JUILLET — JUIN
d'évacuer la Syrie. Sur les conseils de la France, Méhémet- Ali se décida, au commencement de septembre, à accepter l'offre des quatre grandes puissances, en demandant seule ment de plus à la Porte l’administration viagère de la Syrie. Mais le divan se laissa aller à prononcer la déchéance du vice-roi.
Le 17 septembre les ratifications du traité du 15 juillet furent échangées à Londres , et lors d’une nouvelle conférence, les envoyés des quatre cours alliées déclarèrent que dans l'exécution des engagements résultant pour les puissances contractantes de la convention susmentionnée, ces puissances ne chercheraient aucune augmentation de territoire, aucune influence exclusive, aucun avantage commercial pour leurs sujets que les sujets de toute autre puissance ne pussent obtenir aussi. Avis de cette addition fut donné à l'ambassadeur de France, avec l'assurance que dans leurs déterminations les puissances n’avaient en vue aucun avantage particulier. Le 31 août lord Palmerston avait fait, dans un memorandum , l'historique des négociations. M. Thiers y répondit par une note du 5 octobre. Le 8 il y ajouta un post-scriptum et une nouvelle note, où il s’expliquait sur la déchéance du vice-roi, et semblait déclarer qu’il y aurait là pour la France un cas de guerre, puisqu'elle ne pourrait consentir à la dépossession de l'Égypte héréditaire pour Méhémet-Ali. Néanmoins, le hattichérif de déchéance avait été signifié à Méhémet-Ali le 21 septembre. L’escadre française s'était retirée à Salamine, de peur, comme on l’a dit depuis, que ses canons ne parlissent tout seuls.
Le 11 septembre, après neuf jours de bombardement, Beyrouth fut évacué par les Égyptiens. L’insurrection s'était étendue. Sidon ne résista pas, et Saint-Jean d’Acre ne put tenir plus de trois heures contre le feu de l’escadre de siége. L'émir Béchir avait abandonné le vice-roi et s’était rendu aux alliés. Le commodore Napier s’apprêtait à commencer le siége d'Alexandrie, quand le vice-roi se décida à accepter, le 27 novembre, l’ultimatum du commodore et à signer une convention provisoire par laquelle il s’engageait à évacuer la Syrie et à restituer la flotte othomane dès que la résolution de la Porte de le maintenir dans le gouvernement de l'Égypte lui serait notifiée sous la garantie des puissan-
ces unies par le traité. Cette convention devint la base des |
négociations qui suivirent, et le pacha ne s’occupa plus,
dans sa soumission , que de faire diminuer les charges qu’on |
voulait lui imposer. La hattichérif du 12 janvier 1841, par lequel le sultan reconnaissait son vassal comme gouverneur héréditaire de l'Égypte, mais en l’enchainant par une foule de restrictions à son pouvoir, mit fin à toutes les difficultés soulevées par le traité du 15 juillet. Le vice-roi exécuta ses engagements, et Ibrahim accomplit sa retraite sur le tertoire égyptien. Les puissances usèrent alors de leur influence auprès de la Porte pour obtenir en faveur du pacha des conditions moins rigoureuses, et celle-ci finit par céder à leurs instances. Le firmañ d’investiture du 1°" juin apporta aux rapports de vassalité et d'hérédité des adoucissements notables, qui furent acceptés par le vice-roi avec de grandes démonstrations de reconnaissance. Méhemet-Ali était confirmé dans la possession de l'Égypte transmissible à sa descendance masculine, ainsi que dans le gouvernement de la Nubie, La Porte se réservait la confirmation des officiers égyptiens des grades supérieurs à celui de colonel, et le viceroi s’obligeait à se conformer aux lois générales de empire et à requérir l'autorisation du sultan pour toute augmentation de ses forces de terre et de mer. Le tribut dut être réglé par un firman spécial,
Telles furent les conditions et les conséquences de ce fameux traité du 15 juillet, qui faillit allumer une guerre générale en Europe et qui causa un certain refroidissement entre la France et l'Angleterre. Évidemment la France s’était trompée sur la puissance de Méhémet-Ali, qu’elle croyait capable de résister à d’autres forces que celles qui furent émpioyées contre lui en Syrie; sans doute l'Angleterre avait
atteint son but en éloignant toute chance d'intervention de
la Russie à Constantinople ; mais la France avait perdu de | s& prépondérance dans un pays jadis placé sous sa protec-
tion spéciale, et qui était retourné malgré elle sous la do- | mination du grand-turc. Pendant longtemps encore on en- : tendit sortir du Liban de longues plaintes contre les exactions des envoyés de la Porte. On s'était enfin aperçu en France que la Grande-Bretagne n’était pas tellement liée à nous qu'elle ne sacrifiât au besoin notre alliance, Le ministère de M. Thiers était tombé et avait été remplacé, le 29 octobre 1840, par celui de MM. Soult et Guizot. M. Guizot proclama la politique de l'isolement et des intérêts, politique qui devait recevoir son application en Espagne et ruiner la France en la forçant à un armement considérable. Cependant on profita de la première occasion qui s’offrit de rentrer dans le concert européen, en signant le traité du 13 juillet 1841, par lequel toutes les puissances reconnurent de nouveau les droits de la Turquie sur les détroits du Bosphore et des Dardanelles. L. Louver.
JUILLY, commune du département de Seine-et- Marne, dans une petite vallée, près de Dammartin, avec 520 habitants, et une célèbre institution de plein exercice, dirigée par une société d’ecclésiastiques. C'est un des plus anciens établissements d'éducation qui soit en France, puisqu’il remonte à plus de deux siècles. Le collége de Juilly fut fondé le 3 novembre 1638, par le P. de Condron, général des Oratoriens, et reçut de Louis XIII le titre d'Académie royale. Il ne tarda pas à acquérir une grande réputation, à cause des solides études auxquelles on y conviait la jeunesse, et des principes de religion et de morale qu’on avait soin de lui inculquer. Une maison de retraite était jointe au collége, et d’illustres penseurs, de grands savants, sortis du sein de cette congrégation, y ont passé leurs jours dans le recueillement, la prière et l'étude. A la révolution, les bâtiments et le parc de Juilly, qui contient pius de trente arpents, furent rachetés par l’un des pères , aidé de plusieurs ex-oratoriens. Peut-être songeaient-ils alors à ressusciter leur ordre; mais ils ne purent que faire renaître l’éclat littéraire dont avait brillé jadis cette maison.
Juilly possède aussi un pensionnat de demoiselles, composé en grande partie des sœurs des élèves du collége et dirigé par les Dames de Saint-Louis.
JUIN, sixième mois de l’année. Il a trente jours. Son nom latin, junius, dérive de Junon ; du moins Ovide le croit ainsi , car il fait dire à cette déesse :
Junius a nostro nomine nomen habet,.
A Rome le 1*° juin voyait célébrer quatre fêtes : la première à Mars, la seconde à Carna, la troisième à Junon, la quatrième à la Tempête. Le 7 les pêcheurs faisaient les jeux piscatoriens, au delà du Tibre; le 9 était consacré à Vesta, le {1 à la Concorde, le 27 à Jupiter Stator, le 28 aux dieux Lares, le 29 à Quirinus, le 30 à Hercule et aux Muses.
En Grèce, les jeux olympiques commençaient au mois de juin. Les grandes panathénées, qui avaient lieu tous les cinq ans, commençaient également le 28 de ce mois.
