JUSTINIEN
Justin, survenue quatre mois après, le laissa seul empeveur d'Orient, aux calendes d'août 527, à l’âge de quarantecinq ans, d’après Zonaras.
Avec lui monta sur le trône de Constantinople Théodora, qui en avait servi le cirque et orné le théâtre, qui en avait habité le fameux portique de prostitution, l’Embolum, où elle fit plus tard, comme en signe d'expiation, élever le temple de Saint-Pantaléon. Justinien, pour l’épouser, avait obtenu de son oncle Justin l'abrogation des antiques lois qui prohibaient les noces entre les individus de dignité sénatoriale et les comédiennes. Nul des sénateurs, nul des antistions , dit Procope ne songea à s’y opposer ; et ceux qui naguère avaient été les spectateurs de Théodora au théâtre du peuple se prosternaient maintenant, les mains suppliantes, devant elle, comme ses esclaves.
Pour bien apprécier les actes du règne de Justinien, il faut se rappeler l’état de l'empire et de la société au moment où il parvint au trône. Les disputes sur la religion et sur le cirque agitaient tous les esprits. Ses lois et ses persécutions contre tous ceux qui n'étaient pas chrétiens orthodoxes, le massacre qu’il ordonna de tous les Juifs samaritains, qui s'étaient révoltés dans la Palestine; l’ardeur avec laquelle il embrassa le parti des bleus contre les verts, ces factions rivales du cirque, les résultats fâcheux qu’entraîna plus d’une fois cette prédilection, enfin la sédition terrible des verts, dont il faillit être la victime, sont des conséquences de cette influence.
Les guerres, les constructions architecturales et les lois forment les trois grandes catégories des actes de Justinien : les travaux ordonnés par lui sur ces trois points marchaient de front, sans que les uns suspendissent les autres.
Avec Bélisaire, le premier des généraux de Justinien, reparurent des soldats, la discipline, le courage, l’audace et les triomphes. Les Instituts et le Digeste n'étaient pas encore promulgués, que le royaume des Vandales était renversé dans l'Afrique, et cette contrée, rattachée de nouveau comme préfecture à l'empire, se divisait en diocèses, en provinces, recevait un préfet, des recteurs, des présidents (an 533). Aussi Justinien, qui dans le titre de ses lois s'était contenté jusque là des épithètes vulgaires de Pius, Felix, semper Augustus, en publiant ses Instituts, surchargea-t-il son nom des surnoms de 4/emanicus, Gothicus, Franciscus, Germanicus, Alanicus, Vandalicus, Africanus, et de plusieurs autres encore, dont la plupart ne lui étaient pas dus.
A l’Afrique succéda bientôt la Sicile, à la Sicile l'Italie, et enfin les Goths abandonnèrent Rome elle-même, dont les clefs furent, comme un gage de sujétion, envoyées à Constantinople. Mais, prises et reprises tour à tour par les barbares et par les armées de Justinien, les villes d'Italie n'étaient pas encore définitivement reconquises. L’eunuque Narsès, qui remplaca Bélissaire, n’était pas indigne de cet honneur : il acheva glorieusement l’ouvrage de son prédécesseur. Livrant toute l'Italie à l'empire d'Orient, il reçut, sous le titre d’exarque, le commandement de ces contrées, et s'établit à Ravenne, qu’il choisit pour la capitale de son exareat. Quant au vieux Bélisaire, tombé en disgrâce, accusé de complot, dépouillé de ses dignités et de ses honneurs, il fut réintégré, mais trop tard, et mourut l’année suivante.
