c'était encore la race dont le chef venait de déchirer la charte et d’ensanglanter Paris; c’élait encore le drapeau de l'émigration et de l’ancien régime. Ni l’éducation ni l’entoutrage du jeune prince n'étaient propres à rassurer la révolution; et puis, comment recevoir Henri V sans sa famille, et comment ramener sa famille dans Paris indigné? — Le fils de Napoléon? Il était absent; il dépendait de l'Autriche ; son caractère n’était point connu; les dernières années du régime impérial n'avaient pas laissé de favorables souvenirs ; C'était d'ailleurs se précipiter dans l’alliance autrichienne, si peu convenable à la France, — La république ? Elle avait un parti dans Paris, surtout parmi la jeunesse des écoles ; mais ce parti, plus ardent que nombreux , comptait peu d’échos en province. La république ne pouvait rallier une assez puissante unanimilé pour imposer à l’Europe et défendre la révolution, On se demandait si elle pouvait d’ailleurs subsister dans un pays de mouvement et d'émulation comme la France; et puis, la monarchie constitutionnelle n’offrait-elle pas tous les avantages de la république avec plus de stabilité? A ces graves considérations se joignait la répugnance instinctive de tous les hommes d'un certain âge pour le nom de république, qui leur rappelait, à tort ou à raison , les excès de la terreur, l'anarchie du Directoire,

La monarchie représentative avec le duc d'Orléans paraissait aux patriotes éclairés la combinaison la plus heureuse. Le duc d'Orléans avait l'immense avantage d’être illégitime , et pourtant sa position était assez élevée pour servir de point de ralliement. Son père avait donné à la révolution des gages de la nature la moins équivoque. Lui-même s'était distingué sous le drapeau tricolore, I

JUILLET

avait noblement porté l’infortune, et n'avait jamais paru dan; tes rangs de nos ennemis. Pendant la Restauration, il était resté étranger à ses fautes. On connaissait la simplicité de ses goûts, la régularité de ses mœurs, ses vertus domestiques, son esprit éclairé, l'éducation toute nationale qu'il faisait donner à ses enfants. Sa nombreuse famille offrait des gages de durée précieux pour une dynastie naissante. Une seule objection pouvait lui être adressée : il tenait par le sang à la famille déchue. Mais trop de convenances rachetaient cet unique inconvénient, et, quoique Bourbon, c’est en lui quela révolution crut devoir placer ses espérances. Déjà, dans la soirée du 30, ce prince, accompagné seulement de deux personnes, avait quitté Neuilly et s'était rendu à pied au Palais-Royal. Dès le lendemain il est proclamé, par les députés présents à Paris, lieutenant général du royaume; il se rend à leur tête, à l'hôtel de ville, où l’accueille le général Lafayette, appelé déjà au commandement général des gardes nationales de France. Ce grand citoyen, d'accord avec les conseils de M. Odilon Barrot, venait de refuser la présidence de la république, qu’un parti lui avait offerte, et son concours désintéressé fut d’un grand secours , aussi bien que l’influence de Laffitte, pour l'établissement de la royauté nouvelle. Une commission municipale s'était formée, composée de Laffitte, Casimir Périer, Lobau, de Schonen, Audry de Puyraveauet Mauguin; elle avait rendu d'importants services dans ces jours difficiles. Le 1° août elle vint résigner ses pouvoirs entre les mains du lieutenant général. Des commissaires furent désignés pour exercer provisoirement les différents ministères. Le 3 août le prince vint faire l'ouverture de la session des chambres.

Désormais le dénoûment était prévu de tous : la force des choses l'avait préparé plus encore que la volonté des hommes; il ne s'agissait plus que de la manière de l’amener. Les uns voulaient que la chambre des députés avant de faire un roi donnât une constitution à la France, au lieu d’une charte que son origine, ses imperfections, des violations nombreuses avaient pu discréditer; d’autres, allant plus loin, auraient désiré qu’une chambre spéciale fût appelée à la double et haute mission de faire une constitution et de fonder un trône. Cela sans doute eût été préférable, Le gouvernement qui devait résumer et clore une grande révolution populaire ne pouvait être inauguré d’une manière trop majestueuse et trop solennelle. Mais on craignit les perturbations que pouvaient amener et l'influence étrangère et l’effervescence républicaine : on voulut les gagner de vitesse. Une révision rapide de la charte parut suffisante pour en faire disparaître les défauts les plus grayves. Tel fut l’objet de la proposition présentée par M. Bérard le 6 août. Une séance fut donnée pour consommer cette révision, qui en des temps caimes eût été peut-être plus complète et plus intelligente, mais qui telle qu’elle était suflisait pour faire de la France la plus libre des nations civilisées. Enfin, le 9 août le prince lieutenant général, nommé roi sous le titre de Louis-Philippe 1°, vint prendre possession du trône et jurer l’observation du pacte constitutionnel. Saint-Albin BERVILLE ,