JUIN 1792 (Journée du 20). Le renvoi du ministère girondin, présidé par Roland, et le véto que Louis XVI opposa au décret sur les prêtres et au projet d’un camp de 20,000 hommes sous Paris, soulevèrent les faubourgs. Un rassemblement de 20,000 hommes, organisé par Santerre et le marquis de Saint-Huruges, se porta sur les Tuileries, après avoir envoyé une députation à l'Assemblée, et pénétra dans la résidence royale, dont ils brisèrent les portes à coups de hache sans rencontrer de résistance : « Monsieur, » dit Legendre au roi, qui à ce mot fit un mouvement de surprise ; « Oui, Monsieur , écoutez-nous: vous êtes fait pour nous écouter ; vous êtes un perfide : vous nous avez toujours trompés , vous nous trompez encore. Mais prenez garde à vous : la mesure est à son comble, et le peuple est ls & se
voir votre jouet. » Puis il lut une pétition signifiant au monarque la volonté du peuple, et qui fut saluée par ies cris de : A bas le véto! Le rappel des ministres! La sanction des décrets! Le roi dut mettre sur sa tête un bonnet rouge, et répondit : « Je ferai ce que la constitution et les décrets m'ordonnent de faire. » Sur les huit heures du soir, la foule se retira docile à la voix de Pétion, après avoir défilé dans les appartements de la reine, qui plaça également un bonnet rouge sur la tête du dauphin. A dix heures le château et le jardin étaient complétement évacués. Ainsi humiliée, Ja royauté ne pouvait durer longtemps. La journée du {0 août acheva de la renverser.
JUIN 1832 (Journées des 5 et 6). Quand le général Lamarque vint à mourir, le {** juin 1832, le ministère du 13 mars, vainqueur à Lyon et en Vendée des insurrections républicaine et royaliste, avait perdu son chef, Casimir Périer, enlevé par l'épidémie régnante. Les députés de l’opposition signaient le fameux comple-rendu à leurs commettants, et de sa main mourante Lamarque avait pu atfacher son nom à cet acte célèbre. La popularité du général donnait à sa mort une importance particulière. Les funérailles de Casimir Périer avaient fourni au gouvernement l’occasion d’un dénombrement injurieux ; les partis contraires brûlaient à leur tour de se compter. L’enterrement de Lamarque allait leur en donner le moyen. Les légitimistes et les bonapartistes ne pouvaient que se rallier, pour l'instant, aux républicains. Ces derniers étaient alors divisésen plusieurs sociétés secrètes , sans chefs suprêmes, sans direction. Cependant, comme une collision paraissait imminente pour les obsèques de Lamarque, il fut décidé par les sections qu’on se tiendrait prêt à tout événement, et que, sans provoquer de conflit, on ne reculerait pas devant une prise d'armes. Ê
Le 5 juin était le jour choisi pour la cérémonie funèbre qui devait précéder le départ du corps de Lamarque pour le département des Landes, où il avait désiré être inhumé. Tout Paris fut de bonne heure en mouvement; gardes nationaux en uniforme, ouvriers, artilleurs, étudiants, anciens soldats , refugiés de tous les pays, se rendirent en masse à la maison mortuaire , située rue du faubourg Saint-Honoré. Instinctivement, on formait des pelotons, on choisissait des chefs, on se réunissait sous des bannières diverses. Le gouvernement, prévoyant une bataille, faisait occuper la place de la Concorde par quatre escadrons de carabiniers ; un escadron de dragons fut envoyé à la kalle aux vins; un autre couvrit, avec un bataillon du 3° léger, la place de l'hôtel de ville; le 12° léger attendait le convoi sur la place de la Bastille; il y avait des soldats dans la cour du Louvre ; la garde municipale était échelonnée sur toute la ligne qui s'étend de la préfecture de police au Panthéon ; un détachement de cette garde protégeait le Jardin des Plantes ; enfin le 6° dragons se tenait dans la cour de la caserne des Célestins , prêt à monter à cheval. Le reste des troupes était consigné dans les casernes, et les régiments des environs de Paris devaient se tenir prêts à marcher sur la capitale. ;
Le cortége se mit en marche. Il devait parcourir tous les boulevards , de la Madeleine au pont d’Austerlitz. Les coins du drap mortuaire éfaient tenus par le général Lafayette, le maréchal Clauzel, Laffitte, et Mauguin. Des jeunes gens se mirent à traîner le char funèbre. A la hauteur de la rue de la Paix, le cortége est détourné de sa route et entraîné par quelques enthousiastes vers la place Vendôme, pour faire le tour de Ja colonne. L'alarme gagne le poste de l'état-major de la place de Paris, qui rentre précipitamment dans l'hôtel, dont les portes sont aussitôt fermées. Le duc de FitzJames ayant paru le chapeau sur la tête au balcon du cercle de la rue de Grammont, des pierres firent voler en éclats les vitres de l'établissement. L'agitation redoublait à chaque pas; des sergents de ville, placés de distance en distance, furent désarmés et maltraités. Les cerveaux s'exaltaient : on criait Vive La république! on chantait des hym-
JUIN
nes révolutionnaires ; on arrachaït les tuteurs des jeunes arbres du boulevard pour s’en faire des armes, et les sabres des gardes nationaux servaient à couper les arbustes euxmêmes pour le même usage. Les jeunes élèves de l'École Polytechnique avaient été consignés ; soixante d’entre eux nn forcé la consigne parurent tout à coup dans le cortége.
Enfin, le corps étant arrivé au pont d’Austerlitz, on fit halte. Une estrade avait été préparée pour les discours d’adieu. Le général Lafayette, le maréchal Clauzel, Mauguin et les généraux éfrangers Saldanha et Sercognani parlèrent successivement. Leurs discours étaient tristes, graves et solennels, comme il convenait à la circonstance. Maïs en même temps mille bruits circulaient dans la foule. L’artillerie de la garde nationale faisait retentir l'air des cris de Vive la république ! Bientôt, vers les cinq heures du soir, un individu paraît monté sur un cheval et tenant à la main un drapeau rouge surmonté d’un bonnet phrygien. L’indignation fut grande chez les uns, d’autres applaudirent. Le général Exelmans, qui était dans le cortége, s’écria : « Pas de drapeau rouge; nous ne voulons que le drapeau tricolore, c’est celui de lagloire et dela liberté! » Deux hommes s’élancèrent sur lui, criant qu’il fallait le jeter dans le canal; iaïs le général, protégé par ceux qui l’entouraient, quitta la foule, et rencontrant le général Flahaut, se rendit avec lui aux Tuileries. La peur des jacobins rallia autour du roi bon nombre de partisans des institutions républicaines, auxquelles on ne désespérait pas de ramener Louis-Philippe.
Pendant que cette scène se passait, un escadron de dragons, sur l’ordre du préfet de police Gisquet, sortait de la caserne des Célestins et débouchait sur le quai Morland, se dirigeant versle pont d'Austerlitz Arrivés à la hauteur du Grenier d’Abondance, ils s'arrêtèrent. Lafayette était monté dans un fiacre; des jeunes gens l'ayant reconnu, s'attelèrent à sa voiture, et voulurent le mener en triomphe à l'hôtel de ville. L’escadron de dragons ouvrit ses rangs pour laisser passer le vieux général, et un instant après plusieurs coups de fusil retentirent. Des pierres volèrent sur les soldats. Une barricade fut construite. Prévenu de ce qui se passait, le colonel des dragons sortit de la caserne des Célestins à la tête d’un second détachement, et se dirigea vers la place de PArsenal pour aller rejoindre le premier détachement par le boulevart Bourdon. Une décharge accueillit les dragons à leur sortie de la caserne; ils prirent alors le galop, chargeant tout le long du boulevard Bourdon. Leur commandant, Cholet, y fut mortellement blessé. Arrivés au pont du canal, ils trouvèrent une barricade, essuyèrent un feu meurtrier de lArsenal, du pavillon Sully et du Grenier d’Abondance, dont une partie servait d’ambulance aux cholériques. Le colonel avait eu son cheval tué sous lui, le lieutenant-colonel était blessé, une balle atteignit le capitaine Bricqueville. Le colonel fit rentrer sa troupe par les rues de la Cerisaie et du Petit-Musc. Les soldats de l’escorte avaient disparu. On courait de tous côtés en criant Aux armes! Au delà du pont d’Austerlitz les jeunes gens détellent les chevaux de la voiture de poste qui doit emporter la dépouille mortelle du général, et veulent mener ses restes au Panthéon. La garde municipale à cheval placée aux environs du Jardin des Plantes est vivement attaquée; mais grâce au secours de deux escadrons de carabiniers, elle reste maîtresse du convoi, qui peut enfin partir pour sa destination dernière.