Les guerres de Justinien contre les Perses furent moins heure ses dans leurs résultats que celles d'Afrique et d’Italie. 11 acheta plusieurs fois la paix de Khosrou, qui, une fois l’argent livré, recommencçait presque incessamment ses attaques, et finit par rendre l'empire annuellement tributaire des Perses d’une somme de 500 livres d’or. Des tributs semblables furent consentis aux Huns, aux Avares, aux Sarrasins et à d’autres barbares, pour avoir leur paix ou leurs services militaires. Quant aux travaux d'architecture de Justinien, ils ont fourni à Procope le sajet d’un ouvrage spécial (De Ædificiis). Il n’y avait, dit-on, presque pas une ville où il n’eût fait construire quelque magnifique
édifice, pas une province où il n’eût bâti ou réparé quelque ville, quelque fort ou quelque château. C’est à lui qu’appartient la construction de Sainte-Sophie. Mais les magnificences et les prodigalités architecturales des princes s’achètent par l'argent et par la sueur des peuples. Justinien accabla l'empire d'impôts ; il eut recours à toutes les ressources de la puissance impériale sur l’État, sur les provinces, sur les villes, sur les particuliers; « et les masses d’or et d'argent accumulées de toutes manières, disent les historiens, il les épuisa chaque jour, soit en tributs aux barbares, soit en édifices ».
Les œuvres législatives de Justinien ont plus contribué à immortaliser son nom que ses guerres et ses édifices. Il porta la lumière dans le chaos législatif que formaient les sources si diverses du droit romain, et publia successivement avec l’aide de différents jurisconsultes, parmi lesquels on remarque surtout Tribonien, leCode, les Cinquante Décisions, le Digeste ou Pandectes, les Instituts, la nouvelle édition du Code, et enfin les différentes Novelles, dont la réanion forme ce qu’on nomme le CorpusJuris de Justinien. Il réorganisa aussi l’enseignement du droit et j’institution des écoles.
L'empereur mourut en 565, après un règne de frente-neuf ans, agé d'environ quatre-vingt-quatre ans. Montesquieu est bien loin de l’épargner : « La mauvaise conduite de Justinien, dit-il, ses profusions, ses vexations, ses rapines, sa fureur de bâtir, de changer, de réformer, son inconstance dans ses desseins, un règne dur et faible, devenu incommode par une longue vieillesse, furent des malheurs réels, mêlés à des succès inutiles et à une vaine gloire. » C’est à peu près le résumé laconique des inculpations de Procope, d'Évagrius, d’Agathias et de Jean Zonaras contrelui. Crédule à la flatterie, il se laissait dire par Tribonien, selon le témoignage d’un auteur contemporain, Hesychius Milesius, qu'il serait enlevé au ciel tout vivant : aussi, dans le langage oriental et hyperbolique d’un grand nombre de ses constltutions, nous voyons les sujets autorisés à invoquer son éternité; sa bouche est une bouche divine; ses lois sont de divins oracles, des souffles divins ; avide d’immortalité, il faisait imposer son nom à toute chose, jusqu'à la superbe colonne de Théodose le Grand, dont il faisait arracher la statue d’argent pour y substituer la sienne. On compte dix-neuf villes sur tonte la surface de l'empire qui reçurent son nom : la forteresse de Mysie, le port de Byzance, le palais impérial, le diadême, la lettre J, ses livres de droit, les étudiants des écoles, plus de douze magistratures, des corps de milice : tout cela s'appelait Justinianéen. La même prodigalité existait pour Théodora; et sans doute sur ce point le servilisme des courtisans asiatiques venait en aïde à l’orgueil de l’empereur et de l'impératrice. « Lorsque Justinien fut parvenu à l'empire, dit Jean Zonaras, il n’y eut pas un seul pouvoir, mais deux; car sa femme était non moins, mais peut-être plus puissante que lui. » En plus d’une occasion, il lui remitle sceptre qu'il aurait dû porter lui-même, rendant des lois à sa demande, la citant dans ses constitutions comme son conseil dans le gouvernement; les titres, les triomphes, les inscriptions sur les monuments publics, même le serment des fonctionnaires, étaient communs à l'un comme à l’autre. Du reste, Justinien se piquait d’être versé dans l'étude de la philosophie, de la théologie, des arts et des lois ; il décidait de son autorité des controverses théologiques, il traçait lui-même le plan deses monuments, il révisait ses lois. Les jurisconsultes, surtout ceux de l’école historique, lui ont reproché amèrement d’avoir dang son corps de droit, mutilant sans respect les anciens auteurs, défiguré leurs opinions et celles des empereurs. Cependant il fant se rappeler que Justinien n’agissait pas en historien ; mais en législateur. La plupart des changements législatifs qu'introduisit Justinien sont heureux : il ne s'agissait plus de Rome, d'institutions aristocratiquement républicaines , de droit rigoureux. Écartant ce qui n’était alors pour l’Orient que subtilités inutiles, il créa plusieurs systèmes plus