Président de chambre à la cour impériale de Paris,

JUILLET 1840 ( Traité du 15). A la mort du sultan Mahmoud, la victoire de Nézib mettait l'Empire Othoman à la merci d’Ibrahim-Pacha. Bientôt le capitan-pacha liyrait la flotte turque à Méhémet-Ali. Aussitôt l’Europe intervint. L’Angleterre offrit à la France de forcer les Dardanelles si la lutte entre le sultan et le pacha amenait les Russes à Constantinople. La France arrêta Ibrahim prêt à franchir le Taurus, et une note collective des cinq grandes puissances fut remise le 27 juillet 1839 au divan, pour Vassurer du désir commun à toutes de maintenir l’intégrité de l'Empire Othoman. L’Autriche et la Prusse marchèrent d'accord avec la France et l'Angleterre ; la Russie refusa d’abord de prendre part aux conférences, qui devaient se tenir à Vienne, dans le but de généraliser le pro-

DICT, DE LA CONVERS. — T. XI

tectorat européen à l'égard de la Turquie. Le 6 août M. de Nesselrode disait dans une dépêche : « L'empereur ne désespère nullement du salut de la Porte, pourvu que les puissances de l’Europe sachent respecter son repos, et que par une agitation intempestive elles ne finissent pas par l’ébranler, tout en voulant laraffermir. » Cependant lord Palmerston ne pouvait voir de stabilité dans le statu quo. Pensant bien qu’à la première occasion Ibrahim fondrait sur Constantinople et y appellerait les Russes, il chercha à faire rendre la Syrie au sultan. D’abord il proposa à la France d'arracher de force la flotte turque des mains de Mélhiémet- Ali. La France s’y refusa. Dès lors le mauvais vouloir de l’Angleterre contre le vice-roi fut manifeste. La France demandait pour le pacha d'Égypte l’hérédité de l'Égypte et de la Syrie; l'Angleterre n’y voulut point souscrire, L’Autriche déclara seranger de l’avis de celle des deux puissances qui accorderait le plus de territoire au sultan. La Prusse adopta le sentiment de l’Autriche. Enfin, au mois de septembre, la Russie envoya à Londres M. de Brunow, chargé de faire ses propositions. Cette puissance adhérait à tous les arrangements territoriaux qu'il plairait à l’Angleterre d'adopter, et demandait qu’en cas de reprise des hostilités on la laissât, au nom des cinq cours, couvrir Constantinople avec une armée, tandis que les flottes anglaise et française bloqueraient la Syrie. Ces propositions ne furent point accueillies; elles réalisaient justement ce que l’Angleterre voulait éviter à tout;prix, la protection russe. M. de Brunow quitta Londres, et y revint en janvier 1840, avec des propositions nouvelles. Eiles différaient des premières en ce qu’elles accordaient à la France et à l’Angleterre la faculté d’introduire chacune trois vaisseaux dans une partie limitée de la mer de Marmara, pendant que les troupes russes occuperaient Constantinople.

Les négociations en restèrent là. La France poussait le sultan à traiter directement avec le vice-roi. Celui-ci, au mois de juin, offrit spontanément au sultan de restituer la flotte turque, mais il ne lui fut pas fait de réponse. Sur une insinuation de MM. de Bulow et de Neuman, représentants de la Prusse et de l'Autriche à la conférence de Londres, le cabinet français, concevant l'espoir d'obtenir pour le vice-roi la possession viagère de la Syrie jointe à la possession héréditaire de l'Égypte, envoya à Alexandrie un agent chargé de disposer Méhémet-Ali à cet arrangement. En même temps une insurrection éclata dans la Montagne. Lord Palmerston, craignant que la Erance n'arrivât à un arrangement direct entre le sultan et le pacha, et croyant voir dans l'insurrection du Liban un point d’appui qui dispenserait de l’intervention russe, se décida à brusquer le dénoûment en écartant la France. Depuis longtemps l'ambassadeur français à Londres, M. Guizot, avertissait son gouvernement que des arrangements éfaient sur le point de se conclure entre les grandes puissances relativement à la question d'Orient; mais à Paris on ne pouvait pas croire que lord Palmerston jouerait si facilement l'alliance anglo-française, qui depuis 1830 maintenait la paix européenne. Cependant le 17 juillet lord Palmerston appelle au Foreïign-Office l’ambassadeur de France, et lui apprend qu'un traité est signé depuis l’avant-veille entre les quatre puissances pour l’arrangement de la question turco-égyptienne.