Mais Paris est déjà en feu. Les républicains se répandent dans toutes les directions, désarmant les postes, brisant les réverbères, construisant des barricades, crevant les caisses des tambours qui battent le rappel. Une fabrique d’armes située près de l’abattoir Popincourt avait été envahie par les insurgés, qui y avaient trouvé 1,200 fusils. La mairie du 8° arrondissement était en leur pouvoir, L'insurrection s’avançait menaçante jusqu’à la place des Victoires. Cependant la garde nationale s’assemblait en petit nombre, Pour rendre la confiance aux soldats, on avait résolu de comfondre leur action avec celle de la garde nationale, Le ma
JUIN
réchal Lobau, commandant des gardes nationales de la Seine, prit la direction de toutes les forces militaires de Paris. Le roi, quittant Saint-Cloud, revint rapidement aux Tuileries. Une batterie d’artillerie vint s'établir au Carrousel. Deux escadrons de carabiniers prirent position à la porte Saint- Martin, et le général Schramm, avec quatre compagnies, s'installa à l'entrée de la rue de Cléry. A six heures du soir, les dragons parvinrent à se rendre maîtres de la place des Victoires ; et appuyé par quelques compagnies d'infanterie, un détachement de garde nationale, que commandait M. De: lessert, assura le départ des courriers. Un commissaire de police avait été tué, place des Victoires, au moment où il se préparait à faire les sommations ordonnées par la loi. D'un autre côté, les insurgés construisant une barricade près du Petit-Pont de l’hôtel-Dieu , et faisant battre en retraite un détachement de garde municipale, menaçaient ouvertement la préfecture de police.
Cependant, aucun chef n'osait prendre la direction du mouvement. Lafayette seul s’offrit tout entier; mais, malade et souffrant, il manquait d'initiative. Les bureaux de La Tribune et de La Quotidienne furent envahis ; ceux du National étaient protégés par les barricades. On s’y réunit. Carrel ne jugea pas le mouvement assez avancé. Ces hésitations changèrent la face des choses. Des mandats d’amener furent lancés contre MM. Cabet, Laboïissière et Garnier Pagès. Les gardes nationaux de la banlieue se répandaient dans Paris. M. Thiers faisait dire aux deputés de se réunir en toute hâte. Dans la nuit, le roi parcourut les bivouacs de la place du Carrousel, et s’efforça d’inspirer de la confiance aux forces réunies près du château.
. Deux barricades coupaient la rue Saint-Martin, l’une à la bauteur de la rue Maubuée, l’autre à la hauteur de la rue Saint-Merry et à quelques pas de la vieille église de ce nom. Savamment construite et d’une grande élévation, celle-ci était percée de meurtrières. Dans l’espace compris entre ces deux remparts, au coin de Ja rue Saint-Merry, et en face de la rue Aubry-le Boucher, deux cents insurgés s’emparèrent d’une maison qui devait leur servir de quartier général, de citadelle et d’ambulance. Dans la soirée, une colonne de gardes nationaux faillit s'emparer par surprise de ce poste important; mais elle fut repoussée. A deux heures et demie du watin, un détachement de ligne ne put que traverser ce difficile passage, et plus tard la garde municipale, que les insurgés laissèrent approcher à portée de pistolet, fut trois fois repoussée. À quelque distance de là, une autre troupe d’insurgés gardait une barricade construite à l'entrée du passage du Saumon. Le maréchal Lobau avait ordonné aux soldats de fouiller ce quartier de manière à ce qu’il fût libre à la pointe du jour. On s’y battit longtemps; mais à quatre heures du matin {oute résistance était devenue impossible. La barricade fut enlevée. Les insurgés qui occupaient le poste du Petit-Pont s'étaient laissé surprendre dans la nuit, et avaient été égorgés par une colonne de gardes nationaux. Quelques républicains réunis à la rue Ménilmontant , après avoir fait le coup de feu toute la nuit, durent battre en retraite à l'approche du jour.
Le 6 juin, l'insurrection était donc concentrée à la place de la Bastille, à l'entrée du faubourg Saint-Antoine, et dans les rues Saint-Martin, Saint-Merry, Aubry-le-Boucher, Planche-Mibray et des Arcis. Trois colonnes, sous les ordres du général Schramm emportèrent l'entrée du faubourg Saint-Antoine. Mais l’église Saint-Merry teneit solidement, Les bataillons qui avaient le malheur de s’engouffrer dans la rue Saint-Martin, étaient attendus de pied ferme jusqu’à portée de pistolet, et des décharges nourries éclaircissant leurs rangs les forçaient à la retraite. Néanmoins, les insurgés ne pouvaient plus tenir longtemps. Cernés de toutes parts, ils tinrent bon malgré cela, et dans leur désespoir jurèrent de vendre chèrement leur vie. Un décoré de juillet, nommé Jeanne, commandait ces intrépides républicains. Un bataillon de ligne demanda à passer, jurant de ne point faire asage de ses armes; Jeanne refusa, et la troupe dut re-
brousser chemin. Quelques instants après, la garde nationale de la banlieue déboucha par le bas de la rue Saint- Martin ; reçue par un feu roulant, elle se retira horriblement décimée. « Ainsi, dit un historien de ces journées fameuses, au milieu de cette cité de plus d’un million d'habitants, à la face du soleil, on vit soixante citoyens défier un gouvernement, lenir en échec une armée, parlementer, livrer bafaille. »
L’insurrection pouvait pourtant se ranimer. Il fallait en finir. A midi le roi sortit du château des Tuileries, accompagné des ministres de la guerre, de l’intérieur et du commerce. Il passa en revue les troupes réunies sur la place de la Concorde et dans les Champs-Élysées; de Ià il se rendit par les boulevards jusqu’à la Bastille, et, longeant les quais, rentra au palais par le Louvre. Payant ainsi de sa personne, Louis-Philippe montra partout un visage calme et souriant. Il adressait aux blessés des paroles de consolation, et encourageait de son exemple ceux qui pouvaient paraître découragés. A trois heures le roi était rentré, et une commission de députés de l’opposition, formée de MM. Arago, Laffitte et Odilon Barrot, paraissait devant lui. Ils lui dirent que la victoire qu'il allait remporter étant légale , ne devait pas être cruelle; que le désordre venait du système politique suivi jusqu’à ce jour, qu’il y aurait sagesse à en changer. Louis-Philippe revendiqua justement ce système, et rejeta sur l’opposition les troubles qui se manifestaient. Les députés se retirèrent donc sans avoir fait autre chose que prêter une nouvelle force au gouvernement.
Après la rentrée du roi, les atfaques redoublèrent autour de Saint-Merry. Pressés avec acharnement , cernés, réduits de moitié, commençant à manquer de cartouches, les insurgés déployèrent une énergie aussi courageuse qu’inutile. On fit avancer deux pièces de canon en avant de Saint- Nicolas-des-Champs pour faire tomber la barricade du nord, Une autre pièce, avançant par la rue Aubry-le-Boucher, battit la maison Ga coin de la rue Saint-Merry. Enfin, vers quatre heures, les barricades, attaquées partout à la fois avec enthousiasme par la troupe et par la garde nationale, furent décidément enlevées. Jeanne, à la tête de quelques hommes, perça à la baïonnette une première ligne de soldats, et s’échappa par la rue Maubuée. Quelques autres s’enfermèrent dans la maison qu’ils occupaient, et y furent écharpés après une défense courageuse. Cette victoire, trop chèrement achetée, ne fut pas exempte de cruautés; mais le lendemain un calme profond régnait dans la plupart des quartiers de Paris.