naturels, partant plus simples, plus équitables ; il ne laissa plus que quelqnes traces de ce qu’on appelait le droit strict, et dans une novelle il finit même par les effacer entièrement, en détruisant ce qu’il y avait jadis de plus caractéristique dans ce droit, la composition civile des familles et les droits attachés à cette composition. 11 ramena cette partie essentielle du droit civil à l'observation de la parenté naturelle, des liens du sang. Sa législation sur les esclaves et sur les affranchis fut également douce et chrétienne; sur les actions et sur l’organisation des juridictions en matière civile, elle fut plus simple et plus appropriée au nouvel état de la société. Une chose qu'il est important de remarquer, c’est que ce n’est pas le Corps de droit de Justinien qui a été recueilli, compulsé et arrangé par les barbares dans leursétablissements européens : cesont les écrits des anciens jurisconsultes romains, les constitutions du code Théodosien ; c’est de là que furent tirées la Loï romaine des Visigoths et la Loi romaine des Bourguignons. Cependant les idées d'innovation de Justinien furent poussées trop loir. Ce Code modifiant le Digeste et les Instituts, ces Novelles modifiant le Code et se détruisant entre elles, jetèrent dans la législation une fluctuation toujours funeste, qui a servi de fondement au reproche adressé à Justinien d’avoir participé au trafic infâme de Tribonien, dans la vente à prix d’or des jugements et même des lois.
En somme, Justinien a été un empereur guerroyant, architecte et législateur : de ses guerres, il n’est rien resté; de son architecture, quelques monuments ; mais ses lois ont régi le monde et forment encore la base des législations européennes. J. ORTOLAN,
Professeur à la Faculté de Droit de Paris.
JUTERBOECE (Bataille de). Voyez DENNEWITz.
JUTLAND (en danois Jylland), province du Danemark, formant l’extrémité septentrionale de la presque île Cimbrique , bornée à l’ouest par la mer du Nord, au nord par le Skager-Rack , à l’est par le Cattégat , et au sud par le duché de Schleswig. Elle contient environ 312 myriamètres carrés, et est traversée à son centre dans la direction de l’est, par une suite de basses collines qui se prolongent à travers toute l'étendue de la péninsule et atteignent en Jutland, au Himmsleberg, une élévation de 177 mètres. Sa surface est onduleuse à l’est, où elle s’abaisse abruptement en arrivant à la mer, et plate sur les côtes occidentales et septentrionales qu’entourent des dunes basses et des sables mouvants, et qui s’inclinent doucement vers la mer en ne formant qu'un petit nombre de ports. Le sol, assis sur une couche de plâtre et de craie qui se prolonge jusqu’à la mer sur la côte orientale, qu’entre-coupent un grand nombre de pittoresques échancrures appelées fiærds, est extrêmement fertile de ce côté et couvert de belles forêts; tandis qu’au centre il contient un grand nombre de marais et de landes, entremélés parfois d’étendues assez considérables de bonne terre arable, et qu’à l’ouest ainsi qu’au nord il est nu et stérile et souffre beaucoup des sables mouvants. L’extrémité la plus septentrionale et la plus déserte du Jutland, que termine le cap de Skagenshorn, est devenue complétement une Île par suite de la rupture de l’isthme qu’à l’ouest séparait de la mer du Nord le Zymford, qui pénètre profondément dans l’intérieur des terres.
Le Jutland possède quelques petits cours d’eau, dont le plus important est le Guden, etun assez grand nombre delacs, dont quelques-uns fort beaux. Le climat est tout pareil à celui du Danemark et du Schleswig ; et il en est de même des qualités physiques du sol et de ses produits. La côte orientale produit en abondance des céréales, du bétail et des chevaux, qui constituent les principaux objets d’exportation du pays. On y trouve partout d'excellente tourbe, et sur les côtes la pêche a une certaine importance. L'industrie, sauf quelques fabriques de toiles et de poteries, est à peu près nulle et limitée à la consommation intérieure. La population se monte à 788,119 individus (1870), qui, à l’exceptiou d'un petit nombre d'Allemands, sont de