Ce traité renfermait cinq articles. Dans le préambule, on déclarait que le sultan avait eu recours à LL. MM. ja reine d’Angleterre, l’empereur d'Autriche, le roi de Prusse et l'empereur de Russie, pour réclamer leur appui et leur assistance au milieu des difficultés dans lesquelles il se trouvait placé par suite de la conduite hostile de Méhé:met-Ali, pacha d'Égypte, difficultés qui menaçaient de porter atteinte à l'intégrité de l’Empire Othoman et à l’indépendance du trône du sultan. Lesdites majestés, dans l'intérêt de l'affermissement de la paix de l'Europe, et désirant prévenir leffusion du sang qu’occasionnerait la continuation des hostilités qui avaient éclaté en Syrie

entre les autorités du pacha et les sujets du grand-seigneur, avaient résolu de conclure entre elles la convention qui auit : 1° Les parties contractantes s'étant entendues sur les conditions de l’arrangement que le sultan devait accorder à Méhémet-Ali, conditions qui se trouvaient spécifiées dans un acte spécial, elles s’engageaient à agir de tous leurs efforts pour déterminer Méhémet-Ali à se conformer à cet arrangement, chacune se réservant de coopérer à ce but selon les moyens d’action dont elle pouvait disposer, 2° Si le pacha d'Égypte refusait d'adhérer au susdit arrangement, les parties contractantes s’engageaient à prendre des mesures concertées entre elles afin de mettre cet arrangement en exécution. En attendant, les forces navales de l'Angleterre et de l'Autriche dans la Méditerranée devaient immédiatement couper toute communication par mer entre l'Égypte et la Syrie, et donner, au nom de l'alliance, tout l’appui et toute l'assistance en leur pouvoir à ceux des sujets du sultan qui manifesteraient leur fidélité et leur obéissance à leur souxerain. 3° Si Méhémet-Ali, au lieu de se soumettre, dirigeait ses forces vers Constantinople, les parties contractantes , sur la réquisition qui en serait faite par le sultan, conveuaient de se rendre à l'invitation de ce souverain et de pourvoir à la défense de son trône au moyen d’une coopération concertée en commun, dans le but de mettre les deux détroits du Bosphore et des Dardanelles, ainsi que ja capitale de l’Empire Othoman, à l’abri de toute agression, Il était en outre convenu que les forces ainsi employées se retireraient simultanément sur l'avis du sultan, et rentreraient respectivement dans la mer Noire et la Méditerranée. 4° Il était expressément entendu que cette coopération ne serait considérée que comme une mesure exceptionnelle, ne dérogeant en rien à l’ancienne règle de l'Empire Othoman par laquelle il a été de tout temps défendu aux bâtiments de guerre des puissances étrangères d’entrer dans les détroits des Dardanelles et du Bosphore. Le sultan déclarait sa ferme résolution de maintenir cette règle à l'avenir, et chacune des quatre puissances s’engageait à respecter dorénasant cette détermination du sultan. Par là l'Angleterre arrachaït à la Russie l’abrogation du fameux traité d’Unkiar- Skélessi. 5° La convention devait être ratifiée dans les deux mois.

Les conditions que le sultan était dans l'intention d'accorder au vice-roi consistaient en ceci : l’administration du pachalik d'Égypte pour lui et ses descendants en ligne directe; et le commandement sa vie durant de la forteresse de Saint-Jean-d'Acre, avec le titre de pacha d’Acre et l'administration de la partie méridionale de la Syrie. Toutefois , pour jouir de ces derniers avantages, le pacha devait accepter dans les dix jours qui suivraient la notification qui lui en serait faite parle sultan, et donner aussitôt à ses forces de terre et de mer l’ordre de quitter l'Arabie et les villes saintes qui y sont situées, l'ile de Cendie, le district d’Adana, et toutes les parties de l'empire qui ne sont pas comprises dans le pachalik d’Acre. Si dans le délai fixé Méhémet-Ali n'avait pas accepté le susdit arrangement, le sultan retirait son offre, et s’il consentait à lui laisser héréditairement l'Égypte, c'était à la condition qu’il accepterait dans un nouveau délai de dix jours. Passé le terme de vingt jours, le sultan serait libre de suivre telle marche ultérieure que ses intérêts et les conseils de ses alliés pour raient lui suggérer. Le tribut annuel à payer au Sultan par Méhémet-Ali serait proportionné au plus ou moins de territoire dont ce dernier obtiendrait l’administration. 11 devait immédiatement remettre la flotte turque avec tous ses équipages el armements, sans porter en compte les dépenses de son entretien pendant le temps qu'elle était restée dans le6 ports de l'Égypte. Tous les traités et toutes les lois de l'Empire Othoman s’appliqueraient à l'Égypte ; mais le pacha, en payant régulièrement le tribut susmentionné , pourrait percevoir, au nom et comme délégué du sultan, les taxes et impôts, sauf à pourvoir aux dépenses d'administration civile et militaire desdites provinces. Enfin, les forces de