Les ministres tirèrent parti de ce triomphe. Un mandat d’arrêt fat lancé contre Carrel; plusieurs journanx furent saisis. Les arrestations furent nombreuses. Une ordonnance du préfet de police Gisquet prescrivit aux médecins de dénoncer les individus qu'ils soigncraient de blessures; mais cette ordonnance ne put tenir contre la réprobation pubiique et les protestations énergiques des médecins. Devant les députés de l'opposition, Louis-Philippe s'était fait honneur de ses projets de modération; cependant, à côté de trois ordonnances qui prononçaient la dissolution de l’École Polytechnique, de l'École vétérinaire d’Alfort et de l’artillcrie de la garde nationale parisienne, le Moniteur publia une autre ordonnance qui mettait la capitale en état de siége. La cour royale se déclara d'abord incompétente pour tout ce qui touchait aux troubles des 5 et 6 juin. Les conseils de guerre commencèrent à fonctionner; mais sur le ponrvoi d’un jeune peintre, nommé Geoffroy, qu’un de ces conseils avait condamné à la peine de mort, la cour de cassation, sur la plaidoirie de M. Odilon Barrot, décida qu'aux termes de la charte , nul ne pouvant être distrait de ses juges naturels, le conseil de guerre avait commis un excès de pouvoir en jugeant un citoyen qui n’appartenait pas à l’armée. Ce fut par conséquent devant le jury que comparurent tous les accusés de juin. Jeanne, arrêté par les soins de la police, parut devant la cour d'assises en même temps que vingt-et-
ua autres prévenus. Seize furent acquittés; Jeanne fut condamné à la déportation. Par des jugements séparés, d’autres accusés furent condamnés à mort; mais le roi commua la peine. L'état de siége fut levé au bout de quelque temps ; des décorations furent distribuées avec profusion, et des dispositions plus sévères furent prises contre les étrangers réfugiés en France. |
Les journées de juin 1832 coûtèrent , dit-on, à l’armée, 55 morts et 240 blessés ; à la garde nationale, 18 morts et 104 blessés, et dans les rangs du peuple on comptait, à ce qu’on assure, 93 morts et 291 blessés. Ces journées , si menaçantes à leur origine pour la royauté, avaient en fin de compte consolidé la monarchie. Elles montrèrent que le parti républicain avait de valeureux champions, mais point de chef capable de leur imprimer une direction et de leur rallier la nation. Les souvenirs de 93 faisaient encore peur à bon nombre. Les idées de paix commençaient à plaire à la bourgeoisie, qui y entrevoyait la reprise des affaires. Le peuple avait trop souffert pour voir dans une crise la fin de ses maux. Louis-Philippe, pour une bonne partie de la population , paraissait encore l’expression sincère du progrès dans l’ordre. L, Louver.
JUIN 1848 (Journées des 23, 24, 25 et26). Les ateliers nationaux, créés après la révolution de Février pour soustraire les ouvriers aux influences des théoriciens du Luxembourg et aux mauvais conseils de la faim, avaient justement eu pour résultat d’arrêter toute reprise du travail privé, par la crainte que répandait cette armée de travailleurs mécontents d’un chétif salaire, à peine gagné pourtant, et par cela même de les jeter dans les bras des révolutionnaires de has étage, qui pouvaient les faire remuer à leur gré. Les véritables ouvriers gémissaient d’avoir à s’enrôler dans ces chantiers, où l’on s’occupait beaucoup plus de la théorie du travail que de sa pratique; et cependant le besoin les amenait tous, les uns après les autres, à grossir les rangs de cette sorte d’armée de l’émeute, Le gouvernement ne savait que faire pour sortir de cet embarras. Quelques-uns s’imaginaient avoir là une force en faveur de l'ordre. On avait donné une organisation hiérarchique à ces ateliers, et tout faisait croire qu’en certains lieux on pensait tenir en échec par eux aussi bien les anarchistes que les réactionnaires. Le public ne pensait pas ainsi. Le ministre des finances avait refusé tout concours à l’industrie particulièreen dehors des comptoirs nationaux ,quine fonctionnaient guère que pour solder les comptes arriérés, On avait bien eru voir nne ressource dans le rachat des chemins de fer; mais au lieu de prendre une mesure prompte et décisive, on avait encore attendu que la compagnie du chemin de fer de Paris à Lyon vint se livrer comme à merci. Au lieu de faire travailler hardiment à ce chemin de fer, entraîner des terrassiers loin de Paris, employer le plus d'ouvriers possible à la confection des locomotives , à la pose des rails, on s’amusa à faire retourner la terre du Champ-de-Mars et combler les carrières de Montmartre, avec la pelle et la brouette.
Cependant depuis que l’Assemblée nationala était réunie, elle n’avait cessé de se préoccuper des dangers qu’offrait cette immense agglomération d'hommes qu’on ne savait pas utiliser, et la dissobution des ateliers nationaux, qui comptaient plus de 110,000 individus , avait été décidée en princie. Pour arriver à ce résultat, la commission du pouvoir exécutif adopta, à la fin de mai, relativement aux ouvriers des ateliers nationaux, les résolutions suivantes : Les célibataires de dix-hnit à vingt-cinq ans devaient s'engager dans ’armée; ceux qui avaient moins de six mois de résidence à Paris au 24 mai devaient retourner dans leur pays; des listes d'ouvriers, dressées par profession, devaient être mises à la disposition des patrons, pour qu'ils pussent choisir les ouvriers dont ils avaient besoin ; tous ceux qui n’accepteraient Pas devaient être rayés, ceux qui resteraient dans les ateliers nationaux devaient être occupés à la tâche ; enfin, des brigades d'ouvriers devaient être dirigées dans les
JUIN
départements pour être employées, sous la direction des ingémeurs des ponts et chaussées, à l'exécution des grands travaux publics. M. Émile Thomas, qui avait été chargé par le gouvernement provisoire d'organiser les ateliers ; ayant refusé de faire exécuter ces dispositions , fut brusquement destitué ; on l’envoya même de force à Bordeaux, et l’Assemblée nationale adopta, le 30 mai , un décret qui sanctionnait les principales dispositions du projet de la commission du pouvoir exécutif. Le ministre des travaux publics ne se pressait pas pourtant d'appliquer ce décret. Néanmoins, le recensement eut lieu, et amena une faible suppression de journées, en révélant une partie des abus criants qui s’y étaient introduits.
La nomination de Louis-Napoléon Bonaparte comme représentant du peuple devint le prétexte de rassemblements journaliers, Enfin, cn crédit de trois millions demandé pour les ateliers nationaux précipita la crise. M. de Falloux, rapporteur du décret, proposa de déclarer qu’à Pavenir les crédits ne seraient plus accordés que par un million à la fois. MM. Dupin, Goudchanx, Léon Faucher, V. Hngo, parlèrent contre les ateliers nationaux. Le dernier qualifia les hommes qui les composaient de prétoriens de l'émeute. La commission du pouyoir exéculif se décida donc à mettre son décret à exécution. Des ouvriers furent volontairement engagés pour la Sologne. Une première colonne partit ; mais rien n’était préparé : les ouvriers furent mal reçus , dit-on, par les paysans. D'un autre côté, des meneurs poussaient à Paris les ouvriers à ne pas se laisser faire la loi. Le 22 juin des ouvriers allèrent chez M. Trélat, ministre des travaux publics, et chez M. Marie, membre de la commis sion du pouvoir exécutif, demander le rappel du décret qui détruisait les ateliers nationaux. Le soir, on se donna rendez-vous pour le lendemain au Panthéon, et des bandes innombrables parcoururent les rues de Paris en chantant en cadence : Nous resterons! Du pain ou du plomb! De sinistres journées allaient suivre.
Le 23, au matin, des attroupements se formaient. Un omnibus est tout à coup renversé à la porte Saint-Denis, des voitures de toutes sortes y sont ajoutées; en un clin d'œil une barricade est faite. La garde nationale de la 2° légion arrive à la hâte ; des coups de feu sont tirés. Ce n’est plus qu'un cri alors, et de toutes parts on voit surgir des barricades, D'un côté, l'insurrection se répand dans les faubourgs Saint-Denis, Saint-Martin, du Temple et Saint-Antoine, pour aller rejoindre le faubourg Saint-Marceau ; de l’autre, elle s'étend dans l’intérieur de Paris, par la rue du Temple et la rue Saint-Antoine, pour atteindre l'hôtel de ville et faire jonction avec la colonne qui, descendant par la rue Saint-Jacques, le Petit-Pont et le pont Saint-Michel, menaçait directement la préfecture de police. Les mairies des 8° et 92 arrondissements sont déjà aux mains des insurgés. A la place des Vosges un bataillon de la ligne est réduit à mettre bas les armes. Les insurgés avaient pensé que la garde mobile, tirée pour ainsi dire de leur sein, ne ferait pas feu contre eux, La troupe de ligne, mécontente de l'oubli dans lequel on l'avait tenue depuis février, semblait d’abord indifférente à ce qui se passait, Le peu qu’il y en avait à Paris était d’ailleurs presque tout réuni aux abords de l’Assemblée nationale.
Le général Cavaignac, ministre de la guerre, ne semble d’abord prendre aucune mesure décisive. Les troupes manquent, on en appelle de loin; la résistance s’orgarnise seulement autour de l'Assemblée, Enfin le général Cavaignac dirige les généraux les plus habiles sur les trois foyers de l'insurrection. Le général Bedeau devait opérer sur la rive gauche ; le général Damesme, se ralliant à Jui par la Cite, défendait l'hôtel de ville ; et le général Lamoricière devait dégager les boulevards. À midi ce dernier arrivait, en suivant le boulevard, à la porte Saint-Denis, au moment où la garde nationale était décidément maîtresse des barricades, Il avait avec lui le 11° léger, une batterie d'artillerie, deux bataillons de garde mobile et un escadron de lanciers. À une
JUIN
heure le boulevard était déblayé jusqu à lAmbigu. Vers deux heures un défachement de troupes de ligne et un bataillon de la 3° légion reprenaient la caserne du faubourg Saint-Martin, envahie par les insurgés. La garde nationale mobile s’avançait alors jusqu’à l’église Saint-Laurent après un combat meurtrier. Vers le même temps un combat s’'engageait dans le faubourg Poissonnière, près de la rue Bellefonds. Repoussés de là ainsi que du faubourg Saint-Denis, les insurgés se retranchent dans le clos Saint-Lazare. Maitres des barrières de Paris depuis la barrière Rochechouart jusqu’à la barrière du Maine, ils conservent leur communication régulière par les boulevards extérieurs. Le canal, dont ils tournent les ponts, les couvre d’un autre côté, tout en les laissant libres de communiquer avec les points de Paris encore occupés par eux. Pendant que ceci se passait, la garde nationale mobile avait dégagé l’hôtel de la Préfecture de police, et la rue Planche-Mibray était débarrassée de sa barricade. Les communications étaient rétablies entre tous les corps de l’armée, par l'hôtel de ville, où se tenait l'état-major général.
L'insurrection était dès lors circonscrite, et n'avait plus guère d’espoir de s’avancer, Car il lui fallait vaincre l’armée qui se trouvait en face, sans espoir de parvenir à menacer ses derrières, gardés par les renforts qui arrivaient incessamment du dehors et par la garde nationale, que la générale réunissait de toutes parts. Les insurgés ne perdirent pourtant pas courage, et se préparèrent aussitôt à une défense héroïque, l'offensive leur étant impossible. Peut-être comptaient-ils encore sur quelque défection; les armes ne leur manquaient pas, et en quelques endroits les gardes nationaux étaient pour eux. Mais leurs chefs étaient en prison depuis l’affaire du 15 mai; ceux qui restaient n'étaient pas de taille à figurer à la tête d’un mouvement qui n'avait ni drapeau ni cri de ralliement, et qui ne semblait produit que par la misère et l’ivresse de la poudre. On entendait à peine crier : Vivent les ateliers nationaux! Vive la république démocratique et sociale! À bas Lamartine et Marie! Du pain ou la mort! Du pain et du travail dans Paris! Tout se faisait plutôt en silence. Quoi qu’il en soit, la journée fut chaude sur la rive gauche. Une lutte acharnée avait eu lieu dès le matin au pont Saint-Michel, au Petit-Pont, dans le quartier de l’École de Médecine, dans le faubourg Saint-Jacques, et surtout au Panthéon, défendu par 1,500 insurgés. Les généraux Bedeau et Damesme agissaient simultanément sur la place Cambrai et le pont Saint-Michel, La forte barricade de la place Cambrai, attaquée sous les ordres de François Arago, qui venait de faire évacuer celle de la rue Soufflot, et occupée un moment par la troupe, avait été reprise par les insurgés. Dans la soirée, le général Bedeau était parvenu, après les combats les plus opiniâtres, à dégager les quais Saint-Michel, du Petit-Pont, et les abords de la rue Saint-Jacques et de la rue de La Harpe; mais en enlevant ces dernières positions, ce brave officier avait reçu une balle dans la cuisse, et s'était vu forcé de céder le commandement au général Duvivier. Deux représentants du peuple, MM. Bixio et Dornès, avaient été blessés dangereusement, l’un dans le quartier Saint-Jacques, l’autre dans le faubourg Saint-Martin.
La nuit vint interrompre la fusillade, qu'avait à peine fait cesser une pluie torrentielle survenue vers quatre heures de relevée. Pendant toute la nuit la tocsin sonna à Saint- Severin, à Saint-Gervais et à Saint-Étienne-du-Mont. Cependant, le général Duvivier refoulait l'insurrection de tous les points qu’elle occupait dans le quartier de l'hôtel de ville. Dans les rues adjacentes, depuis la rue Planche-Mibray jusqu'aux rues Rambuteau et de la Tixeranderie, v’était un rayon de feu, qu’il parvint à éteindre avec du canon. Il fallait alors songer à remonter la rue Saint-Antoine. Saint-Gervais avait été fortifié par les insurgés, qui avaient percé les murs mitoyens des maisons d’alentour pour se faire une sorte de chemin couvert, par lequel ils pouvaient comrauniquer sans danger, Toute la journée fut employée
à faire le siége de cette nouvelle forteresse. À mesure que les barricades étaient enlevées par le canon, les insurgés disparaissaient par les passages qu’ils s'étaient secrètement ménagés, et à chaque poste on retrouvait les insurgés plus nombreux, car ils ne faisaient presque pas de pertes, grâce à cette stratégie nouvelle. Cependant les balies et les boulets endommageaient les façades des maisons et les devantures des boutiques.