JUILLET

terre et de mer que pourrait entretenir le pacha d'Égypte, | faisant partie des forces de l'Empire Othoman, seraient tonjours considérées comme entretenues pour le service de l'État. Par un protocole réservé, il fut stipulé qu’on procéderait immédiatement à l'exécution de ce traité, sans attendre l’échange des ratifications.

En même temps que les ministres plénipotentiaires signaient ces conventions, ils adressaient un memorandum à l’ambassadeur français pour lui expliquer comment il se faisait qu’il n’avait pas été appelé à prendre part à cet acte célèbre. On y disait que la France ayant fait dépendre sa coopération avec les autres puissances de conditions que ces puissances ont regardées comme incompatibles avec la maintien de l'intégrité de l’Empire Othoman et de la tranquillité future de l’Europe , il ne restait plus aux quatre cours que cette alternative, ou abandonner aux chances de l'avenir les grandes affaires qu’elles s’étaient engagées à arranger, el manifester ainsi leur impuissance et exnoser la paix européenne à des dangers toujours croissants, ou bien se décider àmarcher sans la coopération de la France, et amener au moyen de leurs efforts réunis une solution des complications dans le Levant. Placées dans cette situation et profondément convaincues de la nécessité pressante d’une prompte décision , les quatre cours avaient regardé comme un devoir de se prononcer pour la dernière de ces deux alternatives. Le memorandum finissait en exprimant l’espoir que la séparation de la France des quatre autres puissances serait de courte durée et que la France coopérerait au moins moralement au but que se proposait la conférence, en engageant le vice-roi à accepter les conditions que le sultan devait lui proposer.

Le 24 juillet, M. Guizot répondit, par une contre-note, que la France ne croyait pas bon pour le sultan d’arracher à Méhémet-Ali par la force des armes les portions de l'Empire Turc qu’il occupait, car on tendrait ainsi à denner au grand-seigneur ce qu’ilne pourrait ni administrer ni conserver. On affaiblirait, sans profit pour le suzerain, un vassal qui pourrait aider puissamment à la défense commune de l'empire. S'appuyer sur l'insurrection du Liban ne paraissait pas un moyen bien avouable à notre ambassadeur. « On vent rétablir un peu d'ordre dans l'empire , disait-il, et on y fomente des insurrections! On ajoute de nouveaux désordres à ce désordre déjà général que toutes les puissances déplorent dans l'intérêt de la paix. Et ces populations, réussirait-on à les soumettre à la Porte après les avoir soulevées contre le vice-roi? Enfin, disait-il en terminant, la France ne peut plus être mue désormais que par ce qu’elle doit à la paix et ce qu’elle se doit à elle-même, »

Quand la nouvelle de ce traité entre les quatre puissances se répandit à Paris, ce futcomme un coup de foudre. On voyait à quoi tenait cette alliance anglaise si recherchée et rompue d’une manière si brusque.’ La France y avait tout sacrifié, et elle se trouvait tout à coup dans l'isolement. Elle put croire un instant à la résurrection d’une coalition européenne contre ses institutions, Les discussions du parlement anglais calmèrent imparfaitement l'esprit public en France. Le gouvernement éleva l'effectif de l’armée à 500,000 hommes , augmenta sa marine et décréta d'urgence l'érection des fortifications de Paris.

Cependant la flotte anglaise s'était mise immédiatement à l'œuvre. Le 16 août le traité fut notifié à Méhémet-Ali par les consuls des quatre puissances alliées et par Rifaat-Bey, envoyé du grand-seigneur, Le vice-roi répondit qu'il enverrait sa réponse au sultan; puis, apostrophant Rifaat-Bey : « N’avez-vous pas honte, vous autres Stamboulins, lui dit-il, de permettre à des étrangers , à des chrétiens, d’envahir vos provinces? Que peut gagner l'empire à chercher par d'aussi odieux moyens l'anéantissement du seul noyau de forces qui constitue sa nationalité? Qu’Allali maudisse tous les ministres de la Porte assez aveugles pour ne pas voir qu'ils travaillent à la ruine de l'islam ! » Dès le 14 le Commodore Napier avait sommé les autorités égyptiennes

Page 1