Le 24 au matin l’Assemblée, en permanence depuis la veille, avait décrété la mise en état de siége de la ville de Paris, et délégué tous les pouvoirs dans les mains du général Cavaigoac. Un décret portait que la république adoptait les veuves et les enfants de ceux qui succomberaient poux sa défense. Bientôt la commission du pouvoir exécutif déposait une démission collective. La circulation était interdite dans toutes les rues. Des‘piquets de gardes nationaux faisaient le guet à tous les carrefours. Après un combat terrible à l'hôtel- Dieu, on put songer à s’emparer de l'église Saint-Severin, quartier général de l'insurrection. A la suite d’une vive fusillade, les insurgés furent délogés des maisons qui font face au Petit-Pont et au pont Saint-Michel ; ils se replièrent alors sur la place Maubert, qui fut bientôt reconquise, et enfin la troupe de ligne et la garde nationale arrivèrent au Panthéon, où les insurgés étaient retranchés. Là le canon devint nécessaire pour faire cesser le feu intense qui partait du péristyle et de la plate-forme du dôme. Des boulets brisent les belles portes de ce monument ; l’un d’eux va enlever la tête de la statue de l’Immortalité qui trônait au fond en attendant qu’on la fondît en bronze pour la placer au faîte de l'édifice, et le Panthéon tombe au pouvoir de la troupe. Dans le même temps, Saint-Severin était délivré. A la prise de la barricade de la rue de l'Estrapade, le général Damesme, commandant de la garde mobile, reçut une blessure grave, qui nécessita l’amputatiun de la cuisse. Le général Bréa prit son commandement. Les insurgés, repoussés dans le haut de la rue Saint-Victor, et bientôt débusqués de ce poste, tinrent longtemps dans le faubourg Saint-Marceau. On avait pris successivement les barricades de la place Cambrai, de la rue des Grés, de la rue des Mathurins. La rue Saint-Jacques était libre. Après la prise du Panthéon des reconnaissances furent poussées jusqu’à la caserne de la rue Mouffetard, qui fut reprise à la suite d’un vive action.
Tandis que ceci se passait sur la rive gauche, le général Lamoricière manœuvrait pour gagner, par les quartiers au delà du boulevard, le faubourg Saint-Antoine et la Bastille, où il devait faire sa jonction avec le général Duvivier, qui commandait l'attaque de la rue Saint-Antoine. Le général Cavaignac, placé entre ces deux généraux, débarrassait le quartier du Temple et le Marais, pendant que le général Lamoricière arrivait à la Bastille, où il se trouva en face de formidables barricades. Dans le faubourg Saint-Antoine, quelques centaines de soldats enfermés dans la caserne de Reuilly, avaient glorieusement refusé de rendre leurs armes, et après avoir soutenu un siége en règle, ils avaient été délivrés par des secours venus de Vincennes qui leur avaient permis d'évacuer cette position. A l'extrémité de l’aile droite des insurgés , des barricades adossées aux barrières Rochechouart, Poissonnière et Saint-Denis, toutes protégées par des corps avancés postés dans les terrains de l'abattoir Rochechouart, dans le clos Saint-Lazare et dans l’hospice de La Riboissière, en construction, tinrent toute la journée en échec les forces du général Lebreton. Les gardes nationales des départements arrivaient en masse. Dans une proclamation, le président de l'assemblée, M. Senard, et le général Cavaignac adjuraient les ouvriers de déposer les armes, et les prémunissaient contre le bruit qui se répandait qu’ils n'avaient pas de grâce à espérer. En même temps, le général ordonnait le désarmement de tout garde national qui ne prenait pas parti pour la république, il défendait les affiches traitant de matières politiques, et il déclarait que tout individu travaillant à élever une barricade serait considéré comme s’il était pris les armes àla main,
La nuit se passa tranquillement. La garde nationale bivouaquait à tous les coins des rues, et l'on n'entendait d'autre mouvement que celui des patrouilles et d’autre bruit que le cri de : « Sentinelles, prenez garde à vous! » qui se répondait de rue en rue. Cette absence de toute circulation , jointe à la fermeture des boutiques, donnait à la cité un air de stupeur, d'abandon et de désolation qui ne s'était jamais vu. Dans la matinée du dimanche 25 le général Bréa fit désarmer toutes les maisons suspectes de la rue Mouffetard, et reprit possession de la caserne de l’Ourcine. Après avoir confié la garde de la mairie du 12€ arrondissement à un bataillon de la garde mobile, il poussa jusqu’à la barrière Fontainebleau. Une triste fin l’y attendait. Voulant parlementer, il se laissa entraîner au delà de la grille, suivi de son aide de camp. Là, on le garda comme otage, lui demandant l’ordre de mettre bas les armes pour sa troupe. Le général ne voulut pas se déshonorer par un pareil acte. Deux mortelles heures se passèrent en pourparlers. Quand enfin le colonel Thomas donna l’ordre de marcher contre les insurgés, le général avait été massacré ainsi que son aide de camp dans le corps de garde de l’octroi. L’enlèvement des barricades élevées sur ce point mit fin à la guerre sociale sur la rive gauche. Le corps du général et celui de son aide de camp furent ramenés et déposés au Panthéon. Sur la rive droite, le général Lebreton achevait de s'emparer du clos Saint-Lazare, où le général Lafontaine était blessé ; les barrières Poissonnière et Saint-Denis, prises à revers et altaquées de front, succombaient enfin après une vive canonnade; le faubourg du Temple était emporté. Les rues d'Angoulême, Ménilmontant, Saint-Sébastien, offraient une vive résistance. Dans la même journée, le général Duvivier, blessé au pied dès le matin à l’attaque des environs de Sairit-Gervais, avait été forcé de remettre le commandement au général Perrot. Celui-ci avait continué la diflicile conquête de la rue Saint-Antoine, sous une fusillade incessante. Un jour entier suflit à peine à ce trajet ; pourtant, dans la soirée il parvint à la Bastille, non sans avoir éprouvé des pertes sensibles. Le 48° de ligne laissait sur le champ de bataille 14 officiers, dont le colonel Regnault, qui venait d’être élevé au rang de général de brigade, Dans l’intervalle, une attaque a lieu contre le faubourg Saint-Antoine, si habilement barricadé. La canonnade dure longtemps. Plusieurs barricades accessoires sont enlevées. Ce succès coûte la vie au général Négrier, quesleur de l’Assemblée. Là aussi sont blessés le lieutenant-colonel du génie d'Hauteville , aide de camp du général, et un autre représentant, M. Charbonnel. En vain le général Cavaignac a adressé aux insurgés un ultimatum et leur a laissé un dernier délai pour se rendre, ils tiennent toujours, et le faubourg Saint-Antoine reste à conquérir, Les opérations de cette journée eurent encore pour résultat de délivrer les communes extérieures de Montmartre, La Chapelle, La Villette et Belleville, et de rétablir les communications directes avec Saint-Denis. Deux tentatives de conciliation eurent lieu dans cette journée du 25. La première avait été faite par MM. Larabit, Galy-Cazalat et Druet-Desvaux, qui apportaient le décret voté le matin même par l’Assemblée et ouvrant un crédit de 3,000,000 pour secourir les travailleurs. Arrivés au faubourg Saint-Antoine, ils avaient franchi les barricades pour proclamer ce décret, et on les avait retenus prisonniers. La seconde tentative appartenait à M. Affre, archevêque de Paris, qui, autorisé par le général Cavaignac, voulut intervenir comme médiateur auprès des insurgés du faubourg Saint-Antoine, Suivi de deux de ses grands-vicaires, MM. les abbés Jacquemet et Ravinet, le prélat se dirigea vers une barricade, Par un malentendu à jamais déplorable, ou peut-être par un excès de zèle fatal, un roulement de tambour se fait entendre Des deux côtés on croit à une attaque, et aussitôt les armes font feu. L'archevêque, debout sur la barricade, recoit une balle dans les reins. Le prélat tombe du côté des insurgés, qui s’empres-
JUIN
sent de lui donner des soins et de le porter chez le curé des Quinze-Vingts. La blessure de M. Affre était mortelle si succomba au bout de quarante-huit heures d’horribles souffrances. Les trois représentants faits prisonniers ne furent délivrés que le lendemain.
Le 26 le faubourg Saint-Antoine seul résistait encore ; la grande rue de ce faubourg présentait une suite de barricades très-rapprochées, et presque toutes étaient à l'épreuve du canon, les unes étant en talus, les autres formant un angle rentrant. Les rues transversales élaient également barricadées. Sur la barricade qui faisait face à la place de la Bastille flottait le drapeau rouge. Dès le matin quatre délégués, introduits par M. Larabit, s'étaient présentés au président de l'Assemblée nationale; ils disaient avoir été égarés, et demandaient amnistie, mais on répondit qu'il fallait se soumettre d’abord. La lutte recommença donc à dix heures après un dernier délai accordé. Une batterie d’artillerie avait été élevée pendant la nuit sur la place de la Bastille, Cette batterie enfilait la rue du Faubourg-Saint-Antoine. Quelques obus ne tardèrent pas à incendier les premières maisons. Une mine creusée assez loin menaçaït d’en faire sauter un certain nombre. En même temps, le général Lamoricière, qui travaillait depuis longtemps à tourner la position, canonnait le quartier Popincourt et descendait pour prendre le faubourg en flanc. Les insurgés, éclairés sur les suites inévitables de cette manœuvre, désespérant enfin de recevoir du secours, se rendirent sans condition, et les troupes purent occuper le quartier.
Ainsi se termina cette lutte terrible, qui avait armé la moitié de la population parisienne contre l'autre. Le pouvoir fit fermer les clubs reconnus dangereux; un certain nombre de journaux avancés furent suspendus. Un décret institua une commission d'enquête pour rechercher les causes de l'insurrection en élendant ses investigations sur l’attentat du 15 mai. Enfin, il fut décidé que tout individu pris les armes à la main serait immédiatement transporté dans une de nos possessions d'outre-mer autre que l'Algérie. Le même jour, 26 juin, le général Cavaignac écrivit à l’Assemblée pour la prévenir qu’il ne tarderait pas à lui remettre les pouvoirs qu’elle lui avait confiés, et en effet le 28 il déposait verbalement sa démission à la tribune; l’Assemblée lui vota alors des remerciments ainsi qu’à la garde nationale, à l’armée, à la garde nationale mobile, et décréta que le pouvoir exécutif serait exercé provisoirement par le général, avec le titre de président du conseil des ministres, chef du pouvoir exécutif. Elle lui confiait en même temps le libre choix de ses collègues.
Malgré les proclamations du général, la victoire avait coûté trop cher pour rester pure de tout excès. Beaucoup de prisonniers furent massacrés sans pitié sur plusieurs points, On en avait entassé un grand nombre dans des caveaux aux Tuileries, à l'hôtel de ville, à l'École Militaire, etc. où ils eurent à souffrir mille tortures. Enfin, on les évacua sur les forts. Des commissions militaires furent chargées d'examiner les dossiers et de classer les inculpés, selon les prescriptions du décret, en trois catégories : ceux qui, simplement égarés, pouvaient être rendus à leurs affaires ; ceux qui, ayant été pris les armes à la main, devaient être soumis au régime de la transportation; ceux enfin qui, repris de justice ou ayant exercé un commandement dans l'insurrection, devaient passer devant les conseils de guerre. Plus de 14,000 personnes avaient été arrêtées. Quelques milliers d'horhmes furent soumis à ta transportation, sans jugement ni interrogatoire, sur le simple examen des commissions militaires; mais comme le lieu de déportation n'était pas fixé, on les retint sur des pontons ou à Belle-Ile en mer, Des grâces partielles finirent par rédnire le nombre de ces malheureux à quelques centaines. Près d&200 accusés furent renvoyés devant les conseils de guerre, qui se signalèrent par la fréquente application de la peine des tra vaux forcés, qu'on n'était pas habitué à voir infliger aux condamnés politiques. Pour déconsidérer ces condamnés,
JUIN
on affecta même de les accoupler à des criminels ordinaires. Les prévenus de l'assassinat du général Bréa furent plus tard condamnés à mort, et trois furent exécutés.
Les généraux Duvivier, Damesme, de Bourgon, François succombèrent à leurs blessures, ainsi que les représentants Dornès et Charbonnel. Jamais journées insurrectionmelles ni grandes batailles rangées navaient enlevé tant d'officiers supérieurs. Le deuil était dans tous les cœurs. On évaluait le nombre des insurgés morts à 2,000. La garde mobile seule avait eu près de 800 hommes hors de combat. La troupe de ligne et la garde nationale pouvaient en comp" ter autant. Des voitures de morts arrivaient incessamment aux cimetières, où les cadavres s’inhumaient sans cérémonie en s’amoncelant . Plus de 2,000,000 de cartouches avaient été distribuées à la troupe et aux gardes nationaUX ; 3,000 coups de canon avaient été tirés : aussi la ville présentait-elle après ces journées un aspect désolé. Des pans de mur avaient été enlevés en plusieurs endroits ; des devantures de boutiques étaient criblées de balles, l'incendie avait fait des ravages en plusieurs points. Longtemps encore les troupes bivouaquèrent dans les rues, où les pieds foulaient des traces de sang.
Après la victoire, une sorte de réaction s’empara des esprits. Les ateliers nationaux dissous furent remplacés par des secours à domicile. Les journaux démocratiques et bonapartistes furent suspendus, et bientôt une loi rétablit le cautionnement pour les écrits périodiques. Les 8° et 12° légions de la garde nationale de Paris et un grand nombre de sections de la banlieue furent désarmées ; les armes furent retirées à tous les citoyens qui ne faisaient pas un service actif. Une loi fut présentée à l’Assemblée nationale contre les clubs. L'état de siége se prolongea jusqu'aux élections de septembre. M. Émile de Girardin fut arrêté et
tint à honneur dedisculper son gouvernement d’avoir trempé dans l'insurrection. L’enquête ordonnée se termina par un rapport en forme de réquisitoire contre les hommes qui s'étaient chargés de diriger la révolution de Février. L’as:} semblée fut amenée ainsi à sacrifier encore quelques-uns de ses membres. Et pourtant personne n’a le mot de ce sanglant soulèvement. Les partis les plus opposés sans doute s’y étaient jetés avec empressementet y avaient fourni leur contingent, les ateliers nationaux y étaient entrés pour une part avec leur organisation régulière ; mais la misère y était pour beaucoup aussi. Qu’on se souvienne de l’acharnement des femmes , amenées sur les barricades par leurs maris avec leurs enfants, et l’on comprendra tout ce que ces familles désolées avaient dû souffrir par suite d’un long chômage. L'ouvrier pouvait penser que la chute des barricades lui enleverait le droit au travail, qui était écrit, à la vérité, dans le projet de constitution, mais que sa victoire seule lui semblait devoir consacrer. L'Assemblée et le gouvernement exigeaient toujours üne soumission sans condition. Qui sait pourtant ce qu'aurait produit quelque généreuse mesure. Sauf le crédit de trois millions, offert ‘comme un secours temporaire , aucun grand travail ne fut décrété! Néanmoins, la victoire de juin eut pour résultat de rendre quelque confiance aux capitaux. L'industrie privée put enfin songer à créer quelques affaires. Les questions sociales durent s’effacer pour l'instant, la société put se croire rassise; le gouvernement victorieux put se croire solide. L'élection du président le renversa peu de temps après, Par une répression violente, il s'était rendu antipathique aux masses; il était encore trop révolutionnaire pour la réaction. è L. Louver.
JUIN 1849 (Journée du 13). L’aggression dirigée contre- ‘la république romaine, au mépris de la volonté souveraine de l’Assemblée constituante, impliquait aux yeux d’une partie de l’Assemblée nationale et du pays la violation des articles 4 et 5 de la constitution. À la séance du lundi 11 juin 1849, M. Ledru-Rollin déclara que la Constitution serait défendue par tous les moyens possibles, même
DICT, DE LA CONYERS, — T, XI
tenu quelques jours au secret. Le ministre anglais à Paris
par les armes, et posa sur le bureau du président de lAssemblée un acte d'accusation contre le président de la république et les ministres. Mais cette proposition fut repoussée le lendemain à la majorité de 377 voix contre 8, l’extrème gauche s’étant abstenue de voter,
Le 13 juin, au matin, les organes de la presse socialiste contenaient une proclamation signée par 120 membres de la gauche, dans laquelle la majorité était mise hors la loi ét dénoncée comme déchue de son mandat, pour s'être rendue complice de la violation de la constitution par son vote de la veille. De onze heures à midi un immense rassemblement de 20,000 personnes au moins, parmi lesquelles on remarquait un assez grand nombre de gardes nationaux, se forma sur le boulevard Saint-Martin aux environs du Chàteau-d'Eau. Le rassemblement ne tarda pas à s'organiser en une colonne compacte, et se mit en marche vers la Madeleine aux cris de Vive la constitution ! Arrivée à la hauteur de la rue de la Paix, vers une heure, cette colonne fut coupée par une charge de dragons, de gendarmes d’élite et de chasseurs à pied commandée par le général Cha ngarnier en personne. La foule, repoussée du boulevard, se répandit dans les rues voisines en criant « Aux armes ! Mais tout aussitôt l'infanterie, se précipitant au pas de course pour empêcher les fuyards de se reformer, s’empara de toute la ligne des boulevards. De forts piquets étaient placés aux angles de chaque rue, pour empêcher la construction des barricades. Quelques pierres sont jetées sur la troupe. On essaye de faire des barricades avec des voitures, des chaises, des pavés; mais la rapidité des mouvements de la troupe n’en laisse pas le temps. Dispersée sur les boulevards, la foule se jette dans les rues en criant : Vive la constitution ! Aux armes ! La troupe s'arrête à la porte Saint-Denis. Des gardes nationaux isolés sont désarmés. Quelques coups de feu sont tirés sans résultat de la Petite rue Notre-Dame de Bonne-Nouvelle sur l'état-major du général,
Pendant ce temps-là, les représentants de la Montagne s'étaient assemblés rue du Hasard-Richelieu, au lieu ordinaire de leur réunion ; l'artillerie de la garde nationale se trouvait dans le jardin du Palais-National. M. Ledru-Rollin et quelques autres représentants la passa en revue. On apprend que la colonne du boulevard est dispersée. On part pour le Conservatoire des Arts et Métiers, Trois cents artilleurs seulement suivent leur colonel, M. Guinard. On se met en marche, aux cris de Vive la république romaine! Vive la constitution! Vive la Montagne! Plusieurs représentants, MM. Ledru-Rollin, Boichot , Rattier, etc., marchent en tête; quelques individus se joignent à la colonne; mais aucun élan ne se manifeste dans la population.
Le Conservatoire était gardé par un poste de quinze hommes, qui refusent de livrer leurs cartouches, et se retirent dans une cour intérieure, sans rendre leurs armes. M. Ledru-Rollininvite M. Pouillet, directeur de l’établissement et son collègue à l’Assemblée, à mettre à sa disposition une des salles du Conservatoire. Là on se forme en commission , on délibère; d’autres organisent un service de sentinelles à l'intérieur et à l’extérieur. Trois barricades sont commencées, une quatrième s'élève dans la rue Saint- Martin.
On comptait sur un soulèvement de la 6° légion, commandée par le colonel Forestier. Un représentant, M. Suchet (du Var), va avec un trompette artilleur le demander à la mairie; ils sont arrêtés. Un autre représentant cherchant, rue Saint-Denis, à entraîner un poste de garde nationale , est également arrêté. A trois heures une proclamation est lancée : elle porte : « Au peuple, à la garde nationale, à l’armée! La constitution est violée ; le peuple se lève pour la défendre. La Montagne est en permanence. Aux armes ! aux armes ! Vive la république! Vive la constitution! Au Conservatoire des Arts et Métiers, le 13 juin, à deux heures, Les représentants de la Montagne. » (Suivent les signatures, des absents comme des présents.) Cette proclamation ne peut pas même êlre affichée; on en distribue à peine quelques
exemplaires. Cependant, une compagnie de a 6° légion marche sur la barricade de la rue Saint-Martin , débouchant par le passage du Cheval-Rouge. Les artilleurs qui doivent la défendre lèvent la crosse en l’air; les gardes nationaux les invitent à démolir leur barricade. Des coups de fusil partent ; les artilleurs se replient sur la grille du Conservatoire. Des coups de feu s’échangent. Le bruit de ces décharges amène du boulevard quatre compagnies de ligne. Alors les artilleurs se précipitent dans le Conservatoire, dont ils veulent refermer la grille; mais une compagnie y pénètre avec eux. La déroute est complète, les insurgés s’échappent par toutes les issues ; à l’arrivée de la troupe dans la salle des Filatures, représentants et artilleurs se jettent dans le jardin par les fenêtres , par les toits. M. Ledru-Rollin gagne le jardin par un vasistas. Quelques fuyards parviennent dans la rue Vaucanson ; d’autres s’'échappent par une porte donnant sur le marché Saint-Martin. Un petit nombre de barricades élevées dans les quartiers voisins sont ensuite enlevées sans résistance bien sérieuse; néanmoins, on compte quelques victimes. La ville est occupée militairement.
D'un autre côté, l’Assemblée législative s'était réunie. Sur la demande de M. Odilon Barrot, elle se déclare en permanence; en même temps M. Dufaure demande l’état de siége. Malgré les efforts de M. Lagrange, une commission présente, à cinq heures et demie, par l'organe de M. Gustave de Beaumont, un rapport concluant à l’adoption. La mise en état de siége est donc votée par 394 voix contre 82. Le lendemain 14, la permanence durait encore. De nombreuses arrestations avaient été faites. Des demandes en autorisation de poursuites furent présentées par M. Dufaure, et accordées sans opposition contre les représentants compromis dans cette échauffourée, dont le dénoûment fut l’œuvre de la haute cour de Versailles.
JUIVE (Littérature). L'origine de la littérature juiveest contemporaine de la transition de l’hébraïsme au judaïsme, Avec des racines hébraïques (voyez HÉBraïQues [Langue et littérature ]), et employant le plus généralement la langue hébraïque pour instrument, elle adopta d’abord quelquesunes des idées religieuses des Perses , puis emprunta aux Grecs leur sagesse, aux Romains leurs notions juridiques, de même que plus tard aux Arabes leur poésie et leur phi- 10sophie et à l'Europe ses sciences; mais elle dut toujours subordonner ces divers éléments aux croyances nationales. Constamment active depuis cette époque, la littérature juive, qu’on appelle aussi, mais à tort, littérature rabbinique, n’a pas laissé que de contribuer au développement de l'esprit humain, bien que jamais elle n’ait été l’objet d’encouragements extérieurs; et dans les trésors, encore assez mal appréciés, que cette activité est parvenue à amasser, se trouvent enfouies les richesses de tous les siècles et ‘une foule de productions de la nature la plus diverse. La sagesse nationale et étrangère y est en voie de développement continu; et on peut la partager en neuf périodes bien distinctes.
La première période va jusqu’à l’an 143 av. J.-C. Préparée par Esdras, l’intelligence de la nation juive se rattacha de plus en plus fortement au contenu du Pentateuque et des Prophètes. On composa diverses expositions et compléments de l’histoire ancienne ( midraschim), ainsi que des traductions du grec; et on écrivit plusieurs des livres désignés sous le nom d’Hagiographes , quelques psaumes, les Proverbes de Salomon, le Koheleth, les livres de la Chronique, certaines parties d’Esdras et de Néhémie, d’Esther et de Daniel. Les productions de la grande Synagogue appartiennent également à cette époque, vers la fin de laquelle (190 à 170 av. J.-C.) quelques écrivains se produisirent aussi avec leur personnalité indépendante, par exemple Sirach et Aristobule. Les docteurs étaientalors appelés so/erim, ou sages; et l’araméen avait fini par devenir le dialecte populaire de la Palestine.
La seconde période s'étend de l'an 143 av. J.-C, à l'an 135 de notre ère, Le midrasch ou étude approfondie de